‹ Œuvres de St. Thomas de Villeneuve (volume 2)Chapitre 24 sur 62 · QUATRIEME DIMANCHE APRES PAQUES · texte numérisé non relu

QUATRIEME DIMANCHE APRES PAQUES

Par conséquent, Dieu a pris un moyen terme ; il s'est fait Homme- Dieu, et alors Dieu a offert une satisfaction entière, car il le pouvait, et riiomme a acquitté sa dette. Tel est le dessein profond que saint Augustin (1) admirait dans le salut du genre humain. L'Homme-Dieu a donc délivré l'homme du joug du démon, Isaïe : " Vous avez brisé le joug qui l'accablait, la verge levée sur lui, le » sceptre du tyran, comme autrefois, au jour de Madian (2). »

Trois choses successives : le joug du péché, la verge des tourments et le sceptre de la domination. Premièrement, le démon flatte l'homme pourlui imposer son joug, comme le laboureur flatte le bœuf. Secondement, lorsque le/lémon le retient fortement sous son joug, jl l'accable d'injures, de travaux, d'inquiétudes, de tourments ; la verge fr-appe ainsi l'homme mis sous le joug. Oh ! qu'il est difficile de servir le démon ! qu'il est doux au contraire le joug du Seigneur ! Quand même la vie vertueuse n'aurait pas d'autre récompense, on devrait éviter la vie mauvaise, car elle est une vie de tourments.—^ Troisièmement, le démon exerce sa puissance et son empire sur l'àme coupable ; il en est comme le roi, il la domine entièrement, il a sur elle tout pouvoir.

Jésus-Christ a détruit ces trois choses. Il a arraché la gentilitéau pouvoir de Satan et « a brisé le joug qui l'accablait, » lors{u'à sa venue sur la terre, il délivra le monde de cette odieuse servitude. « Ha brisé la verge levée sur lui, » lorsqu'il écarta du genre humain les coups si violents qui le frappaient à cause de ses œuvres perverses. Il brisa le sceptre de sa tyrannie , lorsqu'il détruisit dans le cœur des fidèles le règne du démon qui, pour faciliter au pécheur la satisfaction de ses vices infâmes, exigeait toujours un tribut de douleurs.

(1) S. Aug. Coiiftss.. livr. 9, chap. G — (i) Isaïc, ix, 4.

CINQUIÈME DIMANCHE APRÈS PAQL'E? 233

CINQUIEME DIMANCHE APRES PAQUES

La I»riere.

Petite et accipietis, ut gaudium vestrum sit plénum.

Demandez et vous recevrez, afin que votre joie soit pleine. (S. Jean, xvi, 2-i).

Trois parties dans ce discours. Premièrement, faut-il demander? u Demandez. » Secondement, comment faut-il demander ? « Pour « que vous receviez. » Troisièmement, que faut-il demander? « Pour que votre joie soit pleine. »

Au sujet de la première partie, saint Thomas (1) entre autres erreurs signale celle-ci : Nous ne devons pas demander. Et il se pose cette objection. Celui qui demande le fait ou pour exposer des besoins inconnus, ou pour fléchir la volonté. Or. en Dieu rien de cela ne peut avoir lieu, car d'abord il est dit : « Votre Père céleste « sait ce dont vous avez besoin (2\ » Et il est dit en second lieu : « Celui qui triomphe en Israël ne se repentira pas ^3;. » Bien différent de l'homme. Dieu ne se repeut jamais. Par ces paroles, Samiiel voulait évidemment signifier à Saul que sa prière était inutile.

Réponse. Nous ne prions pas, pour faire connaître à Dieu nos besoins, ni pour le fléchir, comme on ferait à un homme ; aussi le Seigneur disait : « Quand vous prierez, ne parlez pas beaucoup, « comme les païens, car ils pensent que la multitude des paroles « les fera écouter (4; ; » la prière humble et simple est la meilleure. Qu'est toute notre sagesse auprès de la sagesse de Dieu?

