TROISIÈME DIMANCHE APRÈS PAQUES
La présence & l'éloignement de Dien.
Jfodtcum, et jam non videhitis me : et iterum modicum, et videbitis me.
Encore un peu et vous ne rae verrez plus, et encore un peu et vous me verrez. (S. Jean, xvi, 16).
Quand les pauvres demandent une faveur aux grands du monde, ils offrent ordinairement quelque petit présent. Nous, pauvres enfants d'Adam, nous recourons à vous, Reine du ciel et de la terre. Reine opulente et magnifique; nous vous demandons le don précieux de la grâce ; recevez donc notre humble offrande, ^ice Maria.
a Encore un peu et vous ne me verrez plus, et encore un peu et n vous me verrez. » Dieu se cache à nos regards, pour être cherc,hé avec plus d'ardeur et pour être trouvé avec plus d'utilité. Dieu ne se cache-t-il pas, quand le juste est. tenté et affligé, quand il souffre la persécution, quand le démon l'ébranlé et le trouble jusque dans la moelle des os? « Vous m'avez caché votre face et » j'ai été dans l'épouvante :2). » « Mes os étaient brises, mes enne- » mis me traitaient avec insuite, me disant chaque jour : Où est ton n Dieu (3) ? »
Mais « attendez le Seigneur, « ne défaillez pas, •< agissez vail- >. lamment et fortitiez votre cœur (4). >\ Son absence durera peu ;
(1) Lam.,iv, 1. ~ 1,2) Ps. xxu,9. — (3) Ps. xli, 11. - (4)Ps. xxvi, 14.
tout à coup il sera là ; « encore un peu et vous me verrez. » Il est nécessaire que je m'absente pendant quelques instants, atinquema présence vous procure [il us de douceur. « En lui vous tressaillerez » d'allégresse, puisqu'il faut que vous soyez affligés pour un pende >> temps par diverses tribulations, afin que votre foi soit (i) » plus pure « que l'or qui est éprouvé par le feu. »
Toute la vie spirituelle consiste dans cette alternative de tribulations et de consolations. « La vie de mon esprit s'écoule dans ces » vicissitudes; vous m'éprouverez et vous me rendrez la vie; du » matin au soir vous terminerez mes jours (2). » Le matin ne durera pas toujours ; bientôt viendra le soir, et, quand il sera venu, ne perdez pas confiance; espérez « le retour de la lumière après » les ténèbres (3); » « de la première veille du matin jusqu'à la » nuit (4) » de la tribulation, espérez dans le Seigneur.
L'Epoux des Cantiques disait : « Ouvre-moi, ma sœur, mon « amie, ma colombe, mon immaculée (5). » Et l'Epouse : « Je me » suis levée pour ouvrir à mon Bien-aimé , mais il s'était dé- » tourné, il avait passé. Mon àme s'était fondue au son de sa voix. » Je l'ai cherché et je ne l'ai pas trouvé ; je l'ai appelé et il ne m'a » pas répondu (6). » L'Epoux appelle , il frappe pour se faire chercher, et dès qu'on le cherche, il s'enfuit pour se faire chercher avec plus d'ardeur.
Le Psalmiste : « J'ai dit dans mon abondance : Je ne serai pas » ébranlé de toute éternité (7). » Mais « vous ne me verrez que » peu de temps; » car le prophète ajoute aussitôt : « Vous m'avez » caché votre face et j'ai été dans l'épouvante (8). » Son éloignement nous est très-avantageux; car si l'homme n'était pas éprouvé et ne connaissait pas sa faiblesse, il s'enorgueiUirait et s'enflerait de vanité. Voilà pourquoi le prophète royal disait. : « Eprouvez- » moi. Seigneur, et tentez-moi (9). »
Par conséquent il est avec nous, pour que nous ne tombions pas de défaillance dans la route, et il s'éloigne, pour que l'orgueil ne
(1) I S. Pierre, i, G. — (2) Isaïe, xxxviii, 16. — (3) Job, xvii, 12. — (4) Ps. cxxix, 6. — (5) Gant., v, 2. — (6) Id. 5. — (7) Ps. xxix, 7. — (8j Ps. XXIX, 9, - (9) Ps. XXV, 2.
nous perde point. Utile est sa présence qui fortifie, utile est son absence qui humilie. L'Epouse disait dans les Cantiques : « Fuis, » ô mon Bien-aimé (1), » et ensuite : « Reviens, ô mon Bien- » aimô (2;. » Elle veut qu'il s'éloigne et ensuite elle le rappelle.
