‹ Œuvres de St. Thomas de VilleneuveChapitre 11 sur 54 · ŒUVRES · texte numérisé non relu

ŒUVRES

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PREMIER SERMON \écessité du jugement dernier.

Tune videbuntFilium homitùs venientem in nube cum potestate magnâ et majestate.

Alors ils verront le Fils de l'homme venant sur un nuage avec une grande puissance et une grande majesté. (S. Luc, xxi, 27).

Au moment de parler du jugement dernier, de ses différentes circonstances, de la manière dont il doit s'accomplir, je vous invoque, ô Esprit-Saint; du haut des cieux, descendez dans nos âmes; daignez vous répandre dans les cœurs de vos fidèles, pour nous inspirer des sentiments dignes d'un si grand mystère, et, s'il nous est donné de les éprouver, faites que ce discours les exprime dans toute leur étendue. Mettez sur mes lèvres des paroles pleines de lumière et de force; que ma bouche soit comme une trompette qui fasse retentir devant votre peuple vos divins enseignements et fasse frémir d'épouvante les oreilles qui vont les entendre, afin que tous se tournent vers vous, ô mon Dieu, de peur qu'en ce jour redoutable votre colère ne les engloutisse tout vivants. Exaucez-moi, grand Dieu, et laissez-vous fléchir par les prières de la Vierge sainte dont nous implorons à genoux et le cœur plein d'amour, la bienveillante intercession. Ave Maria, etc.

Nous ferons deux réflexions sur le jugement dernier : pourquoi se fera-t-il et comment se fera-t-il? Dans un premier discours, nous indiquerons les motifs et les raisons pour lesquels il doit y avoir un jugement général : dans un second discours, nous ferons l'historique de ce jugement, en puisant les faits, aussi bien que le pourra notre faiblesse, non pas dans des livres vulgaires, mais dans l'Évangile lui-même et dans les écrits des prophètes.

Montrons d'abord combien il est juste que l'homme soit soumis à un jugement, et pour cela établissons notre preuve sur la dignité même de l'homme.

L'homme, par là même qu'il est homme, doit être jugé, et seul il peut être juge. En effet, seul entre tous les êtres vivants, l'homme est le maître de ses œuvres, puisqu'il a dans sa nature une liberté entière, la faculté de choisir et de faire ce qui lui plaît; aucun être créé ne peut forcer sa volonté ; il se gouverne d'après son arbitre libre et spontané, parce qu'il trouve en soi le principe essentiel et libre de ses mouvements. Il n'en est pas ainsi des autres êtres qui agissent ou qui vivent: une nécessité naturelle les force à agir: ils n'ont point en eux la liberté, la faculté de choisir ; leur propre nature les détermine à des actes invariables par une force irrésistible.

0 sublime dignité de la nature humaine ! noble prérogative qui, laissant l'homme à son arbitre et le faisant en quelque sorte maître de lui-même, le rend ainsi semblable à Dieu ! Quel don plus beau le Créateur pouvait-il faire à sa créature ? La nature humaine pouvait-elle être mieux honorée? «Au commencement, dit le Sage, « Dieu fit l'homme et il le laissa dans la main de son propre conseil. « Il a placé devant toi l'eau et le feu : étends la main vers ce que « tu voudras. Devant l'homme sont la vie et la mort, le bien et le « mal ; ce qui lui plaira lui sera donne 'I). »

L'homme est donc le maître de ses actes; c'est pour cela qu'il est tenu à en rendre compte au Seigneur. Aussi toutes ses actions, toutes ses pensées, toutes ses affections sont écrites dans le livre de Dieu. « Elles sont, dit le Seigneur lui-même par son prophète.

I Eccli.. w. 14-11 I*.

« renfermées dans mon sein et scellées dans mes trésors 1\ » Et un autre prophète exprime ainsi la même pensée : « Vos veux ont « vu mes imperfections, et tous mes défauts sont écrits dans votre « livre. Les jours se formeront T. » c'est-à-dire le rayon de votre lumière brillera au jour de votre jugement; « et personne au milieu « d'eux, » c'est-à-dire personne ne pourra se cacher. — Dieu ne regarde pas ainsi les actes des animaux parce qu'ils ne sont ni libres de ces actes ni capables d'en rendre compte.

Dans cette liberté se trouve la raison du mérite et du démérite ; là est le principe, le fondement du bien et du mal moral. Dans toutes les autres créatures matérielles, on ne trouve qu'une simple bonté naturelle qui consiste dans leur conformité avec leur premier exemplaire et avec la fin pour laquelle elles ont été créées; cette conformité avec leur type et avec leur fin, voilà leur bonté. Mais dans l'homme, outre cette bonté naturelle, nous devons reconnaître une bonté morale qui consiste, non dans la conformité de l'homme a\ec l'idée d'après laquelle il a été fait, mais dans sa conformité avec la loi qui doit régler ses œuvres et ses affections. L'homme est libre de se conformer à cette règle ou de s'en écarter ; voilà le fondement de la bonté morale.

Nous vous avons clairpment exposé ces principes, pour vous faire comprendre que la nature de l'homme est telle qu'à cause de sa liberté, il peut en toute justice être soumis à un jugement, pour y rendre compte de ses œuvres. Je dis de plus qu'il est nécessaire que l'homme rende un jour ce compte redoutable et j'en donne deux raisons.

La première, c'est que «les œuvres de Dieu sont parfaites T.» «Sa « sagesse, en effet, atteint avec force d'une fin à l'autre (4) » et ne laisse rien d'imparfait dans les êtres; or, si ce compte n'était jamais rendu, il y aurait quelque chose d'imparfait dans l'univers. Il y a, en effet, dans l'homme, le bien et le mal, le mérite et le démérite; mais ce mérite n'aurait pas sa récompense et ce démérite son châtiment. L'homme aurait donc été fait de manière qu'il pourrait

(1) Deuter., xxxn, 34. — (2) Ps. cxxxvui. 16. — (3) Deuter., xxxu. 4, — (4) Sagesse, nu, 1,

mériter ou démériter, sans que la récompense suivit son mérite et le châtiment son démérite ; cependant il y a une union nécessaire entre le mérite et la récompense, entre le démérite et le châtiment. Par conséquent, il se trouverait une œuvre de Dieu, l'homme pour lequel tout a été fait, qui serait imparfait et inachevé . et ainsi l'univers entier, fait uniquement pour l'homme, serait, lui aussi, en quelque sorte incomplet et inachevé.

La seconde raison, c'est que, sans le jugement, le plus grand désordre régnerait en ce monde : ce serait une vraie Bahylone, le plus confus labyrinthe. En effet, nous voyons le plus grand ordre régner partout dans la nature : les choses et les temps s'y succèdent, réglés par la sagesse admirable du Seigneur. Mais si. comme on a osé le dire, « les actes de l'homme sont les seules choses aux- « quelles le souverain Régulateur ne daigne pas mettre un frein « convenable [4] : » ou bien si. comme le ditun autre impie : « le Sei- « gneur marche sur la voûte des cieux. sans considérer nos œu- « vres $), » quoi de plus mauvais que ce monde? quoi de plus désordonné ? quoi de plus éloigné de la véritable sagesse ? Quel plus grand désordre, en effet, que de laisser tant de crimes impunis, tant de vertus sans récompenses? Hé quoi! dirons-nous que le Seigneur a tout créé avec la plus grande sagesse, mais qu'il ne sait pas gouverner ses créatures? Loin de nous ce blasphème! Ce monde est la maison de Dieu et il y règne un ordre parfait, l'ordre qui convient à la maison d'un si grand Prince. Par conséquent, s'il permet quelquefois un désordre passager, sa justice infligeant bientôt à ce désordre la peine qui lui est due, le transforme en un ordre merveilleux, et par là Dieu ne fait pas moins briller sa sagesse dans le gouvernement du monde qu'il n'a fait briller sa puissance dans la création.

Un exemple mettra cette vérité dans tout son jour. Voilà un homme qui blasphème et méprise le Seigneur, qui se parjure sans cesse, qui ne fait aucun cas de la loi et des commandements divins, qui, au contraire, les outrage et les tourne en ridicule; c'est un sacrilège, un profanateur, un contempteur de Dieu et des choses

(1) Boëce. Des consolations de la philosophie. (2) Job, xxn. 14.

saintes; cet homme meurt, il meurt riche, tranquille, au sein de l'abondance et des délices; il meurt, et il ne trouverait rien au-delà du tombeau ! En voici un autre qui dépouille son voisin, homme juste et paisible, à qui il doit la plus grande reconnaissance ; il le dépouille, dis-je, il le ruine, il le tue; personne ne lui reproche son crime; son frère lui-même ainsi maltraité n'ose dans son effroi, pousser le moindre cri : ce spoliateur vient à mourir, il meurt au sein de la prospérité et du bonheur, comblé de richesses, d'honneurs, de dignités ; il meurt, et il ne trouverait rien au-delà du tombeau ! En voici un troisième couvert de toutes sortes de crimes et d'infamies; c'est un libertin qui, pour contenter ses abominables désirs, viole toutes les lois de la nature et de la morale ; ses caprices sont la seule règle de sa vie ; il ne respire que la débauche, la satisfaction de ses instincts les plus grossiers ; il confond tout, il renverse tout; mais il est puissant, nulle autorité supérieure ne peut mettre un frein à sa conduite criminelle ; aussi il s'abandonne tout entier à ses passions et il se rejoint de son impunité ; il meurt, lui aussi, et il ne trouverait rien au-delà du tombeau ! Mais où serait Dieu? où serait la loi? où serait la vérité? où serait la justice? où seraient la beauté et l'ordre immuable des choses? Mais si telles sont les choses humaines, rien de plus affreux que l'homme, rien de plus misérable, rien de plus désordonné. Les justes ont donc été trompés, les martyrs abusés ; la justice est un vain mot, la vertu n'est qu'un nom, l'espérance des saints n'est qu'une vanité, une erreur ridicule. Mais, non. il n'en est point ainsi ; non, non, il n'en est pas ainsi. Dieu est bon et il a fait ce monde bon, et il ne l'a fait de la sorte (dit Platon) que parce qu'il est lui-même essentiellement bon (1).

Concluons que tout ce désordre dont nous sommes témoins dans la vie présente est une preuve claire, évidente de la punition future des méchants. De là vient que plusieurs païens euxmêmes, forcés par une telle évidence, admettaient la punition des méchants après la vie. Quoi de plus opposé à la droite raison que supposer tant de crimes impunis? d'admettre, par conséquent, que personne n'a souci des choses humaines? (1) Platon, Timée.

