‹ Œuvres de St. Thomas de Villeneuve (volume 2)Chapitre 3 sur 62 · M PREMIER DIMANCHE · texte numérisé non relu

M PREMIER DIMANCHE

Mais, direz-vous, Jésus-Christ n'est-il pas mort pour nous? N'avonsnous pas été déjà rachetés sur la croix ? Pourquoi donc dire encore que notre rédemption approche, que ses effets et ses fruits, secrets encore, seront bientôt manifestés? Je réponds : L'âme a obtenu la grâce... mais le corps est encore mortel : c'est pour lui que la rédemption approche ; car dit la Glose : Ils attendent l'adoption de leur corps qui doit obtenir l'immortalité et l'éclat, et être délivré de sa corruption et de sa pesanteur actuelles. C'est dans ce sens que l'Apôtre disait : « Nous attendons notre Sauveur, le Seigneur » Jésus-Christ qui changera notre corps misérable, en le rendant « conforme à son corps glorieux [\]. » Comment ne nous sauverait-il pas, lui qui doit donner à nos corps une vie pleine d'innocence? Telle est la rédemption que nous attendons.

Saint Bernard '2^. — A la chute de Ihomme que le Seigneur avait établi " maître de sa maison et prince de tout son royaume (3), » l'héritage tout entier fut bouleversé : Tair perdit son équilibre, la terre fut maudite dans les œuvres dAdam. tout fut soumis à la vanité. Cet héritage ne sera évidemment réparé, que lorsque les héritiers auront reçu leur réformation.

Remarque. — Le jour du jugement fut montré à Abraham, quand le Seigneur lui parla et lui dit : « Prends une génisse de trois ans, » et une chèvre de trois ans. et un bélier de trois ans, et une tour- » lerelle et une colombe. Et Abraham, les prenant, les divisa en » trois parts, qu'il plaça vis-à-vis l'une de l'autre, mais il ne di- » visa pas la tourterelle et la colombe... Et, lorsque le soleil se » coucha, le sommeil s'empara d'Abraham, et il fut saisi au milieu )) des ténèbres d'une grande horreur... Et, après que le soleil fut » couché, une épaisse obscurité se fit, et une fournaise fumante » apparut, et une lampe de feu traversa les membres divisés (4). »

Que signifie cette vision, mes frères, sinon la comparution de toutes les nations au tribunal de Dieu, et la séparation que le Dieu d'Abraham doit opérer parmi elles, au jour du jugement? La

(1) Philip,, m, 20. -- (2) S. Bern., serm. 2 pour la veille de Noël, n° 4. — (3) Ps. civ, 21. - (4) Genèse, xv, 9.

DE l'AVEXT 15

génisse de trois ans, nous dit saint Augustin (1), le bélier de trois ans, la chèvre, la colombe et la tourterelle étaient la figure de toutes les nations. Les premiers animaux avaient trois ans, parce que toutes les nations devaient croire au mystère de la Trinité. Et, parce que dans sou universalité, l'Eglise catholique ne renferme pas seulement des hommes spirituels, mais aussi des hommes charnels, la tourterelle et la colombe se trouvaient mêlés avec la génisse, la chèvre et le bélier.

Il est dit aussi, veuillez le remarquer, qu'Abraham divisa ces trois animaux en deux parts qu'il mit vis-à-vis l'une de l'autre ; mais l'Ecriture ne dit pas que les oiseaux aient été divisés. Pourquoi cela, mes frères? N'est-ce pas parce que, dans l'Eglise catholique, les hommes charnels sont toujours dans des divisions continuelles, tandis que les hommes spirituels sont dans une union parfaite"? Les deux parts des animaux divisés étaient placées vis-àvis l'une de l'autre, parce que les mondains et les débauchés ne cessent d'avoir entre eux des divisions et des scandales. Les oiseaux ne sont pas divisés, parce que les hommes spirituels n'ont qu'une même volonté, « un même cœur et une même àme (2) » en Dieu. Et, pendant qu'au sein de leurs divisions, les hommes charnels sont enchaînés à la terre par les lourdes entraves de leurs vices, les hommes spirituels, par la pratique de nombreuses vertus, s'élèvent dans des hauteurs sublimes ; portés sur deux commandements comme sur deux ailes, sur le commandement de l'amour de Dieu et sur le commandement de l'amour du prochain, ils montent jusqu'aux cieux. Et lorsque le prêtre dit : « Levez vos cœurs en haut ; » tranquilles, ils répondent avec vérité : « Nous les avons auprès du » Seigneur. »

Mais que signifie, mes frères, cette autre circonstance ? « Lors- » que le soleil fut couché, Abraham fut saisi d'une grande horreur, )) et une fournaise ardente et fumante apparut, et une lampe de » feu passait (3). >) Ce soir signifie la fin du monde; ces animaux, comme nous l'avons dit, figuraient toutes les nations qui ont la fo'

(() S. Aug., Enar. sur le ps- 103«, serm. 3, n° 5. — (2) Act,, iv, 32. — (3) Genèse, xv, 17.

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du Christ; et parce que ces nations, ainsi que nous l'avons fait observer, renferment des hommes charnels et des hommes spirituels, des bons et des mauvais, elles sont com[iaroes à ces animaux partages à travers les'juels pass> le feu, suivant ces paroles de l'Apolre : « Le jour du Seigneur le fera connaître, et il sera révélé par " le feu (1). >.

