CHAPITRE X
Mort et canonisation de saint Thomas.
L'année 1555 venait de commencer. Le jour de la Purification de la Sainte Vierge, saint Thomas était en oraison devant un crucifix aux pieds duquel il avait obtenu d>jjà plusieurs faveurs miraculeuses. Dans sa prière il se plaignait amoureusement à son doux Sauveur de la haute dignité dont il l'avait revêtu dans l'Eglise et qui lui inspirait souvent les plus grandes craintes pour son salut; il gémissait de l'inutilité des nombreuses démarches qu'il avait faites pour être délivré de ce lourd fardeau et ses yeux versaient d'abondantes larmes, lorsque tout à coup les lèvres du Christ s'ouvrirent et le Saint entendit tres-distinctemenl une voix qui lui disait : « Sois tranquille ; au jour de la naissance de ma Mère, tu viendras à moi. »
Ces paroles remplirent le cœur de notre bienheureux de la
plus ineffable consolation ; dès ce moment il se prépara avec plus de perfection à paraître devant Dieu. Il redoubla la rigueur de ses pénitences, ses aumônes devinrent plus abondantes, il prolongea ses oraisons . son zèle pour compléter la réforme de son diocèse, sembla prendre une nouvelle vigueur.
Cependant rien n'annonçait encore sa mort prochaine; sa santé n'était pas plus altérée et ses souffrances ordinaires ne paraissaient pas plus graves, lorsque le lendemain de la fête de saint Augustin, patron de son ordre, il fut pris d'une angine violente qui le contraignit à un complet repos. Le Saint, transporté de joie et reconnaissant que la promesse de son Crucifix allait s'accomplir, fit ses dernières dispositions à la mort.
Les jours suivants, la maladie ne fit que s'aggraver. Le second jour de septembre, le bienheureux demanda le Saint Viatique. L'évêque Ségrien, suffragant de notre archevêque, se rendit à ses désirs. Le malade reçut les derniers Sacrements avec tant de dévotion, que tous les assistants fondaient en larmes. L'évêque Ségrien crut devoir lui annoncer que. d'après l'avis des médecins, il ne lui restait plus que quelques jours à vivre ; le Saint répondit en souriant : « Je me suis rejoui des paroles qui m'ont été dites ; » mais réprimant aussitôt l'excès de sa joie, il répéta ces paroles de saint Martin : « Seigneur, si je suis encore utile à votre peuple, je ne refuse « point le travail ; mais je désire ma dissolution et d'être avec « vous. »
Cependant la nouvelle de sa maladie s'étant répandue dans la ville, l'on n'y entendit bientôt que des supplications et des plaintes ; les églises se remplirent de foules qui venaient demander la guérison du pasteur bien-aimé ; les pauvres surtout conjuraient le Seigneur de leur conserver leur bienfaiteur et leur père.
Le jour même ou il avait reçu le Saint Viatique, le malade apprenant qu'il lui restait une certaine somme d'argent, la fit aussitôt distribuer aux pauvres. Une seule chose lui appartenait encore, le lit sur lequel il était étendu ;il fait appeler le geôlier des prisons, c'était un homme que sa nombreuse famille réduisait à une gène extrême. Le mourant lui fait l'aumône de son lit, puis d'une voix suppliante : « Mon ami, lui dit-il, permettez-moi de mourir sur ce lit qui vous appartient ; sinon, je descendrai volontiers sur le carreau pour être plus près de mon sépulcre. »
Les chanoines vinrent le supplier de permettre que son corps fut inhumé dans sa cathédrale ; mais l'évêque religieux se souvenant
qu'il s'était donne tout entier à Tordre des Augustius, résista avec douceur a leurs pressantes sollicitations et voulut être enterré dans le couvent des Augustius de Valence.
Enfin le jour de la Nativité de la Sainte Vierge arriva : c'était un 'dimanche et. pour la dernière fois, le mourant désira entendre la sainte messe : l'évèque Ségrien fit dresser un autel dans la chambre du malade et commença le Saint-Sacrifice. Au commencement du canon, notre bienheureux se fit hausser la tête, pour contempler encore une fois la divine hostie, au moment de l'élévation: ses yeux se mouillèrent de larmes, lorsqu'il adora son cher Rédempteur, s'immolantpresdu lit ou lui aussi allait consommersoD sacrifice. Après l'élévation, il commença le psaume : «< J'ai espéra en vous. Seigneur; » il le parcourut lentemeul et avec un accent de pieté qui arrachait des larmes à tous les assistants. Le célébrant communiait sous l'espèce du vin, lorsque le mourant récitait ces paroles du psaume : « Seigneur, je remets « mon esprit entre vos mains. » A peine avait-il achevé ces mots, qu'il exhalait un léger soupir: il avait rendu son âme à Dieu.
Bientôt le glas funèbre annonçait à Valence la mort de son archevêque, et tout le peuple répondait a la voix des cloches par ses larmes et par ses sanglots. La douleur publique ne s'apaisa qu'au moment ou l'on portait ces dépouilles vénérées au couvent des Augustius. Le cortège passait sur une des places de la ville, lorsqu'un petit enfant, en présence de tout le peuple, échappe aux bras de sa mère et tombe d'une fenêtre très-élevée : « Saint archevêque, s'écrie la pauvre mère tendant les bras, sauvez mon enfant ». Aussitôt comme soutenu par un bras invisible, le jeune enfant descend :iteur. et arrive a te. . rouverla plus 1
Du reste, le tombeau du bienheureux devint chaque jour le théâtre de miracles sans nombre. Emu de tant de merveilles et se rendant à la sollicitation d'un grand nombre de princes el d evèques, le pape Paul V mit ce glorieux archevêque au rang ces bienheureux, le 7 octobre 1618. Enfin le premier novembre 1658. le pape Alexandre VII mit le «omble à tant de gloire, en L'inscrivant dans le catalogue .nts.
Telle fut la sainte vie de frère Thomas de Villeneuve, surnommé l'Aumônier, archevêque de Valence, modèle des religieux, des prêtres, desévèqni
Dans son Essai sur l'éloquence de la chaire, le cardinal Maury avait écrit ces lignes :
k Un religieux augustin, saint Thomas de Villeneuve, prév dicateur ordinaire de Charles-Quint et archevêque de Vaut lence. dans le seizième siècle, honora son ordre et son talent y> dans la carrière de la chaire, par un Cours complet de » sermons, assez bien écrits en latin, distribués et composés a sur le plan de notre méthode actuelle. Ces discours me » paraissent estimables sous les rapports de la doctrine, de » la morale, quelquefois même des insinuations pathétiques. y> On y remarque un usage fréquent et souvent heureux de » l'Ecriture et des Pères de l'Eglise. C'est à cet é rard une » mine encore inconnue, où les prédicateurs peuvent s'ap- » proprier beaucoup de trésors, principalement en traitant » les mystères les plus instructifs de la religion. Massillon » ?emble avoir profité quelquefois de cette lecture. »
Nous devons l'avouer : l'invitation du célèbre cardinal n'a pas été entendue, et l'exemple de Massillon n'a trouvé que de fort rares imitateurs : les sermons de saint Thomas de Villeneuve sont encore aujourd'hui peu connus, la mine n'a
pas été exploitée et les trésors en sont toujours à la disposition de ceux qui voudront se les approprier. D'où vient un tel oubli? Pourquoi les prédicateurs n'ont-ils pas encore appliqué leurs recherches à ce Cours complet de sermons, distribués cependant et composés sur le plan de notre méthode actuelle? L'auteur de la Vie de saint Thomas de Villeneuve, le pieux et savant écrivain qui occupe l'un des plus élevés et des plus antiques sièges de l'Eglise gallicane, nous en donne une raison : « Cela tient sans doute, dit Monseigneur » Dabert., à la rareté des exemplaires qui se trouvent au- » jourd'hui dans la circulation. » Nous ne voulons pas affirmer que Sa Grandeur ait voulu donner, dans ces mots, la raison principale; elle est pourtant encore d'une parfaite exactitude, du moins pour la France ; car l'Italie, répondant aux désirs exprimés en ce même endroit par l'éminent prélat, vient de s'enrichir d'une nouvelle et magnifique édition des œuvres de saint Thomas de Villeneuve ; la France ne possède ces œuvres que dans quelques rares bibliothèques. A cette raison donnée par Monseigneur Dabert, ne pourrait-on pas en ajouter une autre, donnée bien souvent dans des faits à peu près semblables? A l'époque où le cardinal Maury invitait le clergé à la lecture des sermons de saint Thomas, bien peu de prêtres, en France, pouvaient répondre à cette invitation. Le clergé, plus que décimé par la Révolution, était obligé de faire face aux nombreux et pressants besoins du ministère; ces occupations l'absorbaient; il ne trouvait pas de temps pour l'étude ; aussi l'invitation du célèbre cardinal passa inaperçue.
De plus les sermons de saint Thomas de Villeneuve sont écrits en latin, et ceci ne saurait leur attirer beaucoup de lecteurs, aujourd'hui que. pour des raisons qu'il ne nous
appartient point d'examiner, les Pères les plus autorisés, comme saint Grégoire de Nazianze, saint Ambroise, saint Augustin lui-même. etc.. ne trouvent que de rares lecteurs, précisément parce qu'ils sont écrits en latin et que les traductions déjà existantes ont un français peut-être un peu vieilli. A la suite de tant d'autres qui s'efforcent de faciliter l'étude et de répandre la connaissance des Pères et des autres auteurs ecclésiastiques, nous avons essayé de traduire les sermons de saint Thomas de Villeneuve: nous l'avons fait pous attirer l'attention du clergé sur l'orateur, le théologien, le moraliste, l'historien même et surtout le maître de la Vie spirituelle, que l'Espagne écoutait avec enthousiasme, au commencement du seizième siècle.
Nous avons dit le maître de la Vie spirituelle, et ceci justifie encore notre traduction. Car la lecture de saint Thomas de Villeneuve sera très-avantageuse à tous les fidèles qui travaillent à leur perfectionnement dans la vertu.
Non-seulement au contact de cette àme ardente, les âmes pieuses sentiront redoubler leur ferveur, mais encore elles trouveront répandues dans ces sermons les règles de la vie parfaite, des considérations et des maximes de la plus haute spiritualité. Notre saint, en effet, ayant à prêcher souvent devant des âmes qui, soit dans le cloître, soit dans le monde, faisaient profession de piété, devait nécessairement aborder des sujets mystiques pour lesquels il se sentait d'ailleurs un attrait particulier ; et alors il les traitait avec toute la profondeur d'un théologien et avec toute l'onction d'un saint. Puissent ceux qui liront ces pages éprouver les mêmes sentiments que le religieux dont parle Monseigneur Dabert! Toutes les fois que ce religieux sentait sa ferveur diminuer, il recourait à la lecture de quel-
ques sermons de saint Thomas, et. à peine en avait-il lu quelques lignes, qu'il se sentait ranimé dans le service de Dieu.