Aussi le prophète plein de joie s'adresse aux peuples et leur dit : « Que les nations se réjouissent et tressaillent d'allégresse, « parce que le Seigneur juge les peuples avec équité et dirige les « nations sur la terre ! . » Oui. que les peuples se réjouissent, parce qu'il y a une justice, une vérité, un jugement; parce « qu'il « y a un Être souverain qui examine les actions des hommes et les " juge (?), » qui punit le crime et récompense la vertu. 0 quelle joie ! quelle consolation pour les peuples ! quelle allégresse pleine de justice et de vérité ! Vous-mêmes, pécheurs, malgré vos fautes, malgré vos justes craintes, vous ne devez pas vous exclure de cette allégresse générale. Qui ne doit se réjouir, en voyant le règne de la justice "? Là où l'équité n'a pas perdu sa force, ne doit-on pas préférer le bien général au malheur particulier? Craignez donc, peuples coupables et tremblez, et cependant" réjouissez-vous et tres- « saillez d'allégresse, parce que le Seigneur juge les peuples avec « équité et dirige les nations sur la terre (3), » sans leur imposer de contrainte.

Mais prenez garde, ô mes frères ! si vous refusez Dieu pour guide, un jour vous le subirez comme juge. Et voilà pourquoi le même prophète nous dit : « J'ai reconnu que le Seigneur rendra justice « à l'indigent et vengera le pauvre (4); » comme s'il disait : Cette vérité n'est pas seulement à mes yeux un dogme de foi, la raison elle-même me fait reconnaître en Dieu le souverain dispensateur des récompenses et des châtiments; cela convient à la sagesse, à la bonté, à la justice de Dieu, et l'ordre des choses l'exige hautement, ainsi que nous lavons déjà démontré.

0 châtiment de la géhenne véritablement nécessaire! Foyer de l'enfer véritablement beau ! Il venge les injures faites au Créateur ; il rétablit par ses supplices l'ordre détruit par le péché. O enfer, création véritablement belle et véritablement utile au monde depuis sa chute ! Si. après le péché, l'enfer n'existait pas, le monde serait défectueux et imparfait. La punition des méchants, comme la récompense des bons, est devenue nécessaire pour le complément de l'univers et pour l'ordre du monde.

(il Ps. lxvi,6. — (2) S.Jean, vin, 50. — (3) Ps. lxvi, 5. — Ps. cxxxix, 13.

Mais, direz-vous peut-être, ne suffit-il pas pour cela du jugement particulier qui se fait immédiatement après la mort"? Qu'est-il beoin encore d'un jugement général ? « La même faute ne tombe pas

deux fois sous les coups des vengeances divines (4). » Écoutezaoi, je vous prie, et je vous montrerai en peu de mots combien st utile ce jugement public, combien il est conforme à la raison et

la justice.

La vertu, en effet, non-seulement mérite une récompense, mais e plus elle mérite un honneur ; ou plutôt l'honneur est la récomense propre à la vertu, la récompense principale qui lui est due. )'un autre côté, le péché mérite une punition, mais de plus il méite une honte, une humiliation. Aussi rien de plus juste que la pulition publique ordonnée par les lois (impériales) contre les crimiiels, afin que la peine soit accompagnée de la honte et de la con- Lision que fait subir la présence de témoins. Si le juge ne faisait lageller te voleur que dans le secret de la prison, il n'aurait pas iré pleine justice du vol ; il aurait épargné au voleur la principale ieine due à son crime, la confusion ; aucune peine matérielle ne ieut y suppléer, parce que la confusion est une peine d'un genre out différent. La honte, la confusion sont tellement la punition pariculière à l'homme, que c'est la plus grande peine qu'il puisse subir omme homme. Vous pouvez flageller les animaux, les tourmenter, es tuer ; vous ne pouvez les humilier. Aussi tout homme qui n'aura os étouffé en soi les sentiments de la nature, aimera mieux subir les supplices secrets qu'une confusion publique ; bien plus, pour ehapper à cette honte d'une humiliation publique, il acceptera voontiers quelque peine que ce soit, pourvu qu'elle soit secrète. Concluons donc que l'homme est surtout puni comme homme, orsqu'à cause de ses fautes il est publiquement humilié.

Par conséquent, il faut, pour la récompense entière et parfaite les justes, que l'honneur et la gloire accompagnent leur bonheur, omme, pour la punition entière et parfaite des méchants, il faut [ue la honte et la confusion accompagnent leur malheur ; le secret itérait une large part a la récompense ou au châtiment. Mais Dieu

(l)Nahum, i, 9, d'après les Septante.

n'est-il pas infiniment juste à l'égard des bons comme à l'égard des méchants? Comment donc refuserait-il aux justes, outre la gloire éternelle, tout l'honneur qu'ils ont mérité et qu'il est possible de leur donner? Comment ne ferait-il pas subir aux méchants, aux prévaricateurs de sa loi, outre le feu de la géhenne, toute la confusion qu'ont méritée leurs erim<

Voilà pourquoi, afin que rien ne manque ni à la gloire entière de la vertu, ni à la confusion entière du vice, il convoquera au dernier jugement toute créature intelligente et raisonnable, afin que toute créature intelligente et raisonnable vienne publiquement ho- Dorer le juste et humilier le méchant. Pas un esprit angélique ne demeurera dans le ciel, pas un démon dans l'enfer; pas un homme, tils d'Adam, qu'il soit au ciel, dans les limbes ou dans l'enfer, qui n'assiste à ce jugement et n'ait une pleine connaissance de toutes les causes bonnes ou mauvaises qui vont être jugées. Si l'un d'eux y manquait, la gloire des bons ne serait pas complète, la confusion des méchants ne serait pas entière : il y manquerait cette portion d'honneur ou de honte qui résulterait de la présence de l'être absent. C'est ainsi que le juste sera honoré par tous ceux qui peuvent l'honorer, le méchant confondu par tous ceux qui peuvent le confondre, et que la justice de Dieu sera pleine et parfaite.

C'est encore pour cela que tous les secrets des conirs, toutes les es, toutes les affections, tous les désirs seront mis à nu : que tontes les œuvres bonnes ou mauvaises seront manifestées. Tout individu présent a ce grand spectacle connaîtra les pensées des autres, leur-, affections et leurs œuvres, comme les siennes propres. La main de Dieu Lèvera tous les voiles: toutes choses seront conoues de ton-. ;ilin que la justice divine brille à tous le- yeux.

Et ne vous étonnez pas d'une telle révélation. Comme à un simple rayon du soleil, l'œil aperçoit une multitude d'atomes qu'il n'apercevait pas auparavant, ainsi aux rayons de la lumière divine, cette multitude «le pensées, d'o nvn - Lions apparaîtront a tous

;\. m l'œil de notre corps peut, avec les secours delà lumière créée, embrasser d'un seul regard, ;i une >i grande distance, la multitude piesqu'infinie des étioles, faut-il s'etouner qu'avec le

secours de la lumière divine, l'œil de notre àrae embrasse d'un seul regard une multitude si nombreuse dépensées et d'actions ? Voilà ce que nous fait entendre clairement le Seigneur dans son Évangile : « Rien de caché qui ne se découvre; rien de secret qui « ne se révèle : ce que vous aurez dit dans les ténèbres sera dit en « plein jour (1). » Écoutez aussi l'Apôtre « : C'est le Seigneur qui « est mon juge ; ne jugez pas avant le temps, jusqu'à ce que le Sei- « gneur vienne ; c'est lui qui éclairera les secrets des ténèbres et « révélera les pensées des cœurs (2). » Le prophète avait dit: « Je « te dépouillerai de ton vêtement : j'exposerai aux nations ta nu- « dite et aux royaumes ton ignominie (3). » Isaïe, de son côté, disait : « Ton ignominie sera dévoilée, ton opprobre mis à nu; je me « vengerai, et qui pourra me résister (4] ? »

0 confusion accablante ! honte immense et horrible ! qui pourra l'exprimer? qui pourra même la concevoir"? « Us diront aux mon- « tagnes : tombez sur nous; et aux collines : couvrez-nous (5). » Ainsi nous l'attestent le Seigneur dans l'Évangile et saint Jean dans l'Apocalypse. Ils voudraient échapper à cette honte ; moins intolérables seraient pour eux les plus affreux tourments, la mort la plus cruelle ; ils les subiraient mille fois, plutôt que de paraître dans cette laideur affreuse, sous cette honte de la révélation de leurs crimes, aux yeux de Dieu, aux yeux des anges, aux yeux de toute cette assemblée si imposante et si nombreuse ; que dis-je? ils aimeraient mieux en ce moment les tourments de l'enfer et ses flammes dévorantes. Tel est le désir que Job mettait dans leurs bouches par ces paroles : « Oh ! qui me donnera que vous me fassiez de l'enfer une « retraite et un abri, tout le temps que passera votre fureur (6), » pourvu que vous ne me laissiez point ici, « et que vous me marquiez « le temps où vous vous souviendrez de moi. » 0 confusion écrasante ! auprès d'elle l'enfer n'est que douceur. Se cacher, c'est impossible ; se montrer, c'est intolérable.

Qu'elle est pleine de vérité, cette parole du Psalmiste : « Bien- « heureux seront ceux dont les iniquités seront pardonnées et dont

(1) S. Luc, xn, 2. - (2) I Cor., iv, 5. - (3) Nah'um., ni, 5. - (4) Is , XLvn. 3. — (5) S. Luc, km, 30. — Apoca., vi, 16. — (6) Job, xiv, 13.

« les péchés seront couverts I . » Oui, « bienheureux l'homme à « qui le Seigneur ne reprochera pas son péché. » Et quels sont ceux dont les péchés seront couverts '7 Ceux-là seulement qui les révèlent ici-bas à Dieu et à leur confesseur. Xe cachez pas, mes frères, ne cachez pas vos péchés. Ne les cachez pas à un homme seul, si vous ne voulez pas qu'ils soient un jour manifestés à tous les hommes. « Exposez votre ignominie (2) » aux yeux d'un seul, si vous ne voulez pas qu'elle soit exposée aux yeux de tous. Si vous sentez tant de confusion en disant votre péché à un seul homme dans le secret, vous serez bien plus épouvantés, sans doute, quand vous serez forcés de le proclamer en public, en présence du inonde entier. Pensez donc aux angoisses que vous éprouverez, lorsque votre péché sera manifesté devant Dieu, devant les anges, devant les hommes, non pas en le rappelant par la simple parole, mais en le montrant lui-même, tel qu'il a été commis ; et sachez bien que le crime ainsi manifesté humilie beaucoup plus que si on se contentait d'en donner connaissance par un simple récit.

