TROISIÈME SERMON
Convenances de l'Incarnation.
Dicite fdiœ Sion : Ecce rex tuus venit tibi mansuems.
Dites à la fille de Sion : Voici votre roi qui vient à vous, plein de douceur.
(S. Matth., xxi, 5.)
À cette époque de l'année, la sainte Eglise célèbre l'avènement du Seigneur clans une chair mortelle. Or il est une vérité que notre foi doit admettre sans hésiter ; c'est que la première, la principale cause de l'avènement du Seigneur dans le inonde, fut la Rédemption du genre humain. Le Seigneur est venu pour réconcilier l'homme avec Dieu, pour ouvrir la porte du royaume céleste, pour satisfaire le Très-Haut offensé par nos péchés, pour chercher la centième brebis qui avait péri dans le désert. Ainsi l'atteste non seulement l'Evangile, mais l'Ecriture tout entière; cette mission a fait donner à Jésus-Christ le nom de Sauveur ; car, disait l'Ange : « il sauvera son peuple de ses péchés (f). » Voilà pourquoi l'Apôtre a pu dire : « C'est une vérité certaine et digne d'être reçue avec une entière «< soumission, que le Christ Jésus est venu dons ce monde pour « sauver les pécheurs entre lesquels je suis le premier (2). » Et le Seigneur avait dit lui-même dans l'Evangile : « Je suis venu, afin « qu'ils aient la vie et qu'ils l'aient avec plus d'abondance (3). »
Sans doute, ce'tte merveilleuse union de Dieu et de la chair a fait rejaillir sur la nature humaine une gloire sans bornes, une incompréhensible grandeur ; cepeudant la principale cause de l'Incarnation du Fils de Dieu n'est pas l'exaltation de la nature humaine, mais sa guérison. De là cette parole de saint Augustin (4) : « Vn grand médecin est venu du ciel, parce que sur la terre gisait un grand malade. Faites disparaître la maladie et l'on n'aura plus
(1) S. Matth., î, 21.- (2) I Tim., i, 15. - (3) S Jean, x, 10. — (4) Sermo 175, de verb. Apost. ad Timot. n° 1.
besoin de médecin. Le péché d'Adam et de sa postérité, voilà donc ce qui a attiré Dieu sur la terre. Heureuse faute qui a mérité d'avoir un tel Rédempteur ! »
Ici s'élève une question profonde, quoique commune et rebattue: Dieu pouvait racheter le monde par bien d'autres moyens ; pourquoi donc a-t-il youlu mourir pour le péché"? Que Dieu eût en sa puissance bien d'autres moyens de rédemption, rien de plus évident : il pouvait, par uu pur effet de sa miséricorde, remettre sa faute à notre premier père ; il pouvait accepter d'Adam et d'Eve une satisfaction quelconque pour leur péché ; il pouvait se laisser apaiser par une prière ou par un sacrifice ; il pouvait n'imputer leur péché qu'à nos premiers parents, sans le transmettre à leur postérité. De plus, s'il voulait porter contre eux une sentence de mort, qui l'empèchait de les frapper, puisqu'ils avaient transgressé sa loi, et de créer ensuite d'autres hommes qui auraient été la souche, les pères de tout le genre humain, honneur dont il aurait privé Adam et Eve, à cause de leur prévarication ? Comme cela nous paraît juste, miséricordieux et facile en même temps !
De tous ces remèdes et de beaucoup d'autres possibles et même, ce semble, convenables qui se présentaient à la Sagesse divine, pourquoi Dieu a-t-il choisi un moyen d'une telle difficulté, d'une telle rigueur, d'une telle cruauté que, pour le péché de l'homme, il lui a fallu s'exiler sur la terre, subir la fatigue et la douleur, endurer enfin la mort la plus cruelle? Qui a pu vous engager, Seigneur, à accepter pour l'homme tant de souffrances ? Qui vous forçait à exiger de vous-même pour le péché une satisfaction si douloureuse, si sanglante? Vous aviez tout prévu, Seigneur ; pourquoi donc avez-vous créé l'homme pour qui vous deviez tant souffrir? Pourquoi lui avez-vous donné un commandement qui devait être l'occasion de son offense et de sa perte? un commandement dont la violation devait être punie par votre mort ? Ou du moins, pourquoi d'une parole ne pas le prévenir, quand le démon s'approchait pour le tenter? Pourquoi ne pas l'avertir et lui dire : Regarde, malheureux, prends garde à toi ; c'est le serpent, il est plein de venin, n'écoute pas sa parole? Qui voudrait expier par la
mort ce qu'un simple avertissement pourrait faire éviter? Après tout si le genre humain doit mourir à cause du péché, qu'il périsse et qu'il meure ! La perte de toutes les créatures n'est-élle pas un mal beaucoup moindre que le plus léger détriment de notre Créateur adoré ?
« 0 profondeur de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses <• jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables ! «< Qui connaît les desseins de Dieu et qui est entré dans le secret « de ses conseils? (P. » Qui pourra sonder cet abîme ! En vérité, Seigneur, « votre science est admirable, elle est grande et je ne « puis y atteindre j2, . » Cette œuvre de l'Incarnation, considérée des yeux de la raison humaine, dépasse tout sentiment et toute intelligence. Aussi semble-t-elle une grande folie, suivant ces paroles de saint Paul : « Nous prêchons Jésus crucifié ; pour les juifs. « c'est un scandale ; pour les nations, c'est une folie (3). » Ne devait-on pas en effet trouver une grande folie dans ces souffrances et dans cette mort que Dieu a voulu subir pour sa créature?
« Oui, dit le même apôtre, mais ces folies de Dieu sont bien au- « dessus de la sagesse des hommes (4). » Est-ce à nous, mes fcrèsrbers frères, qu'il appartient de scruter la raison de ces mystères? Ne nous suffi t-il pas de savoir, sans pouvoir en douter, que la Rédemption de l'homme s'est ainsi accomplie, et s'est ainsi accomplie par un dessein profond de la sagesse du Seigneur ? La connaissance de ce mystère est nécessaire à chacun de nous, pour son salut. ainsi qu'il est dit dans le Symbole [5) ; quant à la raison de la conduite du Seigneur, peu nous importe; abandonnons-nous à la sagesse de notre Dieu. Lorsqu'il apparaîtra, quand nous le verrons tel qu'il est. alors nous saurons par quel merveilleux dessein, par quel profond jugement de sa sagesse, Dieu a tout voulu et tout accompli de la sorte. Aujourd'hui nous agirons prudemment, en suivant cet avis du Sage : « Ne cherche pas ce qui est au-dessus de toi, De « sonde pas ce qui est plus grand que toi, car celui qui veut son- « der la majesté de Dieu, sera écrasé par sa gloire $). »
11) Rom , il, 33. — (2) Ps. cxxxviu, C. — (3) î Cor., i, 23. — (4) 1 Cur., 1, 25. — (5) Symbole de S. Athanase. — (6) Eccli., m, 22. Prov ,xxv. 27.
Cependant nous ne devons pas laisser croire aux infidèles que nous voulons cacher ou déguiser notre foi. en alléguant l'impénétrable profondeur du mystère et son élévation au-dessus de toute intelligence. Au contraire, nous conformant à l'avis de l'apôtre saint Pierre, nous devons être « toujours prêts à répondre, pour notre « défense, à tous ceux qui nous demanderont raison de la foi et de « l'espérance qui sont en nous '1)- " C'est pour cela que nous allons, aussi bien que le pourra notre faiblesse et que nous pourrons nous éclairer à la lumière de la révélation et des saintes Lettres, assigner quatre raisons principales à l'accomplissement de ce mystère adorable : nous omettons plusieurs autres raisons données dans les écrits des docteurs 2;. Nous étudierons la convenance de ce mystère, en l'examinant du côté de la faute, du côté du transgresseur, du côté de Dieu à qui s'adresse l'offense, enfin du côté du remède lui-même. Par conséquent sous toutes sortes de rapports, il était convenable que la réparation de l'homme s'accomplit par l'Incarnation de Dieu.
Premièrement, rien n'était plus convenable du côté de la faute. Eu effet, la faute était en quelque sorte infinie, à cause de la grandeur infinie de celui qu'elle offensait ; elle exigeait donc une satisfaction infinie, si l'on devait offrir une compensation égale à la faute ; mais une satisfaction infinie ne peut exister sans un mérite infini, et un tel mérite ne peut se trouver dans celui qui est simplement homme. Voilà pourquoi Dieu s'est fait homme, et alors, c'est l'homme qui souffre, et c'est Dieu qui dans l'homme expie la faute de l'homme. Compensation surabondante, car à cause de la grandeur infinie de la personne qui souffre, et par conséquent, du mérite infini de ses souffrances, le moiudre des travaux du Christ. la moindre de ses fatigues dans la chair était par elle-même un remède plus que suffisant pour le salut du monde, une satisfaction plus que complète pour tous ses péchés; il n'est pas une œuvre accomplie par Jésus-Christ, pas un de ses actes d'obéissance offert pour l'homme à Dieu le Père, qui ne fût infiniment digne d'être
M) I S. Pier., in, 15. — (2) Le docteur angélique donne dix causes de l'Incarnation. Voyez Somme, part. 3e, quest. 1, art. 2.
agréé, à cause de la dignité infinie delà personne qui l'offre, el de l'amour infini dont elle est aimée par son Père. De là ces paroles de l'Apôtre : « Jésus-Christ fut exaucé à cause du respect qu'il mérite 'P. »
Il y avait encore dans les fautes à expier, une autre sorte d'infini qui exigeait l'avènement du Seigneur. Ce n'était pas seulement pour tous les péchés, pour tous les crimes qui s'étaient déjà commis dans le monde, c'était encore pour tous ceux qui devaient et pouvaient se commettre, qu'il fallait offrir une pleine satisfaction au Père céleste. Et comme ces péchés sont infinis, l'œuvre qui devait en être la satisfaction entière, devait être infiniment agréable à Dieu ; elle devait lui plaire beaucoup plus que ne lui déplaisent tous les crimes que le monde a commis et qu'il peut encore commettre. Œuvre immense que ne pouvait accomplir une pure créature : par conséquent il était de la plus haute convenance que, pour la pleine satisfaction des péchés, le Rédempteur des hommes fût Dieu lui-même.
Secondement, rien n'était plus convenable du côté de l'homme qu'il fallait régénérer, car de la sorte l'homme était réformé par le premier exemplaire sur lequel il avait été formé. En effet, « Dieu a créé l'homme à son image et à sa ressemblance : Dieu, répète l'Ecriture, a fait l'homme à son image (2). » Le Saint-Esprit répète deux fois cette parole pour faire remarquer la dignité de l'homme. 0 merveilleuse grandeur! merveilleuse beauté! merveilleuse excellence de l'homme qui porte les traits de son Créateur et a été fait a son image et à sa ressemblance ! Mais l'homme si élevé et si glorieux « n'a pas compris sa dignité; il s'est comparé aux animaux sans raison et il est devenu semblable à eux [3). » « Il a changé sa gloire en la ressemblance de la brute que nourrit l'herbe des champs (4). » Défiguré, flétri par le péché, il s'est tout entier abruti, et, après avoir été fait presque l'égal de Dieu, il s'est abaissé par son péché presque au niveau de la brute. Aussi quand le Seigneur reprochait à l'homme son péché, il lui dit comme par déri-
(1) Hebr., v, 7. - (2) Gen., i, 27. — (3) Ps. xliii, 13. - (4) Ps. cv, 20.
\ jjO ŒUVRES DE SAINT THOMAS DE VILLENEUVE
sion : « Voilà qu'Adam est devenu comme rundenous(J), » c'està-dire, il avait voulu être comme Dieu, et voilà jusqu'où il s'est abaissé.
Telle était la dégradation de l'homme ; voilà comment le péché l'avait défiguré. Il fallait donc qu'il fût réparé sur le premier exemplaire d'après lequel il avait été fait. C'est ainsi que nous réparons une chaussure ou une coiffure qui a perdu sa forme première ; c'est ainsi que, fondant une statue de plomb ou d'airain défigurée ou mutilée, et la coulant dans son premier moule, nous lui rendons son ancienne forme. Mais quelle est l'image qui est semblable au Père? n'est-ce pas le Verbe? Ecoutez l'Apôtre : « Il est la splendeur de sa gloire et la figure de sa substance, soutenant tout par sa parole toute-puissante (8). Le Verbe s'est donc fait chair (3), » afin que la chair, s'appliquant au Verbe, reprit sa première forme. Le Christ Jésus, en effet, n'est-ce pas Dieu revêtu de l'homme d'une manière mystérieuse; ou bien si vous voulez, n'est-ce pas l'homme uni à Dieu par des liens admirables, comme une chaussure qui reprend au pied sa forme première. Tel est le nom qu'il donne luimême à son corps dans un psaume : «'J'étendrai, dil-il. ma chaussure dans lTdumée [4), » c'est-à-dire, je donnerai mon corps aux. Gentils après leur conversion dans un sacrement adorable; mon corps, cette chaussure sacrée dont saint Jean se déclarait indigne de dénouer les cordons, parce qu'il ne pouvait saisir par quel nœud le Verbe était uni à la chair.
L'homme ne pouvait être réformé ni par un ange, ni par un archange, ni par quelque autre esprit de la milice céleste, parce qu'il n'a point été fait à l'image de lange ou de l'archange, mais à l'image de Dieu ; celui-là seul devait être son réparateur, qui avait été son créateur: celui qui l'avait fait, devait seul le refaire; celui qui l'avait formé, devait seul le réformer. Il y a là, en effet, une obligation que l'homme ne pouvait devoir qu'à Dieu seul, puisque la Rédemption n'est pas un bienfait moindre que la Création: que dis-je?la Rédemption a exigé do travail bien plus pénible; la
(1; Gen., m. 22. - (2, Bebr., i, 3.- (3) S. Jean, i, 14.- (4)Ps. cvn, 10.
PREMIER DIMANCHE DE l'ayENT. — III. 121
Création n'avait coûté à Dieu qu'une parole, la Rédemption lui a coûté la vie.
Mais, dira-t-on peut-être, depuis que Dieu a daigné s'incarner et souffrir pour réformer l'homme, pourquoi ne voit-on pas les effets de cette réparation? Pourquoi n'a-t-il pas du premier coup rétabli l'homme dans son ancienne splendeur, dans toute la beauté de son innocence native ? Les fruits de tant de bonté et de miséricorde auraient ainsi brillé aux yeux des anges et des hommes. Et que voyons-nous au contraire"? Hélas! nous sommes toujours sujets comme auparavant à la mort, à la fatigue, à la tentation, au péché ; le Verbe nous a laissés après son Incarnation, tels qu'il nous avait trouvés, pécheurs, malheureux et mortels. Où est donc cette réparation digne d'un si grand Réparateur ? Où est cette réforme, fruit des travaux et des sueurs de Dieu? Quel est le résultat de l'avènement de Dieu sur la terre ? J'entends l'Apôtre dire aux Romains : « La loi de l'esprit de vie qui est en Jésus-Christ, m'a affranchi de la loi du péché et de la mort I . » Mais en quoi consiste cet affranchissement, puisqu'il sent toujours dans « ses membres une loi qui combat la loi de son esprit (2) ? la lutte est même si violente qu'elle le force à s'écrier : « Malheureux homme que je « suis! qui me délivrera de ce corps de mort (3)? » Un homme qui se plaint si amèrement de la mort et du péché, comment est-il libre de la loi de la mort et du pèche?
L'homme n'est encore libre qu'en partie; il ne Test pas entièrement ; il n'est pas assez libre pour ne pas sentir les attaques du péché, mais assez pour que le péché ne règne point en lui ; il n'est pas assez libre pour qu'il n'y ait plus de mort, mais assez pour que la domination de la mort ne soit pas éternelle. Sans doute l'Apôtre sent encore dans ses membres la loi du péché, mais écoutez ses paroles : « Il n'y a pas de damnation pour ceux qui sont en Jésus- <> Christ et qui ne marchent pas selon la chair T, » quoiqu'ils en sentent l'aiguillon. La faute ne consiste pas à sentir le péché, mais à consentir au péché.
(I) Kum , vin. 2. — 2] Rom., vu, 'J3. - (3] Rom., vu, 24. — (4) Rom., vin, I.