Après ce que nous venons de dire, il est facile de voir que nous partageons entièrement l'étonnement qu'inspire à l'évêque de Périgueux, la sobriété de l'éloge départi par le cardinal Maury au religieux augustin; la simple lecture d'un ou de deux sermons fera même reconnaître plusieurs inexactitudes dans cette trop froide appréciation. INous n'entendons pas dire que les sermons de saint Thomas soient parfaits de tout point; nous signalerons nous-même plus loin ce qui nous a paru ses défauts principaux, et ce n'a pas été une des moindres difficultés de notre travail que de diminuer ces défauts, lorsque la loi de scrupuleuse fidélité que nous nous étions imposée, nous mettait dans l'impossibilité de les faire entièrement disparaître. Cependant nous croyons pouvoir affirmer qu'il est inexact de dire d'une manière générale : ce Ces sermons sont assez bien écrits en y> latin, ils me paraissent estimables quelquefois sous le rapy> port des insinuations pathétiques ; il fait un usage souvent » heureux de l'Ecriture et des Pères de l'Eglise. » Noos croyons ces sermons très-riches; en citations de l'Ecriture et des Pères ; très-souvent on y rencontre le plus tendre, le plus émouvant pathétique ; et, si l'on veut se reporter au temps où parlait ce saint prédicateur, on sera étonné de la correction, de la pureté, souvent de l'élégance et parfois de la sublimité de son style; l'on admirera avec la profondeur de sa doctrine, les victoires qu'il remporta sur le mauvais goût de son époque, ce II lutta avec avantage, dit Monseigneur » Dabert, contre le mauvais goût qui régnait de son temps, et •» c'est pour lui une gloire d'avoir puissamment contribué à
» préparer l'entier affranchissement de l'éloquence chré- » tienne. » Le premier biographe de notre saint nous fuit remarquer l'étonnement que produisirent les premiers discours du nouvel orateur à Salamanque et il en donne la raison. « Les rues, dit-il, étaient pleines de foules qui ve- » naient admirer ce nouveau genre d'éloquence, cette im- » pétuosité de parole qui emportait, partout où le voulait y> l'Apôtre, l'esprit des auditeurs, ces ardentes affections » dont le feu allait brûler les entrailles des hommes les •» plus insensibles (4). »
Nous devons savoir gré sans doute au cardinal Mauryde la page qu'il a consacrée à saint Thomas, au milieu d'un oubli presque universel. On reconnaît à cette sorte de protestation, le goût de celui quia rétabli Fénelon dans son titre de prédicateur de premier ordre, Toutefois», nous sommes forcés d'avouer que cet éloge est au moins incomplet. Les détails critiques où nous entrerons dans quelques instants, développeront, en la motivant, toute notre pensée. Nous croyons devoir donner auparavant quelques détails sur la publication des œuvres de saint Thomas.
Un religieux augustin, disciple et ami de notre bienheureux, le P. Mugnaton, qui fût plus tard évêque de Ségovie, craignant probablement que l'humilité ne fit disparaître des œuvres qu'il avait admirées et qui avaient excité en Espagne un si grand enthousiasme, parvint, durant la vie même de l'archevêque de Valence, à s'emparer de la plus grande partie de ses manuscrits ; les autres avaient disparu on ne sait comment. Une fois en possession de ce qu'il appelle des trésors, le P. Mugnaton en prévint son saint ami, le conjurant de lui permettre de les donner au public.
(1) Préface de la première édition d'Alcala.
» Je le suppliai, nous dit-il lui-même, de ne pas priver les » fidèles des fruits de ses veilles; je lui faisais entrevoir » tout le bien qu'ils pourraient encore faire aux âmes et » toute la gloire qu'ils procureraient à Dieu. Mais le Bien- 0 heureux, comme on le pense bien, se refusait à mon des- » sein ; il me répondit avec une modestie que je ne saurais » assez admirer : — Mes travaux ne sont rien ; il y a tant » d'écrivains illustres qui surgissent tous les jours ; com- » ment voulez-vous que je montre au public un si léger » bagage de science? — J'insistai cependant, ajoute le » P. Mugnaton. et, comme selon le cours ordinaire de » la nature, je devais lui survivre, je le conjurai au nom •>■> de l'Eglise de me permettre de les publier au moins après » sa mort. Vaincu par mes prières : — Faites après ma » mort ce que vous croirez être le plus utile aux fidèles. » Brûlez cela ou donnez-le au public, je vous laisse libre. » L'évêque de Ségovie survécut à l'archevêque de Valence, et l'un de ses premiers soins, après la mort de son bienheureux Père, fut de préparer la publication des manucrits dont il était possesseur. Mais les affaires de son diocèse ne lui permettaient pas de consacrer à cette préparation le temps et l'application nécessaires, et l'affaire traînait en longueur contre le gré de ses désirs. Il s'adressa enfin au Père provincial des Augustins de Castille et lui envoya tous les manuscrits du saint orateur, afin que le Père provincial choisit un homme capable d'entreprendre et de hâter leur publication. Le choix tomba sur le P. Uzéda Guerrero, recteur du collège des Augustins à Alcala. Vingt années d'études théologiques et une érudition aussi solide qu'étendue, l'avaient recommandé à ses supérieurs pour l'accomplissement de cette œuvre.
Quelque temps après, les vœux de Févêque de Ségovie étaient exaucés; la première édition des sermons de saint Thomas de Villeneuve paraissait à Alcala, en 4 572. Elle contenait 106 sermons, distribués suivant les temps de l'année, Avent, Carême, Mystères, Fêtes des saints. Uzéda, dans cette distribution, suivait l'ordre de l'auteur lui-même ; quelques sermons, trouvés sans indication de temps ou portant une indication qui n'entrait pas dans le cadre général, furent intercalés dans le corps de l'ouvrage, mais toujours à la fin de quelqu'une de ses parties, afin que l'ordre ne fût point troublé. On trouve encore dans cette première publication un Commentaire des trois premiers chapitres du Cantique; Uzéda crut bien faire, en le plaçant à la suite de trois sermons sur l'amour de Dieu, pour le dix-septième dimanche après la Pentecôte.
Sur cette centaine de discours, publiés à Alcala, on en trouve un bon nombre d'achevés, ayant toutes les parties que demande la méthode actuelle, exorde. exposition, division, confirmation, péroraison. Quelques autres n'ont que le corps du discours, la confirmation, ce qui est du reste la partie principale ; l'exorde et la péroraison y manquent totalement, ou n'y sont qu'à l'état d'indication et d'analyse. Uzéda, dans les quelques légères corrections qu'il crût nécessaires pour éditer ces sermons, ne s'est jamais permis d'ajouter de son fonds les parties du discours qu'il ne trouvait point dans les manuscrits. Voici, d'ailleurs, comment il s'exprime, pour nous faire connaître son propre travail dans cette publication :
« Quant à ce qui me regarde, j'ai fait tout mon possible » pour que cet ouvrage fût de la plus grande correction. Je » me suis fait une loi de ne rien changer ni aux paroles ni
•» aux pensées du saint auteur; néanmoins, lorsque cer- » taines expressions me semblaient populaires ou triviales, » je les ai effacées ou remplacées. De plus, il arrivait à » notre saint que. pour ne pas ralentir son élan et refroidir » son ardeur, il écrivait des mots, quelquefois des périodes y> entières en langue vulgaire ; je me suis permis de les t> rendre en latin, en imitant, autant que possible, son style » et sa méthode. En un mot, mon premier et principal soin » a été de ne laisser aucune parole, aucune figure qui pus- •» sent prêter le flanc aux railleries ou aux calomnies des t> sycophantes de nos jours. »
De ces paroles d'Uzéda, nous pouvons conclure que son travail n'a pu rien faire perdre de sa nature, de son caractère, à l'œuvre de saint Thomas. Ce n'est pas à des corrections aussi légères que ces sermons sont redevables de leurs brillantes qualités : ils sont, à très-peu de chose près, tels qu'ils sont sortis de la plume du saint orateur.
Un applaudissement universel accueillit les sermons de saint Thomas de Villeneuve, et de nouvelles éditions se succédèrent rapidement à Alcala. Bientôt d'autres villes savantes voulurent participer à une œuvre qui excitait partout l'admiration. En Espagne, Salamanque : en Italie, alors si difficile en fait de latinité. Brescia. Venise, Rome; en Allemagne. Au'sbiu;2, Cologne, etc. etc.. eurent leurs éditions des sermons de saint Thomas: la France seule, nous le disons à regret, ne s'associa pas, on ne sait pourquoi, à un mouvement si général.
Mais toutes ces éditions n'offraient au public que le nombre de discours contenus dans l'édition d'Alcala. Cependant Uzéda avait annoncé l'existence d'un grand nombre d'autres sermons sortis delà même plume, et avait promis de les
publier au plus tôt : « J'ai choisi, nous dit-il lui-même, les » discours les plus complets ; il ne m'a pas été possible de » donner en même temps tous les travaux du saint auteur; » il en existe encore beaucoup d'autres : mais on les trouve » jetés çà et là sur des feuilles séparées ; ce ne sont que des » brouillons écrits dans des moments peu favorables, sur- » chargés de ratures, ne présentant d'ailleurs que des pen- » sées incomplètes qu'il semble impossible de réunir en un y> corps de discours. Nous nous efforcerons de leur donner une y> forme plus digne de l'auteur, et nous les publierons en- » suite, pour contenter de légitimes désirs. » Tel était le projet d'Uzéda, quand la mort vint l'empêcher de tenir sa promesse ; un siècle devait s'écouler avant qu'un autre continuât son travail.
Enfin, l'an 4 6S^>, le R. P. Antoine de "Witte reprit la pensée d'Uzéda et voulut compléter la publication des œuvres de l'illustre prédicateur, son bienheureux père en religion. Il était alors dans la maison des Augustins, à Bruxelles. Il part pour l'Espagne, retrouve le manuscrit dont s'était servi Uzéda, ainsi que quelques autres manuscrits du saint orateur, rassemble ces nombreux matériaux et repart pour la Belgique. Dès son arrivée, il se met à l'oeuvre et bientôt il annonce cinq volumes qui devaient contenir à peu près le double des sermons publiés dans les éditions précédentes. Quatre volumes avaient déjà paru, lorsque la mort vint encore une fois interrompre le monument qu'on s'efforçait d'élever à la gloire de saint Thomas de Villeneuve.
Ces quatre volumes contenaient tous les sermons déjà publiés par Uzéda, excepté dix-sept que de Witte réservait, pour le cinquième volume; ils contenaient, en outre, cent sermons inédits, ainsi qu'une sorte de commentaire sur le
chapitre vingt-huitième du livre de Job et un commencement de commentaire sur l'Apocalypse.
Un autre malheur suivit de près la mort du P. de Witte. Le monastère des Augustins. à Bruxelles, fut ravagé par un incendie qui dévora les manuscrits laissés par ce Père. Aussi, lorsque le P. Laurent de Sainte-Barbe voulut, à Milan, compléter l'œuvre dTzéda et de de Witte, il put sans doute retrouver, dans les éditions précédentes, les dix-sept sermons omis à Bruxelles ; mais il ne put, malgré ses demandes, et ses recherches, retrouver, même en Espagnoles manuscrits dont s'étaient servis ses devanciers.
L'édition de Bruxelles, dont celle de Milan n'est que la reproduction complétée, range les sermons de saint Thomas de Villeneuve dans le même ordre que celle d'Alcala; elle y ajoute pourtant une autre catégorie de sermons, les Dominicales ; quelques discours ne s'y trouvent pas au même lieu ; ceci tient sans doute à ce que le P . de Witte, tout en s'astreignant à Tordre suivi par saint Thomas, a considéré les matières traitées par les sermons qu'il trouvait sans indication de lieu, pour les ranger aux jours et aux temps auxquels ces matières semblaient le mieux se rapporter.
Quel fut le travail du P. de Witte sur le texte de l'auteur? >"ul probablement; car les sermons nouveaux qu'il publiait, portent tous les défauts attribués par Uzéda aux sermons dont il possédait les manuscrits et qu'il n'avait pas osé publier. Tout au plus, l'on peut supposer que de Witte trouvant, comme Uzéda, des mots et des périodes en langue vulgaire, les a traduits en latin; mais là probablement se borne son travail.
Ces sermons sont donc bien inférieurs à ceux qui avaient été publiés à Alcala. On y trouve sans doute la même pro-
fondeur de doctrine, la même profusion de citations sacrées, le même feu, la même onction ; mais le style n'y a pas toujours la même fermeté, la même netteté, la même élégance ; c'est de ceux-là que le cardinal Maury a pu dire qu'ils sont assez bien écrits en latin. Il n'y a pas non plus assez d'ordre dans la suite des idées ; les passages de l'Ecriture présentent souvent un sens forcé, et l'on a beau se livrer à des recherches minutieuses, on ne trouve pas dans les Pères certaines pensées qu'il leur attribue.