La fournaise ardente et fumante ainsi que la lampe de feu figurent le jour du jugement; voilà pourquoi la crainte et l'horreur s'emparèrent d'Abraham au milieu des ténèbres. Après cela nous pouvons comprendre ces paroles : Si au jour du jugement, « le juste se > sauve à peine, que deviendront limpie et le pécheur (2)? » La fournaise ardente et fumante signifiait donc le jour du jugement, jour de terreur, jour où « il y aura des pleurs et des grincements »> de dents '3\ » des hurlements et des plaintes ; alors que les fondements des montagnes seront ébranlés et que la terre sera embrasée jusque dans ses plus profonds abîmes ; alors que, suivant la parole de saint Pierre. « l'ardeur du feu dissoudra L's cieux et fera n fondre les éléments (4; ; » alors encore que, suivant les paroles du Seigneur dans TEvangile, « les vertus des cieux seront ébran- » lées, que le soleil sera obscurci, que la lune ne donnera plus » lumière et que les étoiles tomberont du ciel (5\ » Au son de la trompette, le monde entier fera entendre des rugissements ; le Seigneur viendra et de la terre ne fera qu'un désert; il divisera les pécheurs que figuraient ces animaux, et les séparera des justes, pour les précipiter ensuite dans leur perte éternelle; car les pécheurs et les impies, nous dit l'Ecriture, seront jetés dans un étang de feu, « et la fumée de leurs supplices s'élèvera dans les siècles >' des siècles, et \h n'auront de repos ni le jour ni la nuit (6}. »>

Mais, Seigneur, au milieu de si grandes tribulations, pourquoi nous renvoyer au llguier? « Apprenez une parabole prise du n figuier <7;. >> Quel est. Seigneur, «luel est le fruit du figuier? 0 pécheurs, considérez le figuier, un arbre qui vous est bien connu,

l\) I Cor., m, 13. - ii)\ .S. Pierre, iv, 18. - (3) S. Matlli., vin, 12. — (i) II S. Pierre, m, 12. - (6) S. MaUli., xxiv, V9. — (0) Apoc, xjv, 11. -{7) S. Matlh., xxiT, 32.

car votre père Adam se fit une ceinture avec ses feuilles, pour couvrir sa nudité que le péché lui révélait. Allez, vous aussi, au figuier ; peut-être vous prètera-t-il encore ses feuilles pour en faire une ceinture qui couvre la honte de vos p-^chés. Voyez le figuier; mais quel figuier, je vous le demande, si ce n'est celui dont parle l'Evangile, quand il nous dit qu'après qu'on en eut vainement attendu les fruits, on le coupa pour planter un autre arbre à sa place, afin qu'il n'occupât plus inutilement la terre? Quel figuier, si ce n'est celui qui, ne portant pas de fruit, fut maudit et se dessécha? Quel figuier, si ce n'est celui dont il est écrit : « Apportez- » moi des figues. Ils les lui apportèrent et les placèrent sur l'ulcère 1) d'Ezéchias, et Tulcère fut guéri (I)? » Que signifie ce grand nombre de figues, sinon les nombreux péchés qu'on recueille dans sa mémoire et dont le souvenir guérit la blessure du cœur et ouvre la plaie de l'àme pour en rejeter les humeurs impures? Ce souvenir ouvre la bouche, pour faire avouer les péchés ; il ouvre le cœur, pour y faire entrer le regret ; il ouvre les mains, pour faire opérer de bonnes œuvres ; il ouvre la bourse, pour en faire sortir l'aumône.

Par conséquent, mes frères, que le figuier soit pour vous un enseignement et un exemple, de peur qu'il n'arrive à votre àme ce ((ui arriva au figuier stérile : il ne produisit point de fruit et fut jeté dans le feu. Il y en a beaucoup aujourd'hui qui reçoivent de Dieu des dons et des grâces, mais qui les perdent et se dessèchent peu à peu, parce qu'ils ne leur font pas porter des fruits parmi le peuple, parce qu'ils ne les communiquent ni par la prédication ni par l'enseignement. Par un juste jugement de Dieu, leurs facultés s'oblitèrent ; lorsque la lumière diviue donnait à leur intelligence la force et la vie, ils n'ont pas voulu, dans leur torpeur et dans leur lâcheté, communiquer le fruit de leurs lumières aux âmes de leurs frères ; ils perdront ces lumières ; on verra se dessécher cette source qui refusait de faire écouler ses eaux dans les ruisseaux pour féconder la terre.

Rappelez-vous donc le figuier et soyez saisis de crainte. A (jueile

(I) IV r.ois, XX. T.

place se verra au grand jour le iiguier inutile? A quelle place se verront les impies? A quelle place les adultères, les ivrognes, les blasphémateurs? A quelle place les impudiques, les ravisseurs du bien d autrui, les orgueilleux et les en\ieux? Quelle épouvante, quelle terreur s'empareront des âmes impies ! Et pourtant il faut qu'elles se présentent au tribunal de Jésus-Christ. Après son premier péché, Adam cachait sa nudité sous des feuilles de figuier, inutile rempart, faible vêtement sous l'œil de Dieu ; de la même manière ceux qui couvrent aujourd'hui leurs péchés sous des feuilles de figuier, c'est-à-dire sous des palliatifs et des excuses, apparaîtront alors dans une nudité complète, sous les yeux de Dieu et sous les yeux du monde entier. Ah ! que diront-ils pour leur défense, ces infortunés qui auront été si souvent avertis et que ce jour suprême trouvera pourtant sans la moindre préparation ? Quel tremblement, quelles ténèbres s'empareront de ces hommes légers, tièdes ou criminels 1