(1) S. Thomas. Somme 2* 2". qiiest. 83, art. 2. Réponse à la 2» et 3« objeclion, — (2) S. Matth., vi, 32. — (3) 1 Rois, xvi, 29. - (4) S. Mallh., VI, 7.

23i CINQUIÈME DIMAXCHB

c'est une folie, et toute réthorique ne fait que balbutier. — Nous prions néanmoins, non pour changer les desseins de la ProNÏdence, mais pour obtenir ce que Dieu a résolu d'accorder aux prières des Saints. La divine Providence n'a pas seutenient réglé les effets, mais encore les causes de ces effets et l'ordre dans lequel ils doivent s'accomplir. C'est dans ce sens que nous disons que Dieu se laisse fléchir par les prières des Saints ou par nos prières. Ce n'est pas qu'il veuille accorder ce qu'il refusait d'abord, en sorte qu'il change sa volonté ; mais il accorde au mérite de la prière ce qu'il n'aurait pas accordé sans cela. La volonté de donner n'est pas changée ; il n'y a de changement que dans la chose elle-même, dans le don qui doit être accordé. — Du reste cette matière est difficile et il ne faut en parler en chaire qu'avec la plus grande réserve.

Deux raisons de demander : l'une du côté de l'homme, c'est la nécessité de demander ; l'autre du côté de Dieu, c'est la volonté de donner. Saint Chrysostôme [\] demande pourquoi l'homme vient au monde avec une faiblesse plus grande et des besoins plus nombreux que les autres animaux. Pline (5) se fait aussi cette même question. — S'étendre sur cette pensée en suivant saint Chrysostôme. — Réponse philosophique d'Aristote (3) : Dieu donne à l'homme une intelligence qui supplée à l'indigence de la nature. — Réponse théologique de saint Chrysostôme (4) : Son indigence force l'homme à tourner les regards vers Dieu, puisqu'il a besoin chaque jour de son aide et de sa pc/atection, comme nous avons besoin de ces nuées bienfaisantes qui nous donnent leur pluie féconde, non pas une seule fois, ce ne serait pas assez, mais fréquemment. Par là l'homme passe ses jours en mettant sa confiance en Dieu, et plus il se sent faible, plus il s'appuie avec fermeté sur la Providence.

La seconde raison est prise du côté de Dieu. Voyez sa libéralité ; non-seulement il est prêt à donner, mais il nous invite à deman-

{I)S. Chrjs. Hom. 18 sur saint Matth. — (2) Pline. Hist. Nal. Introd., livre '• — (3) Arisl. De part, anira., Jiv. 4, chap. lO. — (4) S. Chrys., au passage indiqué plus haut.

APRES PAQLE5 235

der, il se plaint que nous ne demandons pas : « Jusqu'à présent, « dit-il, vous n'avez rien demandé ;. demandez et vous rece- « vrez (1). » Il va plus loin ; il nous menace de son châtiment, si nous ne recevons pas -ses dons; notre désir de recevoir n'égale pas son désir de donner ; il aspire à nous perfectionner plus que nous n'aspirons à être perfectionnés par sa vertu puissante.

Saint Denis (2) : Le bien tend à se répandre, et le souverain bien désire et veut tellement communiquer ses dons et sa gloire, que, si vous résistez à sa volonté ou si vous mettez des obstacles à son accomplissement, il vous menace des feux éternels. — 0 homme, reçois donc ses bienfaits ; reçois-les au moins pour éviter le châtiment • reçois le bonheur pour éviter le malheur : reçois la bénédiction pour éviter la malédiction. Le voilà qui s'en va parmi les créatures, cherchant celles qui voudront le recevoir, lui qui possède la plénitude des biens. — L'Epouse des Cantiques (3) : » Ouvre-moi, ma sœur, mon Epouse, car ma tète est pleine de » rosée, » de la rosée de ces grâces qui tempèrent l'ardeur de la concupiscence.