Je ne veux pas rappeler ici. à la confusion de certains pécheurs, les déguisements qu'ils emploient, déguisements téméraires, inutiles, funestes qui seront pour eux la cause d'une honte éternelle. Si vous cachez, si vous déguisez un seul péché, il ne vous sert de rien d'avoir avoué tous les autres. « Celui-là seul aura ses iniquités « couvertes, dit le prophète dont nous \enons de citer les paroles, « celui-là seul à qui la miséricorde du Seigneur aura accordé le « pardon '3\ » Mais si vous cachez un seul péché, vous avez beau avouer tous les autres, aucun ne vous est pardonné, et par conséquent aucun n'est couvert. Qu'ils soient couverts, en sorte qu'ils n'apparaissent plus, ainsi que l'enseignent plusieurs théologiens, ou bien qu'ils apparaissent sans humilier, ainsi que l'enseignent plusieurs autres, ce D'est pas ici le lieu de discuter cette question I .

Revenons au jugement général. La raison nous montrait tout-à-

(l) Ps. xxxi. I. — 2 Nahum, m. 5. — (3) Ps. xxxi, 1. — (4) Le Maître des sentences enseigne que les péchés ne seront pas manifestés au dernier jugement ; son commentateur l'Ange de l'école est d'un avis contraire et il appelle son opinion plus probable et plus commune.

l'heure que le monde entier devait y être convoqué, ajoutons maintenant le témoignage d'un prophète : « L'Éternel. Dieu des dieux. « a parlé, s'écrie David; du levant au couchant.il a appelé la « terre. C'est de Sion que le Seigneur fera briller la splendeur de « sa gloire. Il viendra, notre Dieu, il sortira de son silence. Un feu « dévorant marchera devant lui; autour de lui mugira une affreuse « tempête. 11 appelle le ciel et la terre pour juger son peuple. Au- « tour de lui rassemblez ses saints, tous ceux qui ont contracté « avec moi une alliance scellée par le sacritice; et les cieux an- « nonceront sa justice (4). » Et pour que vous ne soyez pas surpris de cette nombreuse et brillante assemblée, le prophète ajoute : «< Parce que Dieu lui-même est le juge. » Faut-il s'étonner que toute créature environne le Créateur quand il vient rendre ses jugements?

Mais faisons mieux connaître maintenant ce Juge souverain. Il n'importe pas peu, en effet, au coupable d'avoir un juge favorable à sa cause, lors même que toutes les règles de la justice seraient observées dans le jugement. C'est cette faveur que demandait le prophète ; « Mon âme vivra, dit-il. et dira vos louanges, et vos « jugements seront mon appui [SI . »

Quel est donc le juge qui viendra s'asseoir à ce tribunal suprême? Ce n'est point un ange, ni un archange, ni aucun des esprits célestes, quelle que soit sa gloire, quel que soit son rang, futil le premier parmi les séraphins ; un tel honneur ne convient point à la nature angélique, il ne convient qu'à Dieu, le Créateur de toutes choses ; ce Dieu qui a honoré la nature humaine jusqu'à l'unir à la nature divine, ne lui fera pas l'injure de la faire comparaître au tribunal de l'ange pour y être jugée.

C'est donc à un tribunal infaillible et divin que l'homme comparaîtra, et notre Juge sera celui que rien ne peut abuser, que rien ne peut faire éviter ; celui qui jamais ne se trompe et ne peut jamais être trompé. Le prophète, rappelant la crainte que doit inspirer un tel tribunal, s'adresse en ces termes aux impies : « J'ai dit aux mé- « chants : cessez vos iniquités; j'ai dit aux prévaricateurs : n'éle-

(1) PS. XL1X. 1. - (2] PS. CXV111, iv».

" vez pas votre force contre le ciel ; ne proférez pas lïniquité « contre Dieu(1)? » Pourquoi cela, ô prophète? quelle en est la raison ? « Parce que ni du côté de l'orient, ni du côté de l'occi- « dent, ni du côté des montagnes désertes, » vous ne trouverez aucun chemin pour fuir: « car le juge est Dieu même. » Qui donc, sous le regard de ce Juge souverain, osera commettre le péché? Il est juge et témoin de tous ceux qu'il doit juger, et aucune de nos fautes n'échappe à son regard.

Cependant ce n'est pas sous sa forme divine qu'il apparaîtra pour juger les méchants. Qui oserait se présenter à un tribunal d'une si grande majesté ? qui pourrait soutenir la présence d'un tel Juge ? « Les colonnes du ciel s'ébranlent à un signe de sa tète (2). » ■ Il regarde la terre et elle tremble : il touche les montagnes et « elles s'embrasent 3 . » « Les montagnes, » les plus durs rochers, « fondent comme la cire, en présence du Seigneur (4), » et une chair mortelle, faible et corrompue, pourrait soutenir sa -présence! Écoutez plutôt le prophète : « Comme s'évanouit la fumée, comme « la cire fond devant la flamme, ainsi les impies disparaissent de- « vant le Seigneur [5). » Le saint homme Job disait dans le même sens : « Si vos yeux tombent sur moi, je ne pourrai pas vivra [6] . » Il dit encore : « L'homme aura beau parler, il sera dévoré (7). » Qui donc, en présence d'un tel juge, osera croire à son innocence? Qui osera se dire juste et sans péché ? En sa présence, ne serons-nous pas, au contraire, tout tremblants, contractés par l'effroi, immobiles de honte et d'épouvante ?

Voilà pourquoi le prophète royal, au nom de tous les enfants des hommes, supplie le Père céleste et Lui dit : « 0 Dieu, donnez vos « jugements au Roi et votre justice au Fils du Roi. Il jugera votre « peuple avec justice et vos pauvres avec équité [8), » c'est-à-dire: ne nous j. .. ô 1 ieu, dans l'éclat de votre majesté; confiez

vos pouvoirs à votre Fils, notre Seigneur, et envoyez-le pour nous juger. Qu'il boit mon Juge, lui qui est mon Rédempteur (9). OPère

(1) Ps. lxxiy. 5. — (2i Job, xxvi. 11. — (3) Ps. cm, 32. - (4) Ps. >. — (5) Ps. lxyii, 3. — (6) Job, vu, 8. — (7) Job. xxxvn. 20. — S Ps. lxxi, 1. — (9) La même opinion est exprimée par S. Bernard, dans le LXXIIP sermon sur les Cantiques, n° 5.

plein de tendresse, si je vous fais cette prière, ce n'est pas que j'ignore votre justice et votre miséricorde. « Vous êtes juste, Sei- « gneur mon Dieu, et l'iniquité n'est point en vous (1). » « Vous « êtes bon et compatissant, Seigneur, vous êtes patient et infini- « ment miséricordieux (2). » Je le sais, Seigneur, je sais que vous êtes plein de justice et de douceur; quoi de plus doux, de plus clément que notre Dieu ? Mais « vous êtes tout-puissant, Seigneur, « et la vérité vous environne (3; ; » et je tremble et je redoute l'aspect de votre vérité. Vous n'avez pas, d'ailleurs, éprouvé les faiblesses, les misères, les fatigues qui, dès l'enfance, sont notre partage. Je vous en supplie, ô Père très-clément, envoyez-nous pour juge celui qui a partagé notre faim, notre froid, nos tristesses, nos angoisses; celui qui a éprouvé la triste condition de l'homme et son néant ; celui qui a vu de près les pièges des méchants, leurs persécutions et leurs calomnies ; celui qui a connu la tentation et toutes sortes de souffrances (4). Il fut tenté et il souffrit ; aussi daignera-t-il secourir ceux que la tentation accable ; ses souffrances lui ont enseigné la miséricorde. « Il connaît notre argile o . » notre faiblesse et la violence des tempêtes, causes de nos naufrages dans cette mer du monde ; il les connaît ; aussi je me soumets volontiers à son tribunal, je l'accepte pour mon juge, lui qui, pour moi, son serviteur indigne et misérable, voulut être jugé et mourir; lui qui, pour ne pas me condamner à la mort de l'enfer, voulut être condamné à la mort de la croix. Non, je ne refuse pas pour juge celui que j'ai eu pour Rédempteur; que dis-je? oh! qu'il soit mon juge, cet « Agneau immolé pour moi (6) ; » je le désire, je le demande, je le sollicite de toute mon ardeur. Je n'accuserai pas sa cruauté, il est l'Agneau vivant, son amitié ne peut m'ètre suspecte, « il est mon frère et ma propre chair (7). » Je ne puis douter de la droiture de ses pensées, il est le Seigneur Dieu ; je ne refuse pas de paraître devant son tribunal, pour moi il daigna paraître devant le tribunal d'un juge indigne. Quelle que soit sa sentence, je m'y soumets volontiers. Donnez, ô Père très-puissant, « donnez vos

(I) Ps. xci, 16. — (2) Ps. cm, 8. — (3j Ps. lxxxiii, .9. — (4) Hebr,, h. 18. — (5)Ps. en, U. - (6) Apoc, v, 6.— (7) Gen., xxxvn, 27.

« jugements au Roi [\). » Qu'il soit mon Juge, lui qui a été jugé pour moi. Il fut jugé indignement, voilà pourquoi il a mérité d'être le Juge des vivants et des morts : voilà pourquoi tonte la milice des cieux lui adresse, avec raison, ce chant de louanges: « Il est » digne. l'Agneau qui a été immolé, de recevoir la vertu, la divi- « nité. la sagesse, la force, l'honneur, la gloire, la bénédiction et « la puissance sur toute créature qui est au ciel, sur la terre, sous " la terre et dans la mer. et sur tout ce efui a l'être (2). »

Le Seigneur a exaucé nos prières, il n'a pas repoussé les vœux d'un peuple suppliant : il a donné ses jugements à son Fils, notre Seigneur, et l'a établi juge des vivants et des morts. Et comment le savons-nous? Parce que le Fils unique lui-même nous l'a clairement révélé, m Le Père, nous a-t-il dit. ne juge personne; il a « donné tout jugement au Fils, parce qu'il est Fils de l'homme 3 . Dieu n'a voulu juger l'homme que par l'homme; c'est à l'homme qu'il a confié le jugement de sa cause contre l'homme : et ainsi ce sera l'Homme-Dieu qui jugera entre Dieu et l'homme. Il jugera, je le répète, non-seulement parce qu'il est Dieu., mais aussi parce qu'il est Fils de l'homme.

Ne soyez pas surpris de voir accorde à l'homme un pouvoir qui est refusé à l'ange. Car celui que vous voyez dans cette nature humaine, non-seulement est Fils de l'homme, mais il est encore Fils de Dieu, et lui-même a mérité une autorité si sublime. Il a été humilia jusqu'à subir, par obéissance, un jugement, et par là il a mérite la gloire de juger tous les hommes. Ne soyez donc pas surpris, en voyant un tel pouvoir dans le Fils de l'homme.

