‹ Œuvres de St. Thomas de VilleneuveChapitre 13 sur 54 · SERMON PRÊCHÉ A LA COUR DE CHARLES-QUINT · texte numérisé non relu

SERMON PRÊCHÉ A LA COUR DE CHARLES-QUINT

La connaissance de soi-même.

Tu qui s es?

Qui es-tu? (S. Jean. i3 19.)

Paroles bien courtes, océan sans rivages ! Plût au ciel que vous comprissiez bien ce que vous êtes ! Cette connaissance vous serait

(I) I S. Jean, v, 10. — (2) Isaïe, 7, — (3) Une double fête livrait la cour de Charles-Quint a une sorte d'enivrement de joie ; l'impératrice venait de mettre au monde le prince Philippe, et les Etats étaient assemblés pour prêter serment de fidélité au prince nouveau-né, héritier présomptif de la couronni-. C'était au moment où la cour était ainsi emportée dans un tourbillon de plaisirs que saint Thomas prêcha ce sermon. Rien n'était plus éloquent pour un tel auditoire que la présence d'un tel prédicateur ; comme aussi rien n'était plus propre à enflammer le zèle d'un semblable prédicateur qu'un semblable auditoire. On a remarqué que jamais saint Thomas ne fut plus simple dans sa diction, ni plus libre dans sa pensée, ni plus vif dans ses mouvements. {Vie de saint Thomas de Villeneuve, p:,r M?r Dabert.)

plus utile que toutes les sciences, que tous les livres du monde. À quoi vous sert-il de connaître les mouvements des deux, les influences des astres, les vertus des plantes, les propriétés des animaux ? de connaître en un mot toute la nature, si vous ne vous connaissez pas vous-mêmes? « Que votre étude, écrivait saint Bernard (I) au pape Eugène, commence par vous et s'arrête en vous. Soyez le premier objet de vos méditations, soyez-en le dernier. Vous n'aurez jamais la sagesse en partage, si vous n'êtes sages pour vous-même. Et pourtant vous vous occupez de tout, de votre maison', de vos biens, de vos affaires, de vos serviteurs, des animaux qui sont dans vos étables. vous ne négligez que vous seul. A tout le reste vous accordez une partie de votre temps et de votre attention, et à vous-même pas une minute. pas une pensée. Vous croyez- vous si vil, vous estimez-vous si peu, que vous ne vous jugiez pas digne d'un moment d'attention? »

0 "âme malheureuse ! pourquoi dans ta \aine curiosité errer sans cesse hors de toi-même ? pourquoi fégarer. te répandre à travers le monde et être toujours pour toi comme une étrangère et comme une exilée? Recueille-toi, reviens à toi, demeure en toi; ne sois pas comme l'œil qui voit tout et qui ne se voit pas lui-même. A quoi peux-tu mieux employer ton intelligence et ta réflexion qu'à ta propre étude9 Quel plus noble sujet de ta contemplation ? Je vous le dis : il n'y a pas d'ignorance plus funeste que l'ignorance de soi-même. Vous pouvez vous sauver, sa us connaître la logique, la philosophie, les arts libéraux, la mécanique, la jurisprudence, la

ine et les autres sciences; mais sans la science de vousmêmes, vous ne vous sauverez jamais. Comment vous sauver, je vous le demande, sans la pénitence? Et pouvez-vous faire p tence. si vous ne vous connaissez pas? si vous ne connaissez ni vos doirs, ni vos actions, ni vos pensées coupables : en un mot si vous ne connaissez pas vos péchés? Voulez- vous donc pratiquer l'humilité et la pénitence, connaissez-vous vous-mêmes ; il le faut, comme pour avoir la charité, il faut connaître Dieu, sa miséricorde

1 8. Bernard. De la Considération, livre 2, chap. 3.

et ses bienfaits. Voilà pourquoi saint Auguslin disait à Dieu : « Que je vous connaisse et que je me connaisse T ! » Ces deux connaissances constituent la sagesse véritable, la sagesse parfaite.

La connaissance de vous-mêmes doit avoir trois objets principaux : vous devez savoir ce que vous êtes par nature, ce que vous êtes par profession, ce que vous êtes par condition [8). Par nature vous êtes honimej par profession vous êtes chrétien, par condition vous pouvez être ou prélat, ou prince, ou juge, ou prêtre, etc.

Qu'ètes-vous par nature? et premièrement qu'est votre corps ? Interrogez les morts et ils vous le diront. Entrez dans un cimetière, ouvrez un sépulcre, vous n'avez pas besoin d'autre leçon. 0 homme, que tu es vil et abject. « Tu n'es que pourriture, le ver peut t'ap- » peler son père [3). » Malheur à toi, ô homme, à cause de ton orgueil, car voilà ta fin inévitable. Tu as beau t'enfler, t'élever dans ton cœur ; bon gré, mal gré, voilà ta fin inévitable. Voilà votre fin, qui que vous soyez, rois, pontifes ou guerriers. Hommes insensés! ah! vous détournez vos yeux pour ne pas voir! Mais pourquoi ces dissimulations ? pourquoi ce soin d'écarter ce spectacle? Insensés! vous voulez mieux goûter les joies et les voluptés du monde, vous voulez vous saturer des délices de ce siècle. Ah ! que vous agiriez avec plus de prudence et de sagesse, si chaque jour, bien plus, si à chaque instant, vous mettiez sous vos yeux ces funèbres images !

Et voilà pourquoi nous lisons dans Isaïe : « Une voix m'a dit : » Pousse des cris : que dirai-je, Seigneur? Toute chair n'est que >• de l'herbe; toute sa beauté n'est qu'une fleur des champs (4). » Voilà le cri que tu dois pousser, fais-le retentir de ta voix perçante et forte, parce que les oreilles sont endurcies. Que ce soit la seule parole, répète-la souvent, répète-la toujours. Ils détournent les yeux pour ne pas voir; mais toi, mets-leur sans cesse cette vérité sous les yeux, qu'ils voient malgré eux et reconnaissent ce qu'ils sont! Peut-être rentreront-ils à la fin en. eux-mêmes, pour

(1) S. Aug. Solil., 1. 2, chap. 1. — (2) Cette division lui a été indiquée par S. Bernard. De laconsid., livre 2, chap. 4. — (3) Job, xxv, 6. — (4) Isaïe, xl, 6.

reconnaître Terreur et le délire qui les égarent; peut-être laisserontils se refroidir cette ardeur, cette soif brûlante des richesses ; peutêtre laisseront-ils s'apaiser cette rage insensée de l'or et des voluptés charnelles, qui les tourmente et à laquelle ils s'abandonnent, comme s'ils devaient vivre toujours et demeurer toujours en ce monde.

0 lamentable aveuglement ! « L'herbe s'est desséchée, la fleur » est tombée ; » avec quelle vitesse ! avec quelle rapidité ! » L'homme, dit Job, né de la femme, vivant peu de temps, est » rempli de beaucoup de misères. Il vient et tombe comme une » fleur T. » Comme une fleur il se dessèche en un instant.

Voyez cette jeune fille si belle, si gracieuse ; c'est une rose qui s'épanouit : attendez un moment : vous la verrez sillonnée des rides de la vieillesse, défigurée, hideuse, repoussante. Jeune fille, dis-moi: ou sont ta beauté, ta grâce, ton élégance et tous tes charmes ? Ou est la fraîcheur, la délicatesse, l'éclat de ton visage ? nu'as-tu fait de ton sourire, de ton humeur si joyeuse, de ta gaieté si vive, de ton esprit si enjoué? L'herbe se dessèche et la fleur tombe ; cette rose si belle s'est flétrie en un jour. Malheur à ces personnes vaines dont la vie se passe toute entière à parer, à orner, à farder, à embellir une herbe qui se dessèche, à rechercher avec une curiosité avide les habits précieux, les parures, les bijoux et autres vanités puériles ! Elles deviennent ainsi comme les iilets dont le démon se sert pour prendre les passereaux imprudents, ou comme les toiles d'araignée dans lesquelles vieut s'embarrasser le moucheron. Ne suffisait-il pas de la corruption déplorable de notre nature ? Fallait-il encore pour fasciner les yeux, inventer de nouveaux aiguillons de plaisir? Oh! comme elles se trouveront trompées à leur dernière heure, lorsqu'elles verront qu'elles ont ainsi perdu leur vie et leurs efforts !