Ces difficultés qui avaient arrêté Uzéda pour la publication d'écrits si imparfaits, nous ont arrêté aussi pour leur traduction. IVous avons pensé que nous atteindrions le but que nous nous sommes proposé, en nous bornant à traduire les sermons publiés à Alcala. Cependant pour compléter une catégorie de sermons, ou pour ne pas laisser sans instruction une fête solennelle, nous avons traduit quelques-uns de ces jets de notre saint orateur. Ainsi nous donnons l'instruction pour la fête de la Circoncision, une ou deux instructions pour chaque semaine du Carême, etc. Afin que le lecteur puisse les distinguer des autres, nous les marquerons d'une astérisque dans la table qu'on trouvera à la fia de chaque volume.
Néanmoins il faut se garder de croire que ces travaux soient sans valeur. Celui qui voudra se donner la peine de les étudier, rencontrera, tout à coup, au milieu de pensées jetées sans liaison et sans ordre, des passages plus soignés, parfaits de style et de doctrine, des choses ravissantes. Il lui arrivera ce qui arrive à la lecture des sermons de Bossuet. Que de passages admirables ne trouve-t-on pas au milieu de ce qu'on appellerait volontiers une sorte de fouillis où des pensées communes sont exprimées en langage trivial dans des phrases inachevées. En lisant ces fragments, ces I 3
abrégés des sermons du grand orateur, vous regardiez tout cela indigne de son génie, et vous vous preniez à regretter, pour sa gloire, qu'on eût fait connaître à la postérité de telles pauvretés. Mais tout à coup, voici l'orateur qui se retrouve, qui éclate dans toute sa magnificence. C'est une page, deux pages d'une splendeur, d'un sublime que rien n'égale, et, dans le transport de votre admiration, vous pardonnez facilement à l'éditeur l'ennui qu'il vous avait causé.
A la fin de quelques sermons, on trouve encore dans l'édition de Bruxelles, ce que le saint appelle : Apostille de VEvangile, Postilla Evangelu. Ce sont des notes, des éclaircissements, des commentaires sur l'Evangile du jour. L'éditeur sépare ordinairement ces notes du sermon ; quelquefois il les metàla suite sanslesindiquer: maisdansce dernier cas, il est impossible au lecteur de les confondre avec le discours principal, à cause du nouvel ordre de choses où entre l'auteur et de la manière différente dont il s'exprime. Ces apostilles forment un vrai discours à part, plein d'aperçus neufs, originaux, saisissants: ce sont d'excellents canevas pour des homélies sur l'Evangile.
■Nous avons déjà dit que nous ne possédons pas encore tous les travaux de saint Thomas de Villeneuve. Les manuscrits du P. de Witte, dévorés par les flammes, en contenaient un bon nombre que l'éditeur de Milan ne pût, maigre ses instances, se procurer en Espagne, où. ils doivent pourtant se trouver. Le P. de TSitte atteste encore qu'au moment où il préparait son édition de Bruxelles, on découvrait à Compostelle, dans le cou\ent des Augustins, un exemplaire manuscrit dont il ne put avoir connaissance.
Cependant il faudrait se défier de certains manuscrits qu'on pourrait rencontrer, lors même qu'on pût les faire re-
montera une haute antiquité. Le P. l'zéda, presque contemporain de saint Thomas, nous dit que, déjà de son temps, on faisait courir des manuscrits qu'on prétendait être des sermons du saint orateur ; mais ces discours étaient tellement altérés, qu'il n'était pas possible d'y reconnaître la parole qui avait excité tant d'enthousiasme. Ces productions devaient être l'œuvre de quelque copiste infidèle ou maladroit ; elles pouvaient être aussi l'œuvre de quelque auditeur dont la mémoire et le talent ne secondaient pas l'admiration. Tel est le sort arrivé aux sermons de saint Vincent Ferrier; il a été démontré que jamais ce prodigieux prédicateur n'a prononcé les sermons si piètres et parfois si ridicules qu'on a fait imprimer sous son nom. De telles pauvretés n'eussent pas attaché aux pas de ce grand apôtre les milliers d'admirateurs qui le suivaient à travers les provinces et les royaumes de la catholicité.
Ce qui nous prouve encore que nous ne possédons pas tous les travaux de saint Thomas, ce sont les extraits, les fragments de discours que nous transmettent les auteurs de sa Vie et dont nous ne trouvons aucune trace, même dans l'édition de Milan, la plus complète de toutes. Ainsi nous ne trouvons nulle part la paraphrase du psaume : Inexitu Israël, qui fit un si prodigieux effet à Salamanque. Les historiens nous parlent encore d'un sermon pour le Jeudi-saint, prêché à Valladolid, en présence de la cour : « Ce sermon, dit » Monseigneur Dabert, produisit les plus heureux fruits de » salut, et la cour entière, entraînée par un élan unanime de » piété, donna à tout le royaume le plus bel exemple de fidélité » au devoir pascal. » Les historiens mentionnent encore plusieurs autres discours qu'on ne trouve point dans les œuvres du saint; trois en particulier, l'un sur le mystère de la Croix, prêché dans la cathédrale de Burgos ; un autre
sur les dispositions du Sacré-Cœur de Jésus pendant sa passion ; le troisième était un discours de vêture, prononcé pendant une cérémonie où le saint, alors prieur, donnait l'habit religieux à un jeune homme, nommé Jean de Castre. Nous reviendrons sur ces quatre derniers discours, quand nous parlerons des grâces extraordinaires dont Dieu favorisait en chaire notre Bienheureux.
11 est facile de se rendre compte pourquoi les biographes de saint Thomas font mention de plusieurs discours tout à fait inconnus. Outre qu'un grand nombre de ses papiers ont été perdus, le saint orateur était loin de s'astreindre à ne répéter mot à mot. en chaire, que ses sermons écrits ; le plus souvent, au contraire, il improvisait ses discours. « En » quelque lieu qu'il se trouvât, dit Monseigneur Dabert, à » toute heure du jour, et quel que fût l'état de sa santé, il » acceptait avec joie l'invitation qui lui était faite d'annon- » cer aux fidèles la divine parole. Quelques courts mo- » ments passés en oraison, lui suffisaient pour préparer •>■> un discours; et si. étant en chaire, il faisait quelques ef- » forts, ce n'était pas pour trouver les pensées et les sen- » timents propres à remplir le plan qu'il s'était tracé, mais » uniquement afin de contenir les élans de dévotion qui » tendaient à le ravir à lui-même, -à
Rappelons-nous encore que les sermons publiés à Bruxelles pour la première fois, sont en général fort incomplets ; ce sont des matériaux qui faisaient le fonds de ses discours, mais que le prédicateur développait en chaire, suivant l'inspiration du moment et le besoin des auditeurs. Les discours eux-mêmes, publiés par Uzéda, manquent parfois, nous l'avons fait observer^e-e^rtaines parties essentiellesque l'orateur se réservaiysâj^e^iolfldre doute, d'improviser, en s'inspirant des circe&sjtances et du lieu où il se trouvait.
De plus, saint Thomas prononçait ses discours en langue espagnole; on ne peut en douter quand on se rappelle les foules qui s'empressaient pour l'entendre; et ces foules, dans leur plus grande partie, n'entendaient que leur langue maternelle, la langue castillane.
Mais il les écrivait toujours en latin : on a peine à comprendre les quelques doutes émis sur ce sujet, lorsque Uzéda, qui tenait en main les manuscrits du saint, nous le déclare en termes formels ; lorsque encore le P. Emmanuel Vidal, publiant l'édition de 4761, à Salamanque, atteste avoir vu un grand nombre de sermons autographes lesquels, ajoute-t-il, sont écrits en latin avec intercalation d'expressions et de phrases espagnoles.
Par conséquent notre saint orateur improvisait toujours au moins la forme de ses sermons. Mais quel soin, quelle application, quelles fatigues lui coûtaient ces improvisations! Sans doute, il n'était pas de ceux dont parle saint Liguori, « qui portent leurs discours dans leur mémoire et les débi- » tent devant les gens instruits comme devant les ignoy> rants*, sans y changer jamais le moindre mot. » Il y avait trop de zèle dans son cœur, pour qu'il ne s'efforçât pas de mettre la vérité à la portée de toutes les intelligences ; il y avait trop d'ardeur dans son action, pour qu'il pût subir la contrainte de la mémoire ; telle ne pouvait être la manière d'un apôtre dont toutes les paroles, nous dit un auteur contemporain, étaient autant de charbons embrasés qu'il lançait dans l'âme de ses auditeurs. Néanmoins, s'il ne préparait pas les mots, s'il n'était pas esclave de l'expression et de la période, il préparait toujours son plan, ses preuves, ses textes, toute la suite du discours. Disciple de saint Augustin, a il ne mettait pas dans sa mémoire toutes les » paroles de ses sermons, mais il en gravait profondément
» les choses dans son esprit. » Nous trouvons même dans les sermons incomplets, soit l'abrégé, soit l'indication des mouvements oratoires, « Pondéra hoc, y est-il écrit. » Bien peser cette pensée, ce texte, car c'est ordinairement un texte de l'Ecriture qui est le fonds de tous ses mouvements.
Nous savons encore qu'avant de monter en chaire, il passait un temps considérable à méditer son sujet. Il jugeait cette méditation d'une telle nécessité, que les motifs les plus graves ne la lui faisaient jamais abandonner. Un jour, il se préparait à monter en chaire, dans le couvent des Augustins à Valladolid (\). « L'empereur, sachant qu'il allait y> prêcher, comme il était très-soigneux de ne perdre pas » un de ses sermons, s'achemine vers le couvent avec les » grands de sa cour. Et y étant arrivé avant le temps, eny> trant dans le cloître, il fit dire, par le portier, à frère y> Thomas qu'il était là et qu'il descendit; lequel répondit : » Mon frère, dites à Sa Majesté que je la prie très-hum- » blement de considérer que j'étudie et que j'ai besoin du » temps qui me reste; et partant que, si elle veut que je » prêche, je ne puis encore descendre, car si je descends, » je ne prêcherai point. »
Ajoutons ici, à la gloire de Charles-Quint, qu'il sût apprécier cette estime du saint prédicateur pour son divin ministère. Aussi, quand il vit que la réponse du religieux soulevait les murmures des courtisans ce Que faites-vous, leur » dit-il? ce qui vous offense me plaît et ce qui vous scanda- » lise, m'édifie. Plût à Dieu que tous les prédicateurs eus- » sent le même éloignement de la flatterie, de l'intérêt pery> sonnel et de la vanité ! Plût à Dieu qu'ils se laissassent » aussi peu toucher par le désir des honneurs ! »
Pour bien juger les œuvres oratoire? de saint Thomas de (I) Vie de saint Thomas de Villeneuve, par le P. Saint-Martin.
Villeneuve, il faut se reporter au siècle où ces discours ont étéprononcés. Nous ne nous étendrons pas sur l'état de l'Eglise et de l'Espagne en particulier, à la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième. Nous invitons le lecteur à méditer l'admirable résumé que fait de cette époque monsieur l'abbé Darras, à la fin du troisième volume de l'abrégé de l'Histoire ecclésiastique, et à poursuivre sa lecture dans le quatrième volume, jusqu'au concile de Trente. Pour nous, nous nous contenterons de répéter ici les paroles de Monseigneur Dabert: « Tbomas annonçait l'Evangile dans » un siècle et dans un pays de foi. Sans doute il y avait » alors des vices ; les passions sont de tous les temps; mais y> à l'époque dont nous parlons, le désordre que les pas- » sions produisaient dans les sens et dans le cœur, n'avait » pas encore gagné l'esprit. »
A ces paroles d'une exacte vérité sur la situation de l'Espagne, nous ajouterons qu'il était à craindre que le désordre de l'esprit dont le triste spectacle s'étalait en Allemagne, ne gagnât, comme un chancre, la catholique Espagne. Et ces craintes étaient d'autant plus fondées, que le roi d'Espagne était en même temps empereur d'Allemagne et que, par conséquent, les relations entre les deux pays étaient intimes et fréquentes. C'était donc un devoir pour les évêques espagnols, de veiller de plus près sur la foi du troupeau confié à leur sollicitude.