Quelle confiance, quelle espérance ne devons-nous pas faire reposer en un tel juge ! Fussiez-vous le pécheur le plus indigne du pardon, pourriez-vons ne pas espérer votre salut, puisque c'est le plus tendre des pères qui doit porter votre sentence? Voilà ce qui faisait dire a l'Apôtre : « Qui accusera les élus de Dieu? C'est « Dieu même qui les justifie. Qui les condamnera ? Pour eux, • lésus-Christ est mort; pour eux il est de plus ressuscité, il •i la droit.- de Dieu, d'où sans cesse il interpelle

I |»,. LXxi, I. - (î ApOC, v, 12. — :5 S. Jean, v, 22.

PREMIER DIMANCHE DE l'âVEXT. — I. 93

« pour nous I . » Comment nous condamnerait-il, cet intercesseur dévoué qui, pour ne pas nous condamner, voulut subir une condamnation à mort? Comment nous condamnerait-il ce doux Sauveur qui nous a rachetés de la mort éternelle0 Un si zèle défenseur pourra-t-il condamner son client? Oh ! je l'avoue et je De rougis point de le dire : dans ce jugement tout m'épouvante, tout me trouble: au seul souvenir d'un tel tribunal, je suis glacé d'effroi: uue seule consolation a été laissée à mon âme ; c'est que vous seul, ô mon Seigneur, serez le Juge de mes iniquités, vous, mon Rédempteur, mon Appui, mon Avocat, mon Père, toute mon espérance, tout mon bien, tout mon amour. Aussi j'aime à repeter ces paroles du prophète : « Lors même que je marcherais au milieu des « ombres de la mort, je ne craindrais aucun malheur, parce que « vous êtes avec moi 2 . » Et ces autres paroles : « Lors même « qu'il m'immolerait, j'espérerais en lui 3. » Pourquoi n'espérerais-je pas? N'est-il pas lui-même l'hostie de propitiation pour mes péchés? Pourquoi ne serais-je pas rempli de confiance? Ne vois-je pas rayonner sur le corps même de mon Juge ces plaies sacrées, *age de mon salut? Ah! certes, j'aurais beau me taire, ces blessures parleraient assez haut en ma faveur. « A ceux qui m'outra- < gent. je ne répondrai que cette parole : J'ai toujours espéré dans i ces signes de ma justification i . -

Malgré cela, que personne ne se fasse illusion : que personne ne fendorme : que personne ne persévère dans son iniquité par l'es- )oir du pardon, car Dieu a maudit celui qui pèche par l'espoir du >ardon. Écoutez l'admirable conseil que donne le Psalmiste : « Il i est notre Dieu, le Dieu qui nous sauve: du Seigneur viennent t les suites de la mort '5\ » Rien n'est plus vrai que cette parole : )ieu sauve et ne condamne pas : ce n'e;t pas de lui que vient la nort, mais les suites de la mort. « Cependant, ajoute le prophète, i le Seigneur brisera la tète de ses ennemis : il écrasera le front i superbe de ceux qui marchent dans l'iniquité (6 . » Xe dites lonc pas : « Le Seigneur est un Dieu qui sauve. » il ne condamnera

(1) Rom., nu, 33. — (2) Ps. xxn, 4. - (3) Job. un, 15. - (4) Ps. rxvui, 42. — (5) Ps. lxxii. 21. — (6j Idem.

personne: c'est un Agneau plein de douceur, il ne connaît point la colère. Oui. il sera un Agneau pour les élus : mais pour les réprouves, il sera en ce jour un lion plein de fureur. Écoutez le prophète : ■ Il rugira comme un lion et les fils de la mer seront saisis « d'effroi 1 . « Écoutez encore un autre prophète: «Son rugisse- « ment est celui du lion : il rugira comme les petits du lion ; il « grincera des dents, saisira sa proie, la pressera dans ses étreintes « et personne ne viendra l'arracher "l . -

Ce sera donc suivant la conscience de chacun à ce divin tribunal, que le même Juge apparaîtra bien différent : agneau pour les élus, lion terrible pour les réprouvés. La même chose a lieu dans les tribunaux humains. Voyez ce juge si aimable, si doux pour ses enfants, pour sa femme, pour ses amis : quelle terreur sa seule vue n'iiïspire-t-elle pas aux coupables! Ce n'est pas qu'il soit terrible eu lui-même, c'est que la conscience rend le coupable d'une extrême timidité.

Cependant l'apparition de ce souverain Juge sera réellement terrible et formidable, soit à cause de la rigueur de sa justice, soit à cause de l'éclat de sa majesté que rehausseront la magnificence de son appareil et son imposant cortège d'anges et de bienheureux. Il ne sera plus, en effet, doux et affable comme à son premier avènement: alors, au contraire, il apparaîtra plein de force et de grandeur, comme le disent les paroles de mon texte : « Alors ils « verront le Fils de l'homme venant sur un nuage avec une grande « puissance et une grande majesté ;.3^. » Il ne se cache plus, il se montre à tous : il ne s'enferme plus dans le sein d'une vierge, il est assis sur un sicge qui domine la terre : il ne pleure plus dans une crèche, il est environné de gloire sur le trône de sa royauté; ce ne sont plus les animaux, ce sont les esprits angéliques qui forment son cortège.

Prévenons donc, mes frères, ce souverain Juge; « prévenons sa

uce par la confession (4) » de nos fautes, ainsi que nous le

recommande le Psalmiste : prévenons ses châtiments par une digne

(l)Osée, xi, 10. - (2) Is., v 29. - (3) S. Luc, xxi, 27. — (4) Ps. xciv, 2.

PREMIER DIMANCHE DE l'aVENT. — I. 95

pénitence, par nos jeûnes, par nos macérations, et tâchons par nos pleurs d'adoucir la rigueur de sa sentence. « Pleurons devant le « Dieu qui nous a civ de peur qu'il ne nous rejette dans la

perte éternelle ; lavons par nos larmes les souillures de nos cœurs ; que la vue de nos fautes nous arrache de continuels gémissements ; gémissons, pleurons dans le court espace de cette vie, pour ne pas gémir et pleurer pendant toute l'éternité; soyons pour ndus impitoyables, afin que le Seigneur ait pitié de nous ; plus nous aurons été sur nous-mêmes les rigoureux vengeurs de nos fautes, plus le Juge suprême montrera de miséricorde ei de douceur à notre égard. Heureux celui qui pourra dire en ce jour : « Je me suis rendu jus- « tice, Seigneur, ne me livrez pas à mes calomniateurs T. » Se rendre justice, c'est reconnaître et avouer sa faute : c'est punir par la pénitence les péchés que devrait condamner la sentence éternelle. Voulez-vous savoir quel est celui qui, en ce jour, ne sera pas livré aux dénions, ses véritables calomniateurs ? C'est celui qui, dans cette vie si courte mais si favorable, aura prévenu et écarté par sa pénitence la vengeance divine.

Heureuses larmes ! heureux gémissements ! heureux sanglots qui nous font éviter les larmes, les gémissements, les sanglots de l'éternité ! 0 bienheureuse pénitence qui nous délivre de l'enfer ! Nous avons péché, mes frères, il faut ou faire pénitence ou nous attendre à être livrés aux flammes. Oh ! ne vaut-il pas mieux faire pénitence pendant l'instant de cette vie. que de brûler éternellement ? Gardez-vous de ne voir dans mes paroles que des fables ou de vaines imaginations ; ce sont les vérités les plus incontestables, c'est la plus épouvantable réalité.

Hélas! hélas! nous ne sentons pas le moindre trouble, la crainte la plus légère, en disant ou en écoutant le récit de ces choses ! Xe croirait-on pas, à nous voir, que nous ne devons pas être le sujet de la sentence? que nous n'avons à jouer aucun rôle dans ce drame terrible? que d'autres, et non pas nous, doivent apparaître devant ce tribunal et rendre compte de leurs œuvres? ou bien que ce jour ne doit jamais venir? Cependant « les temps se hâtent d'avancer (3) ; »

(1) Ps. xcvi, 2. - (2) Ps. cxvm, 21. - (3) Deut., xxxn, 35.

et lorsque nous y penserons le moins, tout-à-coup ce jour terrible arrivera. Le divin Maître, voulant empêcher de funestes pensées d'entrer dans notre esprit, a bien voulu confirmer cette vérité par ces admirables paroles : « Le ciel et la terre passeront, mais mes « paroles ne passeront point I . » Affirmation pleine de force que le Seigneur a cru devoir mettre en cette circonstance, pour réveiller ceux qui sont endormis, pour les retirer de leur sécurité funeste et les exciter à la pénitence, en leur montrant l'incontestable certitude de ce jugement.

C'est encore dans le même but que l'Apôtre saint Paul, dans son épître aux Romains, fait retentir ces belles paroles comme le son d'une trompette : « Frères, voici L'heure de sortir de notre som- « meil 2 . » Secouez votre torpeur, sortez de votre engourdissement. Vous entendez ces paroles de l'Évangile et vous dormez ! Voici l'heure de réformer votre vie. de corriger vos mœurs, d'extirper vos vices, si vous voulez que ce grand malheur ne vous surprenne point sans y être préparés. « Rejetonslesœuvres de ténèbres • et revêtons-nous d'armes de lumière 3 . » Profitons du temps favorable que Dieu nous accorde pour notre salut, de peur de laisser passer l'heure, car plus tard il n'y aura plus d'heure pour nous. Le temps viendra ou nous nous rappellerons ces jours si favorables, et nous gémirons, et nous pleurerons, et nous nous accuserons en vain. Helas ! hélas ! nous écrierons-nous alors, je le pouvais et je ne l'ai pas voulu. Malheur à moi qui n'ai pas voulu prendre la moindre peine pour éviter ces malheurs, alors que je le pouvais et que rien ne m'était plus facile !

Mais, d'un autre côté, quelle joie pour ceux qui auront pi< ces paroles une oreille attentive! Comme ils se féliciteront d'avoir suivi nos utiles et salutaires conseils en faisant pénitence, lorsqu'ils verront pt.-rir ces insensés et les pécheurs s'engloutir avec Satan dans les abîmes de l'enfer.

- - eur, pénétrez ma chair de votre craint? f : » percez mon coeur de vos Qèches, afin que je vous craigne. Que cette crainte me

(1)S. Luc, xxi, 33. — (?) Rom., mm, il. - $ Rcnj.. xm. 12. — I Pi. cxi, 120.

porte à la pénitence ; que ma pénitence me fasse prévenir votre justice et qu'après l'avoir ainsi prévenue, heureux et tranquille, à votre droite, à côté des élus, je mérite d'entendre ces douces paroles : « Venez, les bénis de mon Père, posséder le royaume qui « vous a été préparé des la fondation du monde [4), » royaume bienheureux, ou vous vivez et régnez avec le Père et le Saint- Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

SECOND SERMON

Historique du jugement dernier.