Réveillez-vous donc, mes frères, puisqu'il en est temps encore, et, comme de bons et utiles serviteurs, recherchez la volonté du Souverain Maître. Oui, mes frères, « puisque vous eutendez au- » jourd'hui sa voix, n'endurcissez pas votre cœur (1) ; » puisqu'il vous appelle, faites pénitence : puisqu'il vous dit : « Si vous ne » faites pénitence, vous périrez tous (2), » gardez-vous de répondre : « Cette parole est dure (3). » Il y aura une parole plus dure encore : « Allez, maudits, dans le feu éternel (4). »

Par conséquent, éteignons maintenant dans les larmes de notre amère pénitence les feux de la colère future ; les mortifications du temps présent nous délivrent des supplices à venir; celui qui se punit aujourd'hui ne tombera jamais sous les coups de la sentence éternelle ; vous contemplerez tranquilles le tribunal du souverain Juge, si, reconnaissant vos fautes, vous vous efforcez de l'apaiser par une digne pénitence. Faisons pénitence, pleurons nos fautes passées, évitons de nouvelles offenses ; car pleurer ses fautes et en commettre de nouvelles, c'est ou feindre ou ne pas connaître la

(1) Ps.xciv, 8. - '2) S. Luc.-xiM, 5. - f3) S. Jean, vi, 61. — (4) S. Mailh., XXV. H .

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pénitence. Si vous pleurez vos péchés d'impureté et que vous conserviez toutes les ardeurs de l'avarice, à quoi servent vos larmes? Serez-vous plus avancés, lorsque vous aurez détesté vos fautes de colère, si la jalousie dessèche encore votre âme ?

Faisons pénitence, une pénitence entière, une pénitence complète, de peur que, lorsque viendra ce jour terrible, ce jour redoutable même aux justes, « vous n'ayez, par l'impénitence de votre » cœur, amassé contre vous un trésor de colère, pour ce jour de la » colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu, qui ren- » dra à chacun selon ses œuvres (l). » Puissiez-vous, au contraire, après vous être revêtus de votre premier vêtement par la contrition du cœur, puissiez-vous, dis-je, entrer dans la gloire céleste par la grâce de Notre-Seignear Jésus-Christ à qui appartiennent l'honneur et la gloire, avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

La venue du Seigneur.

Tu es, qui venturus es. an a.lium expectamus ?

Etes-vous celui qui doit venir, ou en altendons-nous un autre ?

(S. Mattu., XI, 3;.

L'Evangile de ce jour nous fait connaître une question que. du fond de sa prison, Jean-Baptiste par ses disciples adressait au Seigneur ; il lui demandait : « Etes-vous celui qui doit venir, ou en » attendons-nous un autre? » La réponse à cette question n'était pas pour lui l'objet du moindre doute ; il la connaissait dès le sein de sa mère et il lui avait rendu témoignage sur les bords du Jourdain ; mais deux raisons le portèrent à cette démarche.

(1) Rom., u, .5.

ÎO IJEINIÉME riMANCHr.

La première était l'instmction de ses propres disciples. Il voyait déjà la mort qui le menaçait ; il veut donc, en bon seigneur et maître, donner à ses disciples un autre maître et un asile ; il ne veut les quitter qu'après les avoir rais en sûreté sous l'ombre et sous la tutelle de Jésus-ChrisL

Cette conduite nous montre l'exemple du soin que nous devons avoir de nos serviteurs. Il y a des maîtres en effet qui ne demandent à leurs domestiques que les travaux du ser\ice ; jamais ils ne s'occupent de leur conduite ; que leurs mœurs soient bonnes ou mauvaises, peu leur importe ; c'est contre eux que s'élève l'Apôtre, disant ; « Si quelqu'un n'a pas soin des siens et particulièrement >» de ses domestiques, il a renoncé à la foi et il est pire qu'un in- » fidèle (i). » Il ne nie pas la foi par ses paroles, il la nie par ses œuvres. Non, il ne croit ni au danger des âmes, ni à la gloire future, ni aux feux éternels, celui qui, voyant ses serviteurs plongés dans le péché, néglige de les reprendre; peut-être ces vérités sont dans son cœur, mais sa conduite en est la négation. « Et il est » pire qu'un infidèle T. >» L'infidèle ignore le danger ; mais lui le connaît et il ne fait rien pour l'éviter.

La seconde raison de Jean-Baptiste et même la raison principale était une plus grande manifestation de Jésus-Christ. Le saint précurseur savait que le but de sa mission était de rendre témoignage au Messie; il savait aussi que peu de personnes avaient entendu le témoignage qu'il lui avait rendu sur les bords du Jourdain ; c'est pourquoi, voyant la mort qui le menaçait, il prit larôsolulion salutaire et pleine de prudence de lui poser cette question publiquement, en présence de tout le monde ; dans sa réponse, le Sauveur devait nécessairement se rendre témoignage à lui-même et se manifester au peuple, et Jean-Baptiste était persuadé que ce témoignage porterait de grands fruits.

11 ne se tromj)apas. Les discipUs de Jean s'approchent du Sauveur et, en pré.'^ence de tout le peuple, ils lui adressent la même question que les Juifs avaient adressée au saint précurseur. Tout le monde attend la réponse, car le bruit courait déjà parmi le peuple

(I) ITim., V.8. - (-2) l'.l.