Malheureusement le zèle des évêques en général n'était pas à la hauteur de leur difficile mission. L'on sait le relâchement qui s'était introduit dans tous les degrés de la hiérarchie. Cependant, au milieu de ce désordre universel, Dieu s'était conservé de nobles et saintes âmes que le torrent ne pouvait entraîner; les ordres religieux surtout montraient un grand nombre de leurs membres que vivi-
fiaient la foi et la perfection des plus beaux jours. C'était, pour ne parler que de l'Espagne, saint Jean de Dieu, fondateur des Frères-Hospitaliers qui portent son nom ; c'étaient encore le franciscain, saint Pierre d'Alcantara, la carmélite sainte Thérèse, le dominicain saint Louis Bertrand, le carme saint Jean de la Croix ; c'étaient une foule d'autres qui, quoique n'ayant pas été placés encore sur nos autels, n'en édifiaient pas moins l'Espagne, par l'éclat de leur sainteté.
Par conséquent, malgré l'affaissement général, il y avait encore dans l'église des forces qui pouvaient la relever. C'est à ces hommes qui, dans la solitude du cloître, loin des passions humaines, voyaient les flots corrompus qui couvraient le monde, c'est à ces hommes, dis-je, que Dieu communiqua une grande autorité de parole et d'action, pour reprendre et pour corriger les peuples et les rois, les brebis et les agneaux du Seigneur. De tels saints n'ont jamais fait défaut à l'Eglise, aux heures des crises suprêmes. Saint Bernard, saint Vincent Ferrier, et dans des temps plus rapprochés, M. Ollier et saint Vincent de Paul n'étaient-ils pas suscités de Dieu, pour prêter le concours de leurs lumières et de leurs vertus aux prélats qui dirigent l'Eglise de Dieu sur la terre?
Saint Thomas de Villeneuve fut, en Espagne, l'un de ces hommes providentiels, à l'époque où la révolte contre l'Eglise envahissait l'Allemagne. Voilà pourquoi nous ne devons pas nous étonner que, dans ses sermons, il s'adresse aux évêques comme aux simples fidèles, aux princes et à l'empereur comme à leurs sujets, pour les exhorter tous à l'accomplissement de leurs devoirs et pour gémir en leur présence de l'oubli où le plus grand nombre laissait tomber ces devoirs, concourant ainsi à la ruine de l'Eglise.
La parole du serviteur de Dieu atteignait donc toutes les classes de la société, mais toutes ces classes, nous aimons à le redire, avaient conservé la foi, une grande vivacité de foi ; et ceci nous explique la nature des sujets et des preuves que choisit saint Thomas dans ses instructions. On ne parle pas à un auditoire croyant, comme on parlerait à des incrédules ou à un peuple en butte aux agressions de l'hérésie; les matières qu'on traite, les preuves qu'on choisit, le style lui-même doit être différent. Comment donner, par exemple, pour base de preuve, un passage de la Bible ou des Pères à ce rationaliste qui rejette également l'Ecriture et la tradition ?
Saint Thomas, parlant h un auditoire profondément catholique, se borne, en traitant le dogme, à exposer la vérité et à en tirer les conséquences morales et pratiques qui en découlent. Il démontre rarement la vérité du dogme ; le plus souvent il s'applique à le faire goûter et aimer. 11 ne s'appesantit même pas sur la réfutation des erreurs naissantes à cette époque ; comme le peuple à qui il parle, ne se serait jamais permis un doute sur la foi, il préfère, connaissant le caractère espagnol, exciter son dévouement à la cause de l'Eglise et soulever son indignation contre les imposteurs et les traîtres qui déchiraient le sein de leur Mère.
Quant à la morale, notre saint prédicateur combat avec toute l'énergie de son zèle, les grands désordres qui régnaient alors dans tous les rangs de la société. 11 unit sa voix à la voix de tant d'autres saints qui appelaient de tous leurs vœux la réforme de l'Eglise. Et ici on verra une fois de plus, que les saints n'entendaient pas appliquer la réforme aux vérités du dogme, mais uniquement à la conduite et aux mœurs du clergé et du peuple.
Pour procurer, dans la mesure de son action et de ses
forces, cette réforme tant désirée, notre saint s'appliquait dans ses sermons à rappeler les principaux devoirs de la morale qu'il faisait toujours reposer sur les grandes vérités de la foi. Les pensées de Dieu, de ses jugements, de ses punitions ou de ses récompenses éternelles planent toujours au-dessus de toutes ses instructions ; jamais l'esprit ne les perd de vue ; elles projettent leur lumière de toutes parts, pour montrer les choses créées dans leur juste réalité. Bien différent de ces prédicateurs qui n'osent prononcer les mots de péché, d'enfer, de mort, et font de la chaire catholique unechaire de philosophie, de science politique et sociale (\), de philanthropie, etc., saint Thomas avait un zèle trop brûlant pour reculer devant la prédication des vérités qui convertissent ; il avait trop l'intelligence des âmes, pour ne pas comprendre que l'esprit instruit des devoirs les plus importants et le cœur touché des vérités essentielles, s'appliqueront à corriger les autres défauts ; il savait que, lorsque le ver ronge le cœur de l'arbre, les feuilles tombent bientôt.
Il y avait, au temps de saint Thomas.de ces prédicateurs qui craignent de prêcher sur les grands devoirs et sur les grandes vérités du christianisme; notre saint apôtre comme tous les maîtres en l'art de la chaire, condamnait énergiquement une telle pusillanimité ; avec le prophète, il appelait ces prédicateurs des chiens muets qui n'ont pas même le courage d'aboyer. Vest-ce pas parce qu'on perd de vue ces grandes vérités, la sanction terrible que Dieu a mise à sa loi, qu'on s'oublie et qu'on ose enfreindre ses devoirs?
(1) On comprend facilement que cette observation ne saurait s'appliquer aux orateurs chrétiens appelés à donner des Conférences devant un auditoire exceptionnel comme celui qui se presse autour la chaire de Notr , Dame, à Paris.
« Souvenez-vous de vos fins dernières et vous ne pécherez » jamais (\). »
ce C'est de la corruption publique, disait Monseigneur de » Boulogne, que naît cette hypocrite modération tant pré- 5> conisée de nos jours, dont on voudrait faire honneur à la » douceur de nos mœurs et aux progrés de nos lumières, et » qui ne tient au fond qu'à la nullité de nos principes et à y> la mollesse de nos habitudes. C'est une maladie du siècle » qui, après s'être enivré de liqueurs fortes, ne veut pour » tout régime, (qu'on nous passe cette expression), que se » mettre à l'eau tiède. ^N'attendez plus ces foudres qui font » les orateurs, ni cette indignation généreuse qui fait les » poètes, ni cette verve qui transportait le Juvénal Français, » ni ce nerf polémique qui tient autant à la force de l'âme » qu'à celle de l'esprit, ni cette haine vigoureuse pour le » crime, sans laquelle il n'y a pas de solide vertu. Et voilà ce » qui nous explique en partie la faiblesse de nos modernes » écrivains ; ils sont neutralisés par ce honteux modéra-
» lisme. » Ainsi disait Monseigneur de Boulogne, au
commencement de ce siècle
Toutefois il est un excès opposé dans lequel notre Bienheureux se garde de tomber ; jamais il ne surexcite le sentiment de la crainte, au point d'accabler ou de désespérer. On verra, au contraire, comment il sait tempérer, par une légitime confiance, la trop grande terreur que pourraient inspirer certaines vérités; l'on admirera même l'art avec lequel il fait prédominer l'espérance et l'amour au milieu d'une exposition qui semblait ne devoir produire que l'effroi. La plus douce confiance, voilà le parfum qui s'exhale de tous les sermons de notre saint. Et ce sentiment mélangé parfois d'un peu de crainte, n'est-ce pas la réalisation
(1) Eccli., vu, 40.
de ces paroles du prophète : « La miséricorde et la vérité » sont venues au-devant l'une de l'autre; la justice et la » paix se sont embrassées (li. »
Au commencement du troisième sermon pour le premier dimanche de l'Avent, sermon qu'on peut considérer comme le premier de cette station, l'éditeur d'Alcala avait mis ou conservé ces paroles : « Au sujet de l'avènement de Dieu dans « la chair, mystère dont l'Eglise s'occupe en ce saint temps, « nous dirons quatre choses avec l'aide de Dieu : première- « ment les causes de cet avènement ; secondement les fruits « que cet avènement a portés dans le monde; troisièmement « la reconnaissance que nous devons à Dieu pour un si grand « bienfait ; quatrièmement la manière dont nous devons nous « préparera le recevoir. «Toutefois les sermons qui suivent, sont loin de réaliser ce plan: ils traitent tous sans doute, excepté un, de l'Incarnation, mais à d'autres points de vue; Ton remarquera même que le sermon intitulé : Fruits de l'Incarnation, n'est que la répétition du précédent intitulé : Convenances de l'Incarnation. >'ous l'avons conservé pourtant à cause des nouvelles beautés que l'auteur a su y répandre. Du reste, on admirera tous ces discours sur l'Incarnation du Verbe, ce Jamais, dit Monseigneur Dabert, l'au- « teur n'a été aussi fécond et aussi admirable que dans les « sermons sur ce mystère. »
Le carême renferme des discours plus pratiques. Le saint auteur y montre le combat de la vie, les ennemis que nous devons attaquer et vaincre en nous et hors de nous ; les armes dont nous devons nous servir pour triompher, les remèdes qui guérissent les blessures reçues dans le combat. Les sermons du Carême ont en général, un ton moins élevé que ceux de l'Avent; mais comme ils entrent dans le détail
(1) Ps. LXXX1V, 11.
PREFAGE
de la vie chrétienne, ils n'offrent pas un moins grand intérêt.
Dans les sermons sur les Mystères, le saint auteur se «place ordinairement à deux points de vue ; tantôt il fait l'historique de l'Evénement, objet de la Fête, tantôt il traite l'esprit du Mystère. Les sermons qu'il appelle sermons historiques, ne sont autre chose que le récit de l'événement auquel il ajoute des réflexions pieuses. Le saint prédicateur entre dans tous les détails du fait, et il ne se borne pas à ceux qu'il trouve dans l'Evangile, il consulte encore les légendes traditionnelles. Ces récits du Moyen-âge déjà si gracieux par eux-mêmes, se revêtent sous cette plume éloquente et poétique d'un charme singulièrement délicieux.
Les sermons sur l'esprit de la fête, traitent des vérités dogmatiques ou morales qui ressortent naturellement des mystères célébrés. Plusieurs de ces sermons sur les vérités dogmatiques exposent le dogme avec une profondeur et une science dignes de l'Ange de l'Ecole. A ces qualités du théologien, notre saint auteur unit une clarté d'exposition et une simplicité de langage qui mettent les plus hauts, les plus sublimes mystères à la portée des plus faibles intelligences.
Quand il présente le mystère sous le côté moral, saint Thomas recherche les considérations les plus propres à frapper le cœur et la volonté. C'est ici principalement qu'il déploie toutes les richesses de sa piété et de sa poésie. La grâce, l'onction, plus que cela, la sainteté que respirent toutes ses paroles et toutes ses images, élève les âmes et les remplit d'un sentiment qui tient à la fois de l'admiration, de la douceur, et de ces bons désirs qu'on éprouve, lorsqu'on se sent plus près de Dieu.
