DEUXIEME INSTRUCTION
L'Avènement spirituel du Seigneur,
Vox damanîis in deserto.
La voix de cebai qui crie dans le désert. (S. Luc, m, i).
Notre père saint Augustin vl.'nous ditau commencement de son son livre sur la doctrine chrétienne : Dieu ne serait pas admirable, si notre intelligence pouvait le comprendre ; quand je parle de Dieu, je ne trouve à la fin qu'une chose, c'est que j'ai voulu eu parler... « Vous entourez votre face d'un nuage, disait Job (2). » Comment reconnaître celui qui couvre sa face d'un nuage? Non, le regard de l'homme ne peut soutenir tant de splendeur. — La face du Père est son Verbe, car il est dit dans l'Evangile que Jean « vint pour rendre témoignage à la lumière (3). » Et lui-même n'était pas la lumière, caries ténèbres des Juifs ne reçurent la lumière que par le reflet d'un nuage; le nuage d'une créature rendit témoignage aux ténèbres de la lumière du Créateur, parce qu'il connaissait sa famille et sa race.
Le Psalmiste disait : a II s'est choisi une retraite au milieu des » ténèbres (4). » Il dit encore : « L'abîme est son vêtement (5). » De son côté Job avait dit : « L'homme aura beau parler, il sera dé-
(i;S.Aug. DelaDoct. Chrét., livre i, ch. G. — (2) Job, xxvi, 9. - (3; S. Jean, i, 8. — (4) Ps. xvii, 13. - (5) Ps, cm, 6.
1^ voré (r. » Et saint Givgoire '2', expliquant ce dernier passage, disait : Quand l'homme veut parler de Dieu, on voit bien vite que tout ce qu'il dit n'est rien: il est dévoré par l'immensité de la grandeur divine et il disparait perdu, pour ainsi dire, dans ses profondeurs ; plein du désir de dire rineffable. il est englouti dans lesbornes étroites de son ignorance ; car c'est la chair qui veut parler de l'esprit, l'esprit borné de l'esprit sans bornes, la créature du créateur, l'être d'un jour de l'être éternel, l'être changeant de l'Etre immuable, l'homme mortel du Dieu vivificateur. Mais, placé au milieu des ténèbres, ne sachant pas ce qu'est la lumière intérieure, l'homme qui veut parler de l'éternité est un aveugle qui veut parler de la lumière.
Par conséquent, « l'homme aura beau parler, il sera dévoré: « quand il veut parler de l'éternité et dire ce qu'elle est. il perd même le sentiment que son silence lui permettait parfois d'en saisir : « Qui me donnera, disait Job, de le connaître, de le trou- » ver et d'arriver jusqu'à son trône ,'3, ? » « Si je vais à l'Orient, » il n'apparaîtra pas; si je vais à l'Occident, je ne le vois pas. Je w me tourne à gauche, que faire? je ne puis l'atteindre; je me » tourne à droite, je ne le vois pas (i. ^i
Néanmoins Dieu se fait connaître à l'homme par son avènement spirituel et il le fait de deux manières, par sa grâce et par une habitation complète. De là rette parole du Seigneur : « Nous vien- » drons en lui et nous ferons en lui notre demeure 'o\ » Saint Grégoire dit dans une homélie ,6; : Le Seigneur vient en quelques-uns, mais il n'y demeure pas. parce qu'ils reviennent aussitôt à leurs péchés: il vient en quel'[ues autres et il y demeure.
Le premier avènement, l'avènement par la grâce est entièrement insensible : « S'il vient à moi. dit Job. je ne le vois pas ; s'il s'é- " loigne, je ne le sais pas 7 . » Le Seigneur dit aussi dans saint Jean : « L'Esprit souffle où il veut et vous entendez sa voix; mais » vous ne savez ni d'où il vient ni où il va ; il en est ainsi de tout
(1) Job, xxxvu, 20. — (2; S. Grég., sur Job, ch. 40, liv. XXVIL — (3) Job, xïiii, 3. - (4) Id., 8. -- (h) S. Jean, xtv, 33. — (6) S. Grég. Horaéhe 30, liv, II .ur l'Evang. — ("?) Job, ix, 11.