C'est pourquoi, mes frères, savoir ce que nous sommes, le méditer, voila la suprême sagesse. Oh : si votre esprit était assez éclaire, vos yeux assez ouverts, pour bien voir la rapidité du temps, quelle humilité, quel mépris de la terre naîtraient dans votre esprit ! Comme vous oublieriez bien vite toutes les pompes de ce

(1) Job., XIV, J.

monde! Quel calme, quelle sérénité, quelle douce paix régneraient dans votre esprit ! Placés comme au sommet d'une montagne, vous contempleriez de là ces hommes aveugles qui s'égarent dans la plaine, leurs travaux sans fruit, leurs vaines inquiétudes, leurs sueurs insensées ; vous déploreriez leurs misères ou ririez de leurs folies, comme faisaient les saints et les anachorètes éclairés par la lumière d'en haut; et de là venait leur profond mépris des choses de la terre. L'ignorance, au contraire, enfante toutes les cupidités de l'homme et ses fatigues inutiles. Aussi Platon disait lui-même : Méditer la mort constamment ou du moins fréquemment, voilà la suprême philosophie.

Ce n'est pas une moindre sagesse de savoir ce que vous êtes par votre âme. Votre àme est une créature noble, libre, immortelle, semblable aux esprits angéliques, faite à l'image de Dieu, capable de le posséder un jour, destinée à habiter la cité des cieux et à devenir ainsi la compagne des anges. « L'âme est un trésor pré- » cieux, dit l'Apôtre, que nous portons dans des vases d'argile (1). »

0 àme de l'homme, si tu connaissais ta grandeur et ta dignité, la gloire immortelle et les sublimes splendeurs qui t'attendent, comme tu dédaignerais de Rabaisser vers l'amour, vers les convoitises des richesses périssables ! Comme tu aurais horreur de souiller ta beauté dans la boue infâme des voluptés grossières! Comme tu mépriserais la fumée, le vide des honneurs de ce monde ! Malheur à toi, à cause de l'aveuglement dont t'a frappée le péché du premier homme ! Car si tes yeux n'avaient pas perdu cette lumière à laquelle tu te voyais dans ta noble réalité, jamais tu ne serais tombée dans une telle misère. Mais tes yeux ont perdu cette lumière et voilà la source de cette cupidité matérielle qui te fatigue et t'afflige ; de ces affections, de ces désirs qui te courbent vers la terre. Nous ne nous connaissons plus et nous nous sommes avilis et dégradés. Triste vérité que rappelle le Psalmiste : « L'homme, » dit-il, était au sein de la gloire et il ne l'a pas compris (8); il n'a pas compris son excellence et sa dignité, « et il s'est comparé » aux animaux sans raison et il s'est fait semblable à eux. » Tel

(1) II Cor., îv, 7. - (2) Ps. xlviii, 13.

est le châtiment que méritait son erreur, telle est la juste peine de son ignorance.

Voilà pourquoi dans les Cantiques sacrés. l'Epoux fait à l'Epouse cette terrible menace : « Si tu te méconnais, ô la plus belle des • femmes I . • c'est-à-dire: si tu méconnais ta beauté; « sors, eloigne-toi de ton cœur, de ce sanctuaire que je m'étais choisi ; - va-t-en après les traces de tes troupeaux, » des animaux sans raison et sans intelligence: « fais paître tes chevreaux, » donne un aliment à ta sensualité toujours inquiète, toujours avide; « auprès » des tentes des pasteurs. » parmi les voluptés de la chair.

Voyez-vous comme pour punir son ignorance, le Seigneur menace Tàrne de la laisser descendre au rang de la brute ? Quel horrible châtiment ! Descendre au rang de la brute comme autrefois Nabuchodonosor, être éloigné de son propre cœur, de ce sanctuaire intime ou elle se réjouissait avec le Seigneur son Dieu, ne trouver do plaisir que dans les choses extérieures, comme les enfants du siècle, quelle terrible menace pour une âme spirituelle ! Saint Bernard essaie de nous la faire comprendre, quand il dit que cette àme préférerait souffrir un certain temps les tourments de l'enfer . et qu'être éloigné de son cœur, c'est être comme exile du Paradis [T;. Voilà le mal que cause l'ignorance de soi-même. •

0 homme, apprenez donc ce que vous êtes : comprenez la grandeur de votre dignité, afin que votre vie réponde à la noblesse de Notre nature. Vous êtes homme, que votre vie soit donc une vie d'homme ; ne descendez pas à la vie de la brute, vivez en homme. Vous êtes une créature raisonnable, vous trouvez dans votre nature la raison comme règle de vos œuvres : que votre vie soit donc une vie raisonnable : vivez suivant la règle donnée par la nature. Hais une vie raisonnable est-ce autre chose qu'une vie consacrée à l.i vertu? El la vertu o'est-elle pas une habitude d'actes réglés par commeol la nature elle-même nous fait une loi de la vertu.

Aussi saint Ambroise, expliquant ce passage de la Genèse :

1 que tout arbre porl

(1) Gant., i, 7. — [2) S. Bernard, sur le Cant., scrm. 35, n° 1.

TROISIÈME DIMANCHE DE l'avENT. — I. 177

» fruits chacun selon son espèce (1). » Et toi aussi, ô homme, ajoute-t-il, que ta vie soit conforme à ta nature ; n'altère point cette nature que Dieu t'a donnée. Pour voir ceci plus clairement, rappelons-nous cette parole de saint Paul dans les Actes des Apôtres : « Nous sommes delà race de Dieu (2), » et rappelonsnous en même temps la réflexion qu'ajoute saint Bernard : Tout arbre répond à sa nature, et vous, vous ne répondez pas à la vôtre. Le grain de froment jeté en terre, produit des grains de son espèce, et vous, vous dégénérez de vous-même; les fruits n'altèrent pas la qualité de la semence ; pour vous, vous altérez la pureté de votre âme, la vigueur de votre esprit, la chasteté de votre corps. Ainsi, dit saint Bernard (3). Hé quoi ! vous êtes hommes et vous ne rougissez pas de vivre comme les animaux ! Comme eux. vous ne savez que boire, manger, dormir, contenter les appétits grossiers de votre corps ; pourquoi donc, je vous le demande, avez-vous reçu une âme raisonnable? C'est en vain que vous l'avez reçue, vous dit le Psalmiste ; l'âme est en vous sans mouvement et sans vie ; en vous l'homme est mort, la brute seule a vie ; vous n'avez plus que l'apparence de l'homme, en réalité vous êtes au rang de la brute. Quel avilissement ! quelle abjection ! quelle misère !

Enfin si l'homme ne s'était pas abaissé au rang de la brute, comment le Seigneur dirait-il dans son Evangile : « Dites à ce re- » nard ; (4) » et encore : « Ne donnez pas aux chiens les choses » saintes (5). » Et le Psalmiste pourrait-il dire : « Ils sont devenus » comme le cheval et le mulet qui n'ont pas l'intelligence (6) ! » et un autre prophète : « Les chevaux se sont putréiiés sur leur » fumier (7)? » Voilà bien l'homme mis au rang des divers animaux dont parlent ces passages sacrés, et ce triste avilissement n'est que le fruit de l'ignorance de soi-même ; les hommes se sont

(1) S. Ambr. Exam., liv. 3, chap. 7, n° 31. — Gen., i, xi. — (2) Actes, xvn, 28. — (3) Le nom de saint Bernard est rappelé deux fois dans ce passage qui est de saint Ambroise. C'est évidemment une distraction de l'auteur. — (4) S. Luc,xiu, 32. — (5) S. Matth., vu, 6. — (6) Ps. x\m, 9. - (7) Joël, i, 17.

ainsi dégradés, parce que, comme nous l'avons dit. ils ne connaissent ni leur dignité^ ni la fin pour laquelle ils ont été créés. Dégradation déplorable que les Gentils avaient reconnue par les seules lumières de la nature! et tel est le sens de cette célèbre parole de Diogène, lorsqu'une lampe à la main, en plein midi, il parcourait la place publique pleine de monde et s'écriait : Je cherche un homme; regardant ainsi tous ceux qu'il voyait, comme abaissés au rang des animaux.

Voilà l'utilité, la nécessité de la connaissance de ce que nous sommes par nature.

Secondement, vous devez savoir ce que vous êtes paréos engagements, par votre profession. Par profession, vous êtes Chrétien. Or, qu'est-ce qu'un Chrétien;' C'est un disciple de Jésus-Christ, un soldat de Jésus-Christ, un imitateur de Jesus-Christ. Le Christianisme, voilà la règle que vous avez embrassée: aussi faut-il que votre vie soit une vie chrétienne : et pour cela il vous faut considérer trois choses : votre profession en elle-même, la règle de votre profession, et le modèle auquel vous devez vous conformer dans la pratique de la règle.

