‹ Œuvres de St. Thomas de Villeneuve (volume 2)Chapitre 23 sur 62 · QUATRIEME DIMANCEŒ APRES PAQUES · texte numérisé non relu

QUATRIEME DIMANCEŒ APRES PAQUES

utilité du départ de «lésus-Cbrist ék. de la venue du Salnt-Eeprit.

Ego verilatem dico vohis : expedit vobis ut ego vadam.

Je vous dis la vérité ; il vous est utile qne je m'en aille. (S. Jean, xvi, 7).

« Il VOUS est utile que je m'en aille ; car si je ne m'en vais point, » le Paraclet ne viendra point à vous ; mais si je m'en vais, je vous » l'enverrai 'X- " Comment, ô bon Jésus, l'absence de la vie peutelle nous être utile? Et votre présence, n'est-elle pas la vie éteruelle? Quelle peut-être, je vous le demande, Seigneur, l'utilité de votre éloignement? X'est-il pas vrai que ceux qui vous abandonnent et « s'éloignent de vous périront ^3)? » Pourquoi donc vous éloigner, Seigneur? Votre présence est-elle odieuse au Paraclet? Y a-t-il entre vous deux une si grande opposition que vous ne puissiez vous trouver ensemble dans le monde , vous qui vous trouvez ensemble dans un même cœur? « Nous viendrons à lui, » nous avez-vous dit vous-même, et nous ferons en lui notre de- » meure [i;. » Qu'y a-t-il en vous qui répugne au Paraclet?

Le Paraclet procède du Verbe ; ils ont la même substance, la même puissance, la même volonté ; l'Esprit du Seigneur s'est reposé

(1) Un sermon pour le quatrième dimanche après Pâques se trouve dans le second Nolume, page 380. Le texte lalin de celle dominicale porte (édition de Milan) deux colonnes et demie avant l'endroit où nous commençons. Nous avons cru inutile de les mettre ici, parce que l'on y trouve les mêmes, pensées que dans le sermon, exprimées dans les mêmes termes. — (2) S, Jean, xvi, 7. (3) Ps. lxxii, 27. - (4) S. Jean, xi?, 23.

sur Jésus-Christ, l'Homme Dieu ; il est de lui et il se repose en lui, quelle est donc cette répugnance ? Jésus-Christ ne pouvait-il pas, pendant qu'il était encore sur la terre, donner le Saint-Esprit, lui qui pouvait l'envoyer du haut descieux? Loin de nous cette pensée ! car un jour il souffla sur ses Apôtres et il leur donna le Saint-Esprit.

Il y a deux raisons pour lesquelles le Christ, présent dans sa chair, ne donne pas le Saint-Esprit ; la première regarde les apôtres, et la seconde Jésus-Christ lui-même. Saint Bernard (t) nous fait connaître la première, disant : Jésus-Christ voulait attirer à lui les coeurs des apôtres et les détacher entièrement de l'amour du siècle. Il leur présente son corps, afin de les élever du siècle à sa chair divine et de sa chair divine à l'Esprit saint. « L'homme, » disait le Psalmiste, s'approchera du cœur élevé et Dieu sera glo- » rifîé (2). » Ce cœur élevé est le cœur des apôtres. L'homme s'en est approché et Dieu a été glorifié.

C'est par le Christ Homme, qu'où s'élève au Christ Dieu ; il nous a présenté sa chair pour nous faire arriver jusqu'à Dieu. Pour que Dieu entre dans ce cœur élevé, il faut d'abord que l'homme y soit entré. Voyez saint Paul : « Seigneur, que voulez-vous que je » fasse (3)? » Voilà l'homme qui s'est approché, mais bientôt l'homme est exclu, et ce cœur élevé glorifie Dieu. Ecoutons ses paroles : « Quoique nous ayons connu le Christ selon la chair, nous » ne le connaissons plus maintenant (4). « Et que connaissez-vous donc,ô Paul, en Jésus-Christ? Nous connaissons en lui « la vertu » de Dieu et la sagesse de Dieu (5). » Voilà Dieu exalté. Ce n'est plus l'homme juste que l'Apôtre connaît, c'est le Dieu qui justifie ; ce n'est plus l'homme saint, c'est le Saint des saints ; ce n'est plus un grand prophète, comme disaient les disciples d'Emmaiis, c'est le Dieu des prophètes; ce n'est plus l'homme sage et puissant, c'est la Vertu de Dieu, la Sagesse de Dieu.