Elle viendra pourtant, elle viendra un jour par les mérites de Jésus-Christ, cette plénitude de notre liberté. Et quand sera ce jour I ? L'Apôtre nous le dit eu ce même endroit : « Lorsque celui qui a ressuscité J •sas-Christ d'entre les morts, vivifiera aussi nos corps mortels, alors s'accomplira cette parole : 0 mort, ou est ta victoire ? 0 mort, où est ton aiguillon 2 ? » Alors la réparation de l'homme faite par Jésus-Christ éclatera à tous les yeux : les justes brilleront comme le soleil dans le royaume de leur Père '3;. » « Après le sommeil que Dieu aura donné à ses bienaimés. voici l'héritage du Seigneur, ô enfants: voici la récompense, ô fruits bénis de son sein [4] ; » voici la gloire qu'a produite L'avènement du Seigneur dans la chair. « Mais jusqu'à ce moment toute créature gémit et enfante, parce qu'elle attend la révélation des enfants de Dieu '5). » Sans doute « nous sommes déjà les enfants de Dieu » par les mérites de son Fils unique : mais quand il apparaîtra, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est. »
La réparation, par conséquent, est déjà faite : elle n'est pas manifestée: elle est commencée, elle n'est pas achevée, ou plutôt elle est achevée, elle est parfaite dans son mérite, dans son principe, elle oe l'est pas encore dans ses effets, dans son application, puisque « nous attendons le Sauveur Xotre-Seigneur Josus-Christ qui réfor- " mera l'humilité de. notre corps et le transfigurera en la- clarté de « son propre corps [6). » Il est venu et a sauvé nos âmes: il viendra de nouveau et sauvera nos corps. Déjà la racine a la vie. mais meaux ne sont pas encore vivifia. Et pourquoi la racine et les rameaux n'ont-ils pas reçu la vie en même temps? Pourquoi ce délai : Le Sauveur en mourant a vaincu la mort, mais cette victoire n'est pas encore manifestée: pourquoi cela? Afin d'exercer la foi. et afin de ne pas détruire le mérite des bonnes œuvres.
Saint Bernard 7 . parlant aux chevaliers du Temple, se pose et n sont ainsi cette même question : « Si la loi de l'esprit de vie.
(1) Rom., vin. 11. -12) Cor., xv. 55. - (3) Sag., m, 7. - (4) Ps. Lxwi. l. — .", Rdm.. vin. 22. — fj Philip., m, 21. — (7) Chap. n, nura. 28, Exhort. aux templiers.
qui est dans le Christ Jésus, nous a délivrés de la loi de la mort et du péché, pourquoi mourons-nous encore? pourquoi n'avons-nous pas été à l'instant même revêtus d'immortalité? C'est sans aucun doute afin que la vérité de Dieu soit accomplie. « Dieu aime la « miséricorde et la vérité (1); » Voilà pourquoi l'homme devait mourir, car Dieu l'avait prédit ; mais il faut aussi que l'homme ressuscite, car «Dieu n'oubliera pas sa miséricorde (2). » Ainsi quoique la mort ne doive pas éterniser son empire, elle demeure encore, à cause de la vérité de Dieu. Ainsi dit saint Bernard.
Saint Augustin dans son livre sur le baptême des petits enfants (3), donne une autre solution à cette question : « Dieu, dit-il, l'a voulu ainsi pour ne pas détruire le mérite de la foi; car si. après l'avénement du Christ, les fidèles baptisés devenaient aussitôt immortels, que deviendrait la foi ? Tous les païens ne s'empresseraient-ils pas de demander le baptême, sinon pour recevoir la grâce delà charité, du moins pour recevoir l'immortalité? »
Et ce ne serait pas seulement la foi, ce serait aussi la plus grande partie des mérites qui serait anéantie. Certes, rien n'était plus facile au Seigneur Jésus que de ramener tout d'un coup Le genre humain à son premier état d'innocence, si une telle grâce avait été avantageuse aux hommes ; il a retardé ce moment et ce n'est que pour notre bien. De quel honneur en effet, de quel mérite, de quelle gloire, de quelle grâce eussent été privés les élus de Dieu, si l'homme était revenu aussitôt à sa première innocence! Pierre crucifié pour le nom de Jésus-Christ, Paul décapité, Etienne lapidé, Laurent brûlé sur un gril de feu, Barthélémy écorché tout vivant, tant d'autres martyrs, tant de confesseurs, tant de vierges, qui, du lieu de la grande tribulation, sont entrés dans le lieu des triomphes éternels, auraientils jamais obtenu ce qui fait aujourd'hui leur beauté, leur distinction et leur gloire? Ne leur est-il pas bien plus glorieux d'avoir donné leur vie pour Jésus-Christ que d'avoir reçu de lui l'immortalité? Ne leur est-il pas bien plus honorable d'avoir mérité la gloire
(I) Ps. lxxxih, 12. - (2) Ps lxxvî, 10. — (3) Livre 2e, chap. 30 et 31, n° 49 et 50.
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céleste par de si beaux triomphes, que de l'avoir reçue, comme les enfants morts après le baptême, sans travaux, sans dangers, saus combats, par un pur effet de la libéralité du Seigneur ? Que deviendrait alors cette parole : « Je me suis réjoui des jours que - vous nous avez fait passer dans l'humiliation, des années où nous » avons connu le malheur 1 ? » Et ces autres : « Nous avons passé « à travers l'eau et le feu. et vous nous avez conduits dans un lieu « de rafraîchissement? » Otez le combat, il n'y a plus de victoire; ôtez la victoire, il n'y a plus de couronne. Et que deviendrait cette gloire dont saint Paul se félicitait, disant : « J'ai bien combattu : « j'ai terminé ma course : j'ai conservé la foi. il ne me reste qu'à « attendre la couronne de justice qui m'est réservée et que le « Seigneur, juste juge, me donnera en ce jour "1 f »
Les hommes, je l'avoue, eussent été comme les Anges, bienheureux sans avoir connu le travail ; mais est-ce une prérogative médiocre, est-ce un faible honneur pour les Saints, que de posséder leur gloire, non comme un don purement gratuit, mais comme la légitime récompense de leurs travaux, de leurs tourments et de leur mort ? D'ailleurs seraient-ils jamais parvenus à ce degré sublime de gloire, par la seule innocence de leur vie?
0 immense charité de mon Dieu '. profonds desseins de la divine Providence sur les élus ! Jesus-Christ nous a rachetés, nous a régénérés dans son sang, de telle sorte que cette régénération ne diminue point nos mérites; elle est pour nous, au contraire, la source d'un poids immense d'honneur et de gloire. Travaux, fatigues, tentations, douleurs, tourments, mort enfin, tout cela aurait pu disparaître en un instant par le bienfait de sa venue. Le divin Rédempteur n'a pas détruit ces misères: il les a laissées, afin que ces diverses épreuves devinssent l'instrument de nos mérites et l'arme de nos vertus.
Nous avons tâché de résoudre cette difficile question, non d'après i os propres sentiments, mais d'après les paroles de l'Apôtre et des Saints; peut-être nous y sommes-nous arrêtés plus que ne le corn portent les étroites limites d'un discours. Aussi revenons à notre
(i) Ps. Lxxxix. 15. - (2 Tim , iv, :.
PREMIER DIMANCHE DE L AYENT. — III. I 2o
sujet. Le moyen de rédemption choisi par le Seigneur était donc convenable du côté de l'homme, afin qu'il fût réformé sur le modèle même qui avait servi à sa formation ; afin qu'entre Dieu et l'homme il y eût pour médiateur l'Homme-Dieu. qui put unir et pacifier dans sa personne ce que le péché divisait auparavant.
Troisièmement, ce moyen de rédemption était convenable du côté de Dieu; car, par ce moyen, Dieu découvrait toutes les richesses de sa miséricorde et de sa bonté, et manifestait tout le poids de sa charité incomparable. Dans le péché de l'Ange, Dieu avait montré toute la rigueur de sa justice ; dans le péché de l'homme, il devait montrer toute la grandeur de sa miséricorde et de sa teudresse ; et par là, comme dans l'un il faisait éclater la sévérité du Juge, dans l'autre il devait faire éclater tout l'amour du Créateur.
C'eût été peu de chose si Dieu avait gratuitement, sans aucune satisfaction, remis à l'homme son péché; mais c'était une marque de miséricorde immense, si Dieu, qui ne devait rien pour le péché, daignait cependant lui-même l'expier. Par là le Dieu qui, dans la création de l'univers, avait montré sa puissance, sa sagesse, sa magnificence et sa bonté, déployait dans la rédemption de l'homme une miséricorde et une charité qui dépassent tout sentiment et toute intelligence. Etre l'innocence même et pour son propre ouvrage vouloir souffrir et mourir, poussé uniquement par la compassion et par la tendresse, oh ! c'est un amour, c'est une clémence que Dieu seul peut avoir.
Voilà l'amour qui convient à Dieu; voilà l'amour qui ne convient qu'à Dieu. Il avait créé l'homme en Dieu, il aime l'homme en Dieu. Delà ces paroles del'Apôtre ; «Le Seigneura fait éclater en nous sa « charité (1), » après avoir montré dans les deux et dans les anges sa puissance et sa grandeur. A la vue du poids immense de cette incomparable charité, à la vue de cette miséricorde inénarrable, excessive, le ciel et la terre s'étonnent, l'univers est frappé d'admiration ; aiusi l'avait dit le prophète ; « J'ai considéré vos œuvres et j'ai été frappe « d'admiration ; au milieu de deux prodiges vous avez fait con- « naître votre nom [%). »
(1) Rom., v, 8, — (2) Hnbacuc, m, 2, d'après les Septante.
0 ineffables ardeurs de cette divine charité ! Le Dieu immense, tout-puissant, infini, éternel, Le Dieu qui est la Sagesse même, le Dieu qui est souverainement heureux dans le sein de son Père où il goûte des joies inénarrables, des délices infinies, tout à coup embrasé d'amour pour sa créature, descend pauvre et nu. dans la plus extrême misère; il naît dans une étable. à côté de vils animaux : il meurt enfin sur un gibet entre deux criminels, et pourquoi ? Afin que l'homme, ouvrage de ses mains, ne soit pas privé des délices du paradis. Ah ! comment dirai-je, Seigneur, une telle tendresse? Comme Noé. vous avez plant- une vigne, vous avez bu de son vin. et, sous la puissance de ce -sin. vous êtes tombé dans l'ivresse et vous vous êtes dépouillé : vous avez accompli ces paroles du prophète: « Il s'est éveillé, comme le puissant endormi par le vin 1;. » 0 vin généreux de l'amour ! puissant triomphe de la charité ! 0 charité '. Dieu est devenu ton esclave, et. si tel a été ton pouvoir sur Dieu, que ne pourras-tu contre lui. quand il se sera fait homme: 0 triomphe glorieux ! magnifiques dépouilles ! victoire ineffable, où l'Invincible est vaincu, le Tout-Puissant accablé, le Très-Haut abattu, la Vie tuée, le Souverain Juge condamné. Dieu enfin subjugué par la seule ardeur de son amour, par la seule force de sa charité : « Ainsi Dieu a aimé le monde jusqu'à donner son Fils unique 2 . dit le Seigneur lui-même ; et l'Apôtre . « A cause de l'excessive charité dont Dieu nous a aimés 3). » Pour un esclave donner son Fils, pour un ver de terre son Unique, oui. en vérité, il y a là une charité trop grande: c'est un excès d'amour.
Et voilà la charité qui a vaincu le inonde: voilà l'amour qui a soumis et abattu l'univers aux pieds du Seigneur. Le Seigneur, en effet, nous dit saint Bernard [4), avait essayé bien des moyens pour ramener l'homme que le péché avait rejeté loin de son cœur. Il avait d'abord essayé la crainte. Vous savez comme dès le commencement il punissait les crimes des hommes par de terribles fléaux. Il bouleversa le monde dans les eaux du déluge, livra aux flammes des villes criminelles, submergea dans les flots les chars de Pha-
(1) Ps. lxxvh, 05. -(2) S. Jean, ni, 16. - (3) Eph., il, 4. - (4) Serm. 29 de divors. num 2.
raon, précipita Dathan et Abiron dans les entrailles de la terre. Que d'autres châtiments non moins terribles n'a-t-il pas fait tomber sur de grands criminels, afin que la crainte détournât les hommes du péché ! Mais « le peuple, nous dit l'Ecriture, ne revint « pas à celui qui le frappait (4). »
Le Seigneur tenta donc un second moyen de ramener les hommes : il essaya les faveurs et les promesses; dans ce dessein, il choisit les Hébreuxpour son peuple: en faveur de ce peuple privilégié, il opéra les plus grandes merveilles ; il tua sous ses yeux les premiers-nés des Egyptiens ; il lui ouvrit une route à travers la mer, le guida dans le désert par une colonne de feu. le nourrit de la manne du ciel, sous ses pas dessécha le Jourdain, l'introduisit dans une terre fertile, le réchauffa, en un mot, comme une poule réchauffe ses petits sous ses ailes. Dieu comblait son peuple de faveurs si grandes et si nombreuses, afin qu'à cette vue le monde se dit : Revenons au Seigneur et servons un Dieu si bon et si miséricordieux, un Dieu qui traite ses serviteurs avec tant de douceur et de munificence. Et le monde ne se convertit pas et n'abandonna pas ses anciennes idoles.
Que ferai-je.dit alors le Seigneur? Voilà que ni les prières, ni les menaces ne m'ont réussi ; le monde ne veut pas renoncer à son coupable endurcissement : il méprise mes fléaux, se rit de mes bienfaits : « Mais je suis le Dieu vivant, dit le Seigneur, et tout genou » fléchira devant moi 2\ Je vais les broyer comme la paille : je vais » les briser, comme un char armé d'airain brise dans l'aire le » grain nouveau; voici que je vais accomplir une œuvre qui fera » frissonner les oreilles qui l'entendront. » Et le Seigneur est venu dans le monde ; il s'est fait chair, il s'est humilié ; on l'a vu sur la terre ; les hommes ont conversé avec lui ; il a été raillé, conspué, battu de verges, attaché à une croix. Mystère profond ! prodige ineffable ! On l'annonce au monde, le monde l'apprend, il le croit, et bientôt, reconnaissant l'immense charité de Dieu pour lui, sa clémence, sa bonté, sa douceur, accablé sous le poids immense de ce bienfait, il tombe à genoux et adore son Dieu. La
(1) Isaïe, ix, 13. — (2) Tsaïe, xlv, ?4.
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crainle et les faveurs n'avaient pas vaincu le monde, le voilà vaincu par l'amour; il n'a pu soutenir le poids de tant de bonté et de tendresse. Vous avez triomphé, Seigneur, je suis vaincu. « Vous « avez été plus fort que moi, et vous m'avez terrassé (1) ; «vous avez brisé la dureté mon cœur ; vous l'avez fondu comme la cire, au feu puissant de votre charité. Grâces vous soient rendues, Seigneur, grâces vous soient rendues, grâces vous soient rendues.
Telle est la pensée qu'exprime saint Ambroise, en expliquant cette parole de saint Paul : « 11 s'est humilié, et s'est fait obéis- » sant jusqu'à la mort, jusqu'à la mort de la croix [%). » « Seigneur, dit-il, vous m'aviez accordé bien des faveurs, et je n'avais pas fléchi le genou ; vous m'aviez créé, pour moi vous aviez fait le monde, vous m'aviez établi seigneur et maître de la terre ; et malgré cela je n'avais pas fléchi le genou, je ne vous avais pas adoré. Mais quand je vous ai vu humilié pour moi, pour moi couvert de plaies, pour moi attaché à une croix infâme, cette vue m'a terrassé ; vaincu par tant d'amour, je suis tombé à terre et vous ai adoré 3 .
Dieu a agi avec le monde, comme ferait un père riche et tendre à l'égard d'un fils qu'il aime, mais qui. rebelle et ingrat, aurait fui le toit paternel. Ce bon père envoie d'abord des messagers pour essayer de ramener son fils par la terreur et les menaces. Il proteste, il jure que, si son fils ne rentre au plus tôt, la maison paternelle lui sera fermée pour toujours et que tous les biens, toutes les richesses, tous les droits à l'héritage lui seront enlevés. Et le jeune insensé ne fait aucune attention à ces paroles et continue ses désordres. Le père, voyant que ce moyen n'a pas réussi, envoie de nouveaux messagers, les anciens serviteurs de sa maison, pour supplier son fils de revenir. Il promet de satisfaire toutes ses volontés, de combler tous ses désirs. Mais les caresses, pas plus que les menaces, ne peuvent amollir le cœur de cet ingrat. Que fera ce tendre père? Accablé de douleur, ne pouvant dans son amour supporter l'éloignement de son fils, et voyant l'obstination de ce cœur
(J) Jér., xx. 7. - (2) Phil., Il, 8. - (3) Saint Ambr. sur le ps. 118, serin. 15, num. 20.
indocile, ce malheureux père, vaincu par sa tendresse, oublie sa dignité paternelle et son autorité ; il va lui-même, et, le visage inondé de larmes, il se jette aux genoux de son enfant et le supplie avec instances de revenir auprès de lui. Tant de bonté, tant d'amour, tant d'humiliation triomphent à la fin de ce fils ingrat ; il tombe à genoux, implore le pardon de son coupable départ et rentre à la maison paternelle avec l'auteur de ses jours ; et désormais docile, dévoué, entièrement soumis, il environne son père des égards les plus affectueux. Voilà, M. F., voilà comment le Dieu très-clément a agi avec nous.