Erunt signa in sole, et lanâ, et stellis, et in terris 'pressura gentium.

Il y aura des signes dans le soleil, dans la lune et dans les étoiles, et des angoisses parmi les nations delà terre. (S. Luc, xxi, 2b\

Ce n'est pas sans mystère que l'Esprit-Saint a voulu donner connaissance du jugement dernier à tous les prophètes, lorsque, pour 'ordinaire. Une révèle que divers secrets à chacun d'eux; presque ;ous, en effet, annoncent quelques circonstances de ce jugement suprême ; et ce n'est pas seulement aux prophètes fidèles que Dieu m a voulu donner connaissance : mais encore à ces vierges païennes le l'antiquité qui, sous le nom de sibylles, rendaient des oracles, saint Augustin, dans son livre de la Cité de Dieu 2 . rappelle des .ers étonnants de la sibylle d'Erythrée, que l'on chante encore dans melques églises, la nuit sainte de la naissance du Sauveur. Dans ;es vers, pleins de force et de grâce, la vierge prophétesse faitconîaitre plusieurs circonstances et plusieurs signes précurseurs du ugement dernier.

Pourquoi, ô mon Dieu, cette révélation universelle "? Afin que nul

(t)S. Matth., xxv. 34. — (2) S. Aug., Cité de Dieu, livre XVIIIe, :hap, XXIIIe.

coupable ne puisse, au jour suprême, prétexter son ignorance ; afin que personne ne puisse dire : je n'avais aucune connaissance de ce jugement; il a toujours été un secret pour moi: j'ignorais que j'eusse à rendre compte de mes œuvres; et de là. l'imprudence de ma conduite, ma recherche des plaisirs et ma coupable négligence dans l'accomplissement de mes œuvres.

Le Seigneur a donc voulu que la connaissance du dernier jour se répandit chez les Gentils comme chez les Juifs, afin que toute chair fut sans excuse devant lui. Si les livres sibyllins, après avoir été recherchés dans tout l'univers, furent publiquement transcrits et déposés dans le Capilole, s'ils eurent, parmi les Gentils, la plus grande autorité, ce fut par une action secrète de Dieu, afin que la connaissance du jugement dernier ne put échapper à aucun enfant des hommes. Voilà ce que rappelle le prophète Isaie : « Ne le » saviez-vous pas? dit-il. ne l'aviez-vous pas appris? ne vous l'a- » vait-on pas annoncé dès le commencement9 ne connaissiez-vous » pas les fondements de la terre ? Le Seigneur s'asseoit sur la terre « comme sur un trône ; devant lui les mortels sont comme des « sauterelles (4) » qu'on recueille dans des corbeilles et qu'on jette dans la fosse, pour qu'elles ne nuisent pas aux fruits de la terre. « Toutes les nations, dit encore le même prophète, sont de- « vant lui comme si elles n'étaient pas : c'est le néant et le vide « sous ses yeux 2 . ■ Cette innombrable multitude d'hommes sous les yeux du Seigneur ne sera pas plus estimée qu'une multitude de sauterelles : elle sera condamnée au feu de l'Enfer, car Dieu n'a aucune considération pour les méchants.

Il y a encore un autre grave motif à cette révélation du dernier jour ; c'est la sollicitude du Seigneur pour ses élus. De la même manière que le jugement a été annoncé aux méchants, pour détruire la moindre de leurs excuses, ainsi il a été annonce aux élus pour leur faire éviter l'affreux malheur ou ils pouvaient tomber ; ce qui faisait dire au Psalmiste : « Vous avez fait connaître le danger à ceux « qui vous craignent, afin qu'ils échappent aux traits de l'en- « nemi 3] . • Nous vous rendons grâces. Seigneur, de nous avoir (1) ls.. xl, 21, etc. - (2) ls., xl, 17. — (3) Ps. lix, 4.

ainsi prévenus ; nous vous remercions, non autant que vous le méritez, mais autant que le peuvent des hommes faibles et misérables comme nous.

Quel est, en effet, le serviteur qui, devant rendre compte à son maître, et ne devant recevoir, après la reddition des comptes, aucun délai pour les acquitter, ne s'assied auparavant et ne calcule les sommes qu'il a reçues et les dépenses qu'il a faites, afin que, le jour venu, il puisse se présenter tranquille et sans inquiétude à la table de son maître T ? Imitons cette conduite, mes frères, imitons-la, je vous en conjure, de peur d'être plus tard, à cause de nos dettes, « jetés pieds et mains liés (2) » dans cette cruelle et horrible prison de l'éternité. Souvenez-vous de ces paroles de Moïse : « Race sans conseil et sans prudence, que n'ouvrent-ils « les yeux ! que ne comprennent-ils ! que ne prévoient-ils leur « fin (3). » Rappelez-vous ces paroles, et méditez-les fréquemment.

Mais racontons enfin, suivant la promesse que je vous ai faite au début du discours précédent, l'ordre et les événements du jugement dernier ; puisons-en l'histoire vraie et incontestable, non dans les livres vulgaires et communs, mais dans l'Evangile lui-même et dans les Prophètes, et fortifions de leur témoignage chaque détail de notre récit.

Avant ce jour, le dernier des jours, le plus grand des jours, d'affreux malheurs doivent fondre sur le genre humain; personne n'en doute, pour peu qu'on ait quelque connaissance des Ecritures. Je passe sous silence la sanglante persécution de l'homme diabolique, de l'Antéchrist ; je ne dis rien non plus des tourments plus affreux que ceux des anciens martyrs, à l'aide desquels ce sacrilège persécuteur s'efforcera d'entraîner les fidèles dans son impiété. Sa venue et son apparition ont été clairement annoncés par l'Apôtre aux Thessaloniciens : « Nous vous conjurons, mes frères, par « l'avènement de Xotre-Seigneur Jésus-Christ, de ne pas vous « laisser ébranler si vite dans vos sentiments et de ne pas vous

(1) Ad mensam, aujourd'hui on dirait au bureau. — (2; S. Mattb., xxv, 30. — (3) Deut., xxxn, 29.

« alarmer sur des révélations, des discours ou des lettres qu'on « supposerait venir de nous, comme si le jour du Seigneur était « près d'arriver. Que personne ne vous séduise en aucune manière, " car ce jour ne viendra point qu'auparavant l'apostasie ne soit « arrivée et qu'on n'ait vu paraître l'homme de péché, ce fils de « perdition qui! s'opposant à Dieu, s'élèvera au-dessus de tout ce « qui est appelé Dieu. etc. 'I\ »

Après les infâmes manœuvres et les persécutions de cet abominable imposteur la face des choses, près de sa fin sera profondément troublée. Avant le dernier jour, nous dit le Seigneur dans l'Evangile J2 . il y aura des guerres, des dissensions, des querelles, des inimitiés, des famines, des pestes, des maladies, mille autres calamités comme on n'en a point encore vu depuis le commencement du monde ; calamités telles, qu'elles seront pour les hommes un signe évident de la fin des siècles ; car, si ce n'étaient que des malheurs ordinaires '3 . dit saint Augustin àHesychius, le Seignehr ne les donnerait pas comme des signes précurseurs.

Il y aura donc parmi les hommes des dissensions tellement effroyables que. sur toute la terre, on verra s'élever cité contre cité, bourgade contre bourgade, royaume contre royaume, famille contre famille, maison contre maison : partout de profondes inimitiés, des discordes ardentes : et dans ces guerres qui éclatent de toutes parts, les peuples s'entrechoquent et tombent : c'est un affreux carnage. Comme une horrible tempête, fondant tout à coup sur une onde tranquille, la trouble jusque dans ses profondeurs et la soulève en flots monstrueux, ainsi sera la face de cette mer du monde, ainsi tous les malheurs déborderont sur la terre.

Cette confusion et ces guerres seront suivies du trouble des éléments : " Les vertus des cieux, » c'est-à-dire les influences des corps célestes qui dirigent tout ce monde inférieur « seront ébranla lées T » et troublées, nous dit le Seigneur. A la suite de ce

(1) II Thess., ii, 1. — (2) Matth., xxiv. — (3) Cette citation est loin d'être littérale, je ne sais pas si saint Thomas n'a pas cherché à tirer ce sentiment de quelques paroles de saint Augustin dans sa lettre à Hesvchius. Lettre XCIXC, chap. XIe, nos 36 et 37. — (4) S. Luc, xxi, 26.

PREMIER DIMANCHE DE l'ayENT. — II. 101

trouble, tout l'ordre des éléments sera détruit et confondu, et Ton verra se produire dans la nature les phénomènes les plus désordonnés; des tonnerres et des éclairs glaceront d'épouvante, des tempêtes horribles, des grêles d'une incroyable grosseur ravageront les champs; la terre tremblera et entrouvrira de formidables abîmes : la mer enflera ses vagues et menacera le rivage avec tant de fureur qu'elle semblera près de dévorer la terre entière ; ce sera un tel bruit, un tel fracas, qu'on l'entendra très-loin du rivage, « et parmi les nations, il y aura des angoisses étranges, dit le Selce gneur, à cause de cette bruyante confusion de la mer et des » flots (1). » Les influences des corps célestes, en effet, étant ébranlées, comme nous l'avons dit, tout Tordre des éléments sera nécessairement troublé ; des phénomènes monstrueux se produiront chaque jour sur la terre, sur les eaux, dans les airs et jetteront l'effroi parmi les mortels.

Oh ! que la vie des hommes en ces jours sera triste, pénible, remplie d'amertume et de deuil! Qui pourrait voir sans horreur cette confusion, ce bouleversement des choses ? Aussi, nous dit l'Evangile : « Les « hommes sécheront de fraveur dans l'attente de ce qui doit arri- « ver à l'univers (2). » Ils oublieront leur nourriture et tous les plaisirs du siècle ; semblables au matelot luttant contre les vagues pour échapper au naufrage, ainsi les hommes lutteront contre le véritable naufrage qui va les engloutir sur toute la face de la terre. L'apôtre saint Jean, dans son Apocalypse, nous parle de ce naufrage universel quand il dit : « Les îles et les montagnes changées ront de place (3), » ébranlées par la violence des tremblements de terre. Secousses puissantes, les montagnes ne peuvent y résister et s'écroulent, la mer franchit ses limites, d'anciennes îles sont englouties et des îles nouvelles s'elevent et apparaissent du sein des flots.