Voilà aussi, mes frères, comment nous nous élevons, lorsque considérant tout ce que Jésus-Christ a fait pour nous dans sa chair, nous sommes emportés vers Dieu de toute l'ardeur de nos désirs,

(1) S. Bern. Serm. 3 sur l'Ascension, n» 3. — (2) Ps. lxiii, 7. — (3) Act., IX, 6. - (4) II Cor., v, 16. - (5) I Cor., i, 24.

i^O QUATRIÈME DIMANCHE

quaDd nous louons, quand nous glorifions le Dieu qui nous a ainsi aimés.

Le Christ Homme s'est donc approché du cœur élevé et, en montant dans les hauteurs divines, il a emmené les cœurs qui s'étaient attachés à lui vers le Dieu qui habite les faîtes les plus sublimes. « Jésus-Chrisl montant au ciel a emmené captive la captivité (1) ; » il a emporté avec lui nos affections, nos désirs, nos cœurs et notre amour. C'est donc par l'homme qu'on parvient jusqu'à Dieu; mais dès qu'on arrive à Dieu, on néglige l'homme, de la même mauière que par la crainte on arrive à la sagesse et que « l'amour parfait )) chasse la crainte (2^ » Dès que le Seigneur trouve un peu de force dans ses apôtres, il les prive de lait, c'est-à-dire il les dépouille de tout ce qu'il y avait d'humain dans leur amour et les enseigne à aimer d'une manière purement spirituelle.

« Il vous est utile que je m'en aille. » Saint Augustin (3) : Il est utile que la forme d'esclave soit écartée de vos yeux, afin que vous appreniez à aimer la forme de Dieu ; car si vous vous attachiez à la chair, vous ne pourriez recevoir l'Esprit. — Saint Bernard (4) : si l'on ne retire point de vos regards le corps du Sauveur, votre âme trop préoccupée ne pourra admettre la plénitude de la grâce, votre esprit ne pourra la recevoir, votre cœur ne pourra la contenir. Les apôtres aimaient Jésus-Christ d'un amour tendre et profond ; mais, en s'attachant a la présence corporelle, ils oubliaient le Verbe divin. Pour leur apprendre à connaître l'Esprit, Jésus-Christ leur retire la présence de son corps, et devant nous le Christ Seigneur est en quelque sorte un Esprit. « Quoique nous ayons connu le » Christ selon la chair, nous ne le connaissons plus mainte- » nant 'd~". » Le lait est bon, mais pour les enfants, une solide nourriture convient mieux à l'âge mûr ; l'amour du Christ selon la chair est bon, mais pour les imparfaits. Pour vous, élevez-vous plus haut.

« Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon

(1) E[.l).. IV, 8. - (2) I S. Jcnn, iv, 18. - (3) S. .Aug., sur l'Evang. de saint Jean, Irailc 91, n" i. — (4) S. Beru. Seriu. S sur i'Ascens. u° 22. - (3) Il Cor., V, 10.

^' Père. » Mais, Seigneur, ne vous aimaieut-ils pas, ceux qui pour vous avaient tout quitté, qui étaient prêts à mourir pour vous et étaient demeurés avec vous au milieu de vos tribulations? Pourquoi leur dire : « Si vous m'aimiez? » — Cet amour u'etait pas parfait, malgré sa tendresse et son ardeur ; il n'était pas selon la prudence.

Saint Bernard (1) : Si l'amour de la chair très-sainte du Seigneur éloignait les apôtres de l'amour de Dieu, combien plus on éloignent l'amour obscène, l'amour de la vanité et de l'iniquité. — Saint Bernard dit encore : Puisque les choses en sont là, mes frères, que vous en semble ? Osez encore attendre le Paraclet, vous, ô hommes séduits par des charmes imaginaires, esclaves des désirs de votre chair, de votre chair en qui le bien ne se trouve pas, de votre chair habituée au péché. Osez, je le répète, vous qui vous attachez à ce fumier, qui caressez votre chair, qui ne semez que dans la chair, et qui n'avez de goût que pour les choses de la chair, osez attendre les consolations de la visite divine, ce torrent de douceurs intérieures, la grâce de cet Esprit tout-puissant. La Vérité elle-même vous affirme que les apôtres ne pouvaient recevoir cette grâce, tant qu'ils demeuraient attachés à la chair sacrée du Verbe. Vous vous trompez, vous vous trompez, vous qui pensez pouvoir unir à des amorces si grossières les dons précieux de l'Esprit saint, les célestes douceurs à cette cendre, le baume divin à un poison si meurtrier. Rien n'est plus contraire que la chair au Saint-Esprit ; les délectations charnelles repoussent bien loin les délices de l'Esprit : « Mon Esprit, dit le Seigneur, ne demeurera pas dans l'homme, » parce qu'il est chair (2). »