» homrae qui est né de l'Esprit f«). » — Prendre pour exemple un enfant qu'on baptise et un pénitent contrit qui se confesse. Il y a pourtant des indices, des signes auxquels on peut connaître si l'on possède la grâce. Voyez saint Antonin de Florence (2).
L'Eglise, nous dit saint Bernard (3), a ses hommes spirituels qui agissent avec Dieu non-seulement avec foi, mais avec confiance; ils parlent à Dieu comme à un ami, car leur conscience leur rend témoignage de sa gloire. Quels sont ceux-là ? Ils ne sont connus que de Dieu. Pour vous, écoutez ce que vous devez être, si vous voulez être de ce nombre. Je le dirai non pas comme l'ayant éprouvé, mais comme désirant l'éprouver.
Donnez-moi une âme n'aimant que Dieu et les choses que Dieu nous commande d'aimer, une âme dont le Christ soit la vie nonseulement aujourd'hui mais depuis longtemps, une âme dont toute l'application soit d'avoir sans cesse le Seigneur présent à ses yeux, une âme dont la volonté non pas principale mais unique soit de marcher avec crainte sous les yeux du Seigneur son Dieu, sans que rien empêche l'effet de cette volonté ; donnez-moi, je vous le répète, une telle âme, et je ne la trouverai pas indigne des soins de l'Epoux divin, des égards de la Majesté infinie, de la faveur du Dominateur souverain, de la sollicitude du Gouverneur suprême. Et si elle veut se glorifier, elle ne sera pas insensée ; néanmoins, si elle se glorifie, qu'elle se glorifie dans le Seigneur.
Mais que veut dire cette parole : « La voix de celui qui crie dans » le désert (4), ^^ sinon « nous viendrons à lui (5) ? » Qu'est-ce que la venue du Verbe dans une âme, sinon l'enseignement de la sagesse ■? Qu'est-ce que la venue du Père, sinon l'impulsion à l'amour de la sagesse, en sorte que l'àme puisse dire • « Je me suis éprise )> de sa beauté '6^ ? » Le propre du Père est d'aimer ; voilà pourquoi l'avènement du Père se reconnaît à la dilection infuse dans l'âme. Sans la dilection que ferait l'instruction? Elle enflerait. Et sans l'instruction que ferait la dilection ? Elle s'égarerait. L'igno-
(1) S. Jean, in, 8. — (2) S. Antonin, part. 4« de la Somme, lit. 9, ch. 4, parag. 4. — (3) S. Bern., serm. GO sur le Gant.,' W 1 et 2 — (4) S, Luc, m, 4. — (5) S. Jean, xiv, 23. — (6) Sag., viii, 2.
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rance ne convient pas à réponse du Verbe, et le Père ne supporte pas l'enflure de Torgueil : il est toujours prêt à renverser et à détruire tout ce qui s'eleve avec hauteur contre la science du Verbe.
Par conséquent 'i\ si le Seigneur daigne venir à moi, ou plutôt daigne venir en moi, il viendra par sa charité, il me visitera par sa sagesse. Si je m'aperçois qu'une puissance invisible m'ouvre l'esprit pour comprendre les Ecritures ou les paroles de la sagesse, le faisant, pour ainsi dire, bouillonner au fond démon être ; si je m'aperçois qu'une lumière infuse me révèle les mystères ; si je sens que les profondeurs du ciel s'ouvrent pour moi et laissent écouler dans mon âme les pluies fécondes de saintes méditations, je n'en doute plus, l'Epoux est là.