Mais peut-être se cache-t-il pour être rappelé avec plus d'ardeur, pour être retenu avec plus de force, car parfois il feignait d'aller plus loin ; il ne le voulait pas, mais il voulait s'entendre dire : «< Demeurez avec nous, » Seigneur, <' car le soir est » venu '3\ » Et dans une autre circonstance, voyant « ses disciples » se fatiguer à ramer i . » il vint à eux « marchant sur la mer, » et il semblait vouloir les devancer. Ce n'est pas qu'il le voulut réellement, il voulait plutôt éprouver leur foi et provoquer leur prière, puisque, suivant le témoignage de l'Evangile, « dès qu'ils » le virent marcher sur la mer, ils pensèrent que c'était un fan- » tome et ils poussèrent un grand cri. »
Par conséquent cette feinte pieuse, ou plutôt ces ménagements salutaires que parfois employait le Verbe fait chair pendant sa vie mortelle, le même Verbe devenu Esprit de vie ne cesse de les employer encore dans la région spirituelle avec l'âme qui lui est dévouée. Il devance l'àme, parce qu'il veut être retenu ; il s'éloigne, parce qu'il veut être rappelé. Nous pouvons rappeler en effet ce Verbe divin : il va et vient selon son bon plaisir ; « il visite dès le » matin et aussitôt après il envoie l'épreuve (5). » Quand il vient, c'est pour nous ménager en quelque sorte ; mais quand il revient, c'est toujours un effet de sa volonté, l'une et l'autre conduite sont pleines de sagesse, mais lui seul en connaît les raisons.
Il demeure donc bien établi que, dans l'àme juste, il y a ces alternatives d'aller et de retour du Verbe divin, ainsi qu'il nous l'a dit lui-même : « Je m'en vais et je reviens à vous (6). m Et aussi : « Encore un peu de temps et vous ne me verrez plus, et encore n un peu de temps et vous me verrez. » Un peu de temps! Un peu de temps! Oh! que ce peu de temps est long! Mon doux Seigneur, vous appelez court ce temps où nous ne vous verrons pas ! J'en
(1) Gant., vin, 14. — (2) Cant., ii, 17. — (3) S. Luc, xxiv, 29. — (4) S. Marc, vi, 48. - (5) Job, tu, 17. - (6) S. Jean, xiv, 28.
demande pardon à la parole de mon Seigneur, mais ce temps est long, extrêmement long. Cependant l'un et l'autre est la vérité ; il est court eu égard aux mérites ; il est long eu égard à nos désirs. — Tout ce passage est de saint Bernard J).
0 mon Seigneur, mon àme vous désire. Quest le rassasiement de tous les biens créés? qu'est le monde entier pour une àme? Peu de chose, ou plutôt c'est un néant. Tant d'àmes cherchent un monde ; mais, comme un verre deau au milieu d'une multitude dévorée par la soif, ainsi les biens du temps, loin de rassasier Tàme, ne font qu'irriter l'ardeur de sa soif.