« Il vous est utile que je m'en aille, » pour trois motifs. Premièrement, pour écarterlesobstacles, secondement, peur augmenter vos mérites, troisièmement, pour la sûreté de votre récompense. Nous venons de parler du premier motif, parlons du second.

La foi grandit par l'absence de son objet, car la foi est la preuve « des choses qu'en ne voit pas i^3). » — Saint Augustin (4) : Dès que

(1) S. Bero. Serm. 3 pour l'Ascension, n° 8. — (2) Genèse, vi, 3. — (3) Hébr., xi, 1. — (4) S. Aug., sur l'Evang. de saint Jean, tr. 68, n° 3.

VOUS voyez, il n y a plus de foi. Songez, mes frères, à tous les mérites qu'il nous est donné d'acquérir, à nous qui, sans avoir vu Jésus-Christ ressusciter les morts et guérir les lépreux, lui accordons notre foi et sommes prêts à souffrir pour lui les derniers supplices. Saint Pierre M) : « Vous croyez maintenant en lui, quoique » vous ne le voyez point.» Un bon chrétienne veut pas voir des miracles ; un pécheur repentant a sous ses yeux les pieds du Sauveur, comme Magdeleine, et les arrose de ses larmes. — Saint Thomas: Les preuves et les témoignages ne diminuent pas le mérite de la foi, quand ils ne sont pas notre unique appui.

>fais alors comment les apôtres pouvaient-ils avoir la foi? Saint Augustin (2; : Ils voyaient une chose et ils en croyaient une autre ; ils voyaient le corps et ils croyaient à la présence du Verbe; ils voyaient la tête, mais ils ne voyaient pas l'Eglise, corps mystique du Sauveur. Nous, au contraire, nous voyons ce corps mystique, mais nous ne voyons pas la tête. C'était pour eux une chose étrange d'entendre un homme pauvre parler avec confiance de son Eglise, de sa future royauté ; de telles paroles qui étaient pour leur foi une cause de mérite, affermissent la nôtre, puisque nous voyons accompli tout ce qu'il avait prédit de son Eglise si longtemps auparavant.

Troisièmement, le départ du Sauveur était utile pour la sûreté de la récompense ; il était utile pour que, assis auprès de son Père, le Sauveur put intercéder pour nous auprès de lui, et son pouvoir est grand dans la cour céleste. Le prince héritier du royaume est là pour nous auprès du Roi, auprès de Dieu son Père. Le Fils et la Mère, pleins de compassion, plaident tour à tour la cause de l'humanité, nous dit saint Bernardin '3} ; et saint Bernard ajoute : La Mère montre à son Fils le sein qui l'a nourri, le Fils montre au Père les blessures qu'il a reçues.

Saint Jean '4} : «< Mes petits enfants, je vous écris ceci, afin que n vous ne péchiez point; cependant si quelqu'un pèche, nous avons

(1) I S. Pierre, i, 8. — (2) S. A'ig., sur l'Evang. ife saint Jean, traité 95, n" 2. — (3) S. Bernardin, serm. sur l'Ascension, art. 3, chap. 1. — (4)1 S. Jean, II, 1.

» pour avocat auprès du Père, Jésus-Christ, le Juste ; et lui-même » est la victime de propitiatiou pour nos péchés. » La justice de l'avocat fera absoudre le pécheur coupable. « Et lui-même est la victime de propitiatiou. » Excellente manière de plaider, quand celui qui plaide présente le paiement de la dette.