DF I. AVEVr H

que celui-ri était le Chrisl. Cependant le Seigneur ne répond pas, il garde quelque temps le silence: mais il opère en présence des disciples les plus grands miracles, puis il leur dit : « Allez, anuon- » cez à Jean ce que vous avez vu et entendu : Que les aveugles » voient, que les boiteux marchent, que les lépreux sont guéris, » que les sourds entendent, que les morts ressuscitent, et que » l'Evangile est prècliéaux pauvres (1). » Il ne répond pas en paroles, il répond par ses œuvres : c'est comme s'il disait : « Les » œuvres que je fais me rendent témoignage ,'2;. » Or voilà les œuvres que je fais ; jugez vous-mêmes si je suis le Christ. Merveilleuse réponse ! De telles œuvres n'étaient pas seulement une afîirmation, elles étaient la prenve incontestable qu'il était le Christ.

En effet, Isaie avait fait trois prophéties particulières au Messie : « Alors s'ouvriront les yeux des aveugles et les oreilles des sourds, » et le boiteux bondira comme un cerf {3}. » Voilà la première et voici la seconde : « L'esprit du Seigneur est sur moi ; il m'a envoyé * pour évangeliser les pauvres (4). » Dans la troisième il est dit : « Il sera pour les deux maisons d'Israël une pierre de chute et de » scandale (5). » Le divin Maître accomplit ces trois prophéties en présence des disciples et les rappelle implicitement dans sa ré-' ponse. Il cite la première, quand il dit : « Les aveugles voient, les » boiteux marchent, les sourds entendent v6) ; >'il cite la seconde dans ces paroles : « Les pauvres sont évangélisés ; » et la troisième dans ces autres : « Heureux celui qui ne sera pas scandalisé à mon » sujet (7) ! »

0 réponse pleine de sagesse 1 S'il avait dit : Je suis le Christ, les sophistes auraient répondu, suivant leur habitude : « Vous vous » rendez témoignage à vous-même ; votre témoignage est faux (8) ; >» il est sans valeur. Voilà pourquoi ii les renvoie aux prophéties. — 0 Scribes aveugles 1 Comment à une telle réponse ne l'avez-vous point reconnu !

Les disciples s'en allèrent ; quand ils furent partis, Jésus parla

(I) S. Luc, vu, 22. — (2) S, Jean, v, 36. — (3; Isaïe, xxxv, 5. — (4) Isaïe, Lxi, 1. — (5) Jsaïe, viii, 14. — (6) S. Luc, vm. n - T) Id., 23. (8) S. Jean, viii, 13.

2î DEUXIÈME DIMANCHE

de Jean aux foules : « Quèles-vous allés voir au désert? Un roseau » agité par le vent? Qu'ètes-vous allés voir? Un homme vêtu avec. » mollesse? Voilà que ceux qui sont couverts de vêtements magni- » fiques et qui vivent dans les délices sont dans les maisons des » rois. Qu'ètes-vous allés voir? Un prophète? Certes, je vous le dis, » plus qu'un prophète. C'est lui dont il est écrit : Voilà que j'en- » voie mon ange devant ta fa-^e pour te préparer la voie (1). » Il loue quatre qualités de saint Jean : sa fermeté, sa pénitence rigoureuse, son esprit de prophétie et sa vie angélique.

Mais dans quel but cet éloge du saint précurseur? le voici : Le Sauveur voulait répondre à la question proposée et se montrer en même temps comme le Messie véritable. C'est comme s'il disait : Vous avez entendu le témoignage que Jean m'a rendu, disant : u Voilà l'Agneau de Dieu, voilà celui qui efface les péchés du » monde {?;. » Or, en rendant ce témoignage, un si grand prophète se serait-il trompé par hasard? ou bien cet homme angélique aurait-il voulu tromper le peuple? Vous le voyez, son témoignage, sous tous ses aspects, esta l'abri du moindre soupçon d'erreur. C'est de Jean qu'il est écrit : « Voilà que j'envoie mon ange » devant ta face pour te préparer la voie '3;. ^

Par cette prophétie le divin Maître démontre clairement qu'il est lui-même le Chiist et que Jean-Baptiste est son précurseur. Que cette vérité est claire, é\identel Mais eux, les malheureux 1 les aveugles! ils ont des yeux et ils ne voient pas. C'est d'eux qu'lsaïe avait dit : « Aveuglez, Seigneur, le cœur de ce peuple ; appesan- » tissez ses oreilles ; fermez ses yeux, afin que ses yeux ne voient » pas, que ses oreilles n'entendent pas, que son cœur ne comprenne ») pas, alin que ce peuple ne se convertisse pas et ne soit pas guéri , » de ses maux (4). » Ce n'est pas que le Seigneur ne voulut le salut rie ce peuple, mais ce peuple méritait cet aveuglement par sou opiniâtre obstination. Voilà ce que nous voulions vous dire de l'Evangile.

Notre Mère, la sainte Eglise, toujours guidée par l'Esprit-Saint,

(l) S. Luc, vil, 24. - (2; S. Jean, i, ?0. - (3) S. Luc, vu, 27. — (4) Isaïe, Vf, 10.

a eu ses raisons profondes, en établissant ces jours de l'Avcut. Considérant la grandeur des mystères qu'elle nous propose et des bienfaits que nous avons reçus, elle veut que nous passions non pas un ou deux jours, mais presque tout un mois, à les contempler, à les vénérer, à les célébrer.