Cependant Dieu n'a pas laissé sans un juste châtiment l'ingratitude de ce monde et son long endurcissement dans le mal. 11 l'a puni, mais comme il convenait au meilleur et au plus grand des juges. Ecoutez-le nous annonçant lui-même, dans le Psalmiste, ses desseins de vengeance : « Toutes les nations m'ont environné au » nom du Seigneur, je me vengerai d'eux ; elles m'ont environné » de toutes parts au nom du Seigneur; je me vengerai d'eux ; elles » m'ont environné comme un essaim d'abeilles ; leur fureur s'est » allumée comme un feu au milieu d'épines; je me vengerai » d'eux (1). »
Après que l'àme, en effet, vaincue par la bonté et par la charité infinies, s'éloigne du monde, et revient au Dieu véritable et à son Créateur, elle s'embrase pour lui d'une si grande charité, qu'elle supporte tout pour sa gloire. Railleries, tourments, proscriptions, supplices, mort, croix, elle souffre tout, non-seulement avec patience, mais avec joie. 0 Dieu infiniment bon ! quelle ardeur dévorait les premiers hommes qui embrassèrent la foi ! Avec quel empressement ils accouraient de toutes parts à Jésus-Christ, comme des abeilles au rayon de miel ! Comme leur cœur élait embrasé d'amour! C'était le feu au milieu des épines. Et pourquoi cela? « Parce que je voulais me venger d'eux, » dit le Seigneur. Voici, hommes obstinés et rebelles, perfides adorateurs des idoles, voici que je vais me venger de vous. Vous m'aviez délaissé pour offrir vos honneurs au démon : « je vous ai appelés et vous n'avez pas (i) Ps. CXVU, 10.
écouté ma voix (I), » je vous ai effrayés et vous vous êtes endurcis dans voire opiniâtreté coupable : vous m'avez forcé à descendre du ciel pour votre salut, et à subir l'ignominie de la croix ; je vais me venger, et ma vengeance sera juste. Ecoutez ce que je ferai : 0 vous qui, méprisant ma Majesté, avez brûlé devant les idoles la chair des brebis et des taureaux, vous allez vous-mêmes être brûlés pour ma gloire, comme les hosties d'un grand sacrifice; pour moi, pour la gloire de mon nom. vous serez immolés, déchirés, égorgés, et ce sacrifice durera longtemps ; pendant trois siècles, vous subirez à cause de mon nom les cruelles ardeurs de persécutions sanglantes ; et ces supplices et ces morts sembleront trop légères à votre reconnaissance et a votre amour.
0 éclatante et admirable vengeance ! Oh ! vengez-vous de nous, Seigneur, je vous en conjure, comme autrefois vous vous êtes vengé du monde. Quoi de plus facile à Dieu que de ramener le monde à son service et à son culte, aussitôt après les triomphes de sa Résurrection et de son Ascension, et de l'y ramener sans effort et sans éprouver la moindre résistance? Pourquoi donc a-t-il voulu attendre si longtemps"? Parce qu'il voulait tirer des hommes une vengeance digne de lui, vengeance la plus aimable, la plus désirable : il voulait, par les douleurs, par les tourments, par les martyres soufferts pour la gloire de son nom, faire expier aux hommes leur rébellion, leur résistance, leurs perfidies dans les siècles précédents; il voulait leur faire subir à eux-mêmes les châtiments mérités par leurs longues erreurs; l'homme devait mourir par amour pour celui qu'il avait méprisé si longtemps. Voilà comment Dieu a vaincu le monde, voilà comment son amour a triomphé de gratitude des mortels.
Voyez-vous maintenant combien l'avènement du Seigneur dans le monde a été, non-seulement opportun et convenable, mais extrêmement utile et en quelque sorte nécessaire? Dans l'accomplissement de ce mystère, Dieu déployait les richesses de sa bout.', et en même temps il brisait la dureté de ce monde sous le poids d'un
(1) Prov., i, 24.
si grand bienfait et s'attachait à jamais les hommes par les liens de la charité.
Il nous reste à montrer, quatrièmement, que ce moyen de rédemption était convenable du côté de la faute. Le péché, voilà le mal qu'il fallait guérir; dans ce but, Dieu devait employer un remède qui eût la plus grande force pour éloigner les hommes du péché et pour les aider à se relever promptement, s'ils venaient à faire quelque chute. Or, peut-il y avoir, peut-on même imaginer un remède plus efficace que la mort de Jésus-Christ? Quel spectacle, en effet, peut inspirer à l'homme plus d'horreur du péché, que la vue du Fils de Dieu mourant pour le péché sur le gibet de la croix, et offrant à son père pour l'homme coupable cette épouvantable satisfaction de sa passion et de sa mort?
0 péché, mal infini pour lequel il faut une telle expiation ! Ne me parlez plus de mondes submergés, de cités dévorées par les flammes, d'hommes engloutis dans le sein de la terre ; ne me parlez plus de l'enfer et de ses horribles châtiments; non, la vue de mille enfers ne saurait m'épouvanter et me faire trembler comme la vue d'un Dieu mourant pour le péché, expiant le péché par cette mort cruelle. Ah ! que doit être cette tache que lave le sang d'un Dieu ! Que doit être cette faute qu'expie la mort d'un Dieu ! A la qualité du remède, nous dit saint Bernard (1„. jugez de la gravité du mal. Il faut que le fils de Dieu suit immolé, pour que son sang soit le baume précieux qui guérisse les blessures de l'homme. 0 blessures horribles, qui ont besoin d'un semblable remède! Qui, désormais, je vous le demande, osera commettre la moindre iniquité? Qui n'aurait horreur de la faute la plus légère? Ecoutons ces paroles d'Origène : « Le Fils de Dieu est mort pour le péché, et le péché aurait encore pour vous des attraits (2) ! Si un prime, si un roi était tellement ennemi des voleurs, s'il déployait contre eux une telle sévérité, que, pour un vol léger, il fît sans pitié attacher au gibet son propre fils, héritier de sa puissance, qui désormais, dans tout le royaume, oserait commettre le moindre
(1) Serai. 3 sur la Nativit, num, 4. — (2; Homélie 2 sur le Lévitique.
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larcin*? Et vous, dans le royaume de Dieu, après que le Fils de Dieu a été crucifié pour le péché, vous oseriez pécher encore ! »
D'un autre côté, la mort de Jésus-Christ est l'aide le plus puissant qui puisse être offert au coupable pour le relever de ses chutes. 0 pécheur, que craignez-vous? Pourquoi cette défiance et cet effroi? Ah ! convertissez-vous plutôt au Seigneur, parce qu'il est bon et bienfaisant et d'une miséricorde que notre malice n'égalera jamais. « Il ne veut pas la mort du pécheur, mais sa conversion et » sa vie F. » N'est-ce pas là votre croyance? Les témoignages qui l'attestent n'ont-ils pas la plus grande autorité? C'est pour votre salut qu'il a été crucifié, c'est pour votre salut que vous le voyez attaché à la croix, c'est pour votre salut qu'il meurt entre deux scélérats. Comment vous condamnera-t-il, si vous vous repentez, lui qui meurt pour ne pas vous condamner ? Comment vous repoussera-t-il si vous revenez à lui, lui qui est venu du ciel pour vous chercher? Ecoutons plutôt ces paroles de l'Apôtre : « Qui ac- » cusera les élus de Dieu? C'est Dieu même qui les justifie. Qui » osera les condamner? Le Christ Jésus est mort pour eux et sans » cesse intercède pour eux T. »
Oui, direz-vous peut-être, je connais les entrailles du Seigneur, je sais son ineffable miséricorde ; mais, hélas! mes péchés sont si grands et si affreux : j'ai vieilli dans mes iniquités et je ne fais aucune ou presqu'aucune pénitence ; comment puis-je espérer mon salut0 Insen-é. nue dites-vous? Ne voyez vous pas quelle satisfaction le Fils dp Dieu offre sur la croix pour vos péchés à son Père te? Entassez Luutes les iniquités, accumulez tous les crimes, supposez-leur toute la gravité que vous pourrez imaginer, sachez qu'ils n'égaleront jamais une telle expiation, qu'ils seront toujours bien au-dessous d'une telle victime. Ne vous étonnez pas si one seule larme, un seul soupir arrachent à Dieu le pardon de fautes innombrables; voyez la satisfaction qui, sur la croix, e^t offerte pour ces fautes. « Le Seigneur, dit le Prophète, acquittera lui-même ma dette 3 : * on ne me demandera donc plus une sa- Lisfaetion égale à mes prévarications. Pour ma justification complète,
(I) Ezecb., uxin, 1. — [2] Rom., vin, 33. — (3 Ps. cxxxvm, 8.
il me suffit dès mérites de la Croix appliqués non par la foi seule, mais par une charité véritable et par un sincère regret de mes fautes. Voyez comme saint Jean nous dit clairement toutes ces vérités : « Mes petits enfants, je vous écris pour vous engager à ne >» plus pécher T. » parce qu'en effet le Fils de Dieu est venu dans ce monde, parce qu'il a souffert et qu'il est mort pour nos îni- « cuites. Mais si quelqu'un péchait encore, qu'il se souvienne » que nous avons pour avocat auprès du Père. Notre Seigneur » Jésus-Christ, qui est lui-même l'hostie de propitiation pour nos péchés (2). » Comme s'il disait : si vous êtes debout, que la vue de la croix vous empêche de tomber : si vous êtes tombés, relevezvous aussitôt de votre chute, à la vue du Christ Jésus mourant pour vos péchés.
PREMIER SERMON
Fruits de l'avènement de Jésus-Christ.
Ta es qui venturus es?
Etes-vous celui qui doit venir? (Match., xi. 3.)
Grande et importante question que. du fond de son cachot, Jean- Baptiste par ses disciples adresse au Seigneur : « Etes-vous celui » qui doit venir, ou en attendons-nous un autre '3)? » Ce n'est pas que lui-même fût dans l'ignorance à ce sujet : mais il voulait. par la réponse du divin Maître, confirmer dans la foi ses disciples et le peuple i .
Cette même question a été l'objet de longues discussions entre
(1) Jean, n, 1. — (2) Jean, n, 1. — (3) Matth., xi, 3. — (4) Cette pensée est de saint Jean Chrysostùme. Voy. Honi. 36, sur saint Matthieu, num. 1 et 2.
l'Eglise et l'aveugle Synagogue. L'Eglise, toujours fidèle, confessait Jésus-Christ, disant : « Vous êtes celui qui doit venir 1 : » la Synagogue, au contraire, toujours perfide, le reniait, disant : Non, « mais nous eu attendons un autre. » Ce serait peut-être le moment de la convaincre par les nombreux témoignages de la loi et des prophètes que ce Jésus, objet de nos adorations, est le véritable Messie promis dans la loi : nous suivrions le conseil que Jésus- Christ lui-même donnait aux Juifs : « Scrutez les Ecritures, leur » disait-il. vous verrez qu'elles rendent témoignage de moi -
Mais laissons cette controverse, puisqu'il n'y a point ici de Juifs, et qu'elle ne vous serait d'aucune utilité, à \ous qui professez la foi véritable, la foi catholique, de tout votre cœur et de tout votre esprit. D'ailleurs, comme le dit saint Maxime [3), on ne discuterait pas aujourd'hui sans un grand danger, la vérité d'une religion que nous voyons confirmée par le sang de tant de martyrs. Ne serait-ce pas. en effet, bien dangereux, après les oracles des prophètes, après les témoignages des apôtres, après les tourments des martyrs, de remettre en question le vérité de notre antique foi, comme si elle était d'hier, et. après tant de sang répandu pour la défendre, de se consumer encore dans une controverse inutile ?
Nous devons donc procéder par une autre voie, nous qui prèchonsdevant un peuple chrétien, les incontestables vérités de la foi qu'il professe. Bornons-nous à montrer combien il fut convenable, combien il fut utile et avantageux au genre humain, que le Fils de Dieu vint pour le racheter : vérité affirmée dans les paroles de mon texte : « Vous êtes celui qui doit venir: » comme s'il disait: Ce n'est ni un ange, ni un archange, ni le plus saint des patriarches, ni le plus illustre des prophètes, ni aucun autre habitant des cieux. pas même le Père ou l'Esprit-Saint. c'est vous, ô Verbe de Dieu, Prince de la gloire, c'est vous. « vous seul, qui devez » venir. »
Mais pour montrer pleinement cette vérité, prenons les choses à leur principe, et laissons dabord parler saint Augustin : voici ce
(1}S. Maltb., xi. 3, —(2) S. Jpan. v. 39. — C3) Des paroles semblables se trouvent dans VAppendix aux OEuvres de saint Ambroùe. Ser. 6ôe. n° 3.
qu'il enseigne dans son livre de la Cité de Dieu (I) : « Ce fut par un effet de la miséricorde infinie que le péché n'enleva pas à l'homme la faculté de se propager dans une postérité et que le genre humain ne fut pas détruit, et étouffé dans nos premiers parents, ainsi que leurs prévarications l'avaient mérité. Rien n'était plus facile au Seigneur lorsqu'à cause du péché il prononçait contre la première femme cette malédiction : « Tu enfanteras dans la douleur (2), » de ne pas s'exprimer ainsi, mais de dire : Tu n'enfanteras jamais ; avec nos premiers parents eut péri d'un même coup tout le genre humain. Triste destinée qui semblait désirable au saint homme Job lorsque, sur son fumier, au milieu de cruelles souffrances et d'excessives douleurs, considérant toutes les infirmités et toutes les misères attachées à l'humanité, il maudissait le jour de sa naissance et s'écriait : « Périsse le jour où je suis né, et la nuit où il fut dit : Un homme » a été conçu ! Car cette nuit n'a pas fermé le sein de ma mère : » elle n'a pas ôté le mal de devant mes yeux. Pourquoi ne suis-je » pas mort dans le sein de ma mère ? Pourquoi n'ai-je pas péri en » sortant de son sein ? Pourquoi ai-je été reçu sur les genoux » d'une femme"? Pourquoi m'a-t-elle nourri de son lait (3)?.. »
Malgré toutes ces misères, ce fut, je le répète, un immense bienfait pour le genre humain, de pouvoir conserver cette existence que le péché aurait dû lui ravir dans le premier homme. « Depuis » ce jour, votre colère, ô mon Dieu, était sur nous (4) ; » mais depuis ce jour aussi votre miséricorde était sur nous, car « au sein » de votre colère vous vous êtes souvenu de votre miséri- » corde (5), » suivant la parole du Prophète, et vos reproches eux-mêmes étaient une bénédiction, lorsque votre bouche irritée portait cette sentence contre la première femme : « Tu enfanteras » dans la douleur (6j. » En ce moment, la mère du genre humain aurait dû tomber à genoux et s'écrier dans l'effusion de sa reconnaissance : Je vous rends grâces, Seigneur, je vous rends grâces
(1) Saint August. La Cité de Dieu. Liv. 22, chap. 24, n° 1. — (2) Genèse, m, 16. — (3) Job, m, 3. — (4) Ps. lxxv, 8. — ,(o) Habacuc, m, 2. — (6)Gen., m, 16.
de pouvoir encore devenir mère : j'accepte volontiers la douleur. puisque mon péché ne m'enlève pas le bonheur d'avoir des enfants.
Bien plus il y avait dans ces paroles un signe qui annonçait une plus grande miséricorde. Par cette sentence, en effet. Dieu faisait pressentir à l'homme qu'il avait sur lui des pensées de paix et non de châtiment. Un Dieu si bon, si miséricordieux, aurait-il pu permettre la multiplication du genre humain, s'il n'avait pas eu la pensée de pourvoir à sa régénération et à son salut ? Hé quoi ! il n'aurait laissé naître les hommes que pour les. voir devenir la proie de l'enfer et l'aliment de ses flammes ! >~on. mes Frères : écoutez plutôt le Prophète royal : « Vous avez multiplié les enfants » des hommes, suivant votre grandeur, s'écriait-il. » C'est-à-dire, suivant la grandeur du dessein que. de toute éternité, méditait votre esprit d'envoyer votre Fils pour racheter des esclaves.