Ae parlez que de vous, ô mon Seigneur ; n'alléguez pas notre justice, mais la vôtre ; n'alléguez pas nos œuvres, mais les vôtres ; n'alléguez pas nos mérites, mais les vôtres ; faites valoir vos douleurs et vos tourments. — Saint Augustin (1) lui fait dire : Voyez les mystères de ma chair et pardonnez les fautes delà chair; voyez votre Fils et vous aurez pitié de votre esclave ; voyez celui qui souffre et daignez vous rappeler pour qui il souffre ; voyez mes pas immaculés qui ne se sont jamais arrêtés dans la voie de l'iniquité ; voyez mes mains innocentes ; ma poitrine dépouillée éclate de pureté, mon côté percé est rougi de sang, etc.

Nous avons dit la première raison pour laquelle le Saint-Esprit n'était pas envoyé pendant la présence de Jésus-Christ sur la terre; c'est celle qui regarde les Apôtres ; la présence corporelle du Sauveur y mettait pour eux un obstacle, ainsi que nous l'avons dit. Mais, en considérant Jésus-Christ, il était encore convenable que son corps divin se retirât du monde, avant la venue du Saint-Esprit, afin que Jésus-Christ fit mieux éclater la puissance de sa Majesté. Ce divin Sauveur, en effet, pouvait montrer que, quoique mort, il y avait en lui une vertu vivante ; que, quoique absent, il était présent partout par sa vertu; qu'il n'était pas seulement l'homme qu'on voyait, mais le Dieu qui se cachait. Quoique mort et absent, il a subjugué le monde ; toutes ces choses donnent plus de force aux témoignages qui soutiennent notre foi. Car qui voudrait pour un mort dont on ne peut rien attendre, qui voudrait mourir, mépriser les biens du monde, entreprendre les plus rudes travaux, souffrir les tourments et la mort ? Et pourtant voilà ce qu'ont fait les apôtres pour Jésus-Christ mort et absent. Ainsi dit Origène.

Voyons maintenant quels effets produit en nous le Saint-Esprit, quels sont les fruits de sa mission dans le monde.

(1) S. Aug. Médit., chap. 8.

Saint Jean ajoute : « Et quand il sera venu, il convaincra le » monde de péché, de justice et de jugement (1). » Le Saint-Esprit produit trois effets, en venant dans le monde, c'est-à-dire dans un cœur livré au monde. Premièrement, « il convainc le monde de '> péché, » en montrant la laideur et la difformité du péché. Secondement, il éclaire les yeux pourfaire voir la beauté de la justice, et alors, la vérité étant découverte et les nuages du péché étant dissipés, la chasteté plaira au libertin, la patience à l'irascible, l'humilité à l'orgueilleux ; alors il réalisera cette parole : « Il vous ensei- » gnera toute vérité (î). >» Troisièmement, il élèvera nos affections, pour nous faire considérer les biens futurs et les redoutables tourments de la géhenne éternelle ; tel est le sens de cette parole : « et » il vous annoncera les choses à venir '3;. »

Quant au premier effet, remarquons que, comme le feu dissout et fond la glaire, ainsi le Saint-Esprit dissout et fond aussitôt la glace du cœur ; il en secoue la tiédeur, il en fait disparaître toute la rouille. — Malachie: « C'est un feu qui dévore, une plante qui » purifie, et il sera assis fondant et épurant l'argent (i). » — Développer ce texte. Le feu purifie l'argent de l'élain, du plomb, de la terre, de tous les autres éléments étrangers qui s'y mêlent; ainsi la présence de l'Esprit-Saint rejette toutes les scories du cœur. — Le Psalmiste: « Comme la cire fond devant la flamme, ainsi les pé- >» cheurs » c'est-à-dire les péchés « disparaissent devant la face du w Seigneur(5). «En effet, le Saint-Esprit presse, aiguillonne l'àme: il sollicite le cœur pour le retirer du vice ; il ne lui laisse aucun repos, jusqu'à ce qu'ait disparu toute la rouille ; il lejettecomme dans un creuset, pour que ses yeux laissent tomber des larmes de douleur. Ainsi agit dans le cœur le feu de l'Esprit saint.

Cette correction intérieure est un signe favorable de l'amour de Dieu pour l'homme qui la sent, un signe plus certain que la correction extérieure par les chàlim^nls matériels; le châtiment d'ailleurs n"a d'autre effet que de provoquer la componction intérieure du cœur pour le ramener à Dieu. Réjouissez-vous donc, ô vous que

(1)S. Jean, xvi, 8. - (2) S. Jean, xvi, 13. - (3) Id. - (4) Mal., m, 2. - (5) Ps. Lxvn, 2.