Seconde partie. Quel doit être l'objet de notre demande, pour que notre prière soit efficace ? Le Seigneur nous l'indique par ces paroles : « Si vous demandez quelque chose à mon Père en mon >> nom (4). » Votre demande doit avoir quatre conditions. Il faut premièrement demander quelque chose. Il est Dieu, demandez des biens spirituels; il est éternel, demandez des biens éternels ; si vous demandez des biens temporels, vous ne demandez rien.

c( Vous demandez, dit saint Jacques, et vous ne recevez pas, ') parce que vous demandez mal (5). » Vous demandez mal, quand vous demandez des choses contraires à votre salut, et alors il vous refuse dans sa miséricorde ce qu'il ne vous accorderait que dans sa colère. Ce malade demande la santé, et s'il l'obtenait, il s'abandonnerait au vice ; re pauvre demande les richesses, et s'il les obtenait, il serait embarrassé dans mille soucis ; cet ignorant demande la science, et s'il l'obtenait, il se livrerait à l'ambition et à

(1) S. Jean, xvi, 24. — (2) S. Denis. De la Céleste Hiérarchie, ch. 4, parag. 1. — (3) Cant., v, 2. — (4) S. Jean, xvi, 23. — (5) S. Jacq., iv, 3.

lorgueil. En vous refusant ces choses, Dieu consulte sa miséricorde ; s'il vous les accordait, ce serait un effet de sa colère. — Le Psalmiste : « Et je les ai abandonnés aux désirs de leurs cœurs P. » Et dans un autre endroit : «Il leur a accordé leurs demandes '2^. » Nous ne devons pas souhaiter l'acccomplissement de nos mauvais désirs, efforçons-nous plutôt de les changer.

Par conséquent il ne faut demander d'une manière absolue que les biens spirituels, c'est-à-dire l'amour de Dieu, ses bonnes grâces, le repentir de nos fautes, la force contre les tentations, la patience dans les tribulations. Quant aux autres biens, comme le talent, la science, la santé, les succès de nos prédications, et autres choses semblables, il ne faut les demander que d'une manière conditionnelle, si cela plait à Dieu, sils doivent être utiles à notre salut. Quant aux biens temporels, il est permis de les demander pour sub\enir à nos besoins.

Saint Paul était apôtre et il avait été dit aux apôtres : « De- » mandez et vous recevrez, » « Si vous demandez quelque chose » à mon Père en mon nom. il vous le donnera (3\ » Cependant saint Paul demande au Seigneur par trois fois d'écarter de lui l'aiguillon de la chair, et il n'obtint pas sa demande, parce qu'elle ne lui était pas avantageuse. Gardez-vous de drsirer que Dieu conforme sa volonté à la vôtre : co:iformez plutôt votre volonté à la sienne. — Souvent aussi la grâce est accordée, mais c'est une grâce plus grande que celle qu'on demandait, et l'on n'en sait rien. — Saint Grégoire '4, : Souvent Dieu permet qu'il demeure dans les âmes parfaites certaines tentations qu'elles ne peuvent vaincre, pour les maintenir dans l'humilité.

La seconde condition est de demander au Père, c'est-à-dire d'être en grâce avec celui à qui nous présentons nos demandes. Qui oserait demander un service à son ennemi où à un homme qu'il aurait irrité? — Saint Augustin [b] : Veux-tu que Dieu fasse ta volonté dans les grandes choses? Fais sa volonté dans les petites. Quoi! tu méprises ses commandements et tu espères ses bienfaits!

I\) Ps. Lxxx, J.1. - (2) Ps. cv, 15. - (3) S. Jean, xvi. 23. - (4) S, Grég. Mor., liv, 19, cbap. 6, n- 9. — (5) S. Aug. Méd., chap. 3.

APRES FAQIES 231

« Nous savons que Dieu n'écoute pas les pécheurs (i), » quand ils demandent des faveurs ; car pour les choses nécessaires au salut, » Dieu ne rejette pas le cœur contrit et humilié (2). » Voilà pourquoi il est dit dans l'Evangile : « Si vous demeurez en moi et » que mes paroles demeurent en vous, vous demanderez ce que M vous voudrez, et cela vous arrivera (3). » Saint Jean disait encore dans ses Epîlres : « Si notre cœur ne nous condamne pas, ayons » confiance en Dieu; tout ce que nous demanderons, nous le rece- )) vrons de lui, parce que nous gardons ses commandements et » que nous faisons ce qui lui est agréable (4). » Qu'importe que la bouche appelle la miséricorde, si les œuvres appellent la vengeance? Le cri des œuvres est plus puissant que le cri de la voix.