Votre profession est d'une grandeur incomparable, et si vous voulez la considérer avec attention, vous tremblerez de tous vos membres. Lorsque dans le baptême vous embrassâtes cette règle et que vos parrains, répondant pour vous, se présentèrent avec vous et en votre nom dans le temple sacré, en présence du Seigneur, on vous adressa d'abord cette demande : Renoncez-vous à Satan et à toutes ses pompes ? Et vous répondîtes par leur bouche : j'y renonce. Vous ne pouviez servir à la fois le démon et Dieu, et voilà pourquoi, au moment d'être mis au nombre des serviteurs de Jésus- Christ, vous dûtes renoncer à son ennemi. Après cela, vous fûtes plongés dans l'eau sainte et ensevelis dans le Seigneur, afin que désormais morts au monde, voir- viviez uniquement pour Celui qui a donné sa vie pour vous. Troisièmement, vous reçûtes l'onction du saint chrême et de l'huile bénite, et vous fûtes ainsi consacrés au Seigneur pour être son tabernacle, sa demeure, son sanctuaire éternel. Quatrièmement, on vous revêtit d'une robe blanche et

l'on vous dit : Reçois cette robe blanche, immaculée, que tu dois porter au tribunal du Christ ; elle désigne l'innocence baptismale qui t'est donnée par la destruction de la faute originelle. Cinquièmement, on mit en vos mains un flambeau allumé qui signifie la foi formée par la charité, et vous promîtes de le conserver ainsi allumé jusqu'à la mort.

Voilà votre profession, voilà vos engagements : mais voyez vousmêmes si vous les avez observés. Hélas ! ce n'est que trop vrai, vous n'avez tenu aucune des promesses que vous fîtes à Dieu. Vous recherchez les richesses et Jes pompes du siècle avec autant d'avidité que le juif ou le gentil : loin de vivre pour Jesus-Christ. vous ne vivez que pour le monde, et tous vos jours ne sont consacres qu'aux plaisirs et aux affaires d'ici-bas. "Mille fois vous avez souillé et profané le sanctuaire de votre corps ; vous avez chassé l'Esprit- Saint et wis êtes devenus l'etable. le vil repaire des démons. A peine votre intelligence commençait à s'ouvrir, qu'avez-vous fait? Vous avez perdu l'innocence de votre baptême, vous avez mille fois souillé la robe blanche dont vous étiez revêtus, vous l'avez traînée dans la boue et dans le sang, vous l'avez foulée aux pieds. vous l'avez déchirée, et la foi mourut dans votre àme et le flambeau de la charité s'éteignit. Ah ! que vous dirai-je? Vous ne vous êtes jamais souvenus des promesses et des serments faits à votre Dieu. Quand on considère votre vie, ne croirait-on pas que vous avez fait des promesses et des serments tout opposes? que répondrez-vous donc au jour du jugement, vous, chrétiens de nom, et dont la vie et les mœurs sont plus abominables que celles de l'infidèle? Chrétiens sacrilèges, vous avez osé mentir ainsi à Jésus-Christ : Vous avez osé mentir à l'Esprit-Saint? Ne vous rappelez-vous pas le châtiment que Dieu, pour un semblable mensonge, fit tomber sur la tète d'Ananie et de Saphire0

De plus, vous aviez embrassé une règle et c'est à peine si vous en observez quelques préceptes : peut-être même n'en observezvous aucun. Votre règle est l'Evangile, règle commune à tous les chrétiens ; règle pure, parfaite, rigoureuse. Elle vous semble large et facile, vous vous trompez ; car, nous dit saint Augustin : si

le chrétien veut vivre d'après l'Evangile, toute sa vie ne sera qu'une croix I . Et voici ce que dit saint Paul: « Ceux qui » appartiennent au Christ, ont crucifié leur chair avec ses vices et » ses convoitises 2 .

Au reste, écoutez ce que dit la règle elle-même : « Si quelqu'un » veut venir après moi. qu'il renonce à soi-même, qu'il prenne sa >> croix et me suive 3 . » La règle dit encore : « Celui qui ne prend » pas sa croix et ne me suit point, n'est pas digne de moi Telle est la sévérité de la règle ; et voici tout ce qu'elle exige de pureté. « Si quelqu'un regarde une femme pour la convoiter, celui- » là a déjà commis l'adultère dans son cœur [5). » Malheur à nous, s'écrie ici saint Jérôme, qui commettons autant d'adultères que de mauvais désirs 6, '. La règle défend la cupidité : ■ Non- » seulement tu ne désireras pas la femme de ton prochain, mais tu

- ne désireras ni sa maison, ni son champ, ni son serviteur, ni sa » servante, ni son bœuf, ni son àne. ni rien de ce qui lui appar- >< tient 7 . » La règle prescrit la patieuce. « Si quelqu'un» vous » frappe sur une joue, présentez-lui l'autre 'S . » Elle commande la douceur. Non-seulement « vous ne tuerez pas, » mais je vous le dis. « tout homme qui se met en colère contre son frère, mérite la > condamnation ^9;. » Voyez comme elle prend soin de la réputation du prochain. Non-seulement « vous ne direz pas de faux té- <> moiguage 10 . <> mais « vous ne jugerez, même pas II. » Avec quelle rigueur elle ordonne le silence! « Vous rendrez compte même

- d'une parole inutile que vous aurez proférée [12). ■ Votre règle renferme bien d'autres préceptes non moins rigoureux. Or, je vous le demande, trouvez-vous chez les religieux les plus austères, à part les vœux et quelques pratiques extérieures, trouvez-vous plus

vérité, eu ce qui concerne les moiurs. la sainteté, la pure té '.'

5. Aug., lom. 5, Appendix, sermon 207e, n° 3. — (2) Galat , -(3) S. Matth., xvi. H. — 'V S. Matth., x. 33. - (5; S. Matlh.. v. 23. — (G) S. Jérôme. Lettre 95 au moine Rustique. — (7) Deuter., v. 21. — (8) S. Matth., v, 39. —(9; S. Matth., v, 22. - (10} S. Matth., xix, îS. - (U) S, Matth., vit, I. — (12) S. Matth., xn, 30.

Voilà votre règle, chrétiens, mais est-ce là votre vie? Hélas! quelle différence!... Que me diriez-vous, je vous le demande, si vous me voyiez, moi religieux, me revêtant de l'habit du siècle, et allant rire et danser sur la place publique avec de jeunes filles? Religieux sacrilège, vous écrieriez-vous justement, avez-vous donc oublié vos devoirs ? que faites-vous de votre règle ? Et moi, à mon tour, je vous dis : Chrétiens, observez votre règle.

Mais hélas! on ne fait aucune attention à ces dérèglements, parce qu'ils sont la vie du plus grand nombre. La multitude des violateurs de la loi a détruit toute honte. Qu'il est rare le chrétien parfait qui pratique tous les préceptes évangéliques ! Ecoutez ce que que disait le savant Pic de laMirandole : Ne pas croire à l'Evangile, quand l'Evangile est prouvé, confirme par de si innombrables témoignages, c'est un endurcissement, c'est une opiniâtreté inconcevables ; mais croire à l'Evangile, le professer, et mener une vie toute contraire à ses préceptes, c'est une folie plus inconcevable encore (1).

Est-il besoin en troisième lieu de rechercher comment vous suivez Noire-Seigneur Jésus-Christ, le modèle que propose votre règle? Non-seulement vous ne l'imitez pas, mais votre vie est toute opposée à la sienne. Jésus-Christ vécut dans la pauvreté, et vous vivez dans les richesses ; Jésus-Christ aimait les humiliations, et vous avez soif des honneurs ; Jésus-Christ passa tous ses jours dans les fatigues et les travaux, et vous ne recherchez que le repos et les plaisirs ; Jésus-Christ fut accablé de souffrances, et vous vous plongez dans toutes sortes de voluptés. Vous êtes entièrement opposé, entièrement contraire à Jésus-Christ, et vous aspirez encore à régner avec lui !

Voulez-vous examiner les exemples des Saints 9 Qu'ètes-vous auprès d'eux ? Un insecte perceptible à peine. Nous lisons dans le livre des Nombres que les espions envoyés dans la terre promise revinrent en disant : « Nous avons vu des monstres de la race des » géants ; comparés à eux, nous semblions des sauterelles (2). »

(I) Pic de la Mirandole. Letlre a Jean François son neveu. — (2) Nombr.,

XIII, oi.