Cependant le moyen que Dieu devait employer pour racheter les hommes, ne fut pas bien connu dès l'abord dans le monde ; il ne se dévoila plus clairement que peu à peu dans la suite des âges. Sons le règne de l'ancienne loi. parmi le peuple choisi, personne n'ignorait qu'un illustre Messie devait venir pour délivrer le peuple de sa misère. Mais qu'était la personne du Messie"? quel moyen de délivrance devait-il employer? Tous ne le savaient point : il n'y avait qu'un petit nombre de ses amis, patriarches et prophètes, a qui Dieu, par une faveur toute particulière, avait révélé que le Messie attendu par le peuple serait Dieu, et que c'était par son sang et par sa mort qu'il devait, sur toute la face de la terre, racheter son peuple, non de la servitude des nations ennemie-, mais de la servitude du péché.
Quel étonnement. quelle admiration s'empara de leur âme, lorsque ce secret leur fût connu pour la première fois ! Qui pourra •lire, qui pourra même penser la joie de leur cœur en apprenant, ô mon Dieu, ce mystère de votre miséricorde? De là cette soif ardente de voir le Christ : de là ces cris, ces désirs, ces larmes, ces continuelles supplications : « Envoyez. Seigneur, l'Agneau domi- ■ nateur de la terre : oh ! que ne déchirez-vous les cieux. pour
» venir ici-bas! Donnez votre rosée, ô cieux, et vous, nuages, >» faites pleuvoir le juste (4). >• Comment des hommes si instruits et si saints se seraient-ils laissés consumer par cette avidité de voir le Messie promis, s'ils n'avaient connu en esprit sa grandeur et sa Divinité. Qu'il était brûlant, en effet, leur désir de voir le Christ ! Ecoutez comme en parlent quelques-uns d'entr'eux : « Il » viendra bientôt dans son saint temple, le Dominateur que vous » cherchez, l'Ange du Testament que vous désirez. Qui pourra » penser au jour de son avènement et qui pourra en soutenir la » vue {2)? » « Il est homme, dit un autre, et qui pourra le con- » naître (3)? » « Voilà qu'une vierge concevra, ajoute Isaïe, et » enfantera un Fils. » Et le Seigneur, dans l'Evangile, nous parlant de ces désirs des prophètes, disait : « Heureux les yeux qui voient >• ce que vous voyez, car je vous le dis : beaucoup de prophètes et » de rois ont voulu voir ce que vous voyez et ne l'ont pas vu ; » entendre ce que vous entendez et ne l'ont pas entendu (4). » Après cela, ne faut-il pas être étonné de l'aveuglement du peuple juif"? Il savait que le Messie devait venir du ciel, et il ne savait pas que ce Messie devait être plus qu'un homme, et pourtant tous les oracles le proclamaient, et les aspirations si ardentes des prophètes rendaient un puissant témoignage à cette vérité.
Et maintenant, je vous en conjure, ô Père saint, faites-nous connaître quelles furent vos raisons dans l'accomplissement de ce mystère ; dites-nous, je vous en supplie, tout ce qu'il y a de sagesse à livrer, pour un ignoble vermisseau, à la croix et à Sa mort, votre Fils unique, l'objet de votre plus tendre amour, éternel comme vous, tout-puissant comme vous, égal à vous en toutechoses? Et vous, Verbe de Dieu, qui put vous porter à exiger de vous un tel châtiment, pour l'expiation d'un péché qui vous était, étranger? Toutes choses ne sont-elles pas à vous? N'aviez-vous mille autres moyens de réformer notre nature ? Vous pouviez pardonner gratuitement son péché à notre premier père. Vous pouviez ne pas l'imputer à ses descendants, vous pouviez accepter la
(1) Isaïe, xvi, 1;l\-xiy, 1; ma, 8. — (2) Malachtc, m, J. — (3) Isaïe, vu, 14. — (4) S. Luc, x, 23.
confusion du premier homme ou tout autre sacrifice, en expiation de sa faute. Vos mains pouvaient former du même limon un autre homme qui aurait été le père d'une race innocente, comme si Adam avait péri avec toute sa postérité ? Tous ces moyens ne sontilspas plus faciles que de supporter, vous, Dieu tout-puissant, la plus légère atteinte à votre Majesté? Qui ne serait saisi d'étonnement et d'admiration, en vous voyant choisir, parmi tant d'autres remèdes qui se présentaient à vous, le remède le plus difficile, le plus cruel de tous? 0 profond mystère, secret impénétrable de la divine Sagesse : « Mais, qui connaît les pensées du Seigneur? qui a assiste à ses conseils (4] ? » Qui pourra pénétrer les secrets renfermés dans le sein de l'éternelle Sagesse ?
Ne soyons pas. mes Frères, plus curieux qu'il ne faut dans l'étude de ces divins secrets. Qu'il nous suffise de savoir que tel est le mystère. Contentons-nous de connaître et de croire que tel fut le bon plaisir de la divine Majesté, et rendons-lui grâce nuit et jour pour cet inappréciable bienfait de sa miséricorde. N'en demandons pas davantage, chrétiens ; gardons-nous de « scruter la Ma- » jesté divine de peur d'être opprimés par sa gloire :'2). »
Cependant l'apôtre saint Pierre [3] fait un devoir aux prélats et aux ministres de la parole, d'exposer aux hérétiques en particulier et aux infidèles, les raisons de la foi qui est en nous ; voilà pourquoi il nous a semblé bon de vous faire connaître quelques convenances d'un si grand mystère ; nous le ferons en toute humilité et aussi bien que le pourra notre faiblesse, appuyée sur la révélation. Ces convenances, sans doute, ne suffisent pas pour convaincre les infidèles et les hérétiques, mais elles suffisent pour défendre notre foi contre leurs attaques. Nous ne parlerons pas des hautes raisons que donne saint Augustin et que saint Anselme, dans son livre : Pourquoi Dieu s'est fait homme, développe avec tant de clarté, qu'il pense être arrivé à une véritable démonstration. Mon intention est de ne vous exposer ici que des raisons faciles et à la portée de toutes les intelligences.
Ainsi, pourquoi Dieu s'est-il fait homme? Pour glorifier l'homme,
(I) Kom., xi. 34. — \T Piow. xxt, 27. - (3) I S. Pierre, m, 15.
pour humilier le démon, pour détruire le péché, pour réparer l'humanité, pour ramener à son Créateur l'homme qui s'en était éloigné, et le forcer de rendre à Dieu amour pour amour. Il y a encore bien d'autres convenances, je me borne à celles-ci :
Premièrement, ce mystère s'est accompli pour l'exaltation de l'homme. L'homme, en effet, pouvait être racheté par bien d'autres moyens, mais aucun n'eut été pour lui une aussi grande faveur, un honneur si distingué. Quelle gloire pour nous en effet d'avoir pour frère notre Dieu lui-même ! de voir FHomme-Dieu assis à la droite de l'Eternel, adoré par les anges, dominant les astres des cieux, commandant à tous les êtres ! de voir la nature humaine élevée audessus deschœurs des anges, et delà, disposant et gouvernant avec Dieu toutes choses. Esprits célestes, pardonnez ces paroles ; mais en vérité, notre gloire est ici plus grande et plus belle que la vôtre. « Car jamais Dieu ne s'est uni à la nature angélique, et il s'est uni » à la nature des enfants d'Abraham (1\ » Quelle reconnaissance vous devons-nous, ô mon Dieu, pour un tel bienfait! Car lors même qn'Adam n'eut pas péché et que l'humanité n'eut pas eu besoin de régénération, n'était-ce pas toujours pour les hommes un bienfait inestimable d'être élevés à ce comble d'un honneur tout divin? Heureuse faute qui a été pour l'homme le principe de tant de beauté, de tant de gloire ! Heureuse faute qui, suivant la parole de saint Grégoire, a mérité d'avoir un tel Rédempteur (2).
Quelle confusion pour Satan ! quel dépit jaloux doit tourmenter son cœur ! Ah ! s'il avait prévu qu'à l'occasion du péché, l'homme serait élevé à une dignité si glorieuse, jamais, croyez-le bien, il n'eut essayé de faire tomber l'homme ; car la joie que lui cause la perte de multitudes innombrables, n'égale pas le tourment que lui cause cette exaltation de la nature humaine. L'homme qu'il avait abaissé par le péché, qu'il avait réussi à mettre sous son obéissance, il le voit élevé au-dessus des cieux, et il se voit lui-même son sujet, forcé de recevoir et d'accomplir ses ordres ; au nom de l'homme,
(1} Hébr.,11, 16. — (2) Cette pensée, exprimée dans la bénédiction du Cierge pascal, le samedi saint, ne se trouve pas dans saint Grégoire; on la trouve plutôt dans saint Ambroise, sur le ps. 39, n° 20.
il voit toutes les phalanges de Penfer se prosterner saisies d'effroi, lit ce qui l'humilie bien plus encore, ce qui le couvre dune bien plus grande confusion, c'est qu'il voit s'accomplir cette exaltation de l'homme par le moyen même qui lui avait servi à l'abaisser , • 'est qu'il se trouve pris dans ses propres filets, c'est qu'il se reconnaît trompé dans ses conseils non-seulement une fois, mais souvent, mais presque à chacune de ses entreprises. Il avait voulu abaisser l'homme par le péché, et l'homme a été élevé jusqu'à Dieu : il avait voulu immoler l'homme au milieu de cette élévation, et la mort de l'homme arrache à Satan tous ses esclaves. A cette vue. <iit le Psalmiste. « il s'irrite contre lui-même, il grince des dentset » sèche de rage T, » sa jalousie le brûle et le dévore. Votre sagesse, ô mon Dieu, s'est jouée de lui, ainsi qu'il est écrit : « Vous << l'avez formé pour vous jouer de lui T. » C'est-à-dire pour montrer clairement l'abîme de votre sagesse, en le prenant dans ses propres ruses. « Le serpent, dit l'Esprit-Saint, était le plus rusé de > tous les animaux que le Seigneur avait créés 3 . » Nulle puissance sur la terre ne pouvait lui être comparée : mais vous gneur. vous vous êtes joué de son astuce, vous avez vaincu sa puissance, en lui enlevant toutes les dépouilles qu'il tenait en ses mains. et en lui arrachant toutes les âmes qu'il retenait injustement en son pouvoir.
On autre motif pour lequel Dieu est venu plus particulièrement dans le monde, c'est ■ pour détruire, ainsi que l'atteste saint Jean. » les œuvres du démou i . » c'est-à-dire le péché. Pour cela il a voulu non-seulement expier nos fautes, et enlever la cédule de notre condamnation qu'il a attachée à la croix, ce qu'il lit dans sa n. < en condamnant le péché dans sa chair 5 . •• c'est-à-dire. en m- chargeant, pour détruire la faute, de la peine qu'elle méritait, mais il voulait encore par sa mort détruire eu l'homme sa facilité auda- ■ ii commettre le mal. Et, en effet, s'il y avait en nous un peu •us et de raison, quel esl celui qui. après un semblable châtiment du péché, oserait encore s'en rendre coupable : Le Fils de
I Pi. m. 10. - 2 l's. lui, :'<;. - •; Geo., m, 1. — (i) 1 Jean, ni, 8. — (5) Coloss., n l i.
Dieu, dit Origène(l), est mort pour le péché, et toi, chrétien, tu te plais à le commettre ! 0 homme, tu vois un Dieu déchiré par les verges, couvert de plaies et de crachats, attaché à une croix pour expier ton péché, et tu oses pécher encore ! Ah ! Seigneur, si notre esprit n'était pas si aveugle, la vue de votre Passion serait suffisante et plus que suffisante pour nous faire éviter les fautes les plus légères.
Dès le commencement, en effet, Dieu avait montré par de terribles châtiments toute la haine qu'il porte au péché. A cause du péché, le plus beau des esprits angéliques, le plus agréable à l'Eternel, fut précipité du haut des cieux ; à cause du péché, le premier homme fut chassé du paradis terrestre avec tous ses descendants ; à cause du péché, le inonde entier fut submergé dans les eaux du déluge ; à cause du péché, un feu de souffre tomba du ciel et consuma la Pentapole; à cause du péché, la terre s'entr'ouvrant, engloutit des hommes ennemis de la vérité; à cause du péché, les innombrables bataillons de l'Egypte périrent dans les flots. De tels exemples ne suffisaient- il s pas au genre humain pour lui faire détester ses péchés ? Et pourtant, ô mon Dieu, rien ne m'épouvante, rien ne m'éloigne du péché, comme de voir, pour l'expier, votre Fils unique attaché à la croix, mis au rang des voleurs, succombant enfin dans la mort la plus cruelle. 0 pécheurs, quelle audace infinie, lorsque tu ne crains pas après un tel spectacle, de te livrer encore à tes iniquités ! Dites, mes frères, si un roi se montrait tellement implacable contre les voleurs, que, pour un vol léger, il fit attacher au gibet, son fils unique, l'héritier de son royaume, dites quel est le sujet qui, dans tout le royaume, oserait encore commettre le moindre larcin? Et le Fils de Dieu, pour le simple vol du fruit d'un arbre, a été crucifié ; vous le savez et vous péchez encore! Quel supplice, quel enfer pourra punir votre criminelle audace ! Je considère le remède, dit saint Bernard (2), et à cette vue, j'apprécie la gravité du mal, or, voilà que le Fils de Dieu est condamné à mort pour que je puisse avec le baume précieux de son sang guérir mes blessures. 0 homme, reconnais donc toute la
(1) Homélie 2e sur le Lévit. — (1) Saint Bernard, serin. 3e sur la Nativité du Sauteur.
gravité de ces blessures, puisque, pour les guérir, il faut le sang du Christ, notre Seigneur. Saint Augustin exprime aussi la même pensée : « Nous pouvons comprendre, dit-il, toute la culpabilité que le péché renferme, en voyant la satisfaction qu'il faut offrir pour lui au Père céleste I .
Hélas ! helas 1 quel profond oubli s'est emparé de tous les sens de l'homme ! Quelle agitation insensée trouble son esprit ? Voyez le plus grand nombre des hommes se faire un jeu des crimes les plus atroces. Que dis-je? « Ils se font gloire de leurs iniquités, nous » dit le Sage, ils se réjouissent de leurs actions les plus raau- » vaises. (2). » Les malheureux! ils ne veulent pas aujourd'hui reconnaître leurs fautes ; ils en éprouveront un jour les terribles châtiments. Riez, riez, jeunes insensés, secouez la tète, méprisez les menaces, foulez aux pieds la loi du Seigneur. « Le Seigneur » est le Dieu vivant, et il l'a juré par son nom trois fois saint :
Voici que des jours fondront sur vous; ils vous prendront comme » à l'hameçon et vos enfants comme dans des vases bouillonnants. » Vous sortirez les uns contre les autres, par les brèches des mu- » railles et vous serez jetés sur la montagne d'Armon. Allez donc à » Bethel ; commettez vos impiétés à Galgala, multipliez vos pré- >» varications '3 . >• Mais sachez que vous passerez les jours de votre éternité dans les pleurs et dans les gémissements, que vous grincerez des dents contre vous-mêmes ; alors plus d'espoir, plus de consolation : alors vous reconnaîtrez, vous verrez toute l'expiation qu'exigent ces fautes dont vous vous faites maintenant un jeu et un sujet de mépris.
Passons à une autre considération ; rappelons-nous d'abord que, non-seulement l'homme est l'ouvrage des mains de Dieu, mais que de plus Dieu est le modèle sur lequel l'homme a été formé ; car « Dieu fit l'homme à sa ressemblance, nous dit l'Ecriture (4). » Cette considération nous montrera clairement que cette œuvre defigurée devait être réparée par son propre modèle. « L'homme, en » effet, créé dans une si grande gloire, n'en a pas eu l'intelli-
(1) Saint Ang., tom. v. Ap.pend. serm. 139, n° 3. — (2) Prov., n, 14. — (3) Amos, iv, 2. — (i) Genèse, îx, 6.
» gence. Il s'est comparé aux animaux sans raison et s'est fait » semblable à eux. Il a changé sa gloire en la ressemblance de la » brute que nourrit l'herbe des champs (P. » L'homme avait été fait semblable à Dieu et il s'est fait semblable à la brute. 0 changement déplorable ! ô chute malheureuse ! Le Fils étemel, l'image de Dieu a donc été envoyé du ciel pour rétablir dans sa dignité première, l'homme déchu parle péché, et pour lui rendre plus de gloire qu'il n'en avait perdu. En se revêtant de la nature humaine, le Verbe, l'image de Dieu devait lui rendre sa forme altérée et sa beauté flétrie. Qu'est-ce, en effet, que Jésus-Christ? c'est Dieu merveilleusement revêtu de l'homme ; c'est l'homme uni, appliqué à Dieu. L'homme avait reçu de Dieu sa première forme, comme une coiffure reçoit sa forme de la tête, comme une chaussure reçoit sa forme du pied auquel elle est destinée ; le Seigneur luimême applique ce dernier nom à son propre corps quand il dit dans un psaume : « J'étendrai ma chaussure dans l'Idumée (2), » c'est-à-dire je donnerai mon corps aux nations pour être une nourriture de salut. Or la chaussure s'étant déformée, a été appliquée à la forme qui fût son modèle, pour retrouver son ancienne beauté, car l'homme ne pouvait retrouver sa forme qu'en étant appliquée au Verbe, à l'image de Dieu, à la ressemblance duquel il avait été créé.