La troisième condition est indiquée dans ces paroles : « En mon ^> nom. » — Saint Augustin (o) : Le nom de Jésus signifie Sauveur. Vous ne demandez pas au nom de Jésus, vous qui demandez des choses contraires au salut. — Dans nos prières nous devons toujours invoquer le Père et le Fils ; ainsi fait l'Eglise. — S'élever contre ceux qui font des prières profanes et absurdes et contre ceux qui font des prières vaines et impies. Ils ne récitent jamais l'Oraison dominicale ni aucune prière évangélique, et ils ont recours à de vaines observances, à des signes sataniques. Ils trompent ainsi de pauvres femmes, dit saint Augustin (6), car parfois elles obtiennent leur guérison, leurs désirs sont accomplis, et c'est là le juste châtiment de leur aveuglement et de leur impiété, ainsi qu'on le voit pour les astrologues et les magiciens.

La quatrième condition est indiquée dansces paroles: « Avons. » Ce n'e^t pas que nous ne devions prier pour les autres, puisque, d'après saint Chrysostôme (7) les œuvres accomplies pour le prochain sont plus parfaites ; mais nos prières pour le prochain ne sont pas toujours exaucées ; ses mauvaises dispositions peuvent en arrêter l'efiicacité.

(1) S. Jean, ix, 31. — (2) Ps, l, 19. - (3) S. Jean, xv, 7. — (4) I S. Jean, m, 21. — (ô; S. Aug., sur l'Evan^. de saint Jean, traité 3*, n" 3. — (G) S. Aug. De la Doct. Chrét., liv. 2, ch. 23. - (7) S. Chrys. Hom. 79 an peuple li'Antiuche.

Comment faut-il entendre cette parole de saint Jean : « Il y a » un péché qui va à la mort et ce n'est pas pour ce péché » que je dis qu'il faut prier (1}? » Je réponds qu'il ne faut pas entendre ces paroles du péché mortel. Le péché qui va à la mort est celui qui dure jusqu'à la mort ; car dès l'instant qu'il est certain qu'un homme est mort en péché mortel, il ne faut pas prier pour lui, dit saint Augustin '2^, pas plus que pour le damné.

Résumons ces conditions. Le chrétien qui demande des choses nécessaires au salut, qui les demande avec foi, avec confiance, avec persévérance et qui les demande pour lui, ce chrétien sera toujours exaucé, Dieu lui accordera toujours sa demande ; toujours il obtiendra, sans qu'il le voie peut-être, soit la grâce qu'il demande, soit une grâce plus grande encore, visible ou secrète, présente ou future. Et c'est là ce que dit le Seigneur : « Si vous demandez » quelque chose à mon Père en mon nom, il vous le donnera : en » vérité, en vérité je vous le dis ^3 . » Telle est son assurance, telle est sa garantie.

Troisième partie : « Afin que votre joie soit pleine. » Comment, Seigneur 1 vous nous ordonnez de demander la joie, vous qui voulez que nous portions la croix 1 — Ecoutez et com*prenez. La joie dans le Seigneur ne lui est pas moins agréable que la tristesse causée par nos péchés ; sans cela l'Apôtre n'aurait pas dit : « Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur : je vous le dis encore » une fois : réjouissez-vous (4. » La joie spirituelle dilate et fortifie l'âme. La joie dans le Seigneur est notre force, dit saint Chrysostôme: la tristesse causée par les choses du temps est extrêmement nuisible ; elle est un signe d'imperfection.