Salomon, après avoir désiré tous les plaisirs, tous les honneurs, tous les biens de ce monde, s'écrie dans l'Ecclésiaste : Croyez-en ma sagesse, croyez-en mon expérience : « Vanité des vanités et » tout est vanité (2). » J'ai construit des jardins ; j'ai eu des femmes, des chevaux, des serviteurs nombreux, une table exquise, tout ce qui pouvait être l'objet de mes désirs. « J'ai dit en mon » cœur : J'irai et je m'enivrerai de délices et je jouirai des » biens (3). » « J'ai élevé des ouvrages magnifiques, j'ai bâti pour » moi des maisons et j'ai planté des vignes; j'ai fait des jardins et » des vergers et je les ai remplis d'arbres de toute espèce; j'ai » creusé des réservoirs pour arroser la forêt de mes jeunes arbres. » J'ai possédé des serviteurs et des servantes et une nombreuse » famille, et de grands troupeaux de bœufs et de brebis, au-delà de » tous ceux qui ont été avant moi dans Jérusalem. J'ai entassé » l'argent et l'or, le revenu des rois et des provinces ; j'ai eu des » musiciens et des musiciennes et les délices des enfants des » hommes, des coupes et des vases pour répandre le vin ; et j'ai » surpassé par mes richesses tous ceux qui ont été avant moi en » Jérusalem. Et tout ce qu'ont désiré mes yeux, je le leur ai donné » et je n'ai pas défendu à mon cœur de goûter les voluptés et de se » complaire dans tout ce que j'avais préparé, et j'ai cru qu'il me » serait permis de jouir de tous mes travaux. Et lorsque je me suis » tourné vers les ouvrages de mes mains, vers les travaux où je
(l) S. Berii. Serai. 74 sur les Cant. ii" 3. — (2; Ecclé., i, 1. — ^3) Ecclé., 11, 1.
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» m'étais fatigué vainement, en tout cela j'ai vu vanité et affliction >. d'esprit; rien de stable sous le soleil ;i). » El après cela quelle est la seule parole que je puisse prononcer? « Vanité des vanités et M tout est vanité. »
Que faire donc ? « Craignez Dieu ; c'est là tout l'homme (2), » Si donc, Seigneur, je me consacre à vous, satisfaites mon amour, ôtez un moment ces bandeaux, levez un moment tous ces voiles, « montrez-moi votre face '3^ ; » que je vous voie, comme vous me voyez ; « apparaissez à Ephraïm, à Benjamin et à Manassé (4), » apparaissez à votre serviteur qui a soif de vous. « Mon âme a soif» non de richesses, non de plaisirs, mais « de vous ; et ma chair se » consume pour vous 'o,. » Parmi ceux qui aiment il est une loi, celle de ne se rien cacher ; si vous m'aimez, ne vous cachez pas à moi. Pourquoi affliger si longtemps mou àme qui vous appelle en gémissant?
]\Iais, ô homme, la pureté est la voie qui conduit à la vision de Dieu ; l'œil d'un cœur pur verra cette beauté qui enflamme. Applique-toi à puritier ton cœur; lave-toi de toute souillure delà terre, et le Seigneur consommera l'œuvre ; il préparera le cœur, il l'embellira, il l'enrichira ; il le comblera des plus précieux trésors, d'affections toutes célestes, il y allumera le feu de l'esprit ; il l'ornera de dons et de grâces, il s'y précipitera lui-même pour y habiter d'une manière ineffable. Oui. je sens véritablement la présence de mon Dieu, et on peut mieux la sentir que l'exprimer. Et vous aussi, vous la sentirez, si, après avoir purilié l'œil de votre cœur, vous inclinez votre oreille « pour entendre la voix de ses dis- » cours (6). » La faiblesse et l'endurcissement de vos oreilles seront cause que vous ne vous approcherez pas du Seigneur ; vous demeurerez l'esclave de vos vices.
Les femmes des Hébreux donneront à Aaron leurs pendants doreilles pour faire le veau d'or. Pourquoi adorèrent-elles cette idole? Parce qu'elles avaient dépouillé leurs oreilles. Si vous n'écoutez pas la parole de Dieu, la parole de la prédication, vous
(1, Lcclé , 11, 4; —(2) Eccic., XII, f3. — f3; Exode, xxxiir, 13. — (4)P8. Lxxix, 2. - (5) P». Lxii, 2. — (G) Ps. en, 20.
adorerez les animaux. Et quels animaux? Les vices qui sont dans vos membres, les plaisirs de la chair ; et vous ne pourrez pas jouir de la présence de Dieu.