A la vue de tant de désordres « les rois de la terre, les princes, « les riches et les puissants s'enfuient » pleins d'épouvante « ils se « cachent dans les cavernes et dans les antres des montagnes (4), »

(1) S. Luc, xxi, 25. - (2) S. Luc, xxi, 26. - (3) Apoc, vi, 14. — (4) Apoc, vi. 15.

pour ne pas voir cette épouvantable confusion, cet horrible bouleversement des choses et la chute formidable du monde qui périt. Représentez-vous les angoisses des hommes en ces jours, alors que les rois et les princes eux-mêmes, et tous ceux dont le nom répandait la terreur, s'enfuient eux-mêmes loin des villes, errent dans les campagnes, se cachent dans les cavernes, et. frappés de stupeur et d'épouvante, vont s'écartant les uns des autres, demander, comme des reptiles, une retraite aux rochers des montagnes. Aussi saint Jean entendit un ange sonner de la trompette et s'écrier : « Malheur ! « malheur ! malheur aux habitants de la terre T ! »

Ah ! mes frères, désirons de finir en paix notre vie et de ne pas voir de si affreuses calamités. Ne cherchons pas à nous rassurer par ces paroles du divin Maître dans l'Évangile : « Il en sera aux « jours de l'avènement du Fils de l'Homme, comme aux jours de « Noé. Comme avant le déluge, les hommes mangeaient et bu- « vaient. épousaient des femmes et mariaient leurs tilles jusqu'au « jour ou Noé entra dans l'arche, et ne pensèrent au déluge que « lorsqu'il arriva et les emporta tous, ainsi sera l'avènement du « Fils de l'homme 2 . » Jésus-Christ dit ailleurs : « Prenez garde « que vos cœurs ne s'appesantissent dans les festins et dans l'ivresse « et dans les soins de cette vie, et que ce jour ne vienne soudai- « nement sur vous, car il enveloppera comme un lilet ceux qui « habitent la face de la terre (3 ';. » Saint Paul de son côté disait aux Thessaloniciens : « Vous savez bien vous-mêmes que le jour « du Seigneur viendra comme un voleur pendant la nuit. Lors- « qu'ils diront : paix et sécurité ; alors une ruine soudaine les « surprendra, comme une femme surprise par les douleurs de « l'enfantement, et ils ne pourront s'enfuir (4). »

Ces passages et plusieurs autres de l'Ecriture prouvent évidemment que l'arrivée du Seigneur sera subito et imprévue: mais alors comment peut-on dire que les hommes sécheront de crainte dans l'attente du jour qui va venir el du juge qui va faire éclater sa fureur? D'ailleurs peuvent-ils ignorer la ruine prochaine de ce monde

(1) Apoc, vin, 13. - (2) S. Matth., xxiv, 37. - (3) S. Luc, xxi, 34. — 1 Thess., v, 2.

vieilli, alors qu'ils en voient de toutes parts les signes les plus irrécusables "? De plus, en voyant les rois saisis de frayeur et chercher une retraite dans les rochers des montagnes, comment les hommes peuvent-ils conserver leur calme, leur tranquillité, au point de marier leurs filles et de se marier eux-mêmes?

Cette question se résout facilement, en rapportant à des temps divers les divers passages de l'Ecriture. Quand on dit que, comme aux jours de Xoé, les hommes, sans trouble et sans frayeur, se livreront aux plaisirs et aux affaires du siècle, et que ce jour viendra les surprendre tout à coup au milieu de leurs affaires, il ne faut pas entendre par ce jour le jour suprême du jugement, mais ce court espace de temps dont nous avons parlé, temps de confusion et de désordres qui, comme une tempête, viendra saisir les hommes sans qu'ils y pensent et qui s'étendra jusqu'au jour suprême du jugement. Ce jour doit donc s'entendre du temps des signes précurseurs, et ce temps sera court.

Cependant, si on veut l'entendre du dernier jour, il faut dire qu'après ce temps effroyable des signes précurseurs, Dieu donnera au monde un instant de paix et de sérénité, pendant ce temps, les hommes oubliant leurs terreurs passées, reviendront aux habitudes de leur ancienne vie, et c'est au milieu de cette coupable imprévoyance que le dernier jour viendra les surprendre.

J'aime mieux, je l'avoue, la première réponse ; car du moment qu'auront commencé le désordre et la dissolution de l'univers, ils ne feront que s'accroître de plus en plus, semblables à une maladie qui s'aggrave chaque jour, et le monde arrivera ainsi peu à peu et comme par degrés à sa fin suprême. Comme un homme robuste et vigoureux dans sa jeunesse, peu à peu s'appesantit sous le fardeau des ans ; accablé de vieillesse, il se traîne languissant et fatigué ; qu'une maladie vienne alors saisir ce corps décrépit, aussitôt les humeurs perdent leur équilibre, la respiration s'embarrasse, les forces s'épuisent, les membres s'affaiblissent; à la fin les sens s'émoussent, le jugement se trouble, tout l'ordre des puissances et des forces de l'àme est bouleversé, jusqu'à ce que dans un dernier désordre, l'àme se détache du corps et la mort se fait. Res-

semblance frappante avec ce qui doit arriver à notre globe. 11 a eu sa première jeunesse ; alors plein de vigueur, il ne produisait que des êtres robustes et puissants ; lorsqu'il sera dans sa vieillesse, avant qu'il périsse entièrement, tout l'ordre de la nature sera détruit : ensuite, comme par l'effet d'une maladie toujours croissante, « le soleil s'obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière et les « étoiles tomberont du ciel T » c'est-à-dire sembleront tombera cause des comètes qui viendront rayonner dans toutes les parties du firmament, caries astres sont comme les sens de l'univers.

A la fin. un feu s'allumera ; « les éléments, nous dit saint Pierre, « seront dissous par la chaleur [2] ; » ce sera la fin suprême de l'univers ; ce qui fait dire au Psalmiste : « Les deux sont l'ouvrage « de vos mains, ils périront ; pour vous, vous demeurerez toujours ; « ils vieilliront tous comme un vêtement, vous les changerez « comme un manteau et ils seront changés (3). » Cette défaillance, ce bouleversement dans les influences des corps célestes, sont évidemment ce que le prophète appelle la vieillesse des cieux. Il veut parler non de la substance des corps célestes, mais de leurs effets visibles, non de leur être réel, mais de leurs opérations; il n'a point en vue les corps célestes, impassibles en eux-mêmes, mais leurs opérations, leurs influences qui, comme si les astres avaient vieilli, semblent manquer au monde inférieur et ne plus suffire à le diriger.

Tout ce globe ainsi consumé et réduit en cendres parles flammes de ce vaste incendie, tout à coup un archange envoyé du ciel sonnera de la trompette, c'est-à-dire que. s'étant revêtu d'un corps, il fera retentir sa voix puissante ; l'univers entier entendra cette voix terrible de l'archange; elle ira remuer les âmes dans le ciel, dans les limbes et jusqu'au fond des enfers. « En un moment, en un « clin-d'œil, au son de cette dernière trompette, dit l'Apôtre, nous « ressusciterons tous (4) » avec les mêmes corps que nous avons dans cette vie. « Nous ressusciterons tous, mais nous ne serons « pas tous changés [5). » Les réprouvés, portant l'image de l'Adam

(1) S. Matth., xxiv, 29. — (2) II S. Pierre, ni, 10. - (3) Ps. ci, 26. - (4) 1 Cor., xv, 52. - (5) I Cor., xv, 51.

terrestre, difformes, appesantis par la chair, mais désormais incorruptibles, se lèveront du tombeau à peu près tels qu'ils étaient dans cette vie mortelle : les élus au contraire, transformés en une race nouvelle, et revêtus de la gloire des enfants de Dieu. « brille- « ront comme le soleil » dans leurs corps spiritualises « an sein de « leur Père céleste T. » Tous pourtant, n'auront pas le même éclat: ceux qui. éclaires par leurs docteurs et leurs guides, auront marché avec une simplicité toute sainte dans la voie de la justice, brilleront comme le firmament : et ceux qui les auront formés à la justice, brilleront comme des étoiles dans les siècles des siècles. El comme une étoile diffère en clarté d'une autre étoile, ainsi sera la résurrection des élus. Plus cette étoile aura brillé dans l'Eglise, plus cette étoile brillera d'une splendeur céleste.

Oh ! qui dira le gémissement des coupables, leurs plaintes, leurs grincements de dents! qui dira la colère, les transports de fureur de ces malheureux, lorsque sous leurs yeux, ils verront la gloire qu'ils ont perdue, la splendeur des enfants de Dieu, pour laquelle ils n'avaient que de l'indifférence? « Mais voici les anges, ils vien- « nent et séparent les justes des méchants *2 . » L'éclat extérieur de leur corps fait assez reconnaître les élus. Les réprouvés demeurent attachés à la terre, les justes sont emportés dans les airs au-devant du juge qui va paraître.

Au-dessus de la montagne des Oliviers, dans les hauteurs des cieux, apparaît enfin ce Juge suprême ; il descend avec majesté porté sur un nuage resplendissant, comme sur un char triomphal ; des milliers d'anges l'environnent : dans les airs la Croix brille à tous les yeux, comme un étendard de victoire. Saint Matthieu nous le dit expressément [3). 0 quelle joie! quelle allégresse ! quelles délices dans l'àme des bienheureux ! quelles louanges, quels chants de triomphe éclatent du fond de leurs cœurs, quand ils reçoivent leur Roi qui vient dans son royaume dont ils vont être, eux. pour toujours, les glorieux habitants. Les princes de la Jérusalem de la terre et de la Jérusalem des cieux se mêlent et se

(1)8. Matth., xui, 53. — (2) S. Mat th.* nu, 49. — (3) S. Matth., xxiv, 30.

106 ŒUVRE? r>E SAINT THOMAS DE VILLENEUVE

donnent la main en signe d'alliance et de paix éternelle. Unis ainsi pour toujours, ils habiteront la même cité, où régnera le même chef, et où ils ne feront à jamais qu'un seul peuple.

Aussitôt on dresse le tribunal, on dispose les trônes, les juges de l'univers s'asseyent autour de leur prince, ils vont juger non-seulement les douze tribus d'Israël, mais encore tous les peuples, toutes les nations et ces anges eux-mêmes qui se séparèrent un jour du Roi des cieux. « Là, nous dit le Prophète, sont établis les « sièges de la justice, et des trônes au-dessus de la maison de «< David I . » c'est-à-dire au-dessus de toute l'Eglise du Christ; c'est la promesse qu'il a faite lui-même aux élus dans sou Evangile : « Vous serez assis sur douze sièges pour juger les douze tri- « bus d'Israël [8). » Les apôtres ne seront pas les seuls assis autour du Souverain Juge, on y verra encore tous les saints qui doivent, eux aussi, juger l'univers.- Quelle beauté ! quelle majesté ! quel éclat imposant?