Et si quelqu'un 2) d'entre nous mettait son application pleine et entière, dirigeait toute l'ardeur de ses vœux à préparer les voies du Seigneur, suivant la parole disaie. à redresser les sentiers de son Dieu; si quelqu'un de nous pouvait dire avec le prophète : « Mes » yeux sont sans cesse appliqués au Seigneur (3) ; » « celui-là nere- » cevrait-il pas la bénédiction, du Seigneur et la miséricorde de » Dieu, son salut ;4,? » Certainement il serait visité, et il le serait souvent, et il n'ignorerait jamais le moment de la visite de son Dieu, quelque secrète, quelque inattendue que fut la visite spirituelle de cet amant divin qui d'ailleurs aime tant le mystère. Et dès qu'il s'approcherait, dès qu'il serait à ses côtés, à l'instant même il en aurait le sentiment. Bien plus, de ses yeux bienheureux, il verrait le regard divin abaissé sur lui, comme un rayon de soleil se glissant par les fenêtres ou par les fentes d'un mur. Lorsque soit la voix de l'homme au dehors, soit la voix de l'Esprit-Saint au dedans m'excitera à conserver la justice et à pratiquer la vertu, cette exhortation salutaire sera pour moi l'annonce de l'arrivée prochaine de l'Epoux et comme une invitation à préparer un digne accueil au visiteur souverain. C'est le prophète qui me l'enseigne, disant :
(1) S. Bernard, scrm. G9, sur le Gant., d° 6. — 'Z) S. Bernard, serra. 57, sur le Cant., n" 4. — (3) Ps. xxiv. 15. — 'À] Ps. xxiu, 5.
DE LAVENT o3
'< La justice marchera devant lui [W » Et le même prophète parlant de Dieu nous dit : « La justice et le jugement préparent votre » trône (2^. »
Pareillement, si j'entendais un discours sur l'humilité, sur la patience, sur la charité fraternelle, sur l'obéissance due aux prélats, surtout sur le devoir d'aspirer à la sainteté religieuse, de rechercher la paix et la pureté du cœur, suivant ces paroles de l'Ecriture : « La sainteté convient à la maison du Seigueur '3} ; » « son » lieu a été préparé dans la paix (4^ ; » « ceux qui ont le cœur pur » verront Dieu (5) ; » si j'entendais, dis-je, des exhortations sur ces vertus ou sur d'autres, ce serait un signe que le Dieu des vertus se préparerait à visiter mon àme.
Pareillement encore, que le juste me frappe et me blâme avec miséricorde, j'aurais le même pressentiment; car je sais que le zèle et la charité du juste préparent la voie à celui qui monte sur les les nuées et dont le nom est le Seigneur. 11 n'y a même pas de discours édifiant la piété, portant à la pratique de la vertu et à l'amélioration de la vie, qu'on puisse écouter avec négligence, car là est le chemin qui conduit au salut de Dieu.
De plus, si le discours vous plait, si, chassant l'ennui, vous l'écoutez avec avidité, croyez non-seulement que l'Epoux vient, mais qu'il hâte ses pas. Et si encore vous entendez un discours brûlant qui, pénétrant dans votre conscience, la consume au souvenir de vos péchés, alors souvenez-vous de cette parole de l'Ecriture : « Le » feu marche devant lui (6). » Il approche, n'en doutez pas ; car « le Seigneur esta côté de ceux qui ont le cœur troublé (7\ » Ces choses, en effet, sont les richesses du Verbe et nous les recevons de sa plénitude.
D'un autre côté (8) si une dévotion pleine d'humilité et de douceur descend dans mon àme comme une rosée intérieure, en sorte que l'amour de la vérité que j'ai reçue engendre en moi comme une haine nécessaire et un vrai mépris de la vanité, qui empêchent
(1) Ps. Lxxxiv, U, — (2) Ps. Lxwvni, U. - (3 Ps. xcn.. 5. — (i) Ps. Lxxv, 3. — (5) S. Matth., v, 8. — (6) Ps. xcvi. 3. — (7) Ps. xxxiii, 19. — (S) S. Bern., serm. (59, sur le Cant., n" G.
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la science d"enfler mon esprit ou les visites fréquentes de mon Dieu d'exciter mon orgueil, alors c'est une action toute paternelle que que je sens en moi : le Père est là, je ne puis en douter. Et si, autant qu'il est en moi, je réponds avec persévérance à tant de bonté par mes affections et par mes actes, et qu'ainsi la grâce de Dieu ne demeure pas en moi vide et stérile, alors le Père qui nourrit et le Fils qui instruit feront l'un et l'autre leur demeure dans mon âme.
Et cela est le second avènement spirituel. Dieu vient pour habiter en nous, et voici ce que dit l'Epouse à ce sujet : « La voix de mon >' Bien-Aimé : il vient bondissant sur les montagnes. Le voilà der- » rière la muraille. Voici que mon Bien-Aimé me parle : Lève-toi » hàte-toi, mon amie, ma colombe, ô la plus belle, et viens (1). » Par conséquent TEpouse entend d'abord la voix de son Epoux, ensuite elle le voit venir, puis elle pressent son approche, puis encore elle reconnaît sa présence et eutin elle entend i^on appel.