De la même manière ceux qui savent considérer la patrie céleste, ceux dont les regards de l*àme savent la contempler, quand ils voient les élus, ces géants qui l'habitent, qu'ils considèrent leur vie et leurs vertus, et les comparent aux chrétiens qui sont encore en ce monde, que peuvent-ils voir sinon des sauterelles dans ceuxlà même qui sur la terre semblent être parvenus à la plus haute sainteté ?

Voilà ce que vous êtes par profession, mais que vous êtes loin d'en observer les saints engagements ! Hypocrites, ne savez-vous pas ce qui est écrit : « Ceux qui auront péché sous la loi, seront » jugés par la loi \ ? » Votre profession, si vous ne vous corrigez pas, loin de contribuer à votre salut, aggravera votre jugement. Etre chrétien, c'est u*e grande chose ; mais être bon et parfait chrétien, c'est une chose pleine d'obstacles et de difficultés. Telle était la pensée de saint Jérôme quand il disait : Rien de plus heureux que d'être chrétien, puisque le royaume des cieux nous est promis ; mais rien de plus difficile, puisque notre vie est un combat continuel pour arriver au salut (2).

Il reste enfin à connaître ce que vous êtes par votre charge, par votre condition. Certes, ce serait déjà beaucoup si, remplissant les devoirs de la nature, vous étiez uu homme irréprochable, un homme parfait: si surtout, accomplissant les devoirs de votre profession, vous deveniez un chrétien fidèle, un véritable catholique ; cependant ce n'est pas tout encore ; vous avez une charge, vous devez en remplir les devoirs.

Que d'hommes honnêtes, que de bons chrétiens qui se seraient sauvés dans un état plus humble, et qui, élevés à de hautes dignités, se sont perdus misérablement, soit à cause de leur iucapacité, soit à cause de leur négligence ! Aussi écoutez ce que faisait saint Augustin : « Lorsque je savais, dit-il. qu'une église était sans évèque, j'avais grand soin de ne pas m'en approcher, voulant me sauver dans une humble condition et redoutant de me perdre dans un rang élevé 3 . » Heureux ceux qui, au jour du juge-

(1) Rom., ii, 12. — (2; S. Jérôme. Lettre 95 au moine Rustique. — (2) S. Aug., serm. 355, chap. l,r, n° 2.

ment, n'auront à rendre compte que d'eux-mêmes ! Craignons les hautes dignités , les rangs élevés , comme un dangereux précipice.

Vous donc, qu'êtes-vous? Je suis prince, je suis roi, je suis empereur? Votre position est bien haute, mais le poids de votre charge est bien plus grand encore. Que d'éclat dans votre dignité! mais aussi que de peines et de dangers ! « Ne vous enorgueillissez » point, vous dit l'Apôtre, mais soyez remplis de crainte (I). » Imitez le roi-prophète qui disait : « Je crains la hauteur du jour (2). » Il faut que votre vertu vous élève au-dessus des autres hommes autant que votre dignité. Mais je ne m'arrêterai pas ici sur ce sujet ; j'ai eu l'occasion dans une autre circonstance, de traiter plus au long des devoirs d'un bon prince (3).

Et vous, qu'ètes-vous ? Je suis prélat. Mais qu'est-ce qu'un prélat ? C'est un pasteur, et non un maître ou un prince. « Vous ne » dominerez pas sur l'héritage du Seigneur, vous dit saint Pierre, » mais vous serez les modèles du troupeau (4), » un exemplaire de sainteté pour le peuple. Et quel est ce troupeau"? Celui pour lequel Dieu a donné sa vie, celui qu'il a racheté, « non au prix de l'or ou » de l'argent, mais au prix de son sang précieux (5;. » Et votre troupeau est-il nombreux? J'ai quarante, cent mille brebis. Oh! qu'il doit vous être diflicile d'en prendre soin ! Un ange n'a la garde que d'une seule de ces brebis et il trouve que c'est bien suffisant pour ses forces ; et vous, vous croyez pouvoir en garder un si grand nombre ! Mais quelles sont vos conventions avec le maître du troupeau? « Garde cet homme, a dit le Maître (6) ; s'il » vient à tomber, ton àme répondra pour son âme ; » « je recher- » cherai son sang daus tes mains. » Le sacrifice de ton corps ne saurait m'apaiser ; l'éternel enfer, voilà ton châtiment.

Obligation terrible et redoutable ! et il y en a qui veulent se l'imposer ! Que dis-je? il y en a qui la désirent et qui, pour l'obtenir,

(1 Rom., xi, 20. — (2) Ce sujet est traité dans le sermon pour le 18e dimanche après la Pentecôte. Voyez le 4e sermon du tome 3e. — (3) I S. Pierre, v, 3. — (4) 1 S. Pierre, i, 18. — (5) III Rois, xx, 39. - (6) Ezech., m, 18.

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ont recours à l'intrigue. 0 aveuglement des enfants des hommes ! Je suis dans une sollicitude extrême, disait saint Bernard I : je suis acablé sous le poids de mes craintes ; il faut que je veille sur ma conscience et sur celles de mes frères, et ni l'une ni l'autre ne m'est assez connue, Tune et l'autre est un abîme, je n'y vois que des ténèbres, et pourtant la garde de l'une et de l'autre m'a été imposée et sans cesse on me crie : « Gardien, que se passe- » t-il dans cette nuit 2, '? » Et je ne dois pas dire avec Caïn : « Suis-je le gardien de mon frère [3). » Ainsi parlait saint Bernard, et pourtant il n'avait sous sa garde qu'un petit nombre de brebis, saintes d'ailleurs et enfermées clans un cloître. Ah ! mes frères, respectons nos prélats, honorons-les, obéissons à leurs volontés ; voyez comme pour nous ils exposent leurs âmes aux plus grands dangers ! « Obéissez à vos guides, nous dit l'Apôtre, et soyez-leur soumis 4 . m ayez pitié d'eux, « car ils veillent sans cesse, comme devant rendre compte de vos âmes. »

Et vous, qu'ètes-vous ? Je suis duc, comte, seigneur. Et qu'est-ce qu'un seigneur? Est-ce celui qui a de nombreux domestiques, des chevaux bieu caparaçonnés, des maisons et des palais, une table somptueuse, des vêtements riches et précieux, des tables chargées de vases d'or et d'argent, des salons tendus de tapisseries les plus éclatantes, des faucons de toute sorte, les meutes les plus variées ? Non, non, ce n'est pas pour cela que Dieu vous a placés parmi son peuple. Vous devez être les protecteurs et les pères de ceux qui relèvent de vous ; vous devez les gouverner dans la paix et dans la justice, les défendre contre toute vexation et les secourir dans leurs besoins. Voici le tableau du seigneur, tel que nous l'a tracé le bienheureux Job, grand seigneur, lui aussi ; écoutez : « J'ai été l'œil » de l'aveugle, le pied du boiteux 5 . le père des pauvres, et dès ■ ma jeunesse je recherchais soigneusement la vérité : je brisais les » dents de l'oppresseur et lui arrachais la proie qu'il déchirait. « J'étais assis comme un roi sur son trône ; une foule nombreuse » m'environnait et pourtant j'étais le consolateur des affligés. Je

(1) S. Dern., sur l'Avent, senn. 3e, n° 6. — (2) Isaîe. xxi, 11. — (3) Genèse, îv, 9. — (4) Hébreux, xin. 17. — (5) Job, xxix, là.