tt Encore uu peu et vous ne me verrez pas ; » mais voici une grande consolation : « et encore uu peu et vous me verrez. » La vie présente est peu de chose, ô mes frères, elle est bien peu de chose. — Rougis, ô chrétien. Le philosophe du paganisme n'avait aucune espérance de la récompense future, aucune crainte de lenfer ; il croyait mourir tout entier avec le corps ; et pourtant par le seul amour de la vertu, par la seule lumière de la raison, par la seule considération de la brièveté des vanités terrestres , il foulait aux pieds les richesses du siècle , ses pompes et ses plaisirs ; s'en occuper lui paraissait indigne d'un homme ; les amateurs de ce siècle n'étaient à ses yeux que des enfants ; aussi quoique peut-être ils se crussent eux-mêmes peu de chose, ils ne voulaient pas se consacrer à jouir de ces futilités. Et vous qui avez l'espérance de l'immortalité, vous à qui a été promise une si grande récompense, vous qui avez sous les yeux la grandeur de l'éternel châtiment, que ferez-vous? « Rougis Sidon, dit la mer. »
Le philosophe Diogène écarta de son soleil l'empereur Alexandre, Un autre philosophe ne se leva pas devant un empereur ; et, comme on l'en reprenait, il répondit : N'est-ce pas indigne de me lever devant l'esclave démon esclave? (il entendait du monde.) C'est ainsi que pour eux la vie présente était peu de chose.
De plus, que personne ne se plaigne, disant : Quelles fatigues ! quelles tribulations! quels tourments ! quelles tentations! Tout cela est peu de chose, « le temps est court. » Et le mal qui en soi est mauvais est un bien véritable au milieu de tout le reste et par rapport à l'ordre général ; le mal en effet sert à embellir le bien : il le met eu lumière ; près du mal le bien apparaît avec plus d'éclat. La patience, la vertu de Job étaient inconnues ; mais voilà qu'il souffre la tentation, la douleur, la persécution, qu'il perd tous ses biens, qu'il perd tous ses enfant?, que Satan le frappe d'une plaie horrible des pieds à la tète, qu'il s'asseoit sur un fumier, qu'il est en butte aux sarcasmes de sa femme ; et tous ces malheurs l'ont
rendu à jamais illustre. L'innocence et la chasteté de Joseph étaient inconnues; mais voilà qu'une fempie impudique lui tend des pièges, qu'elle l'accuse et le fait enchaîner dans un cachot ; et la pureté de Joseph est devenue célèbre; de quel éclat elle brille à travers les siècles'. Le fiel est mauvais et amer ; néanmoins le tiel est quelquefois bon pour l'homme, il peut même lui être nécessaire et avoir pour lui des douceurs.
Le mal d'une légère persécution peut être un bien, surtoul quand on considère que « les afflictions du présent sont courtes et » légères et qu'elles produisent pour nous le poids d'une sublime » et incomparable gloire '\ . » Une grande preuve de la réalité et de la grandeur de la gloire future est ce commandement que Dieu nous a fait de souffrir pour la mériter, de se renoncer soi-même, de porter sa croix; car si ces légères afflictions ne méritaient pas cette immense gloire, pourquoi Diea nous les imposerait-il ? Dieu ne trompe point. « Nous sommes les héritiers de Dieu, disait n l'Apôtre, les cohéritiers de Jésus-Christ ; si nous souffrons avec rt lui, nous serons glorifiés avec lui 2}. »
« Qu'il porte sa croix; » qu'il ne se confie pas en ma croix, si, à mon exemple, il ne porte la sienne ; car il y a des hommes qui s'abandonnent au péché, espérant néanmoins se sauver parles mérites de ma croix, — Il faut que chacun « porte la sienne ; » ma croix est bonne et ses mérites suffisent pour le salut de tous ; cependant le fardeau ne doit pas m'èlre imposé tout entier ; chacun doit aussi pour ses pèches porter sa propre croix ; portez-la donc et vous serez mon aide comme le bon Cyrénéen.
« Qu'il porte sa croix » si petite, si légère. « J'estime que les » souffrances de la vie présente n'ont aucune proportion avec la »> gloire qui doit un jour éclater en nous 3 , » Vous savez tout ce qu'a souffert le divin Rédempteur pour que nous ne fussions pas privés de celte gloire, et ces souffrances suffisent pour nous en montrer la grandeur, car si ce bonheur n'était pas inénarrable, pourquoi le Sauveur aurait-il été attristé jusqu'à la mort.
L'Apôtre parlant de cette gloire : « J'ai vu. dit-il, des mys-
0)11 Cor., IV, i:. - (2) Rom., yiii. 17. — (3)Rora., vni, 18.