C'est donc vous, ô Verbe de Dieu, « c'est vous qui devez ve- » nir ; » ce n'est ni un ange, ni un archange, ni toute autre créature, c'est vous seul, ô Fils de Dieu, ma forme, mon modèle, vous seul devez être mon Régénérateur, parce que vous avez été mon Créateur ; je ne dois pas recevoir d'autre forme que la vôtre ; vos mains seules doivent me réparer. La Réparation est-elle un bienfait moindre que la Création ? Bien au contraire, répond saint Ambroise (3), je dois beaucoup plus à vos blessures, d'où est sorti le prix de mon rachat, qu'au travail de vos mains, d'où sortit mon existence. Dieu ne peut abandonner l'honneur de me régénérer ni à l'ange, ni à l'archange, ni au séraphin, ni à aucun être créé ; il
(1) Ps. xLvm, 13. - (2)Ps. cvii, 10. - (3) Saint Ambr. sur l'Evangile de saint Luc. Livre 2e, chap. 2e, n° il.
Hi OEUVRES DE SAINT THOMAS DE VILLENEUVE
dp convenait pas que l'homme, cette noble créature, dût à un antre qu*à Dieu la soumission et la reconnaissance imposées par le bienfait de sa régénération. De quoi lui aurait-il servi, en effet, d'avoir été créé, s'il n'avait été racheté? et n'aurait-il pas mieux valu qu'il n'eût jamais reçu la vie, que de traîner une vie éternellement misérable"? Non. non, l'homme ne pouvait pas devoir à la créature une reconnaissance plus grande qu'au Créateur.
Supposons cependant que la Rédemption se fut accomplie par une créature quelconque ; supposons que 'Dieu eut voulu accepter l'expiation qu'aurait offerte l'Ange ou l'homme pour tout le genre humain. Alors je vous le demande, qui pourrait ramener au service et au culte du Dieu véritable, l'homme égaré, rejeté par ses iniquités loin de son Créateur"? A quoi servirait d'ouvrir la porte des • ieux. si personne n'y entrait ? Or voilà « le monde entier plongé « dans la malice [I] : » le voilà idolâtre, charnel, cupide, superbe, orgueilleux, livré à des vices sans nombre, environné de ténèbres épaisses, qui pourra d'un monde si charnel, si abruti, faire un monde tout spirituel, tout angélique, qui le pourra ? N'est-ce pas Dieu seul?
Voulez-vous voir clairement qu'il n'y avait pas d'autre moyen de ramener l'homme à Dieu? Rappelez-vous que. pour bien constater 1 insuffisance de tout autre remède, Dieu retarda son incarnation plus de quatre mille ans ($). Et pendant ce temps, que de patriarches, que de prophètes, que de justes envoyés au monde ! et le monde ne les écouta pas et il ne réforma pas ses œuvres sur leurs enseignements: quelle voix, en effet, pouvaient écouter les brebis, sinon celle de leur Pasteur? Oui, quelles ne furent pas les tentatives du Seigneur pendant ces longs siècles pour ramener l'homme à son service et à une sainte vie ! Et tout fut impuissant, tout fut inutile. Dieu, par -■s essais, semblait agir à la manière de l'homme. Il faisait pour ainsi dire, tous ses efforts, afin d'épargner à son Fils ses anéantissements, ses travaux, sa cruelle mort : ou ce qui est plus vrai, il
(!) I S. Jean, v, 19. — (3 L'auteur dit 5000; nous conservons le chi lingénéralement adopté.
voulait faire reconnaître qu'il n'y avait pas d'autre remède pour sauver le genre humain.
Dès le commencement en effet, Dieu essaya de ramener le monde, à son service par les menaces et par la terreur. Il punit de cruels supplices les prévaricateurs de sa loi, afin qu'épouvante de tels exemples, le monde abandonnât ses iniquités et se convertît à son Dieu. De là les terribles monuments de sa justice vengeresse, dont nous avons déjà parlé ; le monde submergé par le déluge, la Pentapole consumée par le feu, L'Egypte ravagée, le peuple immolé dans le désert, tant d'autres châtiments qu'il serait trop long d'énumérer et que connaissent très-bien ceux qui lisent les Saintes-Ecritures. Et ces essais furent sans résultat; « le peuple, dit le prophète, « ne revint pas à celui qui le frappait [\). »
Dieu essaya alors un autre moyen; il voulut gagner par les bienfaits ce monde que la crainte trouvait insensible. Il appela à lui Abraham, il choisitles descendants de ce patriarche pourson peuple particulier, il aima ce peuple comme un père aime ses fils, il voulut lui-même le nourrir, l'instruire, le protéger, lui enseigner la voie de la vérité et de' la vertu, afin d'obtenir de cette portion de l'humanité ce que lui refusait le reste de l'univers. 0 Dieu très-bon, que de faveurs, que de grâces, que de bienfaits dont vous avez comblé ce peuple privilégié ! Votre main toute-puissante l'a fait sortir de l'Egypte; devant ses pas, vous avez divisé les flots de la Mer rouge et desséché le Jourdain ; dans le désert vous l'avez nourri de la manne, vous l'avez désaltéré de l'eau du rocher, vous l'avez guidé par une colonne de feu; vous avez dissipé devant lui des royaumes et détruit des nations ; vous l'avez établi et fixé dans la terre que vous lui aviez promise, et là, vous l'avez fait croître en nombre et en gloire par des faveurs innombrables. Par ces bienfaits si éclatants, si multipliés, vous vouliez voir si le monde, en les apprenant, frappé de tant de munificence et de bonté, ne se dirait pas dans son cœur : Convertissons-nous et revenons à un Dieu, si bienfaisant et si miséricordieux, qui accorde tant de grâces à ses serviteurs et traite avec une si tendre générosité ceux qui l'adorent.
(1) Isaïe, ix, 13.
Mais l'événement trompa l'attente du Seigneur. Non seulement ces mémorables témoignages de bonté n'engagèrent pas les nations idolalre^ à revenir au culte du vrai Dieu, mais le peuple choisi luimême, au milieu de tant de faveurs, se pervertit de jour en jour, ainsi que Moïse l'avait prédit : « Le peuple bien aimé s'est engraissé, « et révolté; appesanti, rassasie, enivré, il a délaissé le Dieu, son « Créateur, et s'est éloigné de Dieu, son salut. Ils l'ont provoqué, « en adorant des dieux étrangers, et ont excité sa colère par des « abomiuations I,. »
Désormais que fera le Seigneur? Quel moyen de salut chercherat-il encore? Il a envoyé des messagers et le peuple lésa égorgés ; Il en a envoyé d'autres, et le peuple s'est moque d'eux ; il a multiplié ses prophètes et le peuple n'a pas cru à leurs paroles ; les menaces ne l'ont pas effrayé, les promesses ne l'ont pas gagné, les présents l'ont trouvé insensible. Que restait-il à faire au Seigneur sinon d'envoyer son Fils unique ? « Peut-être ils le respecteront, dit-il « lui-même dans l'Evangile [%] ; » et dans le douloureux étonnement que lui cause cette opiniâtreté coupable, il dit encore par un prophète: « Que ferai-je pour toi, ô Ephraim? que ferai-je pour « toi, ô Juda ;3^ ? » Je sais ce que je ferai : je les vaincrai par mon amour.
La divine Sagesse a trouvé un moyen souverain. Rien n'est puissant comme l'amour pour entraîner les cœurs; Dieu le savait. Rien D'inspiré l'amour comme l'amour lui-même, ainsi que le dit le philosophe Sénèque : En vain vous recourez à des enchantements pour vous faire aimer ; je vous enseignerai le charme tout-puissant : Aimez et vous serez aimé (4). Et le Seigneur Dieu est venu dans le monde ; il se fait le compagnon et l'ami de l'homme, il condescend à ses désirs, il lui obéit, il le sert ; il opère pour l'homme les plus grands prodiges , pour lui il souffre les traitements les plus indignes, il lui ouvre son cœur, il lui montre tout BOD amour. Le monde voit n apprend ces choses; il les considère, il les médite, et il demeure frappé d'étonnement et d'admiration,
(1) Deutér., xxxn, 15. — (2) S. Matth., Ml, 37. - (4) Osée, vi, t.— (i) Sénèque, épit. 9. 'Edition de Venise, 1058.)
et, vaincu enfin par' tant de miséricorde et de charité, accablé sous le poids de tant de bienfaits, il succombe et se prosterne aux pieds de son Dieu. Quel homme, en effet, eût-il l'âme aussi dure que la pierre ou le fer, pourrait résister à tant de miséricorde ? Le cœur le plus insensible pourrait-il ne pas s'amollir et se fondre aux feux puissants d'une telle charité? A la mort de Jésus-Christ, les rochers au Golgotha se brisèrent aux pieds de la croix, et le cœur de l'homme ne se briserait point!
Quand donc la voix des Apôtres, comme une trompette retentissante, se fit entendre dans tout l'univers, annonçant aux mortels nie Dieu s'était fait homme pour sauver l'homme, qu'il avait été crucifié, qu'il était mort; lorsqu'en même temps une multitude de niracles vint confirmer leur parole, le monde demeura d'abord îtonné, et puis, vaincu par tant d'amour, il se rendit, entin, après tant de siècles, il se prosterna et adora son Dieu.
Vous avez vaincu, Seigneur ; il le fallait ; vous avez été plus fort jue le monde et vous en avez triomphé. Vous avez brisé par votre nnour la dureté de notre cœur; il est devenu comme la cendre sous e souffle du vent. Notre âme s'est fondue, quand a parlé le Bienlimé. Vous nous avez percés des flèches de votre amour et nous ommes tombés à vos pieds. Douce victoire qu'annonçait le prophète: i Vos flèches sont aiguës, les peuples tomberont sous vos coups ( I \» royez-vous les peuples empressés accourant de toutes parts au vrai )ieu et embrassant en foule son culte et sa foi? Le prophète l'avait •redit, quand il disait : « Les peuples m'ont environné comme des
abeilles ; ils se sont embrasés, comme le feu au milieu des ^ épines; je me suis vengé d'eux (2). »
0 illustre et glorieuse vengeance ! ces cœurs autrefois indociles e sont embrasés de la charité de Dieu; ils s'empressent autour de ésus-Christ comme les abeilles autour d'un rayon de miel. Les oyez-vous sur les places publiques, les uns attachés à la croix, les utres livrés aux flammes, ceux-ci écrasés sous les pierres, ceux-là mpitoyablement déchires, d'autres écorchés tout vivants? Voyez rous avec quelle patience, avec quel amour ils endurent les plus
(l) Ps. xuv, 6. — (2j Ps. cxvn, io.
atroces supplices pour la gloire de Celui qu'ils blasphémaient naguère. C'est par ces tourments, hommes rebelles, hommes obstinés et endurcis, c'est par ces tourments que vous devez passer; voila les supplices que vous devez endurer pour la gloire de mon nom : « Je vous appelais et vous ne vouliez pas m'écouter ; je vous ai <• tendu la rnain et personne ne m'a regardé (1). » Je veux amollir la dureté de votre cœur. Je vais agir de telle sorte que vous serez brûlés et consumés de mon amour et que, pour la gloire de mon noim vous rechercherez les plus atroces supplices, les morts les plus cruelles, et ces supplices et ces morts contenteront à peine les désirs de votre amour.
Ah! Seigneur, je vous en conjure; vengez-vous ainsi de notre dureté; amollissez nos cœurs, embrasez-les du feu de votre amour, Donnez-nous l'intelligence de ce mystère et une reconnaissance digne d'un si grand bienfait; qu'à la vue de cette miséricorde infinie, toutes les facultés de mon être se consument d'amour. A quoi servirait de nous avoir accordé un tel bienfait, si votre grâce ne nous le faisait comprendre et estimer?
" Voilà la victoire qui a soumis le inonde [%). » Les hommes ont appris que « le Verbe s'était fait chair et qu'il avait habité parmi « nous [3] ; » et cette œuvre magnifique de tendresse et d'amour a touché leurs cœurs endurcis, lésa attendris et ramenés à l'obéissance de leur Maître véritable. C'est la pensée qu'exprime saint Ambroise en expliquant ces paroles de l'Apôtre : « Il s'est humilié, « se rendant obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la « croix. C'est pourquoi Dieu l'a élevé et lui a donné un nom qui « est au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus, tout genou ■ fléchisse dans le ciel, sur la terre -et dans les enfers i . J'ose dire, ajoute saint Ambroise, les grandes œuvres de mon Dieu, el cependant elles n'ont pas suffi pour me faire fléchir le genou. Je ne l'ai fléchi qu'en voyant mon Dieu humilié 5 . Dieu a fait les cieux pour l'homme; pour lui il a fait la terre, avec ses plantes, la mer avec ses poissons; pour lui il a fait toutes
(I) Prov., i, 24. — (2; I S- Jean, », i. — (3) S. Jean, i, 14. - ('«) Philipp.,ii,3. — v.'> S. Atnbr., sur le ps. 118, serm. 14, n° 20.
es créatures matérielles: il les a soumises à son domaine, et pourant, après taut de bienfaits, Vhomme n'a pas fléchi le genou. Mais mand il a vu le Fils de Dieu humilié pour lui, son audace n'a pu ésister ; accablé sous le poids de tant de charité, il s'est prosterné i terre et a adoré son Dieu. Le Tout-Puissant aurait eu beau opérer es plus grandes merveilles pour le salut du monde, envoyer dans ce jut la plus grande des créatures, s'il ne s'était humilie lui-même, homme ne se serait pas prosterné devant lui. De quoi servit à Elisée d'envoyer son bâton avec son serviteur? Le monde dans la norl ne se relèvera pas non plus au contact du bâton ; il faut qu'un rrand prophète vienne du ciel, qu'il se rapetisse lui-même sur le :orps de l'enfant, et alors réchauffé de la chaleur vivifiante du projhète, le monde, comme l'enfant de la Sunamite, ouvrira sept fois a bouche, il respirera, il ouvrira les yeux et enfin recouvrera la rie.
Nous vous avons montré autant que notre faiblesse a pu les comprendre et les exprimer, les motifs et les causes de l'Incarnation du "ils de Dieu ; je vous ai dit par quel sublime et profond dessein de a divine Sagesse, ce mystère s'est accompli pour le salut du monde. )e telles choses paraissent des folies aux Gentils; mais en réalité il r a là une sagesse admirable, suivant ces paroles du Seigneur luinème à son Père : « Dans vos desseins sur moi, votre Sagesse est < admirable (4). »
Mais enfin, si vous voulez savoir la principale, la seule cause de ?e mystère, je la dirai en un seul mot. ou plutôt, c'est l'apôtre saint Paul qui va vous la dire : « Il m'a aimé et il s'est livre pour moi. » 3ui, mes frères, l'amour seul a fait ce mystère, l'amour l'a désiré, "amour l'a exigé ; c'est l'amour qui a vaincu le Fils de Dieu, en 'arrachant du sein de son Père, pour le faire descendre dans le ;ein de sa Mère. En un mot « Dieu m'a sauvé '& » et ce n'est pas i cause de mes mérites ou de mes services ; je ne sais qu'une ^ause de mon salut, c'est que « sa volonté s'est arrêtée sur moi, » : est qu'il m'a aimé ; « car Dieu a aimé le monde jusqu'à donner
(l; Ps. cxxxvm, 6. — (2) Ps. xi, 20.
|gO OEUVRES DE SAINT THOMAS DE VILLENEUVE
m pour lui son Fils unique T. » jusqu'à le livrer pour lui à la mort la plus cruelle.