» n'ai jamais repoussé la demande du pauvre ; je n'ai jamais fait > attendre les yeux de la veuve : je n'ai jamais été seul à man- » ger mon pain, l'orphelin le partageait avec moi. Je n'ai jamais ■ vu sans le secourir le pauvre mourant de froid, l'indigent sans » vêtement. Ses membres me bénissaient aussitôt, réchauffés par » la toison de mes brebis. Je n'ai jamais levé le bras contre l'or- » phelin, lorsque j'avais un tribunal aux portes de la ville. Je n'ai » pas mis ma force dans mes richesses, je n'ai pas dit à l'or : Tu » es mon espérance. L'étranger n'est pas resté hors de ma de- » meure, mes portes ont toujours été ouvertes au voyageur. La » terre qui m'appartient ne criera pas contre moi, et ses sillons ne » pleureront point avec elle. Je n'ai pas consommé ses fruits sans » en avoir payé le salaire : je n'ai pas affligé le cœur de ceux qui » l'ont cultivé, » «parce que dès l'enfance, la pitié a grandi dans » mon cœur ; elle sortit avec moi du sein de ma mère T. »

0 vous, grands de nos jours, vous reconnaissez-vous à ce tableau ? Vous y reconnaissez-vous, ô vous qui couvrez votre table du fruit des travaux et des sueurs du pauvre ? vous qui opprimez vos sujets sous le poids de mille mensonges et des exactions les plus cruelles"? Non, vous n'êtes pas les protecteurs du peuple, vous n'en êtes que les spoliateurs. Ecoutez les menaces que le Seigneur vous fait par son prophète : « Malheur à vous, opulents de Sion, grands et princes des peuples qui entrez avec pompe dans les assemblées d'Israël. Malheur à vous qui êtes réservés pour le jour mauvais et qui montez sur le siège de l'iniquité ; qui dormez sur des lits d'ivoire et vous étendez mollement sur votre couche ; qui mangez des agneaux choisis et les génisses les plus grasses ; qui buvez le vin dans de larges coupes et répandez sur vos tètes les parfums les plus exquis. Vous êtes demeurés insensibles à la ruine de Joseph. Le Seigneur-Dieu l'a juré par luimême, le Seigneur, le Dieu des armées a dit : J'ai en horreur l'orgueil de Jacob et je hais ses palais (2). » « Ecoutez cette parole, génisses engraissées sur la montagne de Samarie, vous qui foulez aux pieds le pauvre et calomniez l'indigent. Jéhovah l'a (t) Job, xxxi, 18 - (2) Amos, vi, 1.

>» juré iar son nom trois fois saint : Voici que des jours de mal- » heur viendront sur vous : ils vous prendront comme à l'hame- «• çon. et vos enfants comme dans des vases bouillonnants. Et vous » sortirez parles brèches des murailles, et vous serez jetés sur la » montagne d'Armon T. » Ainsi dit le Seigneur.

Et vous, qu'êtes-vous? Je suis juge, préteur, décurion, préfet, magistrat, censeur. Et usez-vous toujours avec justice de la verge qui est en vos mains ? Je ne le puis toujours ; il est parfois nécessaire de se laisser fléchir un peu par les sollicitations et les prières des grands, surtout de ceux qui ont le plus de faveur à la cour. Un ami viendra intercéder : et si je lui refusais, bientôt je serais dépouillé de ma charge avec ignominie. — Et ne recevez-vous pas de présents? — Quelquefois: je ne puis autrement soutenir ma maison ; je n'ai qu'un faible traitement et d'énormes dépenses. Je ne puis travailler la terre, labourer les champs ; mon emploi doit me faire vivre. — Ah ' plut au ciel que vous travailliez la terre et labouriez les champs ! oui. mieux vaudrait pour vous n'être qu'un laboureur. Ecoutez ce que le Seigneur a dit de vous : « Comment est- » elle prostituée, cette cité pleine de foi et de justice ! La justice » habitait dans son sein, et maintenant elle n'est plus qu'un re- » paire de meurtriers [2). » Parce qu'en effet, il n'y a plus de justice dans son sein, et le prophète en indique ensuite la cause : « Tes princes, » ajoute-t-il, tes juges «< sont sans foi, ils se sont " fait les complices des voleurs. Tous aiment les présents et ne re- >• cherchent que les salaires. Ils ne rendent pas justice à l'orphe- » lin. et la cause de la veuve n'a point d'accès auprès d'eux ! C'est » pourquoi le Seigneur, le Dieu des années, le fort d'Israël a » dit : Je me consolerai par mes vengeances et je punirai mes en- » nemis. »

Il serait trop long maintenant d'entier dans le détail de tous les autres états, de parler des prédicateurs, des prêtres, des religieux, et de dire les devoirs de leur ministère. Il suflira d'avoir dit un mot des états les plus élevés et de leur avoir montré leurs devoirs.

(1) Amos, iv, ]. — 2) Isaïe, i, 21.

Voilà donc, ô homme, ce que vous devez connaître, pour bien voir si votre vie est conforme à votre nature, à votre profession et à votre état ; voilà l'étude que vous devez faire. Posez-vous souvent vous même en face de vous-même, et examinez-vous avec Ja plus grande attention. Que votre vie ne soit pas comme celle de la brute, sans règle et sans jugement, car alors vous réaliseriez cette parole du psaume. « Il ont été placés en enfer comme de vils » troupeaux l\ » Si vous vous obstiniez à détourner toujours de vous votre regard, le Seigneur accomplirait sa menace : « Je t'ac- » cuserai et jeté poserai toi-même devant ta face ï . » Oh ! quelle douleur l'aspect de vos souillures jetterait dans votre àme ! Accomplissez donc la parole du prophète : « Je m'attacherai à veiller » sur ma vie '3 . » Que telle soit votre vigilance, ô mes frères, jugez-vous maintenant vous-mêmes, afin que Dieu ne vous juge pas un jour, afin qu'au contraire vous receviez à sa venue la récompense de l'éternité.

Ah ! si vous vous rendiez fréquemment ce compte à vous-mêmes, si. vous prenant vous-mêmes pour ainsi dire entre les mains, vous vous considériez, vous parcouriez tout le détail de votre vie, que de fruits vous recueilleriez de ce sévère examen ! Comme vous seriez humbles! comme vous connaîtriez tous vos défauts! comme vous les pleureriez ! comme vous les corrigeriez ! comme vous guéririez toutes les plaies de votre àme ! Quand vous vous présenteriez à Jésus-Christ, ce ne serait pas pour être jugés, car vous vous seriez jugés à l'avance, et vous éviteriez ainsi la condamnation. Mais hélas! semblables à la brute, vous passez toute votre vie, sans réfléchir jamais ; vous êtes de ceux dont il est écrit : « Ils ont été pla- » ces en enfer comme un vil troupeau ; la mort les dévorera i . Pauvre âme, s'écrie saint Bernard 5), tu n'auras pas alors les portes de tes sens, pour t'échapper. pour te dérober à toi-même et pour oublier tes blessures : éternellement tu te verras, tu seras pour toi-même un objet dhorreur, tu frémiras de colère contre toi-

(1) Ps. xlviii, 15. — (2) Ps. xlix,2i. - (3)Habacuc, u, 1. — (4) Ps. xLvin, 15. — (5/ S. Bern. De la Comid., livre v, ch. 12, n° 26.

même. Voilà pourquoi, le ver qui ronge les damnés ne meurt jamais ; il trouve toujours en eux un aliment ponr se nourrir.

Oh ! que vous seriez bien plus sages, si dès aujourd'hui, pendant que vous le pouvez encore, vous posiez votre âme en face de vous-mêmes, selon qu'il est écrit: «Mon âme est toujours dans mes « mains I . si vous examiniez avec sollicitude ses taches et ses plaies, pour les laver et pour les guérir: vous ne vousarrèteriez pas là, vous orneriez votre âme de vertus et de bonnes œuvres, afin qu'elle put apparaître riche et belle devant le Seigneur. Ainsi fait la jeune femme pour plaire à son mari, et vous, vous ne le feriez pas pour plaire à votre Dieu.

Ce n'est pas tout : cette étude de vous-mêmes, non-seulement vous serait d'une grande utilité, elle serait encore d'une grande douceur. En vérité, je vous le dis, aucune histoire ne plait au juste comme sa propre histoire. Quand il se rappelle tous les bienfaits qu'il a reçus de Dieu, quand il considère les dangers auxquels il a échappé, et les traits de miséricorde particulière que Dieu a opérés pour lui, quand il se voit libre de son premier aveuglement et de la servitude du péché, quand après être sorti du sein des ténèbres, il se voit inondé de la clarté du jour le plus serein, quelle joie ! quels transports! que d'actions de grâces il rend à son Dieu. Avec quelle effusion, son cœur invite toutes les créatures à rendre à Dieu les louanges que méritent ses bontés et qu'il ne peut seul lui rendre dignement ! Comme il s'embrase d'amour pour son Bienfaiteur ! Quelles délices en voyant que Dieu a pour lui tant d'amour! Quelle espérance de la gloire éternelle vient remplir son âme à la vue de moignages de la tendresse de son Dieu ! Comme il se hâte de réparer le temps perdu, en servant son Bienfaiteur de toutes ses forces ! Comme il compatit à ceux qu'il voit dant la fatigue de son ancienne maladie '. Ht <i parfois il pleure lui-même son ancien esclavage, ces larmes ne sont pas amères, elles sont pleines de douceur.