» tères, etc. » Si, après les avoir vus, saint Paul ne peut les expliquer, comment le ferai-je, moi qui ne les ai pas vus? Voilà pourquoi Isaïe s'écriait : a Depuis l'origine des siècles les hommes » n'ont pas compris, l'oreille n'a point entendu, aucun œil n'a vu, » excepté vous, Seigneur, ce que vous avez préparé pour ceux qui » vous attendent (1). » Et l'Apôtre disait presque dans les mêmes termes : « L'œil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu, et le » cœur de l'homme n'a jamais compris ce que Dieu prépare à ceux » qui l'aiment (2\ » Ils ne pouvaient mieux parler ; « l'œil n'a » point vu. » Cette félicité est au-dessus de toute vision, de toute parole, de toute pensée.
Et pourquoi cela? — Dire la perpétuité de cette gloire. Ils se réjouiront éternellement. Malgré sa brièveté, un moment est une partie du temps ; le temps tout entier n'est rien près de l'éternité. A mille années ajoutez une heure et les mille ans ont un certain prolongement ; tandis que cent mille années ne prolongent en rien l'éternité. — Le Psalmiste : « Mille années sont comme le jour » d'hier qui n'est plus (3\ » — Pesez cette parole ; elles ne sont pas un jour, elles sont « comme le jour d'hier qui n'est plus ; » elles sont comme un néant.
0 mon Seigneur, une éternité de gloire! une éternité de peines! quel frein puissant ! Voilà ce qui préserve l'homme du vice ; voilà un frein puissant qui l'empêche de tomber.
Mais au sujet de cette gloire disons quelque chose de plus spécial. Saint Grégoire (4) disait : Se trouver au milieu des chœurs angéliques, etc. — Dire la société des anges, la possession de tous les biens, la paix, la joie, la sécurité des bienheureux. « Comme la » tour de David bâtie avec des remparts ; là sont suspendus mille » boucliers (5). » Le ciel est une tour, à cause de sa hauteur ; « il » a été bâti avec des remparts. » Là ne trouvent entrée ni la fatigue, ni la crainte, ni la faim, ni la maladie, ni la mort ; toutes ces misères ne peuvent franchir ces remparts : « J.^rusalem, loue n ton Seigenur ; et toi, Sion, chante ton Dieu. Il a fortifié les bar-
(1) Isaïe, Lxiv, 4. — (2) I Cor., ii, 9. — i3) Ps. lxxxix. '•. - (4) S. Grég. Hona. -37 sur l'Evangile, n° 1. — (5) Gant., iv, 4.
» rières de tes portes ; il bénit les enfants nés de ton sein ; il a )> placé la paix sur tes frontières ^1). » Ici, dans la veille ou dans le sommeil, c'est toujours la fatigue ; mais après la fatigue ce sera le repos.
Pourquoi ce mot : « sont suspendus? » Parce que les âmes qui entrcnl dans ce séjour, après avoir quitté leur dépouille mortelle, déposent leur bouclier, car pour elles le combat est fini, La patience u'est-elle pas un bouclier ? La force n'est-elle pas un bouclier? etc. Désormais Laurent n'a plus besoin de la patience, Etienne de la force. Plus de persécution, plus de lapidation, plus de supplices, plus de tourments.
Nous trouvons dans les Proverbes une autre description de la gloire : « La sagesse s'est bâtie un palais dans » le ciel ; « il y a » élevé sept colonnes. » Ces colonnes sont d'abord les quatre qualités des corps glorieux. Quel éclat dans ces corps 1 ils brillent plus que le soleil, plus que les anges eux-mêmes. Et ensuite les trois qualités des âmes bienheureuses.
Sur la terre, quand les hommes veulent se réjouir, ils préparent des festins; on prépare des festins à la naissance des princes ; on y sert des mets exquis pour satisfaire le goût ; ou y exécute les plus douces et les plus brillantes mélodies pour satisfaire l'ouie ; on y étend des tapis pour satisfaire la vue ; on y emploie les choses les plus moelleuses pour satisfaire le tact ; en un mot tout y est disposé pour le plaisir des sens.