Au fond de la vallée de Josaphat. disent les prophètes, et dans ses alentours, se tiennent des masses innombrables qu'environne l'armée entière des démons : c'est la multitude de ceux qui vont être jugés. Là est Judas avec les sicaires et les traîtres. Cain avec les homicides, Néron avec les tyrans, Hérode avec les parricides, Pilate avec les juges iniques, Mahomet avec les fanatiques. Arius et Luther avec les hérétiques. Simon avec les magiciens et les simoniaques, Ninus avec les idolâtres. Sardanapale avec les infâmes voluptueux ; ils sont tous là. rassemblés par groupes et liés comme en faisceaux pour être jetés dans le feu éternel, suivant la parabole de la zizanie dans l'Evangile. Tous ces malheureux sont placés à la gauche ; ce sont les boucs sans pudeur et sans retenue dont parle l'Evangile.

A la droite sont placées en groupes distincts les diverses familles des élus ; là on voit le saint patriarche Abraham avec ceux qui furent ♦•; a i ma les liens du mariage : Saint Jean avec ceux qui, dans la vie. o'eurenf point d'épouse; le prophète Elie avec les ermites, saint Pierre avec les prêtres, sainl Etienne avec les martyrs, à la tète des vierges on voit Marie, la Reine des vierges: chacun est à

(1) Ps. cxxi. 5. M.-.uh.. \ix, 28.

PREMIER DIMANCHE DE l'aveXT. — II. 4 07

son rang, chacun porte l'habit de sa profession, tissu non de laine mais de gloire.

Les fruits de zèle que l'on aura produits pendant la vie, ne seront plus dans le secret ; chacun, au contraire, en sera environné comme d"un ornement. Tel est le juste titre de gloire dont se réjouissait saint Paul quand il disait aux Thessaloniciens : « Quel « est le principe de mon espérance et de ma joie? Quelle sera ma « couronne de gloire? N'est-ce pas vous qui le serez, en présence « de Notre Seigneur Jésus-Christ, au jour de son avéuement(l)? » Il disait encore aux Philippiens : « Mes frères, objet de mes plus « chères affections et de tous mes désirs, vous êtes ma joie et ma « couronne (2). » L'Apôtre sera couronné parce que, à cause de leur salut, une brillante couronne rayonnera sur sa tète et l'inondera d'une gloire éclatante.

Que de rois et de puissants, mêlés en ce jour avec les pâtres et les laboureurs, garderont un humble silence! A quoi leur sert en ce moment toute leur gloire de ce monde? A quoi leur servira tout ce faste, toute cette pompe royale? A quoi cet appareil de serviteurs, ces vêtements précieux, ces mets si nombreux et si recherchés ; à cette heure, personne n'ose s'élever au-dessus de son voisin ni murmurer contre lui ; ainsi l'atteste le saint homme Job par ces paroles : « Là seront les petits et les grands et l'esclave délivré de « son maître (3). » Ceux qui occupaient la droite en cette vie seront alors placés à la gauche. Le Seigneur, comme autrefois le patriarche Jacob, croisera ses mains, quand il jugera son peuple. Quel effroi ! quel tremblement parmi ces réprouvés ! Partout des pleurs, des gémissements, des hurlements terribles. « En le voyant, « dit le Prophète, toutes les tribus de la terre se frapperont la poi- « trine (4), » c'est-à-dire en voyant qu'ils ne peuvent plus proliter de cette bonté sans borne, de cette tendresse admirable qui avaient porté Dieu à se faire homme, à endurer toutes nos misères, à nous racheter enûn à un prix incomparable, au prix de tout son sang.

Le jugement se fait sans retard ; on ouvre le Livre de vie, on

(1) I Thel., ii, 19. - (2) Phil., iv, 1. - (3) Job, m, 19. - (4) Apoc, 1,7.

ouvre aussi le livre des consciences, partout la lumière se fait. Nul besoin de témoins ; nul moyen de s'excuser ou de tromper ; les actions de chacun, ses pensées, ses affections, sa vie toute entière apparaissent à tous les regards, plus claires que le jour. Point de délai, point d'appel, c'est le Seigneur qui est le Juge etqui est à la fois juge et témoin [4). Il nous dit lui-même par son prophète : « Je « viendrai àtvous au jour du jugement, et je serai un témoin fidèle « contre les enchanteurs, les adultères et les parjures, contre ceux « qui privent l'ouvrier de son salaire, qui oppriment la veuve, l'or- « phelin et l'étranger, et qui ont été sans crainte pour moi ; ainsi, « dit le Seigneur des armées (8). » Un moment lui suffit pour déposer son témoignage contre tous les prévaricateurs; d'un rayon de sa lumière, en un instant, il révèle à tous les yeux toutes les iniquités des méchants. Voilà les livres vrais, infaillibles, que personne ne pourra récuser, car c'est la conscience elle-même qui montre publiquement les témoignages de sa propre culpabilité.

Quant au Livre de vie, où se trouve écrite la réprobation ou la prédestination des hommes, tous ne pourront point y lire ; les juges les plus élevés y verront seuls les causes diverses et les verront avec plus ou moins de clarté, suivant la puissance que leur en accordera le Dieu qui est le Juge souverain. C'est par eux que la connaissance de ces causes descendra jusqu'aux rangs inférieurs, ainsi qu'il est écrit : « Vous faites descendre votre admirable lu- « mière du haut des montagnes éternelles (3), » c'est-à-dire des rangs les plus élevés des âmes saintes ; « et les hommes au cœur «< insensé ont été saisis de trouble (4), » en voyant dans ces âmes leur condamnation. N'est-ce pas là ce pouvoir, cette autorité judiciaire qui les fait regarder comme les premiers juges par les rangs inférieurs des élus? Richard de saint Victor a. sur ce sujet, de brillantes pages que chacun peut lire. Aussi poursuivons.

Le prophète Daniel nous dépeint en traits sublimes les circonstances du jugement et le moment où le livre est ouvert : Voici ses paroles: « Je regardais jusqu'à ce que les trônes fussent placés et

(1) Ps.lxxiv, 8. — (2) Malach., m, ô. - (3) Ps. lxxv, 5. - (4) Daniel, vu. 9.

que l'Ancien des jours se fui assis. Sun vêtement était blanc comme la neige ; les cheveux de sa 'tète étaient comme une lumière pure: son trône, comme une flamme ardente, et les roues de son char, comme un feu brûlant. Un fleuve de feu sortait rapidement de sa face; mille millions le servaient et dix mille millions étaient devant lui. Le Juge s'assit et les livres furent ouverts. Je regardais donc au sein de cette vision de nuit, et voilà qu'au milieu des nuages du ciel s'avançait, comme le Fils de l'homme, etc. » Pouvait-on parler du jugement avec plus de clarté, de force et de magnificence? Chose admirable ! c'est avec cette clarté, que, dans une vision de nuit, la majesté de ce grand jugement fut montrée à l'esprit du prophète.

Les paroles de saint Jean, dans l'Apocalypse, s'accordent admirablement avec le récit de Daniel : « Je vis, dit-il, un grand trône « blanc et quelqu'un assis; devant sa face, le ciel et la terre s'en- « fuirent, leur place elle-même ne se trouva plus; et je vis les morts, « grands et petits debout devant le trône ; les livres furent ouverts, « ainsi qu'un autre livre, le livre de vie; et les morts furent jugés « d'après ce qui était écrit dans les livres, selon leurs œuvres (1). » Alors quelle confusion pour ceux qui, sur la terre, croyaient pouvoir se ranger parmi les saints, lorsqu'ils se verront rejeter parmi les réprouvés ! comme ils s'écrieront dans leur stupeur . Pourquoi, ô Dieu, nous traiter de la sorte ? Quelle est cette condamnation"? Notre espérance sera-t:elle trompée? « N'avons-nous « pas prophétisé en votre nom? N'avons-nous pas, eu votre « nom, chassé les démons (2)? » N'avons-nous pas converti des foules à votre foi ? N'avons-nous pas fait des prodiges et des miracles ? Est-ce là le prix de tant d'efforts ? le salaire de tant de travaux? Et le Seigneur leur répondra : « Je ne vous ai jamais connus; « retirez-vous de moi (3), » ouvriers d'iniquités. Quel trouble à ces paroles ! Quel désespoir ! Car ce n'est pas pour un instant qu'ils sont rejetés loin de Dieu, mais pour toute l'éternité.

Et s'il parle ainsi à des prophètes, à des hommes qui ont prêché son nom, que dira -t- il aux prévaricateurs dosa loi, aux avares, aux

(1) Apoc, \x, H. - (2) S. Matth., vu. 22. - (S) S. Mattfa., vu, 23.

blasphémateurs, aux impudiques, aux voleurs, aux profanateurs des choses saintes? Que deviendrez-vous alors, ô avares ? et vous, orgueilleux, vous, impudiques, vous, ravisseurs du bien d'autrui, que deviendrez-vous ? « Que ferez-vous au jour où cette calamité, «■ venant de loin, fondra sur votre tète ? De qui implorer le secours ? •< Où cacher » tous vos vices, «jadis objet de votre gloire? » où les cacher pour vous dérober « à la chaîne de l'esclavage, et pour

- ne pas tomber avec les morts T ? »

Alors plus' de supplications possibles, plus d'avocats pour vous défendre et plaider votre cause ; personne n'aura pitié de vos malheurs, ni la bienheureuse Vierge, ni les anges, ni les apôtres, ni vos anciens amis, pas même le père qui vous donna le jour. Chacun ne trouvera de salut que dans son innocence : la justice seule préside à ce jugement, qui oserait prendre la parole en votre faveur? Ah : si le juste à peine sera sauvé, l'impie et le méchant que peuvent-ils attendre?