Les fêtes des saints ont encore fountf à saint Thomas des traits admirables. Néanmoins, nous ne trouvons qu'un ou
deux discours où il soit traité directement de la personne du saint : ce sont les discours pour la fête de saint Augustin et pour la fête de saint Jean-Baptiste. Aussi pouvonsnous appliquer aux panégyriques de notre saint prédicateur, ce que le cardinal Maury disait des panégyriques de Bourdaloue :
« Cet immortel orateur, ne s'est jamais proposé de pro- « noncer un véritable panégyrique oratoire. La chaire chréi tienne n'est nullement pour lui une simple tribune d'élo- « quence ; il s'y occupe sans cesse du grand et unique objet « d'instruire, de confondre et de ramener les pécheurs. Tout o autre intérêt disparaît devantson ministère. Il nous en aver- « tit lui-même dans le titre remarquable qu'il donne aux « compositions consacrées par son talent à la gloire des saints. (' Aucun de ces ouvrages n'est annoncé comme un Eloge , ils « sont tous intitulés : Sermon pour la fête de tel saint... »
» Bourdaloue, continue Maury, et ces paroles sont en- « core entièrement vraies de saint Thomas, oublie continuela lement dans ses panégyriques, qu'il fait un éloge ; il oublie « jusqu'à son héros pour se concentrer dans la pensée domi- « nante de son cœur, dont le principal intérêt est toujours la « sanctification de son auditoire. »
Après une admiration manifestée et motivée en termes si raisonnables et si apostoliques, on est un peu étonné d'entendre l'illustre cardinal blâmer dans les panégyriques de Bourdaloue. précisément ce qu'il vient d'y admirer, je veux dire cet oubli de l'éloge personnel du saint, « pour se con- « centrer dans la pensée dominante de son cœur, qui est a d'instruire, de confondre et de ramener les pécheurs. » Il est curieux de voir comment l'attachement à une idée qu'on se figure être une idée essentielle d'art, peut faire quelquefois illusion : « Mais il faut avouer qu'en y déployant
PRÉFACE OJ
« (dans ces panégyriques), de si rares et si différents mérites, « Bourdaloue ne se renferme pas assez dansée nouveau genre. « pour y conserver cette belle et constante unité d'un sujet « approfondi sons tous ses rapports, mais restreint à ses lift mites naturelles. » Cette improbation tient, on le voit, à l'idée de Maury que le panégyrique doit être uniquement l'éloge personnel du saint, éloge basé sur le récit de sa vie. « Vous ne célébrerez avec un plein succès, dit-il, les héros « de la religion dans la chaire chrétienne, qu'en amenant « l'admiration publique exaltée par vos récits, à renchérir sur « le tribut de vos éloges. »
Cette idée nous sen.ble trop absolue, et les raisons de Maury en faveur de la méthode suivie par saint Thomas et par Bourdaloue dans leurs panégyriques, font sur notre esprit une impression que n'affaiblissent nullement les raisons de son improbation. Nous pensons qu'un discours où l'on exalterait la vertu la plus éclatante dans une sainte vie, où l'on s'efforcerait de faire aimer cette vertu, de la faire pratiquer et d'entraîner ainsi un auditoire sur les traces d'un saint, nous pensons, dis-je, que ce discours serait un véritable éloge, un vrai panégyrique. Du reste nous ne faisons qu'adopter l'enseignement du plus grand nombre des maîtres dans l'art de la prédication. L'un d'eux, après avoir exposé la méthode qui, d'après Maury. est la seule dans laquelle devrait se renfermer le panégyriste, ajoute : « L'autre méthode pour faire des panégyriques, est de i choisir la vertu qui a le plus éclaté dans la vie du saint ; on « forme un dessein sur cette vertu, on en marque les qualités « qui pourront faire le sujet et le partage du discours. »
Les sermons de saint Thomas de Villeneuve annoncent une grande connaissance de l'Ecriture, de? Pères et même des auteurs profanes. Quant à la sainte Ecriture, nous pou-
vons comprendre le soin qu'il avait mis à l'étudier par ce qu'il nous dit lui-même sur la nécessité d'une grande science des livres divins pour le prédicateur. Il fait allusion à ce passage d'Ezéchiel (1) : «Dévore ce livre et va parler aux « enfants d'Israël. » « Dévorez les Ecritures, s'écrie-t-il, et « puis allez prêcher ; mais celui qui n'a pas une parfaite con- « naissance des saintes Lettres ne doit point s'arroger le mi- « nistère de la prédication. »
L'Ecriture lui sert à deux fins. Il l'emploie d'abord comme la base de ses discours; elle est le fondement de toutes ses preuves, le grand arsenal où il puise tous ses moyens de défense et d'attaque. S'adressant à un peuple de foi, il n'a pas besoin de chercher ses preuves ailleurs que dans les écrits sacrés. Dès l'instant que l'Ecriture est regardée par un auditoire profondément catholique comme la parole même de Dieu, tout dogme, toute vérité qui s'y trouve révélée, doit être acceptée sans murmure par lintelligence ; tout précepte, toute loi qui s'y trouve portée, doit être accomplie malgré s^s difficultés et malgré les réclamations de lanature.
L'Ecriture lui sert encore d'ornement pour embellir ses discours. Il réalise parfois d'une manière admirable ce souhait de Fénelon : « Je voudrais que les prédicateurs a prissent à l'Ecriture sainte son esprit, son style et ses fi- « gures ; que tous leurs discours servissent à en donner l'in- « telligence et le goût. Il n'en faudrait pas davantage pour « être éloquent, car ce serait imiter le plus parfait modèle de « l'éloquence. »Lorsqu'enlisant les discours de saint Thomas, vous vous sentirez plus vivement frappé de la magnificence ou même de l'onction de ses discours, suspendez un instant, éclairez votre admiration, examinez l'origine de cette élooution si brillante, le pieux enchantement de votre goût dé=
(1) Ezécbiel, m, 1 .
couvrira avec surprise que l'orateur n'est si beau, si élevé, si pathétique, que parce qu'il répète plus fidèlement les paroles du texte sacré.
Cependant il faut avouer que toutes ses applications de l'Ecriture ne sont pas également heureuses. Notre auteur a payé, de ce côté surtout, au mauvais goût de son siècle un fâcheux tribut. A cette époque, en effet, les prédicateurs, sous prétexte d'employer le sens mystique ou anagogiqne des Ecritures,^ leur faisaient subir les plus indignes tortures; ils tombaient en particulier clans des allégories outrées qui ont bien quelque chose d'ingénieux en apparence, mais qui en réalité ne sont qu'un petit feu d'imagination, sans justesse et sans solidité. Louis de Grenade qui, dans sa réthorique sacrée, traçait les règles de la prédication, en même temps que notre saint en donnait de si beaux exemples, cite un sermon d'un certain prédicateur où il est prouvé que le Livre de la Généalogie de saint Matthieu était la sainte Vierge; et voici l'organisation du Livre : l'âme de Marie en est le papier ; son corps en est les cahiers ; le Père céleste en est l'Ecrivain et le Saint-Esprit le relieur.
Cette mauvaise allégorie avait-elle été empruntée à saint Thomas, par l'un de ces prédicateurs médiocres qui, à toutes les époques, veulent imiter certains maîtres et ne réussissent qu'à en reproduire les défauts, en les exagérant ? Je n'en sais rien ; mais nous trouvons quelque chose de semblable, quoique moins mauvais, dans le premier sermon sur la Nativité de la sainte Vierge. Notre auteur vient de parler de deux Livres que Dieu a donnés à l'homme pour son enseignement, du Livre de la Nature et du Livre des Ecritures. Il en annonce un troisième. « Ce troisième Livre est « le Verbe incarné, livre mystérieux où se trouve dépeinte,
« pour notre utilité, toute la vie spirituelle etchrétienne dont « l'Evangile nous donne les leçons... L'Ecrivain de ce Livre « est Dieu : la plume en est l'Esprit-Saint ; le papier est le « sein de labienheureuse Vierge, et l'encre estson sangtrèsa pur. » Voilà ce qu'avait dit saint Thomas. L'allégorie est déjà bien forcée, et pourtant quelle distance de ce passage à celui dont parle Louis de Grenade !
Du reste notre saint orateur emprunte presque toujours aux Pères de l'Eglise l'explication du texte sacré. C'est à eux encore qu'il demande les vérités de tradition dont ils conservent le dépôt à travers les siècles ; il extrait de leurs écrits les maximes les plus lumineuses, les raisonnements les plus convaincants, quelquefois même de magnifiques comparaisons qui donnent à son éloquence plus de force et plus de richesse.
Parmi les Pères qu'il se plaît à citer, nous remarquons en particulier saint Augustin, saint Grégoire et saint Bernard. Ce dernier surtout semble avoir été pour lui l'objet d'une étude spéciale; il emprunte aux deux premiers l'explication des vérités difficiles à comprendre ou à croire, des passages de l'Ecriture qui présentent quelque obscurité ; mais le mysticisme pieux et suave de saint Bernard devait avoir, pour notre saint un attrait particulier; c'est à la lecture assidue des œuvres de saint Bernard qu'il se formait à la perfection ; c'est là qu'il avait étudié les mystérieuses opérationsde l'Esprit-Saint dans la vie spirituelle. Aussi a-t-il avec ce Père une grande ressemblance ; il en a le ton facile et gracieux, la délicatesse, l'onction, la tendresse de piété.
Il faut dire pourtant que. en citant les Pères de l'Eglise, saint Thomas ne s'astreint presque jamais à les citer textuellement. Il leur prend la pensée sans leur prendre les paroles elles-mêmes ; le plus souvent il fond avec ses propres
pensées les pensées des Pères, quelquefois sans les eiter. en sorte qu'il a fallu une grande érudition, un long et pénible travail à l'éditeur de Milan, pour trouver les endroits où notre saint avait puisé.
On trouve encore dans saint Thomas quelques citations d'auteurs profanes : mais elles sont rares, courtes et assez évidentes par elles-mêmes pour n'avoir besoin d'aucun commentaire. Elles lui servent à montrer soit l'accord entre les préceptes de la loi naturelle et les préceptes de la loi chrétienne, soit la perpétuité d'une vérité à travers les ténèbres du paganisme.
La connaissance que notre saint prédicateur avait des auteurs profanes, se révèle davantage dans son style. Mille endroits de ses sermons semblent imiter les plus illustres écrivains de Rome ; en lisant ces passages, il est bien difficile de ne pas se rappeler les passages analogues de Cicéron, d'Horace et surtout de Virgile.
Rien n'est plus varié que les sujets de ses sermons et la manière dont il les traite. Quelques-uns, très-peu, nous l'avons déjà fait remarquer, sont des sermons didactiques, la démonstration dune vérité de foi ; le plus grand nombre sont des sermons d'exposition qui traitent d'une vertu, de ses avantages, de la nécessité de !a pratiquer. Il y a des discours qui ne sont qu'un élan de cœur, un transport de rame, à la vue de quelque grand mystère ; c'est un chant véritable, un hymne en l'honneur de la miséricorde infinie dont le mystère est l'éclatant témoi^naue. Il y a encore des discours familiers, de simples instructions sur les devoirs du christianisme : ce sont des prônes, des komélies qui expliquent l'Evangile d'un dimanche ou d'une fête. Quelques discours, enfin, renferment plusieurs de ces genres, et l'on De peut le trouver étonnant dans un orateur chrétien qui
doit employer tous les moyens propres à convaincre et à persuader, à faire aimer, goûter, pratiquer la vérité et la vertu.