0 festin universel dans la maison de Dieu, où tout est préparé pour la satisfaction de tous les sens soit extérieurs, soit intérieurs! Là l'intelligence, la volonté, toutes nos facultés trouvent la nourriture et les plaisirs qui leur sont propres. Là « Dieu est tout en » tous. » H est saveur pour le goût, et quel'.e saveur dans un Dieu si bon ! Il est mélodie pour l'ouie et quelle mélodie dans un Dieu si beau ! etc.
« Il a mêlé le vin [l). » Et comment cela? la joie n'y est-elle pas toute pure? Quel est donc ce mélange? Ici-bas le travail se mêle au repos, la joie à la tristesse ; là c'est un mélange d'une
(l) Ps. cxLvii, 1. - (2)Prov., IX, 2.
APRES PAQUES 'l\b
autre sorte. Quel mélange peut-il y avoir là où le bien est toujours . pur, toujours exempt de mal? Il y a mélange, parce que la créature ne peut boire sans mélange ce breuvage qui est Dieu même. Comment pourrait-elle soutenir la puissance d'une telle ferveur? La lumière n'y est pas mêlée aux ténèbres, le bien au mal ; ce mélange consiste dans l'adoucissement de la lumière et des délices divins, pour que l'homme puisse les recevoir et les savourer. Et ce mélange est donné à chacun selon ses mérites. Dieu seul peut se ^ boire lui-même dans toute sa pureté ; car seul il se comprend, seul il comprend sa gloire et son bonheur.
Comment, lorsque l'àme bienheureuse voit Dieu tel qu'il est, ne le voit-elle pas pourtant dans toute sa réalité, tandis que Dieu se voit lui-même tout entier? Voyez là-dessus saint Thomas (1) et saint Bernard.
De plus, ô mon Dieu, comment dites-vous : « Encore un peu de » temps, vous me verrez? » Mais nous vous verrons toujours, nous vous verrons éternellement. Je suis accablé de cette parole. « En- » core un peu de temps vous me verrez. » — Remarquez qu'il ne veut pas dire : Vous ne me verrez que pendant un peu de temps ; mais laiçsez passer un peu de temps, et après cela vous me verrez éternellement. Oh ! que ce peu de temps est long ! Comme il est pesant et étendu ! Le Psalmiste disait : « Jusqu'à quand détour- » nerez-vous de moi votre face (2) ? » « Quand irai-je apparaître » devant la face de mon Dieu (3) ? » « Hélas ! comme mon pèle- » rinage se prolonge (4) ! »
<c Encore un peu €t vous ne me verrez pas et encore un peu et » vous me verrez. » Oui, mes frères, il en est ainsi, car Dieu ne nous est pas entièrement inconnu et nous ne le connaissons pas entièrement. — Job : « Tous les hommes le voient, chacun le » considère de loin ; Dieu est grand et iî surpasse toute notre » science (5). »
Saint Bernard (6) : Supportez un moment ma folie. Je veux dire,
(1) S. Thom. Somme 1» 2«, quest. 4, art. 3, ad. 1. — (2) Ps. xn, 1. — (3) Ps. cxLi, 2. - v4)Ps. cxix, 5. — (.^^ Job, xxxvi, 26. — (6) S. Bern. Serra. 74 sur les Gant., n" 5.
21 G TROISIÈME DIMANCÎIE
car je m'y suis engagé, comment en pareille circonstance Dieu agit avec moi. Cela ne convient pas sans doute, mais je vous le découvrirai pour votre utilité, et si cela vous fait faire un pas de plus, je me consolerai de ma folie ; dans tous les cas je la reconnais d'avance.