0 force invincible de l'amour! 0 illustre triomphe delà charité! 0 amour irrésistible ! quelles dépouilles glorieuses tu as remportées ! Tu as vaincu le Tout-Puissant, triomphé de Dieu même; tu as enchaîné le Très-Haut dans les liens de ta puissance, tu as mis sous ton joug le Souverain des cieux. Je reconnais iei cette lutte mémorable, ce combat étonnant, où l'homme pendant toute la nuit lutte contre son Dieu; l'homme est frappé, mais Dieu est vaincu; dans le combat, l'homme a eu sa cuisse desséchée, mais quoique boiteux, il s'est couvert de gloire, car il est sorti triomphant de la lutte. Et voilà pourquoi il lui a été dit: « Si tu as été fort contre « Dieu, à plus forte raison, tu seras fort contre l'homme (2). »
Mais comment a-t-il remporté sa victoire ? Quelles sont ses armes? Ou sont ses flèches et son arc? Ah! il n'a point d'autres armes que l'amour. Cet amour de l'homme s'est précipité violemment dans les cieux, il a envahi les palais éternels, il a enchaîné le Tout-Puissant dans les liens de la chair, il a enlevé toutes ses armes, distribué toutes ses dépouilles et livré ainsi aux hommes des richesses immenses. Que dis-je? il a mis le Dieu de toute majesté au service de l'homme, il l'a retenu pendant trente-trois ans dans cette pénible servitude et l'a enfin condamné à une mort cruelle.
0 amour cruel et barbare ! amour implacable! amour impitoyable! Pourquoi blesser ainsi la Majesté infinie? Pourquoi condamner la Bonté elle-même? Pourquoi sé\ir avec tant de cruauté contre un Dieu si bon et si tendre? En vérité, ô amour « tu es fort comme la mort, et ta jalousie est impitoyable comme « l'enfer (3). » C'est toi qui livres un Dieu pour un vermisseau et qui, pour un esclave, condamnes à mort le Maître du ciel et de la terre. Bienfaisant pour tous les êtres, tu n'es cruel que pour le Dieu souverainement bon. O amour, pitié, je t'en conjure ! pitié pour la Majesté infinie ! pitié pour la Bonté souveraine ! Mais quoi ! si Dieu est épargné, l'homme va être condamné...
(1) S. Jean, m, 16. — (2) Gen., xxxn, 28. — (3) Cant., vm, 6.
SECOND DIMANCHE DE LAVENT. — I. loi
Ah! que choisir? que demander?... quelle terrible alternative !...
Je vous rends grâces, Seigneur, je vous rends grâces : dans votre défaite, vous voilà triomphant ; vaincu par la chanté vous avez vaincu ma misère. Vous m'avez aimé, Seigneur, d'un amour sans mesure et sans borne. « Vous qui réglez toutes choses avec nombre « poids et mesure (!\ » vous avez, dans votre amour pour moi, dépassé tout nombre, tout poids, toute mesure ; de là cette parole de saint Paul : « A cause de la trop grande charité dont il nous « a aimés, lorsque nous étions morts dans le péché, il nous a res- « suscités en Jésus-Christ (2). Oui, la charité de Dieu est vraiment trop grande, elle est excessive, elle n'a point de bornes, elle n'a point de frein. Vous m'avez aimé, lui dit saint Augustin, plus que vous-même, puisque vous avez voulu mourir pour moi, puisque vous m'avez racheté à un prix si précieux, puisque vous m'avez retiré de l'esclavage, puisque vous m'avez épargné d'affreux supplices. Oh ! quelle honte pour moi, Seigneur, de ne pas vous rendre amour pour amour ! quelle humiliation ! quelle accablante confusion (3) !
Mais, Seigneur, comment vous aimerai-je, si vous ne me faites vous même le don de votre amour? Votre amour est une perle précieuse difficile à trouver. Du haut du ciel envoyez-donc, Seigneur, un feu sacré dans tous mes os ; que la moelle de mes os soit toute entière pénétrée du feu de votre divin amour, et que mon âme se fonde comme la cire dans le désir de vous posséder ! Faites que je connaisse, que je comprenne, que je sente l'immensité de vos dons; que, par les liens de votre amour, je m'attache à vous si fortement que je ne sois qu'un avec vous pendant toute l'éternité. Accordez-moi cette grâce, ô mon Souverain Seigneur, ô mon Rédempteur à qui appartiennent tout honneur et toute gloire avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (1) Sag., xi, 21. - (2) Eph., n, 4. - (3) Saint Aug., Solilo, chap. 13.
SECOND SERMON
Possibilité de l'avènement du Seigneur*. — Députation du saint Précurseur à «Jésus-Christ.
Tu es, qui venturus es, an aïiuvx expectamus''
Etes-vous celui qui doit venir, ou en attendons-nous un autre? (S.Matth., xi. 3.)
Parmi tous les mystères de notre foi, il en est un surtout que le monde eut la plus grande peine à croire ; c'est l'Incarnation du Verbe de Dieu. Base et fondement de la foi catholique, ce mystère est en même temps le plus difficile à faire accepter aux hommes. Rien ne paraît plus indigne aux philosophes et aux sages du monde que d'entendre dire que Dieu s'est fait homme : et voici trois raisons qu'ils en apportent.
Premièrement, il leur paraît impossible que deux natures si différentes, la nature divine et la nature humaine, soient unies dans un seul et même sujet, d'une manière si intime, si étroite, qu'il n'y ait plus qu'une seule et même personne, laquelle soit véritablement Dieu et véritablement homme, non pas d'une dénomination métaphorique, mais d'une réalité absolue. Il serait déjà bien difficile de croire qu'une telle union put exister entre l'ange et l'homme, créatures pourtant finies, en sorte que l'ange et l'homme ne seraient aussi qu'une même personne; à plus forte raison, ne peut-on pas la croire possible entre deux natures dont l'une est infinie et l'autre finie.
Secondement, ils trouvaient une grande inconvenance à ce que la Majesté divine se revêtit du corps d'un petit enfant et s'enfermât dans le sein d'une Vierge, qu'elle poussât des vagissements et éprouvât la faim, la soif, le froid, la fatigue, la mort, et toutes les antres souffrances de l'homme. N'est-ce pas un blasphème inouï d'attribuer à Dieu de telles faiblesses? Aussi appelaient-ils igno-
rants, insensés, impies, blasphémateurs, les chrétiens qui racontaient ces faiblesses de Dieu.
Troisièmement, ils regardaient comme une étrange folie, de croire que le Créateur tout-puissant fût mort pour une créature tirée du néant par un pur effet de sa divine volonté, et que. sans y être forcé, il eût exigé de lui-même une telle satisfaction pour le péché si étranger à la pureté de son Etre. Qui le forçait à créer l'homme? Qui le forçait à le relever après sa chute? Pourquoi du moins expier à si grands frais une faute qu'un peu d'indulgence pouvait facilement détruire ?
C'est le philosophe Porphyre, dont la délirante impiété entasse ces arguments et autres semblables dans son livre sur le Retour de l'âme, composé en haine de la Religion chrétienne.
Mais, « ô mon Dieu, que vos ouvrages sont magnifiques! que vos » pensées sont profondes! l'homme stupide les méconnaît, et l'in- » sensé ne les comprend pas 1 . » Ecoute, homme barbare, s'écrie saint Augustin 2 . ouvre ton intelligence, serviteur des faux dieux. Oui, Dieu s'est fait homme: et qu'y a-t-il la de si indigne, de si inconvenant? Et moi, je te le dis : il n'y a pas dans tout l'univers une œuvre où Dieu manifeste davantage sa puissance, sa sagesse, sa bonté, sa clémence, sa miséricorde, sa tendresse, sa charité, sa grandeur, tous ses divins attributs : pas une ou Dieu se révèle luimême avec plus d'éclat. Pourquoi t'étonner si le Dieu très-clément et très-bon. voulant montrer les richesses de sa miséricorde et de son amour, daigne accepter ces faiblesses et ces misères pour racheter sa créature? Pouvait-il attirer à lui. avec plus de force et avec plus de douceur, l'homme ouvrage de ses mains? Pouvait-il mieux le contraindre à aimer, à servir, à respecter son Créateur? Non. non, il n'y a point là de blasphème: il n'y a de blasphème que dans tes paroles. Ce mystère est le principal sujet des louanges que les ang.s et les hommes font retentir au ciel et sur la terre en l'honneur du Très-Haut.
Souffrir et mourir, dit l'impie philosophe, sont des imperfections étrangères à lEtie divin : nous le savons. Mais, répond le pro-
(1) Ps. xci, G. — (2) S. August. Cité de Dieu. liv. 10, chap. 20.
ISi OEUVRES DE SAINT THOMAS DE VILLENEUVE
phete. « pour faire son œuvre à lui. Dieu prend des moyens étran- » gers à son Etre ; pour accomplir son œuvre, il accomplit une » œuvre qui lui est étrangère \;. » Sauver, racheter, délivrer, secourir, voilà l'œuvre de Dieu; « car, dit le Psalmiste, le Seigneur » délivre les captifs; le Seigneur éclaire les aveugles, il relevé » ceux qui sont tombés 2 . » « Le Seigneur, dit-il encore, est un » Dieu de miséricorde ; c'est un Dieu qui sauve : le Seigneur est le » maître des portes delà mort (3). » Telle est son œuvre à lui. et. pour l'accomplir, il a daigné accepter des faiblesses et des misères qui lui sont étrangères. Quelle œuvre pouvait nous faire connaître la souveraine bonté de notre Dieu, sa clémence infinie, mieux que celle ou nous voyons l'Immortel mourir pour répandre ses bienfaits. [Impassible souffrir pour racheter les hommes? Voiià notre Dieu, voilà sa tendresse et sa charité. Imaginez toutes les difficultés, tous les excès qu'il vous plaira ; vous ne trouverez rien qui égale l'ardeur de l'amour de notre Dieu, rien dont ne puisse triompher sa tendresse. L'Incarnation du Verbe, mieux que toute autre œuvre, me fait connaître ce qu'est le Dieu que je vénère et que j'adore : mieux que toute autre œuvre, ce mystère me montre combien est bon. dévoué, bienveillant, magnifique, sage, puissant, ce Dieu qui a eu assez de science et de puissance, non-seulement pour faire toutes choses de rien, mais pour se faire lui-même homme comme tous les autres hommes.
Vous dites qu'il est indigne de la Majesté divine de s'unir à l'homme, sa créature. Et en quoi, je vous le demande? Dieu n'aimet-il pas à descendre dans les esprits angéliques et dans les âmes humaines, en sorte que par son infusion, par son union intime, il les déifie et les transforme en lui-même. Sous l'action du feu, le fer devient lui-même un feu brûlant: telle et plus intime, plus réelle est l'union de Dieu avec les bienheureux : ils semblent tenir de la nature de Dieu plus que de leur propre nature, comme un bois embrasé semble tenir de la nature du feu plus que de la na-
1 Isalc, xxviii. 21. - (2) Ps. cxly, T. - ?> Ps. lxvii, 21. - On remarquera que dans d'autres endroits, cp texte sera traduit autrement, à cause tics sens divers qu'il peut présenter.
ture du bois. Est-il donc étonnant que Dieu ait daigné s'unir d'une manière ineffable et toute particulière, par des liens plus étroits et plus sublimes, l'une de ces âmes, aimée et bénie entre toutes? et que, par la médiation de cette came, il se soit encore uni la chair dans une unité de personne, pour manifester sa gloire au monde, et pour rendre au genre humain la vie qu'il avait perdue ?
Non, il ne répugne pas à la grandeur infinie d'être ainsi unie à une créature finie; dans cette union, au contraire, la grandeur infinie resplendit de son plus vif éclat. En effet, Dieu étant l'Immense, l'Infini, doit par cela même pouvoir s'unir à la créature mieux que l'ange, mieux que tout être créé ; car il contient virtuellement, éminemment, toutes les perfections de la créature, et par conséquent il ne répugne à aucune de ces perfections; voilà pourquoi seul il peut descendre et habiter dans l'âme humaine: tandis qu'une union semblable ne peut exister entre deux créatures entièrement différentes et placées à des degrés divers.
Mais, dites-vous, tout cela est une ridiculité, une folie. Oui, une folie pour ceux qui ne savent pas voir là un mystère, mais une folie plus admirable que toute sagesse ; « car ces folies de Dieu renfer- » ment plus de sagesse que tous les conseils des hommes (1); » les conseils de mon Dieu, les secrets de sa sagesse sont impénétrables à la raison, sont au-dessus de toute intelligence; et voilà pourquoi, si vous voulez chercher la raison d'un mystère qui dépasse les bornes étroites de toute raison, ce mystère vous semblera une folie, et ce sera dans la réalité une sagesse suprême. La vraie folie, une folie incontestable, c'est votre prétention de vouloir comprendre par votre raison, ce qui est au-dessus de toute raison créée ; c'est de vouloir enfermer l'Océan infini des conseils de Dieu, l'insondable abîme de sa sagesse, dans le vase étroit de votre intelligence.
0 le plus insensé des hommes î dites ; si notre intelligence pouvait comprendre Dieu, comment serait-il l'Admirable? et si nous pouvions rendre raison de toutes ses œuvres, comment serait-il l'Ineffable? Avez-vous seulement l'intelligence des œuvres que
(1) I Cor., î, 25.
Dieu met sous vos yeux? Comment donc voulez-vous comprendre sa sagesse? Ah! plutôt, abaissez votre orgueil, « captivez votre » raison sous le joug de la foi I : -> écoutez et inclinez votre oreille, pour croire humblement ce qu'il a plu au Seigneur de nous révéler de son Etre. « Gardez-vous de scruter la Majesté divine, de peur » d'être opprimé par sa gloire fl&). » Ecoutez, si vous désirez voir; croyez, si vous voulez comprendre: car si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas ; ce n"est point par l'intelligence qu'on parvient à la foi. c'est par la foi qu'on parvient à l'intelligence. Ne vous appuyez pas sur votre prudence; ne vous fiez point à votre sagesse, car il est écrit : « Je perdrai la sagesse des sages (3) ; » « Je réprouverai la prudence des prudents , parce que la prudence » de ce monde est une folie auprès de Dieu 4 . »
Par ces raisonnements et autres semblables, on peut facilement résoudre les objections des Païens et des Gentils contre l'Incarnation du Verbe, et confondre ainsi cet orgueil plein de délire, qui leur fait pousser des cris de fureur contre la foi catholique. Cependant il ne faut pas s'étonner que, dans une chose si difficile et si sublime, le monde ait un moment hésité; car, en vérité, la prodigieuse grandeur de ce bienfait dépasse de beaucoup le cercle dans lequel peuvent s'exercer les facultés humaines. Dieu avait prévu cette hésitation du monde, quand il disait par son prophète : « Je » fais une œuvre que nul ne voudra croire , quand on la lui » dira [5) ; » une œuvre qui jettera le monde dans la stupeur, qui arrêtera toute intelligence; personne, saus mon aide, ne pourra la croire.
Grâces vous soient rendues, ô mon Dieu ! grâces vous soient rendues, à vous qui avez accompli pour nous des prodiges tellement étonnants que de nous-mêmes nous ne pouvons les croire! Vous avez pu les accomplir, et nous, nous ne pouvons comprendre, nous ne pouvons pas même croire qu'ils sont la plus brillante révélation de votre majesté, de votre toute-puissance, de votre grandeur, de votre gloire.
[1; II Cor., x, 5. — (?) Prov., xxv, 27. - (3) I Cor.5 I, 19. - (4) I Cor., m, l'J. — (5) Hab.j i, 5.
Le Seigneur prévoyait donc toutes les difficultés qu'aurait le monde à croire ce mystère ; aussi il voulut le prévenir longtemps auparavant ; il lui fit annoncer tout ce qu'il voulait accomplir, il le lui rappela souvent ; tantôt, c'étaient les plus claires prophéties, tantôt, des images, des sacrifices, des cérémonies, ou d'autres œuvres de la loi qui figuraient de mille manières le même mystère. Dieu, par ces figures, préparait le monde à croire la réalité. Que fut, en effet, la loi de Moïse tout entière, sinon une figure, une prophétie du Messie avenir? Et voilà ce qui faisait dire à l'Apôtre : « La fin » de la loi , c'est le Christ pour la justification de tous les » croyants (I). » Examinez, en effet, et voyez si chaque circonstance de la vie du Christ sur la terre n'a pas été clairement indiquée par les prophètes. Ils annoncent sa Mère : « Voilà qu'une » Vierge concevra (2) ; » ils annoncent le lieu de sa naissance : « Et toi, Bethléem, Ephrata, etc. (3) ; l'époque où il doit venir; « Daniel compte les semaines qui le séparent de sa naissance (4); » l'état du monde à sa venue : « En ces jours s'élèveront la justice « et une abondance de paix (5) ; » les gouverneurs du pays : « Le « sceptre ne sera pas enlevé de Jud a (6). » Les prophètes vont plus loin encore et nous disent les œuvres qu'il doit accomplir : « Alors « s'ouvriront les yeux des aveugles (7); » ils nous disent ses mœurs et son caractère : « Il ne sera ni triste, ni turbulent (8' ; » le mode de son enseignement : « Il ouvrira la bouche en paraboles (9) ; » entin sa Passion : « Il sera conduit à la mort comme un agneau (1 0\ » et sa Résurrection elle-même: « Pour vous, Seigneur, ayez pitié de moi; >» ressuscitez-moi, et je leur rendrai ce qu'ils ont mérité (11\ »
Mais pourquoi m'arrèter si longtemps? De longs jours ne suffiraient pas pour rappeler en détail chacune de ces prophéties ; il fallait que toutes les œuvres du Christ, que tous ses actes, que sa vie tout entière fut annoncée de la manière la plus claire, la plus expresse, afin de préparer le monde à croire cet incroyable mystère.