Du reste, si nous voulions y prendre garde, suivant la remarque de saint Bernard '1^, tout le temps de notre vie ne devrait être qu'un Avent continuel; car la contemplation de ces mystères devrait absorber tous nos jours. Cette contemplation est le but de tous les offices de l'Eglise en ce saint temps ; tel est aussi le but que nous devons nous proposer dans tous nos sermons ; l'Aven t nous offre à traiter une matière particulière qui vous donnera une plus grande intelligence des mystères de Dieu et de l'immensité de ses bienfaits ; alors, pleins de reconnaissance, vous ne serez pas privés des fruits de cette œuvre miséricordieuse et vous rendrez au Seigneuries plus grandes actions de grâces.

Je veux donc vous proposer avec saint Bernard (2) sept considérations à faire pendant cet Avent. Les voici : Quel est celui qui est venu? à cause de quoi est-il venu? pourquoi est-il venu? quand est-il venu ? d'où est-il venu ? où est-il venu ? et comment est-il venu? en d'autres termes, nous dirons la personne, la cause, l'utilité, le temps, le principe, le moyen, le terme de ce mystère. Jean-Baptiste n'interrogeait que sur la personne; nous, dans ce discours, nous traiterons en peu de mots toutes ces considérations.

En premier lieu, considérons la personne qui vient. L'ange Gabriel la fait connaître clairement à la Vierge sainte par ces paroles : « Il sera grand et il sera appelé le Fils du Très-Haut (3\ » La personne est donc le Très Haut lui-même. Ne scrutez ni sa grandeur, ni sa dignité; vous ne le pouvez pas. Un Evangéliste, avec toute la puissance de son langage, s'est efforcé de nous les dire : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en » Dieu, et le Verbe était Dieu; dès le commencement il était en

(1) S. Bcrn., serm. 3 Je l'Avent, n" 2. — '2) S. Bern., seim, 1 de l'Aven t. - (3) S. Luc, i, 32.

?î DEUXIEME DIMANIHE

• Dieu : par lui tout a Ho tait et rien do ce qui a été fait ii"a été » fait sans lui ,1). »

Voilà celui qui est venu ; à cause de quoi est-il venu ? Je le dirai en peu de mots. 11 est descendu des cieux à cause de notre salut ; l'apôtre nous le dit : « C'est une vérité certaine et digne dèlre

reçue avec une entière soumission, que Jésus-Christ est venu » dans ce monde pour sauver les p^clieurs entre lesquels je suis le >' premier 2}. » De là sou nom de Jésus qui veut dire Sauveur.

Considérez quelle est la gloire que nous attendons; elle est telle <iue, de peur de nous la voir perdre, le Fils de Dieu a daigné subir i-3s souffrances que vous savez. Que de bieus Dieu ne nous a-l-il point accordées gratuitemeut! D'abord le firmament, la terre, tous les êtres visibles; ensuite cette gloire pour laquelle le l'ère demande un si grand prix ; comme ce prix vous donne une idée de sa valeur, de son immensité, de son excellence! Dun autre côté, voyez quelle est cette damnation que nous avons à éviter; elle est telle que. de peur de nous y voir tomber, le Fils de Dieu a daigné accepter tant de souffrances.

Mais pourquoi est-il venu? il nous l'enseigne lui-même dans l'Evangile. Il est venu pour chercher la centième brebis qui avait péri. « Le Fils de l'homme est venu, suivant son propre témoi- » gnage, donner sa vie pour racheter la multitude (3) ; « il est venu donner sa vie et son sang sur une croix, pour racheter les pécheurs. L'ange l'avait dit aus^i à Joseph : « 11 sauvera son peuple w de ses péchés (4). . Considérez la gravité du péché ; quel est donc ce poids énorme qui a pu attirer le Fils de Dieu du ciel jusqu'à terre! Quelle était cette maladie, quelle était cette misère qui avait besoin d'un tel remède ! — Telle est la pensée de saint Augustin dans son sermon pour l'Epiphanie. La grandeur du remède, dit-il, nous montre la gravité du pécht» et la malheureuse condition de l'homme, comme un médi:aniBut peut indiquer la nature d'une plaie, d'une blessure, d'une infirmité (5).

Voilà celui qui vient, la cause de sa venue et le fruit de sa

(i)S. Jean, i. 1. - (2) I Timoth., i. 15. - Ci) S. Mallh., xx. 28. -- ['■i. S Maiili.. 1 ?1 — [ii] S. Aug., sorin. l-il> il'*rAi».. lo'"*' ^«

DE L AVEXT f:')

venue. Et \ous, vous entendez ces choses, et ne changez pas ! Vous entendez ces choses, et vos oreilles ne frémissent point ! et vos pieds ne chnncellent pas' et vos genoux ne sont pas tout tremblants ! et votre cœur n'est pas saisi d'etonnement ! et vous n'êtes pas tout entiers transportos d'allégresse et de joie! 0 immense océan de mystères ! Flots profonds de la sagesse divine où le pied ne trouve nulle part un appui 1 Qui ne demeurerait submergé dans cette profondeur? Que vous dirai-je d'abord, mes frères? par où commencerai-je? Le sentiment défaille, la langue balbutie, l'intelligence est dans la stupeur. 0 charité exceptionnelle ! amour excessif ! ô piété ! ô clémence ! ô bénignité ! ô tendre condescendance ! ô bonté! ô sagesse ! ô puissance! ô immensité de toutes sortes de biens ! Pour racheter un esclave, vous avez livré votre Fils ! vous l'avez livré pour un ver de terre, pour un néant! Et a qu'est-ce que l'homme, Seigneur, pour le magnifier ainsi ('!)? » Qu'est-ce que le Fils de l'homme pour l'estimer à ce prix ? Oh ! /dites-moi, je vous en conjure, quelle est cette sagesse, quelle est cette prudence, quelles sont ces raisons qui vous ont fait livrer à In mort et à la croix votre Fils unique, le Bien-aimé de votre cœur, et pourquoi? pour recouvrer, pour sauver un ingrat, un prévaricateur, l'homme contempteur de votre Majesté? Que devons-nous, ô mes frères, admirer davantage, ou le Père qui donne son Fils, ou le Fils qui accepte son sacrifice ?