Ces degrés, ces pas divers ne sauraient être connus de la fille de Babylone. ni delarae qu'embarrassent les soucis et les affaires du siècle : mais ils sont connus de la fille de Jérusalem qui sans cesse se considère et n'ignore pas ce qui se passe en elle. Cette âme dormait peut-être dans le sommeil de l'indifférence ou du péché; tout d'abord le Seigneur de sa voix perçante la réveille, et elle, toute tremblante, se lève disant : a La voix de mon Bien-Aimé! » Les démons soulèvent peut-être mille bruits autour d'elle; mais elle n'y prend pas garde, elle s'écrie : « La voix de mon Bien-Aimé. »
Cette voix est un blâme puissant que Dieu adresse à l'âme pour la tirer de sou péché ; « c'est la voix de celui qui ébranle le dé> « sert (2). « « la voix de celui qui crie dans le désert (3). » LePsalmiste en parlait, disant : « Sous la pesanteur de votre main, j'ai » défailli en entendant vos reproches ; vous reprenez l'homme de » son iniquité, etc. (4) »
Secondement l'Epouse voit l'Epoux se hâter vers elle. Cette hâte se fait par le désir de servir Dieu. Occupez-vous en Dieu seul, ré-
(1) Gant., II, 8. — (2) Ps. \xviii, 8. - (3) S. J^an. i, 23. - (4) Ps.
XXXVIl!. 11.
DE l'ave.nt 55
parez vos jours perdus, corrigez votre vie, faites cUi bien à tous.
En troisième lieu vient l'approche de l'Epoux ; elle se fait par la ferveur de la dévotion. Lorsque la voix de blàmc a tiré l'àme de son sommeil, lorsque l'àme s'est appliquée et exercée dans les bonnes œuvres, Dieu lui accorde l'esprit de ferveur. C'est le signe de l'approche, car il est écrit dans un psaume : « Le feu marche devant » lui et il enflamme tout (P. » Ce feu sacré en effet brûle et détruit toute affection pour le monde, tout vain désir du siècle et toute ardeur de la ciiair, alin que le chrétien puisse préparer à son Dieu le sanctuaire de son cœur, comme une demeure pure où Dieu viendra faire son séjour. Cette ferveur est parfois accompagnée aussi de larmes abondantes qui puritient la conscience. « L'Esprit souf- » fiera, dit le Psalmiste, et les eaux couleront '2\ »
En quatrième lieu la présence, l'habitation de Dieu dans l'àme : « Le voilà, s'écrie l'Epouse, debout derrière la muraille ^3 . « Heureuse l'àme qui jouit de la présence de son Dieu, en qui Dieu a établi sa demeure de telle sorte que la seule muraille du corps la sépare de la vision complète, de la jouissance parfaite ! Sans doute elle ne voit pas encore pleinement ; elle ne voit et elle n'est vue que comme à travers des treillis. Et([ue sont ces treillis? que sont ces ouvertures, sinon des affections ardentes, des désirs brûlants à travers lesquels Tœil du Seigneur qui regarde fait glisser certains rayons, certaines splendeuri^ qui éblouissent l'àme et par une puissance merveilleuse la ravissent dans le sein de son Dieu''
Pensez-y bien, dit saint Bernard (4). Quelle douce familiarité produit un tel séjour entre l'àme et le Verbe divin et quelle confiance produit cette familiarité ! Rien n'empêche cette àme, j'en suis persuadé, de dire sans la moindre crainte : «< Mon Bien-Aimé est à w moi (o\ « Elle aime, elle le sent ; et elle aime avec ardeur, aussi elle ne peut douter d'être aimée avec une ardeur non moins brûlante.
A cette àme que manque-t-il, sinon d'être appelée à la gloire, de s'entendre dire : a Lève-toi, hàte-toi, mon amie, ma colombe,
(1) Ps. xcvi, 3. - (2) Ps. cxLvii, 18, - (3) Gant., ii,. 9. - (i) S. Bern., serm. 69, sur le Cant., n° 7. — (.S) Gant., n, IG.