(l)Rom., x, 4. —(2) Isaïe, vu, 14. — (3) Daniel, îx, 24. — (4; Michée. v, 2. — (5) Ps. lxxi, 7. — >(i) Gen., xux 10. — C) Isaïe, xxxv, 5. — (8) Isaïe, xlii, 4. — (9) Ps. lxxyii,2. — (10) Isaïe, uii, 7. — (11) Ps. xlv, 11.
Et enfin, pour que rien ne manquât à ce travail de préparation, pour que ce peuple incrédule et endurci ne pût prétexter son ignorance, un dernier prophète est envoyé. Jean-Baptiste, homme de la plus haute sainteté et de la plus respectable autorite ; et ce n'était plus par des signes et par des figures qu'il devait faire pressentir la venue du Messie : il devait le montrer du doigt à tous les yeux, et dire : « Voilà l'Agneau de Dieu; voilà celui qui efface les « péchés du monde 'l\ »
A la clarté de pareils témoignages, quels yeux, à moins d'être entièrement aveuglés, pourraient encore ne pas voir? Aussi est-ce aui Ecritures que le Seigneur renvoyait ses ennemis, disant: « Scrutez les Ecritures, et vous verrez qu'elles rendent témoignage » de moi 2 ). » Mais, ô lamentable aveuglement de ce peuple! Celui qui avait été l'objet d'une si longue attente, de désirs si brûlants. Celui qu'avaient annoncé tant de figures, tant de prophéties, ne fut pas reconnu de ces aveugles. « Il était dans le monde, et le » monde a été fait par lui, et le monde ne l'a point connu. Il est » venu chez les siens, et les siens ne l'ont pas reçu (3); » ils ont dit au contraire : « Il est possédé du démon (4), » « et s'il chasse » les démons, c'est au nom de leur chef. Béelzébuth (5 . » Il leur e^t arrivé, dit saint Grégoire. « ce qui arriva à Isaac, leur père, lorsqu'il annonça les futures destinées de Jacob, son tils, sans le reconnaître, quoique son fils fût placé sous ses yeux v'6;. »
Voyant donc l'aveuglement et l'endurcissement de ce peuple, son obstination à repousser les oracles des prophètes et le témoignage qu'il avait lui-même rendu à Jesus-Christ. Jean-Baptiste, frappé au cœur d'une douleur profonde, ému de pitié pour ce malheureux peuple, et se voyant d'ailleurs près de mourir, voulut faire naître une occasion où Jésus-Christ se manifesterait lui-même, en excitant l'admiration de la foule.
Dans ce dessein, il envoie à Jésus-Christ deux de ses di<.i|»]t>s. pour lui poser cette question publiquement, en piesence de tout le
(1) S. Jean, i, 29. i2) S. Jean, v, 39. - (3) S. Jean, i, 10. - (4; S. •.m, iS. — '.Y, S. Luc, xi, lô. — (6) S. Grégoire le Grand, liv. 1er sur l'Evane., Hom. le
peuple : « Etes-vous Celui qui doit venir, ou en attendons-nous » un autre T? » Comme s'il disait : « Je vous ai rendu témoignage, et l'on n*a pas cru à ma parole ; vous donc, rendez-vous témoignage, et peut-être on vous croira. » Saint Jean-Baptiste pensait avec sagesse que la réponse du Seigneur jetterait une grande lumière sur sa divine personne dans L'esprit des hommes, et il désirait que, comme sur les bords du Jourdain, le Saint-Esprit avait rendu à Jésus-Christ le témoignage le plus éclatant, ainsi Jésus-Christ, le Fils éternel, se rendit maintenant témoignage à luimême devant le peuple, pour l'affermissement inébranlable et éternel de la foi. Le peuple, ainsi instruit du Christ par le Christ lui-même, n'arriverait-il pas enfin à le connaître, en entendant la réponse à la question qui lui était adressée?
Telle fut, je crois, la principale cause de cette députation, qu'envoya Jean-Baptiste. Cependant plusieurs graves docteurs ont pensé qu'il l'avait plutôt envoyée pour faire pleinement connaître Jésus- Christ à ses disciples, afin de les laisser, à sa mort, sous la garde et sous la protection de ce bon Maître. Par là il nous laissait un bel exemple du soin que nous devons prendre de nos serviteurs, du zèle que nous devons avoir pour le salut de leurs âmes. Ne dites donc pas : Je donne la nourriture à mes serviteurs: je leur paie leur salaire ; quant à leur âme, qu'ils y pensent euxmêmes; je ne suis ni prélat, ni évèque pour m'en occuper. Ne dites point ces choses, mes frères : car. au jour du jugement, vous aurez à rendre de vos serviteurs un compte rigoureux à leur Maître qui est aussi le vôtre. Et si vous n'en croyez pas mes paroles, écoutez l'apôtre saint Paul : « Celui qui n'a pas soin des siens et » surtout de ses serviteurs, a renoncé à sa foi et est pire qu'un » infidèle (2). »
Mais quoi! direz-vous, et comment ai-je renoncé à ma foi? comment suis-je pire qu'un infidèle? Parce que je néglige mes serviteurs, ne suis-je plus chrétien? ai-je embrassé quelque hérésie ? ai-je, en un mot, renoncé à ma foi? Oui, mes frères, non pas sans doute par vos paroles, mais par vos actions: vous êtes semblables à
(1) S. Matth., xi, 3. - (2) I Tim., v, 8.
ceux dont parle l'Apôtre : « Leur parole reconnaît Dieu, mais leurs « actions le renient (f). » Car, je vous le demande, celui qui ne croit pas à la récompense des bons et à la punition des méchants, à la gloire du ciel, aux hontes de l'enfer, celui-là, comment est-il chrétien? X'est-il pas hérétique et pire qu'un infidèle? Et voilà ce que vous faites en négligeant les fautes de vos serviteurs. Comment, en effet, croyez-vous au ciel et à l'enfer, lorsque vous n'avez aucun souci de la perte de leur âme, delà perte même de vos propres enfants? lorsque, le pouvant facilement, vous ne leur donnez aucun secours dans leurs dangers? Si vous aviez un peu de foi, refuseriez-vous de les secourir? Ils pèchent sous vos yeux, et vous gardez le silence! ils commettent contre Dieu toutes sortes d'offenses, et vous riez peut-être ! ils se livrent à leurs plus infâmes passions, et vous n'en faites aucun cas! Comment donc pouvez-vous croire aux châtiments futurs du péché? Ah ! certes, si vous y croyez, vos œuvres ne montrent guère votre foi.
Un exemple mettra cette vérité dans tout son jour. Votre maison s'écroule ; votre voisin accourt en s'écriant : Sortez , la maison tombe. — Et vous, tranquillement assis à table, vous ne perdez rien de votre calme, de votre gaieté; vous ne sortez point, vous ne prenez pas même la peine de vous lever de table. Dites-moi, n'est-il pas évident que vous n'ajoutez aucune foi aux cris de votre voisin, puisque vous négligez, puisque vous méprisez son conseil? Si vous ajoutiez quelque foi à sa parole, vous vous empresseriez d'éviter le péril. Il en est ainsi dans le sujet qui nous occupe ; vous niez par vos œuvres la vie éternelle, puisque vous négligez de pourvoir aux besoins de vos serviteurs qui courent à leur perte. Au jour du jugement, vous serez traité pire qu'un infidèle ; car celui qui aura ignoré les châtiments de l'autre vie, sera puni moins sévèrement que celui qui les aura bravés et méprisés.
Par conséquent, ô vous pères de famille, qui avez reçu de Dieu une maison à gouverner, veillez désormais avec attention sur tous vos serviteurs. Que leur conduite ne vous soit pas inconnue; informez-vous avec soin s'ils se confessent, s'ils observent les jeûnes,
(i) Tile, i, 10.
SECOND DIMANCHE DE l'aYENT. — II. 161
s'ils assistent à la Messe les jours prescrits, s'ils se livrent au jeu, au blasphème, à la débauche, en un mot, si leur vie est mauvaise. Et si vous trouvez un coupable, adressez-lui votre réprimande, efforcez-vous de le corriger: et s'il vous semble incorrigible, chassez-le au plus tôt de votre maison, pour n'être plus responsable de ses fautes. Ainsi faisait David, ce roi plein de sagesse. « L'homme » d'orgueil, dit-il. était banni de ma demeure ; l'homme à la voix » perverse n'est pas resté en ma présence 'I). »
0 illustre Jean-Baptiste ! voyez comme, au moment de sa mort, il est plein de sollicitude pour ses disciples plus que pour lui-même ; ce n'est pas qu'il désire attirer sur eux les biens temporels; ce qu'il désire, c'est de les mettre sous la protection du Seigneur Jésus- Christ. Voilà votre modèle, vous tous, évèques et prélats: vous aussi, princes des peuples, suivez ce bel exemple ; efforcez-vous, comme Jean-Baptiste, de procurer le salut des âmes qui vous sont confiées.
Le Seigneur, voyant le zèle, la ferveur, le pieux désir de Jean- Baptiste, fut profondément touché de cette démarche si charitable, et. à cause de lui. il daigna rendre le témoignage le plus clair qu'il put donner de lui-même à ce peuple endurci qui était loin de mériter une telle faveur. Il ne dit pas ouvertement : Je suis le Messie; car on aurait pu lui répondre : « Vous vous rendez témoi- » gnage à vous-même ; votre témoignage n'est donc pas la vé- » rite (2). » Il fait mieux, il répond par des faits : à sa parole qui déjà donne à entendre la vérité, il ajoute des œuvres, prouvant ainsi par un argument plus incontestable, qu'il est véritablement le Messie promis dans la loi. En effet, à l'instant même, il opère plusieurs miracles et il opère de préférence les miracles que les prophètes signalaient comme devant être opérés par le Messie. Puis il rappelle ces oracles des prophètes et dit : « Allez et racontez à « Jean ce que vous avez vu. Les aveugles voient, les boiteux mar- « chent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts « ressuscitent, les pauvres sont évangélisés(3). «Comme s'il disait : Voilà les œuvres que je fais; en les voyant il est facile à chacun de se convaincre si je ne suis pas le Messie dont vous vous informez.
(1) Ps. c, 7. - (2) S. Jean, vin, 13. - (3) S. Matth.. xi, 4.
Par ces deux arguments : ses œuvres et les Ecritures, le divin Maître prouvait suffisamment qu'il était le Messie. Il le prouvait d'abord par ses œuvres, non pas uniquement, parles miracles euxmêmes : les saints en ont opéré : mais par la multitude des mira- « les qu'il opérait, par la manière dont il les opérait T. puisque c'était en commandant comme Dieu, et par le but de ses miracles, puisqu'il les opérait en témoignage de cette vérité : je suis véritablement le Christ promis dans la loi. Aussi comme Dieu seul peut opérer de vrais miracles, comme de plus il ne peut rendre témoignage à l'erreur, il est évident que. des qu'il confirme une doctrine par un miracle, cette doctrine est l'expression de la vérité.
Il le prouvait eu second lieu par l'Ecriture ; il cite en effet deux prophéties d'Isaie: la première dit : " Alors s'ouvriront les yeux des « aveugles et les oreilles des sourds, et le boiteux bondira comme «< un cerf [%). » Et la secoude : « L'Esprit du Seigneur est sur moi: « le Seigneur m'a donné l'onction divine, et il m'a envoyé pour an- « noncerson Evangile aux humbles 3 . » Ces deux prophéties annoncent que le Messie devait accomplir les œuvres mêmes que le divin Maître accomplissait en ce moment sous les yeux de ce peuple, pour lui faire entendre qu'il était Celui dont s'informaient les disciples de Jean. Et de plus il ajoute : «< Heureux celui qui ne sera pas scandalisé « à mon sujet i . " Car il devait être une pierre d'achoppement et de scandale, suivant ces paroles d'Isaie : « Il sera pour vous un « principe de sanctification, et pour les deux maisons d'Israël une « pierre de chute et de scandale: il sera un piège pour les habi- « tants de Jérusalem et entraînera leur ruine [5). »
nent! 0 peuple obstiné! 0 déplorable aveuglement! Ils n'ont pas voulu croire à tant de témoignages entendus de leurs oreilles, a tant de miracles opérés sous leurs yeux: ils ne se sont nés à terre pour adorer. Ah! leur incrédulité méritait bien que le Seigneur les rejetât! C'est avec raison qu'Isale avait dit : « Obscurcissez, Seigneur, le cœur de ce peuple; appesantissez « ses oreilles, fermez ses yeux, de peur qu'il ne voie la Lumière,
(1)S. Cvrille, livr. 2, des Trésors, chap. 10. — (2) Isaïe, xxxv, 5. — lm. !.—(♦; S. Matth.. «,16. — (5) Isaïe, vin, 14.
« qu'il n'entende la vérité, que son cœur n'ait l'intelligence, qu'il « se convertisse et que je le guérisse (4). »
Mais, dira-t-on peut-être, est-ce vraiment un signe du Messie que cette évangélisation des pauvres? Les prophètes ne les ont-ils pas évangélisés eux aussi? Sans doute, mais si vous prenez ce passage dans un sens actif, ainsi que le lisent un certain nombre de commentateurs, l'objection sera facilement résolue. On ne peut, en effet, considérer comme un signe peu remarquable, ce spectaclede pêcheurs grossiers . et ignorants devenus tout-à-coup les prédicateurs et les docteurs de l'univers. Néanmoins conservez le sens passif de la phrase et vous y trouverez encore un signe évident du Messie. Les autres prophètes étaient envoyés aux princes et aux rois. Le Seigneur Jésus-Christ, au contraire, est envoyé non pas aux rois, mais aux pauvres directement, pour les instruire et pour les consoler. Mon père « m'a envoyé, dit-il lui-même, pour évan- « géliser les pauvres (2) ; » je suis le Maitre et le Docteur non des empereurs et des rois, mais des pauvres et des indigents.
Aussi voyez comme le Sauveur passe toute sa vie non avec les riches, mais avec les pauvres; il converse avec eux, il s'asseoit à leur table, il les visite, il est élevé et il grandit au milieu d'eux. Et depuis que Dieu a daigné par amour pour les hommes se faire pauvre et indigent, la pauvreté jouit de la plus grande estime au ciel et sur la terre ; cet exemple du Sauveur environne la pauvreté de la plus grande gloire. Il a pour Mère une Vierge pauvre; il nait dans une pauvre chaumière, il est enveloppé de pauvres langes, il est couché dans une pauvre crèche, il est annoncé à des pauvres, il est nourri parmi les pauvres, il vit parmi les pauvres ; ce sont des pauvres qu'il choisit pour apôtres, ce sont des pauvres qui deviennent ses compagnons et ses amis, ce sont les pauvres qu'il appelle à la foi comme aux douceurs de sa société. Aussi écoutez l'apôtre saint Paul : « Voyez tous ceux qui ont été appelés comme « vous, mes frères ; vous trouverez parmi eux peu de sages selon « la chair, peu de puissants et peu de nobles. Mais Dieu a choisi « les insensés selon le monde pour confondre les sages ; Dieu a
(1) Isaïe, vi, 10. —(2) S. Luc, iv, 18.
|i.i OEUVRES I>E SAINT THOMAS DE VILLENEUVE
« choisi les faibles selon le monde pour confondre les forts. Dieu a " choisi les vils et les méprisables selon le monde et ce qui n'est « rien, pour confondre ce qui est I . •>
Réjouissez-vous donc, pauvres de la terre, et vous, indigents, tressaillez d'allégresse ; le monde vous méprise, mais voilà comment vous estiment et vous honorent les anges et le Seigneur votre Dieu. Réjouissez-vous et tressaillez d'avoir un tel Maître, un tel Chef, un tel Protecteur. Le Seigneur Jésus pauvre et mendiant, le plus pauvre de tous les indigents a été établi par son Père, Souverain de la terre et des deux : il est assis à la droite du Très-Haut pour défendre et protéger les pauvres. Et vous, riches et puissant-, prenez garde de repousser les pauvres : « Il est un Maître Souve- « rain qui recherche et qui juge (î). » Sachez que les pauvres ont au ciel un protecteur tout-puissant qui répond pour eux ; un Juge sévère qui les venge des mépris de ce monde. Craignez d'offenser ce défenseur redoutable. « A cause de la misère de l'indigent et " du gémissement des pauvres, je me lèverai, dit le Seigneur (3). » Et voilà pourquoi le prophète disait : « Je sais que le Seigneur ■ prendra en main la cause de l'indigent et qu'il vengera le « pauvre i}. » Oh! que de jugements secrets s'accomplissent chaque jour sur la terre, sans qu'on y prenne garde, contre ceux qui dépouillent et oppriment les pauvres ! Oh ! puissent-ils ouvrir les yeux et trembler, ceux qui, sans crainte, les oppriment chaque jour et les dépouillent avec tant d'injustice!