Non-seulement, en effet, on examinera avec la dernière sévérité les actions et les œuvres extérieures, mais le principe même de res œuvres, l'intention et la volonté : on examinera la cause des mérites et des démérites, la fin et les circonstances des intentions et des désirs : et cet examen sera si rigoureux, qu'à peine trouveral-on une justice assez pure pour n'avoir pas besoin du secours de la grâce et de la miséricorde. Aussi saint Grégoire disait : « Mal- « heur à la vie quelque vertueuse qu'elle soit, si on veut la juger -< sans pitié flj). » Et le Psalmiste : « N'entrez pas en jugement « avec votre serviteur, car devant vous aucun vivant ne peut être « justifié 3 . » Et le saint homme Job: « Je sais qu'il en est vé- « ritablement ainsi .- que parmi les mortels il n'est pas de juste ■ devant Dieu. Si l'homme voulait discuter avec lui. sur mille ae- « «usitious répondrait-il à une seule [4] ? » Le même Job dit ailleurs: « J'ai dit une seule chose : Dieu absorbera l'innocent

- comme l'impie •"> . » Le Psalmiste s'accorde avec lui : « Quand « le temps sera venu, je jugerai les justices mêmes (G . » Remar-

(1) Isaïe, x, 3. - (2) S. Grégoire. Mor., liv. 29, eh. 18, nomb. 3i. - (3) Ps. cxui, 2. - ;4) Job, ix, 2. — (5) Job. ix, 22. - (G) Ps, lxxiy, 3.

quez qu'il ne dit pas : je jugerai les péchés et les crimes, mais je jugerai les justices mêmes. Un autre prophète dit encore : « Je « scruterai Jérusalem, la lampe à la main : je visiterai ces hommes « enfoncés dans leurs souillures '1). » 0 flambeau de mon Dieu, qui pourra éviter ta lumière? Que pourrons-nous lui dérober?

Cet examen ne sera pas moins favorable aux Saints que redoutable au réprouvés, car le Psalmiste demandait au Seigneur d'être ainsi examiné, quand il lui disait : « Jugez-moi, ô mon Dieu, et « distinguez ma cause de la nation impie (2}. » Comme s'il disait : je ne demande pas que vous jugiez mes travaux, mes sueurs, mes périls, mes combats, ma faim, ma soif, ma nudité, mes veilles et mes autres austérités ; toutes ces souffrances et de plus difficiles encore, l'avare les supporte pour un peu d'or, l'esclave de son ventre pour un mets délicat, l'ambitieux pour des honneurs, le libertin pour un instant de volupté ! Ne jugez pas mes œuvres extérieures, ne comptez pas seulement mes combats; mais, Seigneur, « distinguez ma cause de la nation impie, » du peuple frivole. Car. Seigneur, vous avez été la cause et la fin de tous mes travaux : toutes mes œuvres, telles qu'elles sont, c'est pour vous, c'est à cause de vous que je les ai accomplies : voilà toute la base de votre jugement, c'est aussi le soutien et l'unique appui de toute mon espérance.

11 ne faudra qu'un instant, pour finir l'examen de ces causes innombrables ; car Dieu jugera cette multitude rassemblée, commes'il n'y avait qu'un seul homme. Chacun, d'ailleurs, sera convaincu par le témoignage de sa propre conscience, et ainsi convaincu que pourra-t-il répondre ? Ecoutez ce qui est écrit : « Son iniquité lui « fermera la bouche '3^ ; Ecoutez encore : « Les impies se tairont » dans les ténèbres i . «Voilà pourquoi le serviteur de l'Evangile, n'ayant rien à répondre, garda le silence.

Cet examen se fera-t-il uniquement à l'intérieur par une parole purement spirituelle, ou bien entendra-t-on une parole matérielle, des sons articulés? peu importe, nous croyons pourtant que le juge prononcera des paroles que tout le monde pourra entendre ; paroles

(1) Sophonie, i, 12. - (2) Ps. xlu. 1 . - (3) Ps. cvi, 42. - (i) 1 Rois, h, 9.

que quelques prophètes appellent « un rugissement de lion (1) » et un autre : « la parole sévère 2 . » « Qui me délivrera des tilets « du chasseur et de la parole sévère (3)? » Ainsi dit le Psalmiste: i! dit ailleurs, comme nous l'avons déjà remarqué : « Le Seigneur « viendra avec éclat : il est notre Dieu, et il ne se taira point i . Isaie dit encore : « Je me suis tu : j"ai toujours gardé le silence ; « j'ai été patient: mais voilà que je pousserai des cris comme une « femme dans l'enfantement. Je les dissiperai: je les absorberai « tous à la fois. » Le Seigneur répandra alors sur les coupables toute l'indignation qui s'était amassée en son âme. dans le cours des siècles. Malheur à ces infortunés! Qui pourra soutenir l'indignation du Tout-Puissant? « Ce qu'il nous fait entendre, n'est qu'un « léger murmure, disait Job, et pourtant nous tremblons ; qui donc <• pourra soutenir le tonnerre de sa puissante voix "6 ? »

Mais quelles seront les paroles de ce Juge souverain ? Nous en trouvons quelques-unes dans l'Écriture ; cependant on croit communément que nous les ignorons en grande partie. Je crois, en effet, que l'Écriture ne nous a pas tout dit et que le Juge aura des paroles bien plus sévères : sans doute vouloir les préciser pourrait sembler téméraire ; néanmoins, j'aime assez la pensée de saint Bernard, quand il dit qu'il parlera à peu près en ces termes aux réprouvés 6 :

Écoutez-moi. enfants d'Adam, « vous tous, habitants de la terre, « enfants des hommes, écoutez-moi 7 . » Quelle injustice avezvous trouvée en moi pour m'abandonner"? Pourquoi, au lieu de vous donner à moi. avez-vous préféré servir mon ennemi et le vôtre? Est-ce lui qui vous a créés? Est-ce lui du moins qui vous a donné votre pain de chaque jour? Est-ce lui qui a disposé les temps de votre vie? Et si ces bienfaits ne vous semblent pas assez grands, hommes ingrats, est-ce lui qui vous a rachetés? Non : ee n'es! pas lui. e'esl moi. et encore à quel prix? Ah! ce n'est pas au prix de choses corruptibles, au prix de l'or ou de l'argent: les asti) Isaïe, v, 29. — (;>; Ps. xc, 3. — (3) Ps. xlix, 3. — (4) haïe, xli\ 14. — 5 Job. xxyi, H. — [fi OEuvres de saint Bernard. Déclam. de Gauf. abbé. Volume lu, décl. 43. Edition de Mabillou. — (7) Ps. xlviii, 3.

1res du firmament, mes anges eux-mêmes ne sont rien en comparaison du prix que j'ai donné pour votre rachat, car j'ai donné mon propre sang. Témoins ces plaies que vous voyez sur mon corps ; témoin cette croix qui brille dans les airs; témoins ceux-ci, qui s'attachèrent à moi et assistèrent à mon dernier soupir. 0 génération perverse et insensée ! Pourquoi avez-vous préféré servir avec tant de fatigue votre horrible ennemi"? vous auriez eu tant de joie à mon service, au service de votre Dieu, de votre Rédempteur ! Je vous ai appelés et vous avez refusé de venir. « J'ai étendu « ma main et vous n'avez pas regardé ; vous avez méprisé tous « mes conseils, vous avez dédaigné mes reproches (1); » vous ne teniez aucun compte de mes préceptes et de mes lois. Parlez, ô vous; mésanges, parlez, ô vous, juges du monde. « Jugez entre ma « vigne et moi. Que devais-je lui faire, que je ne lui ai point « fait (2). » Et tous alors élèveront la voix et diront : « Vous êtes « juste, Seigneur, et vos jugements sont droits 3 . »

Et, se retournant vers le peuple qu'il s'était choisi et qu'il avait voulu éclairer de sa doctrine et de sa foi, il lui adressera ces paroles : « O mon peuple, que t'ai-je fait? quel déplaisir t'ai-je « causé ?réponds-moi i . » Synagogue de Satan, incrédule et perlide ! Que de travaux, que de fatigues n'ai-je pas endurés pour toi ! que de miracles et de prodiges n'ai-je pas opérés en ta faveur! que de bienfaits ne t'ai-je pas prodigués! « Combien de fois « n'ai-je pas voulu rassembler tes enfants, comme une poule ras- « semble ses petits sous ses ailes et tu ne l'as pas voulu. Que dis-je? « ô malheureuse, pour prix de mes fatigues et de mes bienfaits. <• regarde, voilà la récompense que j'ai reçue de toi [5). » Et vous, chrétiens coupables, vous vous honoriez de mon nom et de ma foi. mais vous m'avez renié par vos œuvres. « J'ai eu faim et vous ne « m'avez pas donné à manger ; j'ai eu soif et vous ne m'avez pas « donné à boire ; j'étais étranger et vous ne m'avez pas recueilli : « j'étais nu et vous ne m'avez pas couvert ; j'étais infirme et pri- « sonnier, et vous ne m'avez pas visité. Et alors ils répondront :

(1) Prov., i, 24. — (2)Isaïe, v, 4. — (3) Ps. cxvin, 137. — (4) Michée, vi, 3. - (5) S. Matth., xxm, 37.

1 I i OEUVRER DE PAINT THOMAS DE VILLENEUVE

Seigneur, quand est-ce que nous \ous avons vu avoir faim et soif? quand vous avons-nous vu étranger, ou nu, ou infirme, ou prisonnier, et vous avons-nous refusé nos services ? Et il leur répondra, disaut : En vérité, je vous le dis. toutes les fois que vous ne l'avez pas fait au plus petit de ceux-ci, c'est à moi que vous ne l'avez pas fait 1,. »

C'est par ces paroles et d'autres semblables qu'il reprochera leur impiété aux méchants. Mais s'il parle ainsi à ceux qui ne lui ont pas fait part de leurs richesses, que dira-t-il à ceux qui non-seulement n'ont pas nourri les pauvres, mais les ont dépouillés et opprimes? 5i celui qui ne donne point, sera condamné, quel sera le supplice de celui qui ravit le bien d'autrui !

Prenez bien garde, ô vous, riches qui pensez mener une vie suffisamment vertueuse, lorsque vous n'avez rien volé, que vous vous enrichissez par des moyens licites et que vous ne faites tort à personne. Prenez garde : pour mériter l'enfer, il suffit de ne pas donner au pauvre. Si ceux qui ne lui donnent pas leur superflu, ne commettaient pas un crime, le Seigneur ne prononcerait pas contre eux une sentence si terrible.

Le jugement est terminé, l'examen est achevé, alors d'une voix semblable au tonnerre, le Seigneur dit aux méchants : « Retirez- « vous de moi, maudits, dans le feu éternel qui avait été préparé « pour le démon et pour ses anges '2 . » Puis il dit aux élus : « Ve- « nez, ô les bénis de mon Père, possédez le royaume préparé pour « vous dès le commencement du monde. »

A i ette parole, la terre ouvre un abîme immense sous les pieds des méchants, et les engloutit; les justes, au contraire, montent au séjour de la gloire, pour y régner éternellement avec Jésus-Christ. Que le même Jésus-Christ, notre Seigneur et notre Juge, daigne nous y conduire, lui à qui appartiennent l'honneur et la gloire avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

(I) S. Matth... xxv, 42. - (2) S. Matth., xxv, 41.

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