Dieu afflige de tels châtiments, supportez sans murmure la douleur qui purifie et la confusion qui guérit. Car « il est une confusion qui >> procure la grâce et la gloire (1;. »

Par conséquent, le Fils divin s'éloigne de nous, pour aller excuser nos ppchés.auprès de son Père; le Saint-Esprit vient à nous, pour examiner nos fautes; celui-ci nous accuse, celui-là nous excuse, et tout cela se fait pour notre salut, pour que vous ne soyez pas conduits au divin tribunal et que vous n'entendiez pas une éternelle accusation. — Le Psalmisie : « Je t'accuserai et je te poserai toi- » même devant ta face (2\ » Tu t'es retourné pour ne pas te voir; je te poserai toi-même devant toi, j'illuminerai ta conscience pour que, même malgré toi, tu voies ton ignominie, les plaies horribles de ton cœur, la corruption de ton âme, et que tu sois saisi d'horreur. « Je dévoilerai à tes yeux ta propre nudité (3\ » « Et j'éta- » Mirai mon alliance avec toi, et tu sauras que moi je suis le Sei- » gneur afin que tu te souviennes et que tu sois confondue, et que » tu ne puisses désormais ouvrir la bouche dans la confusion que » tu ressentiras, lorsque je me serai apaisé sur tous tes crimes, dit » le Seigneur Dieu (4). »

Il y en a beaucoup qui sont vraiment misérables et qui ne connaissent pas leur misère, et cela est une double misère, comme c'est un double aveuglement que d'être aveuglé et de l'ignorer, suivant ces paroles de l'Apocalypse : « Tu dis que tu es riche et opu- » lent et que tu n'as besoin de personne, et tu ne sais pas que tu » es malheureux et misérable et aveugle et nu :;o). » Un péril qu'on ignore est doublement dangereux, une blessure qu'on ne sent pas est mortelle, et beaucoup en sont là, mes frères, beaucoup en sont là.

Je rougis de voir dans le monde tant d'iniquité et tant de sécurité; le mal est partout et néanmoins la joie aussi est partout. Hélas .! hélas! l'homme se réjouit, « et déjà la cognée est à la racine » de l'arbre (6). » Aujourd'hui dans la joie et demain dans le tourment éternel. Oh ! si vous saviez tout ce que le jour de demain en-

(I) Eccli., IV, iS. — (2) Ps. xLix, 21. — (3) Nah., m, 5. — (4) Ezéch., XVI, 02. - (5) Apoc, m, 17. — (C) S. Luc, m, 9.

fantera de douleurs ! Nous sommes semblables à ces bœufs qui se laissent mener sans résistance à la boucherie et qui ne voient rien, jusqu'à ce que le fer perce leur gorge ou que le marteau frappe leur tête. « Ils passent leurs jours dans les jouissances, et en un » moment ils tombent dans les enfers (1). » Ne permettez pas Seigneur, que dans mon péché je prenne un tel repos, que j'aie une telle sécurité. « Voilà que dans cette paix mon amertume est très » amère (2}. » Cette paix est celle que donne le monde.

Car il y a une double paix, une paix dans la vertu, quand la conscience ne nous reproche rien, et cette paix est bonne: « Si » notre cœur ne nous reproche rien, ayons conflance en Dieu (3); >> et une paix dans l'iniquité, c'est l'insensibilité dont parle le Sage : « Il y a des impies qui vivent dans le repos, comme s'ils avaient » fait les œuvres des justes (4) ; » et cette paix est très mauvaise. N'accordons aucune paix à nos vices, mes frères, soyons toujours en guerre contre eux.

Cette paix vient des ténèbres de l'esprit ; la lumière divine lui manque et il ne voit pas la difformité du cœur et la bassesse de ses affections. Job disait- a Mes oreilles ont entendu parler devons » et maintenant mes yeux vous voient ; voilà pourquoi je m'accuse » moi-même et je ferai pénitence dans la poussière et dans la >i cendre ['6\ »

Lorsque Dieu s'éloigne du cœur, le cœur aussitôt s'obscurcit et s'endurcit. Job : «Vous tournant vers moi, vous me tourmentez » d'une manière admirable ;6). » Le Seigneur se tourna et « regarda » Pierre, et Pierre pleura amèrement (7). » Se tournant vers le cœur, le Seigneur regarde et aussitôt le cœur est tourmenté d'une manière admirable. Pourquoi d'une manière admirable? pourquoi avec sagesse? N'est-ce pas «ne très grande sagesse que « de punir » dans la chair le péché par le péché (8), » de changer la faute en un vrai tourment, de faire de ce lit moiMleux où l'âme se reposai un fardeau qui l'arfable''

(1) Job, XXI, 13. — (J) lsaï<^, xxxvm, 17. — (-3) 1 S. Jean, iii, :2L — (4) Eccic., VIII, 14. — (5) Job, xlii, ô. (6; Job, x, 16. - (7) S. Luc, XXII, 62. — (8) Rom., viii, 3!