Combien d'antres fruits produit encore cette élude de soi-même! :t trop long de les énumérer, et d'ailleurs on les sent beau-

(i) Ps. Lxvm. 109.

coup mieux qu'on ne les dit. Aussi, croyez-moi, de toutes les études que vous pouvez faire, l'étude de vous-mêmes est la plus utile, celle que vous devez préférer à toutes les autres. Voilà pourquoi, lorsque l'Epouse pressée par son amour, faisait cette demande : « Indiquez-moi celui qu'aime mon àme (I), » on lui répondait : « Si tu te méconnais, » comme si on lui disait : Pourquoi désires-tu voir maintenant ton Epoux? Apprends d'abord à te connaître toi-même. Cette étude répétée fréquemment te fera parvenir à la vision que tu désires : « Heureux celui qui a disposé des de- » grés dans son cœur (2), » pour s'avancer de vertu en vertu, jusqu'à ce qu'il voie dans Sion le Dieu des dieux, au sein de sa gloire, vers laquelle supplions Jésus, Fils de Marie, de conduire nos pas. Ainsi soit-il.

Quatre manières dont Dieu fait entendre sa voix, au pécheur.

Vox clamant is in deserto : Varate viam Domini.

Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez les voies du Seigneur.

(S. Lie, m, 4.)

Le récit évangélique, suivant l'usage des anciens prophètes, nous fait connaître le temps où commencèrent les oracles et les prédications de Jean-Baptiste, les princes et les pontifes qui gouvernaient alors la Judée ; il nous donne ensuite le sujet des prédications du saint Précurseur et lui applique cette parole d'Isa'ie : « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert (3). » Comme nous n'avons pas intention de vous développer aujourd'hui le récit de l'Evangile, ces quelques paroles suffiront.

U)Cant., i, G. - (2) Ps. lxxxih, 6. - (3) Isaïe, xl, 3.

Notre texte va nous fournir deux réflexions ; parlons d'abord de cette voix qui crie dans le désert, nous parlerons ensuite de la préparation à laquelle cette voix nous invite.

Ce désert est le pécheur : son àrae, en effet, en a toutes les conditions. Elle est comme un champ inculte et négligé, où jamais ne tomba la semence d*un bon fruit: elle ne produit que des buissons et des épines; les mauvaises pensées et les désirs pervers, comme des ronces épaisses, la couvrent de toutes parts. Elle est encore la demeure des bêtes sauvages, des scorpions et des basilics, suivant cette parole d'Isaïe « Il sera la demeure du dragon ; " l'autruche du désert y cherchera sa nourriture T. » L'on n'y trouve enfin d'autre fruit que le gland des pourceaux ; partout la solitude, la sécheresse, la stérilité, l'épouvante et l'horreur. Quelle solitude là où Dieu n'est pas ! Qelle sécheresse là où ne tombe jamais la pluie du ciel ! Quelle stérilité là où le soleil ne fait jamais sentir sa chaleur, là où la piété n'est pas cultivée !

Tel est le désert auquel Dieu ne cesse de parler pour le convertir et le rappeler à lui. Depuis le jour ou la raison commence à s'ouvrir jusqu'à la mort, le Seigneur ne cesse d'appeler le pécheur avec une clémence infinie. Ce doux Seigneur est l'offensé et pourtant c'est lui qui nous invite, c'est lui qui nous sollicite : « C'est » moi qui t'appelle l . » dit le Seigneur par ïérémie. Il dit encore dans l'Apocalypse : « Je me tiens à la porte et je frappe 3 . » Et dans le livre des Proverbes : « La Sagesse se fait entendre au » dehorset élevé sa voix sur la place publique. Elle crie dans les ■ assemblées, à l'entrée des portes de la ville : elle dit : Enfants, » jusquesà quand aimerez-vous l'enfance'? Jusques à quand, ô in- » sensés, désirerez-vous ce qui vous nuit [4] ? » C'est-à-dire, jusques à quand rechercherez-vous les précipices où vous périrez ?

Le Seigneur fait entendre sa voix à ce désert de quatre manières différentes. Il lui fait entendre premièrement la voix de ses faveurs ; secondement. la voix de la prédication extérieure ; troi-

(1) Isaïe, xxxiv, 13. -- (2) Jércmie. xxxvin, 14. — (3) Apoc.ilvpsc, in, 8. — (î)Prov., i,20.

QUATRIÈME DI.MAMCHE DE l'AYENT 191

sièmement. la voix de ses châtiments; quatrièmement, la voix de ses inspirations intérieures.

La première est la voix des faveurs. Dieu traite d'abord le pécheur avec la plus grande bonté, avec la plus douce prévenance. Il lui donne la sant^ des succès temporels, des honneurs, des richesses ; il fait que tout prospère au gré de ses désirs. Dieu essaie par là de toucher le pécheur, pour qu'il se convertisse et qu'il se dise : 0 mon àme. servons un Dieu si bon. si miséricordieux, qui nous traite avec tant de bonté ; qui, au lieu de châtiments, nous comble de bienfaits ; qui. au lieu de l'enfer, m'accorde en abondance les biens d'ici-bas. Mais hélas! trop ouvent le pécheur réalise cette parole de -lérémie : « Ils n'ont pas dit dans » leur cœur : Craignons le Seigneur notre Dieu qui nous donne en » leur temps les premières et les dernières pluies, et qui nous ré- » serve l'abondance des moissons de l'année (I). »

Ah ! mes Frères, si nous avions dans nos cœurs un noble sentiment, de tels bienfaits ne nous ramèneraient-ils pas au Seigneur ? Mais nous sommes si mauvais, si dépravés, que, loin de nous rendre meilleurs, ces bienfaits ne servent qu'à nous pervertir de plus en plus et à nous enhardir davantage dans le mal, comme de vils esclaves. Quand tout nous est prospère, nous oublions notre Bienfaiteur, et l'orgueil nous enivre. « La prospérité des insensés les » perdra (2), » dit le Sage. Oui, nous ne sommes que des insensés, car si nous avions un peu de sens et de cœur, nous profiterions bien mieux de ces bienfaits.

0 ingratitude ! ô dépravation des enfants des hommes ! quelle parole pourra l'exprimer? Les bètes les plus farouches reconnaissent un bienfait; un bienfait, dompte leur férocité ; un bienfait les adoucit; le lion le plus féroce joue avec son maître : l'ours le plus indomptable s'apprivoise et badine avec l'homme qui le nourrit; le monstrueux éléphant obéit comme un agneau à l'Indien qui le soigne elle conduit. Tous les animaux connaissent leur bienfaiteur et lui témoignent leur reconnaissance. Toi seul, ô homme raisonnable, toi seul, plus intraitable que les bètes les plus farouches,

(I) Jér.. v, 24. - (2) Prov..i, 32.

gonflé de plus de venin que la vipère et le basilic, tu mords la main qui te nourrit, tu te révoltes contre ton bienfaiteur, tu ne veux pas le reconnaître, tu le blasphèmes, tu le couvres d'outrages. Quelle dépravation ! et quel supplice pourra la punir"?

Tournez-vous de toutes parts; partout vous entendrez cette voix des faveurs divines. Que sont toutes les créatures, demande saint Augustin I . sinon les voix de notre Dieu? Le ciel nous crie: 0 homme, je ne marche que dans ton intérêt et pour ton utilité. Le soleil nous crie : 0 homme, je te réchauffe, je t'éclaire; c'est pour ton délassement et ta consolation, qu'au printemps, je fais de la terre un paradis. La terre nous crie : 0 homme, je te donne les fruits, les moissons, l'herbe des champs, les plantes de tes jardins ot tous les aliments. La mer enfin, elle aussi, nous fait entendre sa voix : Pour toi, ô homme, je porte dans mon sein toutes sortes de poissons.

Ainsi parle toute la nature. 0 homme, reconnais donc ton Bienfaiteur, rends-lui tes actions de grâces. Mais, ô honte ! l'homme est semblable à ces animaux immondes qui, la tête toujours baissée, mangent le gland de la forêt. La nature entière lui crie sans cesse : Reçois ces dons, mais rends grâces au Bienfaiteur, et prends garde à l'ingratitude. Ah ! lors même que nous n'eussions commis aucun autre péché, notre seule ingratitude suffirait pour nous faire condamner à l'enfer. Le Seigneur s'en plaint lui-même par son prophète « Le bœuf connaît son maître et l'âne l'étable de son maître, « et Israël m'a méconnu, et mon peuple ma méprisé (2). »

Cependant la voix des bienfaits n'est pas assez claire pour quelques hommes; tous ne la comprennent point. Voilà pourquoi le cur fait entendre au pécheur une seconde voix, la voix de l'enseignement et de la prédication, pour le presser de rentrer en loi-même el <lo se convertir.