Le plus grand ordre règne dans tous les discours de saint Thomas ; ils offrent presque toujours l'unité de sujet requise par les maîtres ; nous disons presque toujours: nous regrettons, en effet, d'en voir quelques-uns, peu nombreux néanmoins, s'écarter de la règle actuelle qui oblige l'orateur à concentrer toutes ses pensées sur une seule proposition destinée à appeler toute l'attention de l'auditeur. ?sous trouvons quelquefois deux sujets parfaitement distincts traités dans un même discours ; ces deux sujets, dans quelques autres, ne sont pas tellement tranchés que l'on n'eût pu en faire les deux membres d'une proposition unique; parfois l'unité est blessée d'une autre manière : le sujet est unique, sans doute ; mais, en le traitant, l'orateur est conduit incidemment sur une matière étrangère ou à peu près étrangère à la proposition principale, et là, il s'abandonne à une sorte de digression permise quelquefois, mais prolongée dans notre auteur, jusqu'à distraire l'esprit du sujet qui devrait uniquement l'occuper. Sans doute cette matière incidente, cette digression peut avoir son intérêt et son utilité; mais, traitée surtout avec cette longueur, elle n'est pas là à sa place ; vous pourriez la retrancher sans couper dans le vif du discours, et. par conséquent, elle nuit à l'unité comme à la rapidité.
Qu'il nous soit pourtant permis, pour justifier notre saint orateur, de faire remarquer que ceci n'est un défaut que d'après la manière dont nous concevons aujourd'hui le discours de la chaire. Les Pères de l'Eglise sont loin de s'astreindre toujours à cette unité de sujet. Et si c'est un défaut dans saint Thomas, ce défaut lui est commun avec saint
gustin, avec saint Ambroise, avec saint Chrysostôme
même.
)u reste, nous le répétons, saint Thomas y tombe rare-
it ; le plus souvent il n'a dans tout son discours qu'une
sée unique à laquelle tout se rattache, qu'une seule pro-
ition dont tout le discours n'est que la preuve ou le dé-
3ppement ; c'est comme un centre d'où partent tous les
ons, comme un foyer qui répand la lumière dans toutes
parties du discours.
.a grande variété qu'on remarque dans les discours de
*e saint, doit, par conséquent, se faire remarquer dans
exordes. Néanmoins le plus grand nombre sont des rdes simples, conduisant droit à la pensée principale ï faste et sans ambage. 11 raconte un trait de l'Ecriture i son sujet sortira naturellement; il propose une objec-
dont le discours ne sera que la solution ; en un mot il se tente de piquer la curiosité, d'éveiller l'intérêt, pour ir et pour attacher l'attention de l'auditeur, ans quelques circonstances, l'ardeur de son zèle avait levé quelques murmures parmi les auditeurs atteints des îs qu'il avait attaqués. Mais ces âmes étaient chères à cœur de saint ; il ne voulait pas qu'une trop grande sété les éloignât du temple où elles devaienWrouver leur version. Aussi entendez comme au début du discours rant, il rappelle l'obligation imposée à tous les prédicars de corriger les vices ; l'Ecriture lui fournit et le comîdement formel et les menaces divines contre ceux qui ennent la vérité captive; il gémit sous le poids de cette e nécessité, il demande à ses auditeurs s'iis veulent le er à perdre son âme, en le forçant à un silence que Dieu ilamne. N'oublions pas qu'il s'adressait à un auditoire né d'une vive foi ; dès lors, comme un tel début était
propre à apaiser tous les murmures, à lui concilier tous les cœurs, à lui donner encore une plus grande autorité pour attaquer les \ices. pour flétrir les désordres que tout son auditoire, au fond du cœur, condamnait avec lui.
>'ous devons signaler quelques autres exordes remarquables. Dans des jours de grande solennité, à Noël, par exemple, où plusieurs de ses discours sont des chants de joie, les exordes sont réellement les intonations de l'hymne sacré et les premières paroles expriment toute la joie convenable à ces solennités. Il y a encore, dans notre auteur, des exordes qui impriment tout d'abord dans l'âme une immense tristesse. Il semble sortir, comme l'Ecclésiaste, d'une longue méditation sur les erreurs et les désordres du genre humain. Plein de ces affligeantes pensées, les yeux humides encore des larmes qu'il vient de verser dans son oraison, le saint monte en chaire, et d'une voix grave et émue, il prononce des paroles qui sont de profonds gémissements, de véritables sanglots. Lisez f exorde pour le troisième dimanche de l'A vent, comme aussi l'exorde pour le troisième discours sur — mption. et vous comprendrez l'impression profonde que ces débuts devaient produire sur les auditeurs et les dispositions où ils les plaçaient pour les préparer à recueillir les fruits du ,rrave discours qu'ils allaient entendre.
Quelques discours, nous l'avons dit. nous sont transmis sans exorde; dès l'abord, l'orateur commence sa première preuve: quelquefois il énonce simplement la division qu'il compte sui\re. ou la fait précéder de quelques paroles pour mettre au courant de la matière qu'il va traiter. Tout cela prouve évidemment que notre saint improvisait ces exordes en chaire et les variait suivant l'inspiration du moment et les besoins de son auditoire. ]l est encore impossible que saint Thomas ait prononcé certains exordes qu'on a mis en
de quelques discours. Là. en effet, on lit l'exposition piète d'une vérité bien différente de la vérité traitée dans irps du sermon, ou bien une longue é numération dont le lier membre est la proposition principale. Le zèle et le oratoire de notre saint ne pouvaient lui permettre ces ueurs.
ien n'est plus clair, rien n'est plus lumineux que la mae dont il expose sa proposition, l'esprit saisit promptet. sans la moindre fatigue, la pensée qui va attirer son ntion. Néanmoins il ne s'astreint pas toujours à diviser sujet ou du moins à énoncer sa division. Il y a d'ailleurs sujets qui ne Se comportent pas. Comment mettre, par nple, une division dans les sermons historiques ou dans sermons qui ne sont qu'un élan du cœur. Dans les prers, la marche est toute tracée d'avance, les événements : déjà même connus de l'auditoire : une division est c inutile. Dans les seconds, qui ne voit combien une sion refroidirait un auditoire saisi et transporté dès le nier moment? De plus, nous admettons que des insitions familières peuvent très-bien se passer de division ù les placerait-on dans une homélie ( outes les divisions adoptées par saint Thomas, sont pies et naturelles ; rien de forcé, rien de recherché ; c'est ; ce qu'il y a de plus ordinaire, de plus commun, de s vulgaire. Et en disant ceci, nous n'entendons pas ■ttre une parole de blâme. Sans doute la division ne doit être trop générale, en sorte qu'elle annonce moins les ties d'un discours, que les parties d'un traité théoloje ; le prédicateur, sous peine de tomber dans le vague le se mettre dans l'impossibilité de tenir sa promesse. : restreindre son cadre. Qui ne sut se borner, ne sut jas prêcher; il faut même que le prédicateur donne à sa
division quelque chose de frappant et d'oratoire. Mais il ne faut pas non plus que, par un goût désordonné, pour ne rien dire de pJus, on mette tous ses soins à éviter ce qui est ordinaire et commun ; on tomberait facilement, l'expérience ne le prouve que trop, dans une singularité qui pourrait un moment faire illusion, mais qui, à la réflexion, attirerait le blâme des hommes sérieux. Qu'on nous permette de citer quelques paroles de bon sens, écrites par un maître dans l'art de prêcher (i) : « Pvien n'est plus contraire, dit-il, aux » principes de la droite raison, que de chercher des plans » nouveaux et extraordinaires. De tels prédicateurs hési- » tent, marchent sans guide et s'égarent, ou ne sont pas » entendus. Pse craignons pas de le dire; rien ne doit être » plus commun que le plan ; on ne saurait trop suivre la » route battue. Celui qui cherche un plan extraordinaire » au lieu d'un plan naturel et simple, ressemble à un voya- » geurqui, abandonnant la route publique, prend des sen- » tiers escarpés, de sombres forêts où, s'épuisant lui-même » en pure perte, il fatigue encore ceux qu'il conduit après » lui. Mais, dit-on, faire autrement, c'est se confondre avec » la foule. Sans doute, et pourquoi la raison est-elle appe- » lée le se?is commun, sinon parce que tous les hommes para ticipent à ce bienfait inestimable ? Le plus habile artiste » ne travaille-t-il pas sur le même canevas que le plus » faible artisan? Les fondements ne se ressemblent-ils pas » dans les palais et dans les édifices les plus ordinaires? » L'orateur qui s'écarte des routes communes veut couvrir » sa faiblesse. Qu'il se mette à la portée de tous les regards » et l'on verra s'il plane au-dessus des autres. Ce n'est pas » des idées, c'est de la manière dont il les reçoit, que le
(1) Essai sur l'éloquence de la chaire, par M, l'abbé de Besplas, chapitre IV*.
-» çénie tire sa grandeur... D'ailleurs tous ces plans si re-
» cherchés, rentrent, à l'économie près, dans les plans or-
» dinaires dont ils ne s'écartent que pour obscurcir le
» sujet. »
Nous avons cru pouvoir rapporter ce passage à peu près dans son entier, quoique toutes les idées qui y sont émises, ne soient pas acceptées aujourd'hui.
Saint Thomas n'énonce les subdivisions que très-rarement etlorsque absolument nécessaires elles sont pourla clarté. 11 aime mieux entrer tout de suite en matière et conduire son auditeur dans la voie des preuves qu'il veut lui présenter. On le suit, du reste, avec la plus grande facilité ; ses preuves s'enchaînent sans effort les unes aux autres; il les présente avec une force et un éclat qui deviennent de plus en plus saisissants, à mesure qu'on avance dans le discours, et, à la fin, on peut rendre à saint Thomas le plus bel hommage qu'on puisse rendre à un orateur, en disant que l'on conservera toujours un profond souvenir de ce qu'on vient d'entendre.
Il lui arrive malheureusement quelquefois de s'étendre sur la première partie de son sermon, de manière à ne pas se réserver assez de temps pour traiter convenablement la seconde. C'était du reste la pratique des anciens prédicateurs, pratique qui se conserva longtemps en Espagne et surtout en Italie. Maury nous signale cette méthode comme l'une des causes de l'infériorité des prédicateurs italiens comparés à nos orateurs de premier ordre, « En Italie, dity> il, la seconde partie des sermons n'est comptée pour rien, y> ne prouve rien, ne conduit à rien ; et elle finit toujours ou s presque toujours sans aucune péroraison éloquente, à y> moins que l'orateur ne finisse son discours, par la para- I 4
» phrase d'un psaume ; ce qui est très-beau et malheu- » reu sèment trop rare. »
Et c'est encore là une observation que nous avons à faire sur notre orateur. Nous trouvons sans doute plusieurs péroraisons pleines de verve et d'onction. Quelques mots jetés eà et là récapitulent, sans que l'auditeur s'en aperçoive, les principaux raisonnements de son discours; ii met vivement, sous les yeux, les fruits de salut que chacun doit retirer du sermon et s'efforce de déterminer à ce dessein toute l'énergie de la volonté. Des images touchantes, des peintures vives, des mouvements pathétiques remuent fortement les consciences et laissent dans les esprits et dans les cœurs une impression profonde.
Noos voudrions pouvoir dire que tous ies sermons de saint Thomas nous offrent de semblables péroraisons, mais il n'en est pas ainsi; au contraire, beaucoup de ses sermons se terminent presque tout à coup après l'exposition de sa dernière preuve. Il est à croire qu'ici encore notre saint orateur, au lieu de préparer et d'écrire ses péroraisons dans son cabinet, préférait se confier au souffle de l'Esprit-Saint et s'abandonner en chaire à l'inspiration de son émotion et de la grâce qui, du reste, ne lui faisaient jamais défaut. Les historiens nous dépeignent l'impression profonde que ses discours faisaient sur l'auditoire, la vive émotion dans laquelle il ne manquait jamais de le laisser; ce qui n'aurait pu avoir lieu, s'il avait terminé avec cette promptitude brusque et froide que nous remarquons dans quelques-uns de ses sermons écrits.