APRÈS PAQDE5 227

Ainsi agit le Seigneur, il punit le péché par le péché lui-même. Souvent, dit saint Bernard (1), lorsque ces attraits qui nous avaient charmés commencent à nous déplaire, nous ne les supportons plus que malgré nous ; mais quand nOus voulons les chasser de nos cœurs, alors par un juste jugement de la justice divine et pour le châtiment de nos fautes, ils s'y attachent plus profondément, et ce même plaisir qui nous avait fait pécher devient notre tourment.

Par conséquent il est tourmenté d'une manière vraiment admirable, celui qui sent en soi la peine expiatrice de son péché et qui se châtie lui-même parfois contre sa volonté. Ce tourment intérieur grandit le plus souvent à tel point que l'homme, voyant sa honte, voudrait se dérober aux yeux de Dieu, mais il ne trouve pas un lieu pour cacher sa fuite. Eutendez la voix du pécheur que Dieu reprend intérieurement. « Où irai-je devant votre Esprit? Où fuir » devant votre face (2) ? » Après avoir refusé de s'attacher à Dieu par l'amour, il désire dans sa crainte fuir la face de Dieu.

Mais, ô pécheur, c'est eu vain que tu cherches à fuir; toute issue t'est fermée « soit du côté de l'Orient, soit du côté de l'Occident, » soit du côté des montagnes désertes (3). » « La fuite m'était fer- » mée (4y, » dit encore le Psalmiste, car « si je monte au ciel vous » y êtes ; si je descends dans l'enfer, vous voilà (5). »

Veillons donc, mes frères, veillons pour que la mort ne nous surprenne pas dans le sommeil, à l'improviste, sans aucune préparation. Écoutons ce que dit Ezéchiel : « Préparez la fm, parce que la » terre est pleine de jugements de sang et que la ville est remplie » d'iniquités (6). » 0 mon Seigneur, si cela vous plaît, terminez ma vie, mais ne la terminez pas en me livrant aux mains de mes ennemis.

Dieu accorde à l'homme une grande grâce, quand il l'appelle au moment favorable, après avoir conservé sa vie lorsqu'il était balloté dans les flots de ce siècle, pour qu'il put arriver enfin au rivage désiré. Rien n'importe plus au salut de l'homme qui ne demeure

(1) S. Bern. Opusc. de Conv. ad Cler. cbap. 6. — (2) Ps. cxxxvui, 6. — (3) Ps, Lxxiv, 7. - (4) Ps. cxLi, 5, — (5) Ps. cxxxviii, 7. - (6) Ezéch., VII, 23.

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pas toujours dans le même état, que le moment de son appel par le Seigneur. Le salut est assuré, si en ce moment Ton a encore de l'huile dans son vase et la lampe allumée, et si l'on n'est pas allé en acheter, parce qu'on en manquait.

Le second fruit de la venue du Saint-Esprit est l'illumination de Vintelligeuce : «Il vous enseignera toute vérité. » Saint Bernard (1): Oh ! quel est ce docteur dont la chaire est aux cieux et l'école sur la terre? — Saint Grégoire (2) : Oh ! que lEsprit saint est un habile Maître î II ne lui faut qu'un moment pour instruire ; quelle que soit la scieuce qu'il veuille enseigner, il n'a qu'à toucher l'âme et Tàme la connaît : son seul contact est l'enseignement complet.

Je veux lever les yeux de la foi sur les puissantes œuvres de ce Maître divin et considérer çà et là les pères de l'ancien et du nouveau Testament: jousTe mes yeux, je vois David, Amos, Daniel, Pierre. Paul, Matthieu ; je veux considérer combien le Saint-Esprit est un habile Maître. Il remplit un enfant qui pince de la harpe et il en fait un Psalmiste ; il remplit un gardien de troupeau et il en fait un prophète : il remplit un persécuteur et il en fait le Docteur des nations : il remplit un publicain et il en fait un Evangéliste. Examinez tous nos saints apôtres ; comment les trouva-t-il et qu'en a-t-il fait?