Dans la prodication, en effet, ce n'est pas la voix de l'homme

que vous entendez, sachez-le bien; c'est la voix de Dieu même.

Voilà pourquoi snint Jean disait : « Je suis la voix de celui qui

. C'est-à-dire, ce n'est pas moi, c'est un autre qui crie

I, Knarrat 2', ps. 20, n 12. - (2) Isaïe, i, 3. - (3) S. Luc, m, 4.

par ma bouche. « Ce n'est pas vous qui parlerez, disait le Sau- » veur, c'est l'Esprit démon Père qui parlera par vous (1). » Il disait encore : « Qui vous entend, m'entend moi-même (2). » Et saint Paul, transmettant cette doctrine aux Thessaloniciens, disait : « Nous rendons grâces sans cesse à notre Dieu, parce qu'en rece- » vant de nous la parole de Dieu, vous ne l'avez pas reçue comme » la parole des hommes, mais, (ainsi qu'elle est en réalité), comme » la parole de Dieu (3). »

Dieu ne cesse de faire entendre cette voix à l'oreille des pécheurs. Ce n'est donc pas en nous que nous trouvons nos paroles ; nous ne sommes que la trompette dont se sert le Dieu vivant, pour vous éveiller et pour vous appeler, suivant cette parole du Prophète royal : « Un abîme appelle un autre abîme, par la voix de » tes cataractes (4). » L'abîme de la bonté et de la miséricorde de Dieu appelle l'abîme de la malice et de l'iniquité du pécheur (5). « Par la voix de tes cataractes, » c'est-à-dire des nuées. Et quelles sont ces nuées? Ne sont-elles pas les prédicateurs de l'Evangile, qui vont sur toute la face de la terre, versant la pluie et la rosée de la doctrine évangélique, pour faire porter aux hommes les fruits des bonnes œuvres? Dans leurs prédications, ils exposent sans doute aux peuples toutes les vérités de l'Evangile ; mais leur but principal est de ramener à Dieu le pécheur, cet abîme insondable d'iniquité.

Voilà pourquoi le Seigneur disait à son prophète : « Crie avec « force, ne te lasse point, fais retentir ta voix comme les éclats de » la trompette, annonce à mon peuple ses crimes et à la maison » de Jacob ses prévarications (6). » C'est encore dans ce même sens que Jérémie disait : « Si tu sépares les choses précieuses des » choses viles, tu seras comme ma parole. Et si tu te convertis, je » te convertirais (7). » Ainsi parle au pécheur le Seigneur son Dieu, afin que cette invitation lui fasse accomplir son œuvre avec plus de courage. « Le Seigneur a envoyé vers vous les pro-

(1) S. Matth., x, 20.— (2) S. Luc, x, 16. - (3) I Tlicss., il. 13. — (4) l's. xli, 8. — (5) Cette explication est de saint Bernard, serm. 4, in Assumpt., n° 3. — (G) Isaïe, lviii, 1. — (7) Jérémie, xv, 19.

» phetes, ses serviteurs ; se levant des le matin, il les a en- » voyés I . »

0 miséricorde de mon Dieu ! que vous importe ma misère '? Il ne s'agit ici que de moi. que de mes propres intérêts...

Vous savez tous quelle fût jadis la puissance de cette voix sur la terre ; vous savez comment, par cette voix de la prédication. Dieu ramena à son culte l'univers tout entier ; mais aujourd'hui elle a bien perdu de sa puissance, et il est assez rare qu'elle fasse entrer le repentir dans L'âme du pécheur. Aussi de nos jours le Seigneur fait le plus souvent entendre sa troisième voix, celle du châtiment.

Parce que le pécheur n'a voulu entendre ni la voix des bienfaits, ni la voix de la prédication, le Seigneur le reveillera par la voix des châtiments: pour le faire rentrer en lui-même, Dieu multiplie sur la tète du pécheur les malheurs et les fléaux de tout genre : il lui envoie des maladies, des afflictions et des revers. Lorque le sommeil est si profond, qu'on n'entend plus le bruit de la voix, notre main secoue, pour l'éveiller, l'homme endormi. Voilà ce que fait le Seigneur. 11 essaie de donner l'intelligence par le malheur: il veut, suivant une expression vulgaire, que l'insensé devienne sage â ses dépens. C'est ainsi qu'autrefois, les frères de Joseph au s^in du malheur, reconnurent leur péché. « Nous souf- » frons justement, disaient-ils, car nous avons péché contre notre » frère : nous voyions l'angoisse de son âme, quand sa voix nous •• suppliait, et nous ne l'avons pas écoutée, et voilà pourquoi cette - tribulation est venue sur nous 2 . »

Comme les frères de Joseph, plusieurs s'éveillent à cette voix i!'-- châtiments; saisis de crainte, ils se convertissent et reviennent a Dieu, ainsi qu'il est écrit : « Je me suis converti au sein du

» malheur, pendant que l'épine s'enfonçait dans mon âme l'épine de la douleur et de L'affliction. Quelques autres ouvrent les yeux et s'écrient : Helas ! nous avons péché : nos actions sont mauvaises: ils disent, mais aussitôt ils retombent dans leur sommeil. — D'autres encore s'éveillent et se lèvent, résolus d'abandonner leur* péchés, de renoncer à leurs débauches et à leurs

1 lérénie, xw. i. — '2, Gen.. xlii, 21. — (3) Ps. xxxj, 4.

QUATRIÈME DIMANCHE DE l'àVENT 19o

injustices; ils font l'humble aveu de leurs désordres, mais ils prennent chaque jour des résolutions qu'ils n'accomplissent jamais. — Tout à l'heure, disent-ils, tout à l'heure; attendez encore un moment ; mais l'heure de la conversion ne vient jamais ; l'attente se prolonge sans fin, jusqu'à ce que la mort arrive et les précipite dans l'enfer. C'est d'eux que parlait Isaie quand il disait : « Com- » mandez, commandez encore. Commandez, commandez encore ; » attendez, attendez encore, encore un peu de temps, encore un » peu de temps. Et ce peuple, ajoute Isaie, ira et tombera, et sera » foulé aux pieds, enlacé et pris (1). »

Il y en a d'autres enfin, tellement plongés dans leur sommeil léthargique, que la voix des châtiments elle-même ne peut les éveiller. Oh! mes Frères, qu'il est triste de voir la main de Dieu s'appesantir sur les pécheurs, frapper sur eux des coups terribles ! et eux, toujours abusés par leur sommeil de péché, ne s'éveillent point, ne se corrigent point ; au contraire, ils mettent moins que jamais un frein à leurs désordres. Voyez cet homme dépouillé de son honneur et de ses biens, consumé par les maladies les plus horribles, comme Pharaon frappé de plaies nombreuses et comme lui s'endurcissant de plus en plus : « Je les ai frappés, dit le Sei- » gneur, et ils n'ont senti aucune douleur (2). » Il dit encore : « Celui qui souffle dans le fourneau s'est fatigué en vain, leur ma- » lice n'a pas été consumée (3 . » Ecoutez aussi le Prophète royal : « Ils ont été dissipés et ne se sont pas convertis 4,. » Et Isaie ajoute : « Où vous frapperai-je encore, vous qui multipliez sans » cesse vos prévarications (5)? »

Malheur à nous, mes Frères, car tel est l'état ou nous nous trouvons aujourd'hui. 0 mon Dieu, comme votre main s'est appesantie sur nous ! Que de guerres ! que de fléaux ! que de calamités ! Et personne ne se convertit, personne ne fait pénitence ; nous sommes devenus insensibles ; plus le malheur nous frappe, plus notre folie augmente : « Où est celui qui se lève, demande le pro- » phète, et embrasse vos lois (6)? » Que reste-t-il donc à ce pé-

(I) lsaïo, xxvin, !3. — (>) Jér., v, 3. - (3; Jér., vi, 29. - (4) Ps. xxxiv, 16. — (5) Isaïe, î, 5. — (6) Isaie, lxiv, ',.

cheur si rebelle, si endurci? Il n'y a d'espoir pour lui que dans la quatrième voix du Seigneur, la plus puissante de toutes, celle de l'inspiration.