0 homme, comme il vous a estimé, celui qui vous a fait ! Que vous êtes précieux devant Dieu, vous pour c[ui le Père a donné son Fils, vous pour qui le Fils a donné sa vie !« Il n'a pas épargné son » propre Fils, nous dit l'Apôtre, mais il l'a donné pour nous tous; » comment ne nous aurait-il pas donné toutes choses avec lui (2)? » Grand Apôtre, dites-nous le motif, dites-nous la raison d'une telle conduite. — Je n'en sais pas la cause, répond le Docteur des nations, j'ignore le dessein de Dieu. Je ne sais qu'une chose • c'est qu'il « m'a » aimé et qu'il s'est livré pour moi (3). » Et saint Augustin (4) expliquant ce passage, s'écrie : Vous m'avez aimé, Seigneur, plus que

(1) Job, VII, 17. — (2) Rom., viu, 32. - (3) Gai., n, 20. -- (4) S. Aug., Solil., ch. 13.

vous-même, puisque vous avez voulu mourir pour moi. Je rougis (le ne pas vous aimer à mou tour. — Lamour de Dieu pour nous, voilà la cause de ces mystères; c'est Tamour qui l'a arrarhé au ciel, c'est lamour qui l'a cloué sur une croix.

Toutes ces vérités, ô mes frères, nous les connaissons dès les premiers jours de notre \ie ; notre intelligence s'en est nourrie dès nos plus jeunes ans ; nous les avons sucées avec le lait de nos mères, et voilà pourquoi nous ne les sentons plus ; l'habitude a blasé notre cœur, nos oreilles se sont durcies à les entendre. Mais, quand elles retentirent dans le monde pour la première fois, quand la trompette apostolique les fit éclater à travers les peuples, quel étonnement dans le monde! quel saisissement! quelle stupeur, surtout lorsque les plus incontestables témoignages lui eurent démontré que ces choses étaient bien des réalités ! Oh ! comme les hommes s'embrasèrent d'amour ! Nous le voyons par cette multitude de martyrs et d'anachorètes. « Le feu s'est embrasé au milieu n des épines au nom du Seigneur, et je me suis vengé d'eux (4), » En un mot. voilà ce qui. en peu de temps, convertit au Seigneur le monde entier. Le monde ne put soutenir le poids d'un si grand bienfait : « Les montagnes se fondirent comme la cire à la face de ^) Jéhovah. à la face du Maître de toute la terre '2', » — L'œuvre de votre Rédemption, s'écriait saint Bernard (3), ce calice que vous avez bu pour moi, vous rend aimable à mes yeux par-dessus toutes choses.

Telles sont, mes frères, les pensées qu'on propose à notre méditation pendant ce saint temps : ce mystère est toute notre sagesse, il est la base de toute la philosophie chrétienne : l'Apôtre lui-même, cet homme si savant et si sage, avoue qu'il ne sait autre chose « que Jésus-Christ, et que Jésus-Christ crucifié (4). » Ce mystère nous enseigne tout ce qui regarde notre salut et il vous fournira de hautes et utiles considérations pour bien employer ce saint temps.

En méditant quel est celui qui est venu, considérez son amour,

(1) Ps. cxvM, 12. — (2) Ps. xcvi, 5. — (3, S. Rorn., scrm. 20 sur le Gant. - (4)1 Cor., ii, 2.

sa miséricorde, sa tendresse, sa bénignité ; considérez encore sa sagesse, son admirable puissance, et, dans ces considérations, si Dieu vous ouvre un peu lïntelligence, vous sentirez votre àme défaillir ; car l'œuvre de la Rédemption fait connaître Dieu plus que l'œuvre de la création.

En méditant la cause de sa venue, vous verrez toute l'étendue de la reconnaissance que vous devez à Dieu pour un si grand bienfait. Que seraient toutes les flammes de votre amour, votre vie entière passée au service du Seigneur, vos jours et vos nuits employés à chanter ses louanges ? Que seraient, pour répondre à un si grand bienfait, les tourments et les feux? Après avoir subi toutes ces choses, vous n'auriez encore rien fait. Le Psalmiste méditait ce mystère et il s'écriait : a J'ai dit dans mon ravissement : Tout homme est men- » teur ;i;. » A la vérité, lorsque je considérais avec ma raison, avec mes faibles lumières, tout ce qu'ont fait pour vous les martyrs, les anachorètes et tous les autres saints, leurs actions me paraissaient grandes et belles: mais dans « mon ravissement, » lorsque emporté au sein de votre lumière, je voyais mieux votre miséricorde, votre charité, vos dons infinis, alors je m'écriais : « Tout » homme est menteur, » c'est-à-dire tout homme est en défaut ; car l'homme a beau faire tout son possible, tout ce qu'il peut n'est rien auprès de ce qu'il doit. Aussi la méditation de cet immense bienfait est un grand aiguillon pour servir Dieu.