Mais l'Esprit saint ne montra jamais sa puissance avec tant d'éclat, que lorsque Jésus-Christ se fut éloigné. Les apôtres, dans la crainte des Juifs, sont réunis dans le cénacle, ils connaissent la langue de leur pays, et pourtant ils n'osent pas parler de Jésus-Christ dans cette langue qui leur est si familière. Le Saint-Esprit descend en eux ; par sa puissance il grave avec force ses enseignements dans leur âme et il les met sur leur bouche en des langues diverses. A linstant ils parlent du Christ en des langues étrangères, eux qui auparavant n'osaient point en parler dans leur propre langue.

« Tandis que le Roi était sur son lit, le nard répandu sur moi a » exhalé son parfum .3). » Ce nard est lEglise à sa naissance (r, elle nest encore <[uune assemblée craintive et peu nombreuse ;

(1)S. Bvrn. Scim. i «Je Divers., n" 1. — (*2) S. Grog., sur l'Evang., honiél. ^jO. n" 8. — (3; Tant., i, 12. - (4} S. liein. Serni. i2, n« 11.

c'est elle dont il est dit: « Ne craignez pas, petit troupeau (1). » Quoique petit, il est beau ; c'est un nard précieux. Quand Jésus- Christ était dans sa vie mortelle, des passions diverses dominaient encore celte Eglise; elle ne florissait pas, elle ne répandait aucun parfum. Que d'imperfections dans les apôtres ! Mais dès que « le » Roi se fut assis sur le lit » de son Père, elle fut à l'abri des passions, elle devint immortelle ; « le nard exhala son parfum. » Il fallait donc, pour que le nard répandit son parfum, que le Roi rentrât dans le lieu de repos d'où il était sorti.

Voici le troisième effet de la venue de l'Esprit : Et « il vous an- » noncera les choses à venir (2). » Le Saint-Esprit ne fait pas des prophètes de tous les chrétiens ; pourquoi donc Jésus-Christ a-t-il dit ces paroles : Tout homme juste est un prophète? « Recherchez « surtout, disait l'Apôtre, le don de prophétie (3). » Mais, grand Apôtre, le don de prophétie est-il en notre pouvoir, pour que vous nous conseillez de le désirer? — Amos: « Le Seigneur Dieu a « parlé, qui ne prophétisera (4). » Quel est donc ce don de prophétiser? Toute la vie du juste est une prophétie. Remarquable manière de prophétiser {5} à laquelle je les vois consacrés ; admirable application à laquelle je les vois dévoués. Mais quelle est cette application? La voici d'après l'Apôtre: Ne pas considérer les choses qui se voient, mais celles qui ne se voient pas, sans aucun doute, c'est prophétiser. Marcher selon l'esprit, vivre de la foi, chercher les choses d'en haut et non celles delà terre, oublier les choses passées et s'avancer vers les choses qui sont en avant, c'esjt encore en grande partie prophétiser. Par là même qu'on fuit les plaisirs du présent, on annonce les délices plus grandes de l'avenir et l'on fait redouter les tourments de l'enfer ; par là même qu'on se mortifie, on annonce une autre vie, la vie de l'éternité.

APOSTILLE DE L'EVANGILE

« Il vous est utile que je m'en aille. >> Ma venue est utile, mon éloignemeut est utile, — L'Epouse : « Fuis, ômon Bieu-aimé (6). ^^

(1) S. Luc, \\i, 32. - (2) S. Jean, xvi, 13. - (3) I Cor., xiv, I. — (4) Amos, 111,8. - (5) S. Bern. Serm. 37 de Div .n»6. - (6) Cant.,vin, 14.

230 QUATRIÈME DIMÀ!HCHE

0 Epouse, que tu semblés importune ! Tu l'appelais naguère, tu élevais ta voix, tu criais pour l'appeler ; maintenant tu lui dis de se retirer. Qui, si ce n'est toi, avait dit cette parole: « Oh! que ne T) brisez-vous les cieux pour descendre vers moi (1)? » Et cette autre : « Envoyez, Seigneur, l'agneau Dominateur de la terre ^2)? » Pourquoi donc t'écrier maintenant : « Fuis, ô mon Bien-aimé? » Pourquoi cela, sinon parce que son départ est utile comme sa venue? Vous qui étiez venu pour noire utilité, éloignez-vous maintenant à cause de nous.