Ces impressions qu'il faisait sur son auditoire, ne nous étonneront pas, si nous voulons examiner encore la vivacité de ses mouvements, la chaleur et l'éclat de son style. Fonction, le pathétique dont ses discours sont remplis, et sur-
tout le parfum de sainteté qu'ils respirent et qu'il nous sera impossible de ne pas aimer, nous encore, quoique si déchus dans la foi.
Au début de cette préface, nous avons exprimé notre étonnement du froid éloge que fait Maury de notre saint orateur et surtout de ces paroles : « Ces discours sont assez bien a écrits en latin. » Pour formuler une semblable opinion, il faut que le célèbre rhéteur se soit contenté de la lecture rapide de très-peu de sermons, et son choix a dû malheureusement tomber sur quelques-uns des discours incomplets que nous avons signalés. Ces discours, avonsnous dit, ne sont que des pensées détachées, ou bien pour emprunter le mot de Monseigneur Dabert, « Des canevas • dont le style est simple et correct; or ce mérite de forme a est le seul qu'on puisseexirrer en pareil cas. » Qui oserait dire de*Bossuet que ses discours sont assez bien écrits en français, parce que les canevas, les fragments que nous avons de quelques-uns de ses discours, ne sont pas écrits comme son sermon sur l'unité de l'Eglise ?
Néanmoins, nous n'entendons pas dire que le style de saint Thomas soit toujours sans défaut ; nous voulons même signaler, tout de suite, ce qui nous a paru être ses défauts principaux ; nous serons ensuite plus autorisés à signaler ses beautés.
Psous ne reviendrons pas sur les applications forcées qu'il fait de l'Ecriture et qui entraient si bien dans le goût du temps; nous dirons seulement que ces applications peu heureuses se trouvent quelquefois au milieu d'un mouvement qui vous avait jusque-là captivé, ému, entraîné. Arrivé à ce texte malencontreux, l'orateur s'applique à le commenter, à vous en montrerJes rapports avec son sujet ; mais pour cela, il tombe dans des subtilités qui vous refroi-
dissent, et vous refroidissent d'autant plus qne, malgré la meilleure volonté du monde, ces rapports demeurent toujours pour vous dans une assez grande obscurité.
Le mauvais goût de l'époque se trouve encore dans plusieurs colloques avec les personnages dont il est question dans le discours. Par de semblables colloques, les orateurs de ce temps voulaient délasser l'esprit de l'auditoire, en se livrant parfois à des plaisanteries que le bon goût réprouve. Cependant quelques-uns de ces colloques dans notre auteur, offrent tant d'intérêt et tant de grâce, qu'on ne se sent pas la force de les condamner.
Mais le principal défaut du style de notre saint, parce qu'il est plus constant, est cette profusion de mots, cette prolixité que l'on trouve encore dans les prédicateurs italiens, avec lesquels les prédicateurs espagnols de cette époque, ont tant de ressemblance. >"ous n'aimons pas, nous Français, ces synonymes mis à la suite les uns des autres, uniquement pour faire une phrase plus nombreuse ; nous condamnons, avec raison, cette suite de périodes qui n'ajoutent rien à une pensée déjà suffisamment exprimée ; nous n'admettons la répétition d'une pensée, que lorsque, par des images plus brillantes, par un tour plus vif, elle donne plus d'éclat à cette pensée et la grave plus profondément dans l'esprit. Or. ce n'est pas là ce que nous trouvons dans certaines amplifications de notre auteur. Cette redondance de mots ou de phrases ne fait que varier les sons, sans fortifier la pensée ; ces divers synonymes ne présentent qu'une nuance trop difficile à saisir, pour se faire absoudre du tort qu'ils apportent à la rapidité.
Si nous ajoutons à ces défauts quelques métaphores un peu forcées, quelques comparaisons dont on peut contester la justesse, quelques jeux de mots qui sentent trop la
pointe ou le calembourg, nous croirons avoir dit tous les défauts de style de notre saint prédicateur.
Cependant quelques délicats pourraient désirer plus d'élégance et d'harmonie, car saint Thomas, tout en apportant à la composition de ses discours, le soin et l'application que iemande le respect de la parole divine, était si loin de rechercher les mots élégants et ce qu'il appelle lui-même les futiles parures d'une vaine réthorique, qu'il adressait à cer- ;ains prédicateurs de son temps, ces sévères paroles : :< Vous parlez à un peuple au milieu duquel se trouvent
> probablement des âmes en état de péché mortel ; et vous
> cherchez des phrases polies, des périodes sonores, quand
> il faudrait des coups de tonnerre pour les éveiller ! Si le
> feu prend à une maison, quelle folie ce serait de vouloir i l'éteindre avec un peu d'eau de rose... Quand j'entends
> louer un prédicateur pour son beau style, et qu'on ajoute ) qu'il a produit beaucoup de bien, je ne puis m'empêcher » de rire, et je dis que cela n'est pas possible. Et pourquoi?
> Parce que l'Esprit-Saint ne concourt pas à l'œuvre de ces
> prédicateurs. »
Il ne faut donc pas s'attendre, de la part de notre oraeur, à une élégance recherchée, à une affectation d'harmoîie ; mais on y trouvera toujours une élégance naturelle; sa )hrase est pleine, nombreuse ; rien de sec, de brusque, de accadé ; il y a, au contraire, de l'ampleur dans ses proportions ; peut-être le tour qu'il leur donne, se ressent un >eu du génie des langues modernes, mais la vivacité de ce our et de son expression fait bien vite oublier ce défaut.
Comme il sait approprier son style aux genres divers de ;es instructions et aux sujets qu'il y traite ! Quand vous irez ses prônes et ses homélies, vous remarquerez sa noble implicite, son aisance, sa grande clarté. Lisez ensuite
ses sermons proprement dits ; ici, sans rien perdre de sa clarté, son ton s'élève, sa parole devient plus noble, ses figures plus vives, ses mouvements plus animés; voyez ses sermons historiques et remarquez cette facilité avec laquelle ses expressions deviennent tour à tour et suivant les événements, brillantes, gracieuses, énergiques, indignées, gémissantes, pleines de larmes. Quel éclat, quelle richesse, quelle impétuosité dans ses hymnes sur les mystères! S'il expose une vérité, la nécessité d'une vertu, il est clair, méthodique, pressant ; s'il attaque les vices, il est vigoureux, indigné, incisif; mais s'il s'adresse aux pécheurs, il sait trouver les accents les plus tendres, les plus paternels, parfois même les plus suppliants. En un mot, il se plie toujours aux exigences de son sujet, et sa parole prend les divers genres, les diverses formes de ses instructions.
Une des qualités de style que l'on peut particulièrement étudier et admirer dans toutes les compositions de saint Thomas, c'est la chaleur, ce que l'on appelle en langage familier, l'entrain d'un discours. On voit que tontes ses pensées, que toutes ses paroles s'échappent d'une âme trop pleine de son sujet, d'une intelligence qui l'a profondément médité, d'une volonté qui désire ardemment le faire comprendre et pratiquer. Maître de ses expressions comme de ses pensées, il s'élève, il s'attendrit, il se passionne, quand son sujet demande de la noblesse, de la sensibilité, de la véhémence ; les images les plus vives et les plus gracieuses, les figures de tout crème, les mouvements les plus rapides et les plus pathétiques se succèdent dans sa bouche et ne laissent ni refroidir l'intérêt, ni apercevoir la moindre longueur. Parfois, sans doute, vous nous heurterez contre l'un des défauts déjà signalés, mais ce défaut tient encore, le
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plus souvent au trop-plein de son âme ; bientôt l'orateur vous reprend, vous ressaisit pour vous conduire ainsi captivé jusqu'à sa dernière phrase, jusqu'à son dernier mot.
Nous n'entrerons pas dans le détail des figures de mots ou de pensées dont saint Thomas enrichit son style ; cependant il en est quelques-unes que nous ne pouvons nous empêcher de signaler. Comment ne dirions-nous pas ces descriptions, ces tableaux qui vous ravissent par leur pompe et par leur éclat, comme an début du premier sermon pour l'Ascension, ou qui vous charment par leur grâce et par leur suavité, comme dans le cours du premier sermon pour la fête de ?s~oël ? Pourquoi ne signalerions-nous pas encore certains portraits, certains caractères d'une vérité, d'une finesse d'observation, d'une justesse saisissante? Le portrait du flatteur, dans le second discours, pour le second dimanche de l'Avent, si vous en retranchez une application trop forcée d'un texte, le portrait de l'avare, sans en rien retrancher, dans le sermon pour le lundi de la quatrième semaine du Carême, ne sont pas certainement indignes du pinceau de Massillon ou de Labruyère.
?sous voulons dire encore cette poésie si brillante, si gracieuse, si naïve qu'il a répandue, en particulier dans ses sermons sur la sainte Vierge, et partout où il a pu se livrer à son attrait pour les considérations mystiques. Nous ne nous pardonnerions pas non plus d'oublier ce caractère si particulier à son éloquence, l'onction. Pouvait-il en être autrement dans des discours qui tombent moins d'une intelligence élevée que du cœur d'un saint? J'ose appliquer, à notre saint orateur, ce que Maury dit de l'onction de Fénelon : « Il est dans ce beau genre de l'onction et du » pathétique, une éloquence douce et coulante qui s'insi- » nue sans effort dans l'âme et y réveille les plus pieuses
» affections du cœur humain. C'est une suite de sentiments » naturels et touchants qui s'épanchent avec abondance ; » au moment où l'auditeur les éprouve, il oublie l'orateur » qui les inspire ; il croit converser avec lui-même, ou plu- ») tôt assister en quelque sorte comme témoin à un entre- » tien secret entre son juge et sa conscience. L'impression » qu'on reçoit d'une si tendre et si vive sensibilité, se ma- » nifeste bientôt au dehors; chaque mot ajoute à l'émotion » qu'on partage et produit je ne sais quel puissant intérêt, •» qui remue et fait palpiter tous les bons cœurs, par le be- » soin de laisser couler ces larmes de la pitié ou du repentir » qu'on ne verse jamais sans quelque soulagement. »
Ces paroles me paraissent dépeindre ce que toute âme, ayant la foi, ressentira à la lecture des sermons de notre saint orateur. >~ous avons dit comment un religieux franciscain recourait à la lecture de quelques sermons de saint Thomas, quand il sentait sa ferveur se ralentir. L'éditeur de Milan, qui raconte ce fait, rapporte encore qu'un autre religieux, de l'ordre de Saint-Dominique, ayant été chargé delà direction d'un noviciat, exigeait, dans un but de perfection, que chacun de ses disciples transcrivit de sa main, une partie des œuvres de saint Thomas.
Les auteurs contemporains nous disent qu'il paraissait moins prononcer des paroles que lancer des charbons ardents sur son auditoire. Voici encore ce que nous dit le P. Mugnaton, depuis évêque de Ségovie : ce A voir le bien- •» heureux Thomas échauffé dans ses mouvements, on l'eut » pris pour un saint Paul ressuscité ou pour un Elie » entouré de feu, ou pour un séraphin descendu du ciel en y> chaire. Il dardait dans les cœurs des rayons si puissants, » qu'il emportait les plus opiniâtres résistances. »
Mais ce qui devait naturellement produire le plus d'effet
sur les auditeurs, c'étaient les faveurs exceptionnelles que Dieu se plaisait quelquefois à faire éclater en son apôtre pour fortifier l'autorité de son ministère. On nous permettra ici d'emprunter à Monseigneur de Périgueux ses émouvants et pieux récits.