Nous devons donc supporter courageusement les tribulations et les tentations qui nous surviennent; mais, dit saint Thomas (5;., on ne doit pas les demander ; demander des tribulations sent la folie et l'orgueil ; mais c'est une excellente chose que de s'en réjouir, quand Dieu nous les envoie. « Non-seulement, dit l'Apôtre, nous

(1)1 S. Jean, V, 16 - (2} S. Aug. Cité de Dieu, liv. 21,chap. 24, dM. - (3) S. Jean, XVI, 'z3. —(4) Philip., iv, 4. - (5) S. Thomas, sur l'Epil. aux Hébr., ch. 10, lect. 4.

» nous réjouissons dans l'espérance du ciel, mais encore au milieu » de nos tribulations (1). »

Par conséquent demandez la joie, mais une joie pleine. La joie est pleine, quand on se réjouie; des biens de l'àme et de l'éternité ; tandis que se réjouir des biens du temps, de ce souffle qui passe, c'est une joie \ide, comme nous appelons vide un vase rempli d'air.

La joie peut être pleine de deux manières : objectivement et subjectivement. Elle est pleine objectivement quand elle a pour cause un bien solide et durable ; alors elle est pleine, parce qu'elle n'est pas interrompue par les larmes, parce que la mort, au lieu d'y mettre un terme, ne fait que l'augmenter ; après la mort, en effet, l'àme éprouvera des joies bien plus grandes. « Levez votre » tête, dit le Seigneur, parce que votre rédemption appro- >> che (2). »

La joie temporelle n'est pas une joie pleine, soit parce que « le » deuil est à la tin de cette joie (3), » soit parce qu'elle s'évanouit comme la fumée, soit encore parce qu'au sein de cette joie nous craignons de la perdre, ou bien même que nous avons une peine intérieure de nous réjouir ainsi. Comment serait-elle pleine, une joie dont on a de la peine?

De plus, cette joie n'est pas pleine subjectivement. Le corps se réjouit, mais l'àme est tourmentée ; la chair éprouve du plaisir, mais la conscience sent un aiguillon qui la déchire. — 0 vraiment pleine est la joie que Ton éprouve en vous, Seigneur ! Elle remplit tout notre être et elle n'est mêlée d'aucune crainte. Je me réjouis et je me réjouis de ma joie elle-même. ^ Mais, direz-vous, la joie spirituelle n'atteint pas le corps, comment donc remplit-elle l'homme tout entier? — Vous vous trompez ; les petits chiens se nourrissent des miettes qui tombent de la table de leur maître. Les âmes s'asseoient au banquet spirituel, mais « le bœuf connaît son maître et l'àne l'étable de son maître (4). » Oh ! quelles douceurs se répandent dans le corps, lorsque l'àme

(1) Rom., V. 3. - (2)8. Luc, xxi, 28. - (3) Prov. xiv, 13. - (4) Isaïe, 1, 3.

240 CINQLIÉME DIMANCHE

se réjouit avec son Epoux 1 Oui, à notre insu, des suavités plus grandes que toutes les joies matérielles débordent dans nos membres mortels ; le corps est emporté d'une certaine manière avec l'esprit. Le prophète Ezéchiel (I) voyait les roues s'arrêter, quand les Chérubins s'arrêtaient, et monter, quand les Chérubins montaient. Les animaux s'élevaient de terre et avec eux les roues s'élevaient aussi, c'est-à-dire quand l'esprit s'élève, les roues qui sont les appétits charnels, ou bien la roue qui est la chair, s'élève en même temps, car l'Esprit du Seigneur, dit le prophète, est dans les roues.

Cette joie est la joie suprême, c'est la jouissance éternelle que nous attendons. Cependant Dieu nous la fait goûter parfois dès cette vie, pour nous aider à supporter nos fatigues, pour nous faire mépriser tous les autres plaisirs : car dès qu'on a goûté les choses de l'esprit, les voluptés charnelles perdent tous leurs attraits.

Mais il n'est pas facile d'arriver à ce bonheur dès ici-bas ; il faut se livrer d'abord au repentir de ses péchés et à des larmes amères : il faut encore avoir soumis toutes ses passions et tous ses mauvais désirs, avoir triomphé des tentations, afin que lame possède la paix et la tranquillité : alors seulement elle pourra sentir cette joie, ainsi que l'enseigne saint Bernard '2) expliquant ces paroles : « Le royaume de Dieu ne consiste pas dans le boire et » dans le manger, mais dans la justice, dans la paix et dans la n joie que donne le Saint-Esprit (3). » Voilà la vii-toire sur les vices et sur les passions; voilà la paix, la justice et la joie.