En méditant pourquoi il est venu, vous vous connaîtrez vousmêmes. Telles sont les considérations que l'Eglise vous propose en ce saint temps ; vous vous en nourrirez, semblables aux animaux qui ruminent et qui sont purs, tandis que « l'animal qui ne rumine » point est impur (2\ »

Méditez donc ces pensées ; nourrissez-en votre esprit. Lorsque l'Ange annonçait à Marie le mystère de l'Incarnation du Verbe, Marie « examinait quelle était cette salutation ; » lorsque les bergers racontaient ce que les anges leur avaient annoncé du Christ qui venait de naître, a Marie conservait toutes ces paroles, les mé- » ditant dans son cœur (3). » Des fruits nombreux sont le résultat

(1) Ps. cxv, 11, — (2) Lévit., xi, 26. - (3) S. Luc, i, 29.

de ces diverses considérations; elles fortifient Tàme, elles enflamment le coeur, elles raniment la foi, elles excitent la dévotion, elles réveillent l'amour, suivant celte parole : « Le feu s'est em- » brasé dans ma méditation. » Elles rendent l'homme fervent et empressé dans le service de Dieu ; elles lui inspirent l'horreur du péché, elles le yîortent à tout souffrir pour Dieu — et bien d'autres fruits ; — elles le rendent semblable à la roue ointe d'huile dont parle Ezéchiel (i). — Rappeler ce passage. — Dire avec saint Jérôme (2; : Une âme sainte est une roue ointe de l'huile de la piété.

Ensuite vous considérerez le temps de la venue du Sauveur. Nous devons bien le remarquer: ce n'est pas dix ans. cent ans après la prévarication, c'est après cinq mille ans que ce mystère s'est accompli. 0 Dieu infiniment bon 1 Vous aviez résolu de racheter le genre humain, pourquoi donc un si long retard? Pourquoi permettre la perte de tant de milliers d"àmes? N'y aurait-il pas eu plus de sagesse et de clémence à envoyer aussitôt notre Rédempteur ?

0 mes frères, je frémis toutes les fois que cette pensée se présente à mon esprit. 0 grandeur de la colère de mon Dieu î ô indignation profonde 1 Qu'il « est horrible de tomber entre les mains » du Dieu vivant .'3, 1 » Indigné de la désobéissance du premier homme, le Très-Haut ne se borne pas à condamner à la mort, à réduire en poussière Adam et tous ses enfants, ce qui semblerait devoir contenter toute sa colère, mais, comme s'il avait chassé entièrement les hommes de son souvenir, il les laisse pendant ces longs siècles dans l'esclavage du démon. Le démon r-^gnailsur toute la terre et Dieu ne semblait pas s'en occuper; il semblait dire: Vous lui avez obéi, soyez donc ses esclaves. Il avait rejeté J'homme loin de sa fa -e, et tous les pécheurs, les saints eux-mêmes pendant tout ce temps descendaient en enfer. Nul ne pouvait voir la face du Seigneur, ni Abraham, ni Moise q«ii le lui demanda, ni Isaie scié po'ir lui, ni Jéremie lapiile pour lui, ni Zacharie égorgé pour lui entre le temple et l'autel. De même que tous les hommes étaien

(I) Eréch., 1, là. - (2) S. Jér., sur le ps. 76. - (3) Hébr.. x, 31 ,

DE l'ave>t 29

condamnés à mourir, ainsi ils étaient condamnés à tomber dans l'abîme (1). Telle était la plainte de David. « Quel est l'homme, » disait-il, qui ne verra point la mort et qui pourra arracher son w âme aux mains de l'enfer (2j ? » Quelle indignation ! quelle colère ! « Qui connaît, » Seigneur, « la puissance de votre colère, et y> quelle terreur mesurera vos vengeances (3; ? »

Ah ! que le Psalmiste a bien raison de dire : « Je chanterai, Sei- » gneur, votre miséricorde et votre jugement (4) 1 » Du sein de la miséricorde que vous montrez dans l'œuvre de notre rédemption, vous n'oubliez pas votre jugement qui y apporte de si longs retards.

Après qu'un tel Rédempteur vous aura fait considérer dans l'œuvre qu'il a accompli la bonté de notre Dieu, considérez dans les délais de cette grande œuvre la rigueur de sa sévérité. « Voyez, ô » homme (5), » vous dit l'Apôtre, « la bonté et la sévérité de Dieu, » afm que, suivant la parole du Psalmiste, « vous vous réjouissiez en » lui avec tremblement (6}. » Jérémie dit encore : « Qui ne vous » craindra, ô Roi des nations (7) ? »

L'œuvre de la Rédemption fut différée si longtemps pour quatre raisons principales. Premièrement, pour qu'un malheur si prolongé fit reconnaître à l'homme l'énormité de sa faute. Secondement, pour qu'il reconnut aussi la nécessité d'un Rédempteur, puisque tant de saints passaient sur la terre, sans qu'aucun d'eux put guérir le genre humain. Troisièmement, pour que durant ce long espace de temps, le monde put être préparé à la foi du Rédempteur par les figures et par les prophéties ; car si, après tant d'avertissements, après tant de prédictions, il y eut si peu de croyants parmi ce peuple, que serait-il arrivé, si le Messie n'avait pas été annoncé? La loi fut poiir les Juifs comme un pédagogue qui les préparait à la venue du Christ. Quatrièmement, pour que les hommes devinssent capables de recevoir la doctrine du divin Maître. Les pre miers hommes, en effet, étaient trop grossiers pour accepter cette