« SaintThomas prêchait son premiercarême devant la cour, et l'on était arrivé au jeudi saint. On sait que, en ce jour anniversaire de celui où le Sauveur daigna s'humilier aux pieds des apôtres, nos rois très-ehrétiens avaient coutume d'honorer, en les imitant, les humiliations du divin Maître. Ils lavaient les pieds à douze pauvres. Ce pieux usage était aussi pratiqué par les rois catholiques d'Espagne. En ce jour donc du jeudi saint, de l'année -1 528, tout était disposé, dans la chapelle du palais, pour la cérémonie du lavement des pieds. L'empereur arrive, accompagné de sa cour. Douze pauvres sont introduits et placés sur des sièges d'honneur. Le diacre chante l'Evangile et Thomas monte en chaire. Ses premières phrases trahissent l'émotion extraordinaire qui domine son âme ; il fait ressortir, avec des paroles enflammées, la tendresse, l'humilité, toutes les dispositions intérieures qui animaient le cœur de l'Homme-Dieu, pendant que, le front incliné vers la terre, il lavait les pieds à ses apôtres. Arrivant ensuite au moment où l'ardente humilité de saint Pierre, se soulevant à la vue d'un si grand abaissement de la part de son Maître, refuse de recevoir le service que le Sauveur veut lui rendre, le saint prédicateur commente, avec une animation inexprimable, ces vives paroles de l'Apôtre : ce Tu mihi lavas pedes? Vous me lavez y> les pieds (1) ? » « Vous, Seigneur, s'écrie-t-il,me laver les « pieds! Vous, mon Dieu! qui êtes la gloire des anges, la a couronne des saints, lajoie du ciel ! Vous, mon Dieu ! que « vous me laviez les pieds, à moi, le dernier des hommes, un
(1) Saint Jean, xm, 6,
« ver de terre, un misérable péchenr! Vous, à moi!... à « moi!... à moi I...VA ces mots, la voix du prédicateur s'éteint, ses mains retombent sur la chaire, tout son corps devient immobile, son visage paraît enflammé, et ses yeux, fixés vers le ciel, laissent échapper deux ruisseaux de larmes. »
a A ce spectacle inattendu, un premier sentiment de surprise et d'émotion saisit l'auditoire; mais bientôt la surprise fait place à l'admiration, et l'émotion se trahit par des larmes abondantes qui coulent silencieusement de tous les yeux. »
« La scène attendrissante que nous venons de raconter n'est point un fait isolé dans la carrière évangélique du serviteur de Dieu. Il lui arriva souvent d'éprouver, en chaire, de semblables ravissements, surtout quand il prêchait sur la passion de Jésus-Christ. — Aliment ordinaire de son amour, les souffrances de l'Homme-Dieu faisaient aussi le sujet habituel de ses contemplations; mais, pendant les saints jours consacrés par l'Eglise à honorer la mémoire des douloureux mystères, il les avait sans cesse présents à l'esprit; alors, soit quil se livrât à la méditation, à l'étude ou à la prédication, Jésus crucifié était l'unique objet de ses pensées, de ses affections, de ses paroles. Aussi son âme, pendant ce saint temps, était-elle dans une sorte de continuel ravissement, et pour peu qu'il s'abandonnât, en prêchant, aux élans de son amour, on le voyait bientôt entrer dans l'état où nous l'avons considéré. »
a Saint Thomas prêchait, un jour, dans la cathédrale de Burgos, sur le mystère de la Croix. Après avoir parlé de l'amour que le Fils de Dieu avait témoigné aux hommes, en donnant sa vie pour eux, et déploré amèrement l'ingratitude dont ils payaient un si grand bienfait, il saisit tout à coup
un crucifix, qui était à côté de lui, et le présentant à son auditoire, il s'écria d'une voix forte : ce Regarde ! chrétien, y> regarde ! contemple ce chef couronné d'épines, ces yeux » éteints et noyés dans le sans:, cette face que les anges » adorent et que tu as couverte, toi, de crachats et de y> souillures !... »' A ces mots l'excès de sa douleur étouffe sa voix ; il s'arrête, les bras étendus en croix, le visage tout embrasé, et il entre dans un long ravissement. *
Un autre jour de la semaine sainte, Thomas, alors prieur du couvent de Burgos, monta en chaire, dans l'église conventuelle, après s'être préparé par une longue et fervente méditation, sur les dispositions intérieures qui animèrent le sacré Cœur de Jésus, pendant sa passion. Le texte qu'il choisit, pour son discours, fut ce long passage de saint Paul auxPhilippiens i\) : ce Soyez dans les dispositions où se » trouve Jésus-Christ, lui qui, ayant la nature de Dieu, n'a •» pas cru que ce fût, de sa part, une usurpation de s'égaler y> à Dieu, et qui s'est cependant anéanti lui-même, en pre- » nant la forme de l'esclave, en se rendant semblable aux y> hommes ; et reconnu comme homme par tout ce qui a y> paru de lui, il s'est humilié lui-même, se rendant obéis- » sant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix. »
« Thomas commença bien à réciter ces paroles, mais son cœur s'attendrit tellement, ses larmes coulèrent en si grande abondance, qu'il fût contraint de s'arrêter, avant d'avoir achevé son texte. Il fit effort pour dominer son émotion et voulut reprendre, mais son émotion redoublant, l'empêcha encore de poursuivre. Il essaya de nouveau, mais cette fois, il entra dans une extase qui dura une heure entière; après quoi, ayant repris l'usage de ses sens, il commença son sermon, et le poursuivit sans interruption avec l'ardeur d'un séraphin. »
(1) II Philippe, v, 8.
ce II donnait, un jour, l'habit religieux à un jeune homme nommé Jean de Castre. Comme ce jeune homme appartenait à une famille distinguée de la ville, un nombreux auditoire s'était assemblé à l'église du couvent des Augustins, pour assister à la cérémonie. Lrâge encore tendre du postulant inspira au saint prieur la pensée de prendre, pour texte de son allocution, ces paroles du Cantique (-1 ; : ce Soror » nostra parva et ubera non habet. » 11 voulut commencer ; mais les sentiments de tendresse qu'il avait éprouvés, pendant la cérémonie, l'empêchèrent de proférer une seule phrase ; tout l'auditoire fut témoin des efforts qu'il fit pour se contenir ; mais, cette fois encore, l'amour fut plus fort en lui que l'humilité et il passa à peu près une demi-heure dans une immobilité complète. Après quoi, ayant recouvré l'usage de la parole, il regarda ses auditeurs d'un air confus, et leur dit, avant d'entrer en matière : k Pardonnez, mes frères, à la faiblesse de mon cœur, elle » est si grande, qu'elle me couvre de honte devant vous. »
c Ainsi, l'humilité de l'homme apostolique était péniblement affectée, toutes les fois que Dieu manifestait aux yeux du public les grâces dont il le comblait. Tandis que tous les auditeurs suspendus, pour ainsi dire, à ses lèvres, attendaient, avec une sorte de religieuse anxiété, le moment où il plairait à la bonté divine de faire éclater sur son front un rayon de la gloire céleste, Thomas, au contraire, disait à Dieu, dans le silence de son âme : « Retirez-vous de moi, ■» Seigneur, parce que je suis un homme pécheur (2). » Cette humble prière, pour n'être pas toujours exatfcée, selon les désirs du serviteur, ne laissait pas que d'être toujours agréable à son divin Maître, »
Nous devons regretter de n'avoir aucun des sermons prononcés dans les circonstances que nous venons de rappeler;
(1) Cant., vin, 8. — (2) Saint Luc, v, 8.
PREFACE / â
nous n'en possédons qu'un signalé par les mêmes grâces, et encore, ce sermon ne fut-il écrit qu'après avoir été improvisé ; on s'en convaincra par le récit de Monseigneur Dabert :
ce Le général Séripand désirait entendre saint Thomas. Il le pria donc, la veille de la fête de saint Michel, de vouloir bien se disposer à prêcher le lendemain. Thomas ne s'attendait pas à une pareille invitation ; il ne s'était pas préparé. Il eut recours à la prière, pour demander à Dieu l'intelligence du sujet qu'il avait à traiter. Il passa la nuit tout entière en contemplation, ravi au milieu des chœurs des anges dont il devait publier le dévouement et la gloire. Le lendemain matin il monta en chaire, l'âme toute embrasée d'amour pour la céleste patrie.
» Prenanl pour texte de son discours, ces paroles du psaume -107 : « Qui me conduira dans la Cité forte? Qui » me conduira jusque dans l'Idumée ? » il commence ainsi : s Ce sont les paroles, mon révérend père, d'un vrai et légitime enfant, d'un très-illustre citoyen de la céleste Jérusalem, soupirant du fond de son exil, de la terre de son pèlerinage, après sa divine patrie, après la possession de la gloire dont jouissent déjà ses concitoyens. En prononçant ces mots: du fond de son exil, la voix du prédicateur tremble et faiblit ; il continue avec peine. Au dernier mot de la phrase, il s'arrête et parait immobile. Mais les traits enflammés de son visage, les larmes abondantes qui coulent de ses yeux, révèlent à l'auditoire attendri que son àme est dans un saint ravissement. Après un temps assez long, l'extatique prédicateur revient à lui et poursuit son discours, » l'un de ses plus théologiques et de ses plus éloquents.
Quelquefois, sans être ravi en extase, notre bienheureux versait en chaire des larmes abondantes que lui arra- I 5
chaient la tendresse de son cœur et la profonde impression que faisaient sur son âme les vérités, objet de sa prédication. Le cardinal Pallotte, dans son rapport pour la canonisation de notre saint, rapporte une circonstance qui produisit, dans son auditoire, une vive émotion. C'était le dimanche delà Sainte-Trinité, saint Thomas prêchait devant Philippe II, qui venait de succéder à Charles-Quint, son père. Dans son discours, qui est le second de cette fête, le saint prédicateur examine les divers témoignages que Dieu a donnés à la vérité parmi les hommes. II était vers la fin de son sermon et parlait de la clarté et de la puissance de ces témoignages : « Quant à moi, s'éeria-t-il, je le dirai, et je le « dirai, le cœur remplid'une joie sans bornes; oui, dussè-je « vous sembler téméraire, je le dirai; votre foi, Seigneur, « dans vos fidèles serviteurs, qui passent leur vie à l'étude « de ces divers témoignages, n'est presque plus la foi ; elle se a change, pour ainsi dire, en vision..., etc. » Toutes ces paroles, jusqu'à la fin, furent entrecoupées de sanglots et accompagnées de larmes de reconnaissance et d'amour.
ce Quand il plaît à Dieu d'autoriser, par des témoignages aussi éclatants, la parole de ceux qui prêchent en son nom, pourrait-il se rencontrer des cœurs assez durs, pourvu qu'ils n'eussent pas encore abjuré tout sentiment de foi, que la puissance de cette parole ne brisât et ne convertit? Bien d'étonnant donc si les prédications de saint Thomas opérèrent tant de fruits de salut, parmi les grands aussi bien que dans la foule du peuple, à la cour comme dans les villes, » partout où l'appelaient son zèle et le désir des populations avides de l'entendre.
Nous avons essayé de faire connaître, dans cette préface, le genre et le talent oratoires de saint Thomas. Nous ne parlerons pas de notre traduction. Nous dirons seulement que
nous avons essayé de nous attacher le plus possible au mot à mot, tout en conservant le génie de la langue française. Nous ne nous sommes jamais fait illusion sur les difficultés de ce long et pénible travail; mais la pensée que nous pouvions rendre un véritable service à l'Eglise et à nos frères dans le ministère de la prédication, nous a constamment soutenu. Puisse cette traduction étendre dans tous les rangs de la famille catholique la gloire de saint Thomas de Villeneuve ! Puissent tous ceux qui la liront, éprouver les pieuses et brûlantes affections que cette parole de flamme savait répandre dans l'âme de tous ceux qui l'entendaient. Dieu en serait glorifié, les âmes en seraient sanctifiées, et nous aurions atteint l'unique but de tous nos travaux.