Quand donc, délivrée de ses péchés, Tàme est justifiée, quand, après avoir vaincu ses passions, elle a acquis une paix telle, qu'elle ne sent plus ses mouvements sans frein et ces saillies qui la troublaient, alors elle pourra goûter les choses des cieux : tant qu'elle aura quelque goût pour les choses de la matière, elle ne pourra savourer pleineinent les choses de l'esprit.

Néanmoins le plus grand obstacle est encore la volupté charnelle, tandis que rien ne nous est utile comme la pureté et la chasteté.

(1) Ezéch , X, 11. - (2) S. Bern. Serm. xviii, de Div. — (3) Rom.. XIV, l7.

— Ce méchant qui déjà est condamné au feu de l'enfer, qu'attendent les plus cruels tourments, aux pieds duquel l'enfer élargit ses entrailles pour le dévorer, comment peut-il avoir la joie parfaite? Au contraire ce juste qui espère régner éternellement avec Cieu, jouir sans fin de son Dieu, quel accident pourra l'attrister?

Consultez la raison elle-même, si la foi est entièrement endormie dans votre àme. Nous lisons dans les saintes Ecritures qu'un jour trois hommes se trouvaient ensemble dans une prison, et trois aussi se trouvaient ensemble un jour sur la croix. Joseph avait été jeté dans un cachot avec le grand échanson et le grand panetier du roi ; Jésus-Christ avait été rejeté aussi avec deux scélérats; l'un de ces deux derniers s'adressant au Roi des rois : « Seigneur, lui dit-il, » souvenez-vous de moi, quand vous serez entré dans votre » royaume (1) ; » et il reçut cette réponse: « Aujourd'hui, tu seras » avec moi dans le Paradis. » L'un des deux premiers versait à boire au roi et il entendit ces paroles : Vous serez rétabli dans votre ancienne charge. Après avoir reçu l'assurance de leur salut, quel autre chagrin pouvaient-ils avoir que le délai de leur délivrance?

— Le second prisonnier, au contraire, donnait à manger aux oiseaux; c'était un libertin et un orgueilleux, deux vices figurés par ces oiseaux ; et il entendit une sentence de mort. De la même manière le second de ceux qui avaient été crucifiés avec le Sauveur ne proferait que des blasphèmes et il entendit cette réponse. non pas du Sauveur qui alors ne jugeait personne, mais de son propre compagnon : « Tu ne crains pas Dieu, quand tu es con- » damné au même supplice iX ! » Quelle jouissance pouvaient avoir ces deux malheureux, après avoir entendu la. sentence qui, à cause de leurs crimes, les coi;damnait à la mort éternelle?

Enfin nul homme de bon sens ne croira que le vice procure plus de jouissance que la vertu, surtout quand Dieu est la source de toute vraie jouissance, le principe de toute allégresse, de toute joie ; la joie mondaine est vide, parce que son principe est vide : qu'y a-t-il de plus vide que le péché ? C'est pour cela que l'Ecri-

(1) S. Luc, xsm, 42. - (2) S. Luc, -^xui, 40.

i42 CI.NQCIÈilE DIMA-NCHL

ture l'appelle un néant. Ecoutez le Psalmiste : « Qu'ils soient con- » fondus ceux qui commettent l'iniquité (<; ! >» Senir Jésus-Çhrist c'est régner, et non servir la chair, le monde ou le prince des ténèbres et de la penersité. Ecoutez un homme qui, après en avoir fait lui-même Texpérience, rend un fidèle témoignagne à la vérité : « J'ai trouvé mes délices dans la voie de vos témoignages » autant que dans les plus grandes richesses (2). » Ah ! si dans l'exil on peut trouver une si grande abondance de délices, que sera-ce dans la patrie :

Page 1