Le Psalmiste: «Levez-vous, Seigneur, à cause du commande- » ment que vous avez donné, et l'assemblée des peuples vous en- » vironnera ;3;. » Voilà la venue, mais prenez garde aux paroles qui suiveut. " Et à cause d'elle, » à cause de l'assemblée pour laquelle vous êtes venu, « revenez dans les cieux. »

« Il vousestutilequeje m'enaille ; si je ne m'en vais pas, le Paraclet ^) ne viendra pas à vous : mais si je m'en vais, je vous l'enverrai (-i). « 0 bon Jésus, votre chair conçue par l'opération de l'Esprit saint, votre chair formée par l'Esprit saint empêcherait la venue de l'Esprit saint dans le monde! L'absence de votre chair sacrée estelle nécessaire pour que l'Esprit saint nous révèle sa présence ? « Il 1) vous est utile que je m'en aille. »En quoi votre absence peut-elle nous être utile? « Car si je ne m'en vais pas, le Paraclet ne viendra « pas. » 0 mon Seigneur, pourquoi cela? Votre action et celle de l'Esprit saint sont-elles tellement grandes, que vous ne puissiez vous V trouver ensemble dans le monde ? « Mais si je m'en vais, je vous » l'enverrai. » Comme si vous n'étiez pas aussi puissant, en étant sur la terre qu'en étant aux cieux.

Quelle est donc l'utilité delà venue de l'Esprit saint? Répouse. L'Esprit saint a fait trois grandes choses dans le monde ; il l'a soumis, il l'a réformé et il l'a délivré, trois choses qui découlent de la parole évangélique.

Premièrement, il a soumis le monde à la foi, car il a mis toute intelligence sous le joug de Jésus-Christ, en sorte que les hommes

(1) IsaFe, Lxiv, 1. - (2) Isaïe, xvi. 1. - (3) Ps. vu, 7. - (l) S. Jean, xvî, 7.

croient à Jésus-Christ mort et crucifié, après avoir refusé de croire à Jésus-Christ vivant, et c'était là convaincre le monde du péché d'incrédulité ; n'est-on pas convaincu d'incrédulité, quand on devient croyant?

Secondei?ient, il a réformé les mœurs, il a sanctifié le monde qui s'écroulait sous le poids de vices de tout genre ; et par là il l'a convaincu de justice, c'est-à-dire de vertu et de sainteté, puisqu'il a rendu.le monde vertueux.

Troisièmement, il a délivré le monde du joug du démon. Le démon avait été vaincu à la croix, mais il n'était pas encore dépouillé de son domaine. Il avait perdu son titre à la possession du monde, puisque Jésus-Christ « a effacé la cédule de condamnation » qui était contre nous ; il l'a entièrement abolie en l'attachant à » la croix, et, après avoir désarmé les principautés et les puissances, » il les a exposées en spectacle avec une pleine autorité, après avoir » triomphé d'elles en lui-même (1). » Néanmoins, quoique ayant perdu son titre à la croix, il n'avait pas encore été dépossédé. Mais le monde fut convaincu de jugement, lorsque le jugement fut exécuté et que le monde fut délivré du joug du démon. Aussi le démon ne possède aujourd'hui l'homme que par injustice.

Cependant le démon possède légitimement le pécheur, parce que le pécheur s'est donné à lui et qu'il a reçu le prix de sa donation. Et pourtant, au fond, d'où vient au démon son titre sur le pécheur? N'est-ce pas uniquement, parce que le pécheur a été trompé par lui?

Comment donc le Seigneur est-il venu nous délivrer de la puissance du démon et opérer notre rachat? L'homme n'était pas la propriété du démon ; celui-ci ne le possédait que par usurpation ; mais il disait en lui-même : Dieu est juste, il ne remettra pas le péché, il ne pardonnera pas l'injure qui lui a été faite sans une satisfaction suffisante, et nul homme ne peut satisfaire pour le péché, car il naît dans le péché ; l'homme sera çlonc toujours en ma possession. Il avait pourtant appris par les prophètes je ne sais quelle belle et grande chose, et il était dans la crainte.

(l) Col., 11, 14.

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