J'avoue donc que le Verbe est venu à moi plusieurs fois, je le dis à ma confusion : et lorsqu'il entrait en moi, je ne sentais pas son entrée ; je comprenais qu'il était en moi ; je me rappelle qu'il y est venu ; parfois je pouvais même pressentir qu'il allait entrer, mais je n'ai jamais su le moment de l'entrée, pas plus que le moment de la sortie. D'où venait-il en entrant dans mon âme? où allait-il en me quittant? Comment entrait-il? comment sortait-il? J'avoue que je l'ignore encore aujourd'hui, suivant cette parole : « Vous ne savez ni d"ou il vient ni ou il va 'I). » Et cela n'a rien d'étonnant car il est dit de lui : «< On ne connaîtra point vos « traces [î]. » Certainement il n'est pas entré par les veux, car il na point de couleur: il n'est pas entré par les oreilles, car il n'a point de son ; il n'est pas entré par les narines, car il ne se mêle pas à l'air ; il s'unit à l'âme; il n'altère point l'air, lui qui l'a créé. Il n'est pas entré par la bouche, car il n'est ni nourriture ni breuvage ; je ne l'ai point découvert par le tact, car on ne peut le toucher.
Par où donc est-il entré ? Peut-être est-il entré sans venir du dehors, puisqu'il n'est rien de ce qui est au dehors? Néanmoins, il n'est pas venu du dedans, car il est le bien et je sais que le bien n'est point en moi. Je suis monté dans la partie supérieure de mon être et le Verbe sublime la dominait; je suis descendu dans la partie inférieure, pour tout visiter avec curiosité et je n'y ai rien trouvé non jilus. J'ai porté mes reg;irds au dehors et j'ai reconnu qu'il était au-delà de tout mon ext^^rieur ; je les ai portés dans mon intérieur et j'ai reconnu qu'il m'était encore plus intime ; voilà comme on reconnaît peu sa présence. Et pourtant j'ai vu toute la vérité de celte parole : «- En lui nous avons la vie, le mouvement
(1) S. Jean. m. fi. — (2) Ps. lxivk 20.
APRES PAQUES i'ii
» et l'être (i). » Heureux celui en qui il se trouve, qui vit pour lui, qui s'abandonne à tous ses mouvements !
« Encore un peu et vous ne me verrez pas. » Il faut peu de choses, mes frères, pour perdre la présence et la vision de Dieu. Oh! que le consentement à la colère, à la luxure, à l'ambition est peu de chose! comme il est facile ! C'est bien peu de chose qui nous fait perdre un tel bien, un si grand bien. Veillez, prenez garde, regardez. C'est une grande chose que de voir Dieu éternellement, que d'être éternellement uni aux chœurs des anges ; toutefois il est bien difficile de ne pas le perdre, car « encore un peu » et vous ne me verrez pas. »
Mais ô bonté infinie ! ô clémence de mon Dieu ! Consolez-vous, mes frères, car s'il faut peu de chose pour le perdre, il faut aussi peu de chose pour le recouvrer. « Encore un peu et vous me ver- » rez. >» N'est-ce pas peu de chose que le repentir de ses fautes, que cette parole : « J'ai péché, » que la demande du pardon? Et ainsi la vision perdue pour peu de chose se recouvre pour peu de chose. « Vous nous sauverez pour rien (2). «
Mais de quelle manière faut-il se repentir de ses fautes pour recouvrer son Dieu? Ecoutons Jérémie : « Une voix a été entendue » sur les chemins, voix des pleurs et des cris des enfants d'Israël ; >> ils ont marché dans des sentiers iniques ; ils ont oublié le Sei- » gneur leur Dieu (3). » Voilà un bon repentir du péché ; mais qu'ajoute le prophète? « Convertissez-vous, ô enfants, revenez et je » guérirai vos haines. » Voilà la douleur du cœur, la conversion opérée par le bon propos de corriger sa vie ; il ne reste plus qu'à agir pour ôler tout obstacle ; c'est ce qui est exprimé par ces mots : « Convertissez-vous et revenez. » Se proposer le bien sans abandonner le mal, ce n'est pas encore revenir.^
« Encore un peu et vous ne me verrez pas, et encore un peu et » vous me verrez. » I! ne convenait pas que le Seigneur différât sa résurrection jusqu'au jour du jugement ; la foi en aurait été ébranlée. Il a offert sa mort comme prix de notre rédemption et il est
(l) Act., XYii, 28. - (2) Ps. LY, 7. - (3) Jéré.Ti., m, 2J.
218 QUATRIÈ\fE DIMANCHE
ressuscité pour la confirmation de notre foi , sans la Résurrection on ne croirait pas à la Divinité de Jésus-Christ.