Après avoir reçu cette réponse, les disciples reviennent vers Jean- Baptiste. A leur départ, le divin Maître fait du saint Précurseur le plus magnifique éloge. Il n'avait pas voulu le louer devant eux : car, comme la gloire du maître rejaillit sur ses disciples, il ne voulait lue ses paroles fassent regardées comme un acte de complaisance ou de flatterie. Bel exemple qu'il nous donne de ne point louer les hommes en leur présence, pour n'être jamais ni flatteur ni complaisant.
0 perversion de notre siècle ! ô abominable corruption du
(1) I Cor., i, 26. - (2) S.Jean, vin, 50. — (3) Ps. xi, G. - (i) I's. cxrax, 13.
monde ! ô monde plein de mensonges et de basses flatteries ! Où est aujourd'hui la vérité parmi les hommes? Quel est celui qui parle à son prochain avec sincérité ? Toute parole n'est plus qu'adulation et tromperie: toute bouche n'apprend qu'à proférer le mensonge. Le mensonge, voilà l'école ou les hommes viennent se former et recevoir des leçons; c'est là qu'ils apprennent à tromper, à mentir, à flatter, à exalter, et à grossir les plus petites choses. Du moindre monceau de terre faire une montagne, d'un moucheron un éléphant, voilà ce qu'on est convenu d'appeler civilité et politesse, et vous passerez pour incivil et grossier, si vous ne savez tromper et mentir. Dites-vous toujours la vérité, êtes vous un homme probe, fidèle à votre parole; on vous regardera comme un homme sans éducation et sans intelligence. Oui, « les enfants des hommes ont « diminué les vérités sur la terre; le frère ne parle que le men- « songe à son frère ; les lèvres sont pleines d'artifice ; la bouche « ne parle plus le langage du cœur (4). »
Ecoutez ces flatteurs hypocrites; que leur langage est doux ! mais tournez la tête, les voilà devenus vos plus ardents détracteurs; en votre présence, ils vous louent, ils vous comblent d'éloges ; en votre absence, ils vous attaquent, ils vous déchirent. Semblables à ces Ammonites qui rasèrent la moitié de la barbe aux députés de David, déchirèrent leurs vêtements par le milieu et les renvoyèrent couverts d'outrages; ainsi devant vous, le flatteur lavera, pour ainsi dire, votre visage, mais derrière vous, il déchirera vos vêtements. pour découvrir votre déshonneur ; devant vous il vous flatte, il vous caresse; derrière vous, il révèle tous vos défauts et tous vos vices. Et comme les Ammonites ne rasèrent aux députés que la moitié de la barbe, ainsi au moment même où le flatteur vous comble d'éloges, s'il se trouve à sa portée quelqu'un de ses pareils, leurs regards et leurs gestes vous couvrent de ridicule ; pendant qu'il vous loue d'un côté, ils vous insulte de l'autre ; sa bouche vous applaudit, et son œil vous bafoue ; sa parole est une caresse, et chacun de ses signes est un outrage qui vous avilit. En un mot, pour me servir de l'expression du prophète : « Leurs discours sont plus
(1) Ps. xi, 2.
" onctueux que l'huile et ils ont le tranchant du glaive V. » Fuyons ce vice, mes frères, préservons-nous d'un tel fléau, non-seulement parce que c'est un péché devant Dieu, mais encore parce qu'un tel vice est le propre d'un homme frivole, d'un homme méprisable.
Aussi examinez attentivement les paroles de l'éloge de Jean- Baptiste par le Sauveur, et vous verrez qu'en louant la personne du saint précurseur, le divin Maître ne fait que corroborer le témoignage qu'il en avait reçu lui-même.
En effet, quatre choses ordinairement rendent un témoignage suspect: premièrement, le caractère frivole, abject ouinconstant de •.sonne qui rend ce témoignage: secondement, les avantages qu'on semble rechercher par la louange : troisièmement, l'amitié, l'attachement qui pourraient en être les mobiles: quatrièmement, le soupçon probable que le témoin a pu se tromper, ou être trompé par une fausse apparence des choses. Otez ces défauts et le témoignage aura toute son autorite. Voilà ce que fait le Seigneur dans son éloge de Jean-Baptiste: il écarte de son précurseur ces quatre défauts avec une sagesse admirable.
Il écarte le premier défaut par ces paroles : « Quéles-vous allés « voir dans le désert? Un roseau agité parle veut 2 '! ■> c'est-à-dire un homme frivole et léger qu'un souffle de vanité aurait pu facilement entraîner à me rendre témoignage, en me montrant de la main et disant ■ « Voilà l'Agneau de Dieu 3 ? » Non certes, tel n'est pas Jean-Baptiste. Au contraire, jamais depuis le commencement du monde un homme aussi grave, aussi digne de foi n'a paru sur la terre. Au jugement de tout le peuple, c'est l'homme le plus honorable, le plus vénérable, le plus réfléchi, le plus constant, le plus saint, le plus parfait: en un mot. c'est l'homme le plus grand et le plus digne de nos respects: aussi dans une chose de celte importance, il n'est pas possible de former sur lui le moindre soupçon de . Telle était l'autorité de Jean-Baptiste parmi les Juifs, que toute la ville de Jérusalem, que la Judée toute entière venait dans le désert pour entendre sa parole: grands et petits, riches et pauvres, prêtres et gens du monde, le roi Hérode lui-
(1) Ps. ut, 22. - [t] S. Matth., u, 7. — (3J S. Jean, I, 20.
même qui fut son meurtrier, tous l'écoutaient avec joie, tous accouraient à lui comme à un miracle vivant, comme à un prodige de sainteté. Aussi le peuple voulait le recevoir comme le Messie, et lui envoya à ce sujet une députation solennelle, s'estimant bienheureux d'avoir un semblable libérateur. Et si Jean-Baptiste avait dit : Oui, je suis le Messie ; sans autre témoignage le peuple l'aurait accueilli avec des transports de joie. Pouvez-vous imaginer dans un homme une plus grande autorite?
Mais l'intérêt pouvait peut-être le porter à parler d'une chose qu'il ignorait. Et quel intérêt? Est-ce pour subvenir aux frais de sa maison et de ses serviteurs ? pour augmenter son luxe et sa magnificence? pour se procurer des vêtements précieux et des mets délicats? Oh, je vous le demande, qui pourrait former un tel soupçon sur un homme qui ne se revêtait que d'un cilice et de peaux de chameaux, et dont l'unique nourriture se composait de quelques sauterelles et d'un peu de miel sauvage? Un tel homme, dites-moi, qu'avait-il à attendre, qu'avait-il à désirer d'un autre homme pour rendre de lui un témoignage mensonger? Voilà ce que faisait entendre le Sauveur par ces paroles : « Qu'ètes-vous allés « voir? Un homme vêtu mollement J;? » C'est-à-dire un homme disposé à recevoir des sommes d'argent pour se procurer des habits moelleux, pour rechercher ses aises et ses commodités?
Pourrait-on soupçonner son amitié pour le Sauveur? Dès sa plus tendre enfance, dès l'âge de sept ans, Jean-Baptiste avait vécu dans le désert, au milieu des bètes sauvages ; jamais l'amitié ne l'avait lié à un seul homme, jusqu'au moment où il apparut sur les rives du Jourdain ; jamais il n'avait vu Jésus-Christ et son visage lui aurait été toujours inconnu, comme il l'atteste lui-même, si l'Esprit-Saint ne le lui avait montré.
Mais peut-être a-t-il été trompé. Hé quoi! Jean-Baptiste, prophète et plus que prophète, pouvait-il se tromper dans une chose de cette importance? Rappelez-vous qu'il n'avait été envoyé et qu'il n'était venu dans le monde que pour préparer les voies au Messie et pour le montrer au peuple ; voilà ce qu'annonçaient les prophéties,
(1) S. Matth.,xi; 8.
bien des siècles auparavant. Comment donc, lui, envoyé de Dieu, et venu dans le monde pour être le précurseur du Christ, comment aurait-il pu se tromper sur l'objet même de sa mission? Comment pouvait-il être trompé?
Voyez-vous avec quelle sagesse le Sauveur écarte toutes les difficultés qu'on aurait pu opposer au témoignage de saint Jean ? Et de la sorte il prouvait avec évidence qu'il était lui-même le Messie dont Jean-Baptiste venait s'informer. Enfin pour ne laisser aucun doute sur cette vérité, il rappelle cet oracle de Malachie : « Voici « que j'envoie mon ange devant ta face, pour te préparer les « voies (1 ). » Si Jean était l'ange précurseur, il était évident que le temps du Messie était venu et que lui-même était ce Messie dont Jean s'était informé.
Quel magnifique privilège pour le saint précurseur d'avoir un tel panégyriste de ses vertus, d'être loué par cette bouche divine, non pas en quelques paroles et comme en passant, mais d'après un dessein bien arrêté et dans un discours dont il est l'unique sujet ! Le Seigneur a daigné louer quelques hommes dans cette vie mortelle. Il a loué Xathanael. disant : « Voilà un vrai Israélite en qui « ne se trouve pas le mensonge (î). » Il a loué saint Pierre : « Tu «« es heureux. Simon Barjona 3 . » Il a loué ftfagdeleine : ■ Pour- « quoi faites-vous de la peine à cette femme? elle vient d'accom- « plir une bonne œuvre envers moi i . » Il a loué le Centurion : « En vérité, je vous le dis, je n'ai pas trouvé tant de foi en « Israël 5 . Il a loué la Chananéenne : « 0 femme, votre foi est ■ grande 6
Mais ce n'est pas ainsi qu'il loue Jean-Baptiste; c'est un long discours qu'il fait à sa louange; il ne célèbre pas seulement une ou deux de ses vertus, il en rappelle on grand nombre. Il la uns allés voir dans le désert? Un roseau « par le veut 7 ? ■ Il loue l'austérité de sa vie : ■ Mais qu « vous ailes voir? Un homme vêtu mollement (8)?» Jusqu'ici, dit
HaUchie, m, 1. - p) S. Jean, i, 47. - fj) S. Matth., xvi. 17. — Matth., \xvi, 10. — (5)S. Mritth.. vin, 10. — (6) S. Matth., \v, 28. — '') S. Matth., xi, 7. - (8) 8. Matth., u, 8.
saint Grégoire (1), le Sauveur ira rien affirmé de Jean-Baptiste, il n'a fait que le montrer sans défaut. Mais il continue et loue son esprit de prophétie, disant : «Mais qu'ètes-vous allés voir? Un pro- « phète ? oui. je vous le dis : il est prophète et plus que prophète l . Il loue son angélique pureté : « Voici que j'envoie mon Ange 3 . » I! loue son ministère de précurseur: « Il me préparera les voies Et enfin pour que rien ne manque à cet éloge, pour qu'il soit une louange pleine et parfaite, le Sauveur continue : « En vérité je « vous le dis : Parmi tous les fils de la femme, il n'en est pas de « plus grand que Jean-Bapti-te o\ » Que pouvait-il ajouter encore? Ah! mes frères, si la moindre parole de louange tombée de la bouche de Jésus-Christ, est un grand honneur, quelle gloire, quel magnifique privilège de recevoir de lui de tels éloges, une si sublime louange !
Mais cet éloge de Jean-Baptiste, comme je l'ai déjà remarqué, n'était pas sans but et sans dessein particulier. Le Sauveur qui avait toujours en vue la foi et le salut du monde, voulait par là corroborer, rendre inattaquable le témoignage de saint Jean. Et cependant, ô mon Dieu, vous n'aviez pas besoin des louanges de votre précurseur : ce n'est pas à sa protection que vous pouviez devoir votre gloire, c'est lui plutôt qui devait recevoir de vous sa gloire ; vous seul pouviez autoriser sa rarole. « Je ne reçois pas ma gloire d'un « autre (6), » disait le Sauveur; c'est-à-dire : Je n'ai besoin d'aucun témoignage de l'homme, c'est plutôt l'homme qui a besoin de mon témoignage. Il est vrai qu'il est dit de Jean-Baptiste . « Il est « venu pour rendre témoignage à la lumière 7 . » La lumière pourtant n'a pas besoin d'être montrée ; mais parce que « la lumière « brilla dans les ténèbres et que les ténèbres ne la comprirent « point (8), » alors un homme fut envoyé de Dieu, pour rendre témoignage à la lumière, au milieu de ces ténéb-es. Il était donc envoyé non à cause de la lumière qui est visible par elle-même, mais à cause des ténèbres qui ne pouvaient pas comprendre
(1) S. Grégoire, livre 1er sur V Evangile, homélie 6e. — (2) S. Matth., xi, 9. - (3; S. Matth., \i, 10. - [4) S. Matth., xi, 10. - (5) S. Maltb., xi, 11. — (6) S.Jean, v, 41. — (7) S. Jean, î, 7. — (8) S.Jean, !, 5. I 40
la lumière. Accoutumés aux ténèbres, les yeux de l'homme étaient trop faibles pour recevoir directement les rayons du soleil; voilà pourquoi le Seigneur fit briller auparavant la lumière d'un flambeau: les yeux de l'homme devaient la contempler, se fortifier peu à peu à son éclat, pour pouvoir entin contempler les rayons mêmes du soleil. Et saint Jean « était ce flambeau qui brûle « et qui éclaire (4). »
Les hommes et non Jésus-Christ, étaient donc la seule cause du témoignage de Jean-Baptiste. Aussi, après avoir dit : « Je ne reçois « aucun témoignage de l'homme (2), » le Sauveur ajoute aussitôt : « J'ai un témoignage plus grand que celui de Jean ; car les œuvres « que mon Père m'a données à accomplir, ces œuvres que je fais, « rendent témoignage que le Père m'a envoyé. Et le Père qui m'a « envoyé a. lui aussi, rendu témoignage de moi. » Et ces deux témoignages étaient l'un et l'autre plus grands que celui de Jean- Baptiste.
Oui, Seigneur Jésus, vous avez reçu de plus nombreux et de plus irrécusables témoignages, « et vos témoignages sont dignes de la foi « la plus entière '3 . » « Il y en a trois qui » vous« rendent témoi- « gnage dans le ciel, le Père, le Verbe et l'Esprit-Saint ; et il y en « a trois qui »vous «rendent témoignage sur la terre. l'Esprit, l'eau « et le sang (4). » Témoignages puissants et dignes de respect: et ce ne sont pas les seuls. Le ciel, la terre la mer, les astres, les éléments, les animaux, les plantes, les plus durs rochers, tous les êtres de la Création s'unissent pour vous rendre témoignage; seuls les Juifs n'ont pas su mêler leur voix à toutes ces voix de l'univers. Toute créature atteste la venue du Créateur; les anges, les hommes, les démons, les Ecritures, les miracles, les prophéties, les martyrs, les visions, les révélations, les voix secrètes que l'âme entend, tout, fi mon Suiveur, vous rend uu solennel témoignage.
-Mais le plus grand et le plus doux de tous, c'est celui que vous
faites entendre vous-même au cœur fidèle, dans le secret de ce
rieux sanctuaire. Voila le témoignage dont parie l'apôtre saint
Celui qui croit au Fils de Dieu, a le témoignage de Dieu
(I) S. Jean, v. 35. - [•>, S. Jean, v. 36. - (3) Ps. xcn, 5. — (4) I S.
« dans son cœur I . » En vérité le ciel et la terre peuvent s'écrouler, mais ces témoignages ne peuvent nous tromper.
Vous nous écrasez. Seigneur, sous le poids de vos témoignages : vous donnez à notre esprit la conviction la plus profonde et si vous ne vouliez conserver tout son mérite à notre foi. vous nous entraîneriez à croire par une force irrésistible, ou plutôt vous détruiriez notre foi, en nous donnant la claire connaissance du mystère. Ce qui vous arrête, c'est notre seul intérêt ; car la foi nous est ici-bas plus utile que la science. Mais quand l'homme arrive au comble de la perfection, votre grâce quelquefois le conduit par la foi à l'intelligence du mystère, suivant ces paroles du prophète : « Si vous « n'avez pas la foi, vous n'aurez pas l'intelligence (8). »