(1) Evidemment cet abîme n'est que les Limbes, lieu d'attente pour les anciens justes, et non l'Enfer, lieu de supplice pour les méchants. — (2)P8. Lxxxvm,"49. — (3) Ps. lxxxix, 12, — (4) Ps. c, t. — (6) Rom., xi, 22. — (6)P5. n, 11. - (7) Jérém., x, 7.

doctrine. Il fallut attendre cette plénitude des temps, où un grand nombre de philosophes et d'orateurs avaient donné tout son développement à lintelligence humaine, pour qu'elle comprit mieux une doctrine si sublime : et, alors que la nécessité se faisait sentir avec plus de force, lorsque Ton ne voyait plus de saint, plus de prophète sur la terre ^r. tout à coup Jésus se présente et dit: « Me voici, je viens : j'habiterai au milieu de toi [T. » — Voilà ce que vous pouvez méditer sur le temps de la venue du Sauveur.

Mais disons enfin d'où il est venu et ou il est venu. Il est venu du sein de son Père dans le sein de sa Mère ; il est venu de la Divinité à la chair. « Le lieu de son départ est le plus haut des » cieux C3;, » cette gloire infinie qu'il avait en son Père, avant que le monde fut. là où il est adoré par les anges et d'où il commande aux puissances ; le lieu de son arrivée est la prison, les ténèbres, le voleur, la croix. Quel bond immense! En vérité, « il a atteint » avec force d'une fin à l'autre et il a tout disposé avec dou- » ceur (4). » Dieu avec Dieu, voilà sa première fin ; et voici sa seconde : « Il a été rejeté parmi les scélérats (o). » Levez les yeux, rien de plus sublime : abaissez-les, rien de plus bas. Dans quelle plus grande profondeur pourrait-il descendre? « Il a incliné » les cieux, dit le Psalmiste, et il est descendu (6). » Et jusqu'où? « Les ténèbres sont à ses pieds. » les ténèbres du péché, les ténèbres de l'enfer. « Lui qui avait la nature de Dieu, n'a point cru » que ce fut pour lui une usurpation de s'égaler à Dieu ; et pourtant » il s'est anéanti lui-même, en prenant la forme d'esclave, en se » faisant semblable aux hommes, en paraissant homme par tout » sou extérieur 7 . »

L'Epouse le voit venir et s'écrie : « Le voilà qui vient, bondis- » sant sur les montagnes, franchissant les collines 8). » II était Dieu, dit saint Bernard 9;, et d'un bond, il a franchi les mon-

(i)S. Bernard, serni. 1 sur l'Av. n° 9. — (2) Zach., ii, 10. - (3) Ps. xxviu, 6. — (4) Sag., viii, 1. — (ô) isaie, un, 12. — (6) Ps. xvii, 10. — (7) Phiiipp., Il, 7. — ^8) Cant., ii,8. — (9) S. Bernard, vers la fin «le ses premier sermon sur l'Avenl, donne une autre interprétation a ces montagne! et à ces collines; il dit : Montes et colles, patriarchas et prophetas accipe.

tagnes, c'est-à-dire les anges les plus élevés ; et les collines, c'està-dire les anges inférieurs ; il s'est mis au-dessous des anges. Ah ! mes frères, être Dieu et se mettre au-dessous des anges, se faire esclave, c'était un abaissement profond, une humiliation excessive. Je vous le dis, mes frères, lors même que le Christ, se faisant homme, eut été le Roi le plus riche, le plus puissant, le plus comblé de toutes sortes de biens, le plus adoré des hommes, cette humihation eut suffi pour racheter des milliers de mondes. Et pf>urtant, ô Epouse, ce n'est pas tout. Non-seulement il a franchi tous les anges, mais encore tous les hommes ; voilà pourquoi Isaïe l'a vu « le dernier des hommes (1) ; » voilà pourquoi il dit lui-même par le Psalmiste : « Je suis un ver de terre et non un homme ; je » suis l'opprobre des hommes et le rebut du peuple (2). » — Cet abaissement a été figuré par le soleil revenant en arrière de dix lignes, savoir des neuf chœurs des Anges et de la nature humaine.

0 homme, viens apprendre l'humilité, l'obéissance, la compassion, la patience, la douceur; viens apprendre toutes les vertus ; car on les enseigne ici de la manière la plus parfaite. Le Fils de Dieu était au sein de cette gloire sublime et. plein de compassion pour toi, il a accepté cet esclavage, cette humiliation ; oui, c'est à cause de toi et par obéissance à son Père, pour l'enseigner à compatir, à avoir pitié des malheureux et des affligés, à ne pas rechercher tes propres intérêts, mais les intérêts des autres. De là cette parole de l'Apôtre : « Soyez les imitateurs de Dieu comme ses en- » fants bien-aimés, et marchez dans l'amour, ainsi que Jésus-Christ » nous a aimés et s'est livré lui-même pour nous (3). » — Souvenez-vous de ce ser\iteur cruel qui, parce qu'il n'avait pas exercé envers sou compagnon la miséricorde qu'il avait reçue lui-même, fut jeté dans une perpétuelle prison.

Voyons enfin la voie par laquelle il est venu. « Un rejeton sor- » tira de Jessé, dit Isaïe, une fleur s'élèvera de ses racines (i). » Il dit plus clairement encore : « Voilà qu'une Vierge concevra et enfan-

(1) Isaïe, un, 3. - (2) Ps. xxi, 7. - (3) Eph., v, 1. - (4) Isaïe,

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