Le Prophète royal, parlant de cette voix, s'exprime ainsi : <•• La » voix de votre tonnerre a retenti dans la roue d'un char \ . <> c'est-à-dire dans l'âme du pécheur. Le pécheur, en effet, n'est-il pas une roue qui tourne et roule sans cesse? C'est pourquoi la voix se fait entendre dans la roue, c'est-à-dire dans l'àme du pécheur pour qu'elle cesse de rouler dans le chemin du péché. Cette voix est justement appelée le tonnerre du Seigneur : car elle a la plus grande force, et peut se faire entendre aux oreilles les plus dures : « La parole du Seigneur, dit l'Apôtre, est vivante, efficace, » plus pénétrante qu'un glaive à deux tranchants ; elle atteint jus- » qu'à là divison de l'àme et de l'esprit, jusque dans les jointures » et dans la moelle ; elle démêle les pensées et les mouvements du » cœur '%). » « Cette voix, dit aussi saint Bernard [3), n'est pas une voix qui retentisse, elle pénètre ; elle n'est pas bruyante, mais efficace ; elle ne fait pas même entendre à l'oreille le plus lé- ^er murmure, elle gagne les âmes par son onction suave. Point de cœur endurci qui lui résiste, car il est écrit : « Ma parole, dit le -neur, n'est-elle pas un feu qui consume ? un marteau qui broie » les pierres les plus dures '4; ? » Il est encore écrit dans les psaumes: « Le Seigneur a fait du haut du ciel entendre son tonnerre : le » Tout-Puissant a élevé sa voix, c'est une grêle qui ravage, des » charbons de feu qui dévorent 5;. » Et Jérémie. employant cette dernière image, disait : « La parole du Seigneur est dans mon » cœur, comme un feu brûlant qui s'est enfermé dans mes os, et » j'ai défailli, ne pouvant le soutenir '6^. » L'Epouse appelle cette voix, « la voix de son Bien-aimé (7). » Telle est la voix qui convertit Paul. Matthieu. Magdeleine et le Publicain. »

Mais remarquons avec soin les noms divers que les écrivains sacrés donnent à cette voix ; c'est un feu, un marteau, une grêle et

(1) Ps. lxxvi, l(J. - (2) Hébr., iv. 12. — (3) S. Bern., in Cant.,serm. 31, n°fî. - (4) Jér., xxili, 29. - (S) Ps. xvn. lî. - (G) Jér.: xx. 9. — (7) Cant., v, 2.

des charbons ardents. Le Seigneur, en effet, fait entendre cette voix à Pâme de deux manières différentes ; quelquefois c'est une parole d'amour qui enflamme le cœur; telle fut la voix qu'entendit Magdeleioe, lorsque Dieu jeta en elle cette étincelle de charité et de piété qui embrasa son âme tout entière d'un amour ineffable. Le Prophète royal, parlant de cette voix, disait : « Vos discours » sont un feu qui brûle avec violence (1). » Ainsidisaient encore les disciples u'Emmaus : a Notre cœur n'était-il pas tout brûlant, pen- » dant qu'il nous parlait dans le chemin (2)? » Et l'Epouse disait, elle aussi : « Mon àme s'est fondue quand mon Bien-aimé m'a » parlé (3). » Telle est la voix appelée un feu et des charbons a nie ni s.

11 y a une autre voix intérieure, forte, sévère, terrible; voix de bîàme et de reproche, par laquelle Dieu reprend le pécheur et le convertit par la force même de ses reproches. Telle fut peut-être la voix qui dit à saint Paul : « Il est dur pour toi de regimber » contre l'aiguillon (4). » Et à Ananie, au sujet du même apôtre : « .le lui montrerai combien il doit souffrir à cause de mon » nom (5). » Cette voix est appelée une grêle et un marteau. Elle est, nous l'avons dit, de la plus grande force et qui pourra la soutenir? Par elle le Seigneur fait entendre ses reproches avec la force d'un Dieu. Et je vous le dis, il serait plus facile de soutenir les reproches du monde entier. Oui, être attaché à l'échafaud, sur la place publique, en présence de tout un peuple, n'est rien auprès de ces reproches de Dieu. Aussi le psalmiste disait : « Sous » la puissance de votre main, en entendant vos reproches, je suis » tombé en défaillance ; vous avez reproché à l'homme son ini- » quité : et votre parole a rendu son àme fragile comme une toile » d'araignée ,'6\ » Reproche qui brise les os de l'homme, suivant cette parole de Job : « 11 l'a réprimandé la nuit, au milieu de ses » douleurs, et sa voix a fait dessécher tous ses os 7 . » Reproche qui écrase; vous l'avez peut-être éprouvé; reproche aimable cependant qui doit être l'objet de vos désirs. « Je crie vers vous,

(i) Ps. cwui, 1 iO. — (2) S. Luc, xxiv, 32. — (3) Cant., v, 0. — (4}Àct., îx, 5. — (5) Act.. ix, 1G. — (6) Ps. xxxvin. 12- - (7) Job, xxxm, 19.

b disait le Roi-Propbete : j'ai peur que \o-us gardiez le silence et » que vous vous taisiez 1 . » Affligez-moi. reprenez-moi, tel est mon désir. Ce reproche, en effet, est un signe de grand amour, comme il nous le dit lui-même : « Je reprends ceux que j'aime et » je les châtie S). » Un père blâme et punit les fautes de son fils, héritier légitime de ses biens ; quant à l'enfant, fruit d'un crime, il le laisse errer loin de ses regards. Oui, quand le Seigneur daigne reprendre l'homme, le poursuivre de ses blâmes intérieurs, sans lui laisser aucun repos, jusqu'à ce qu'il soit sorti de son péch>, alors Dieu lui donne un témoignage de son ardent amour, uo signe de prédestination éternelle.

La première manière dont Dieu fait sentir cette voix intérieure, rappelle tout à coup dans l'âme, y dépeint et y grave profondément l'immensité des bienfaits divins ; elle nous entraîne à l'amour du Seigneur et nous fait ressentir une honte profonde de ne l'avoir pas aimé : la seconde manière jette dans l'âme une grande terreur, une crainte incomparable du Tout-Puissant : si la crainte d'un vain fantôme, à cause de la faiblesse de notre nature, nous fait parfois frémir d'horreur, comme cette vision d'un Dieu qui nous reproche nos crimes, doit nous faire trembler et sécher d'épouvante! Ne vousa-t-il jamais semblé, dans vos songes, que vous étiez traînés au jugement de Dieu ? Ces rêves de nuit peuvent être le résultat des impressions qu'a faites dans l'esprit un sermon entendu la veille

Par cette voix. Dieu saisit l'âme, et l'attire sans lui faire pourtant éprouver la moindre contrainte... Malheur à ces infortunés qui sont comme glacés au milieu de leurs péchés : c'est la parole du Prophète royal : « Leur cœur s'est gelé comme l'eau d'un

» lac [3). » Oh ! mes Frères, désirons enteudre cette voix :

demandons à Dieu de la faire entendre à nos princes, aux jours de cette solennité, afin que le Seigneur dise à son peuple une parole de paix : demandons-lui de mettre dans le cœur de nos princes le désir de la concorde, et dans le cœur de nos pasteurs le soin de la réforme de l'Eglise. Car, vous le voyez, tout a péri, et si l'on ne

I Ps. xxvn, 1. - (2) Apoc, m, 10. - '3) Ps. cxviu, "70.

fait au plus tôt quelques réformes dans l'Eglise, nous n'avons pas à espérer des jours meilleurs (i).

Telles sont les diverses manières dont Dieu fait entendre sa voix au désert. Rappelez-vous donc l'avertissement de l'Apôtre . « Au- » jourd'hui, si vous entendez sa voix, n'endurcissez point vos » cœurs, comme firent ceux à qui, dans sa colère, Dieu jura qu'il » ne les laisserait pas entrer dans son repos (2). » Leur endurcissement en fut la seule cause, car le cœur endurci éprouvera des malheurs au dernier jour.

Mais, que nous disent toutes ces voix de Dieu? écoutons : « Pré- » parez la voie du Seigneur (3) » Il ne demande pas des choses grandes ou difficiles; il ne nous demande pas de nous enrichir de ses dons et de ses grâces ; car lui seul peut ainsi enrichir les âmes. Il demande seulement que nous nous préparions, que nous nous disposions à sa venue ; car c'est à l'homme de préparer son cœur au Dieu qui vient y habiter ; Dieu lui-même perfectionnera cette œuvre de préparation, et alors vous ne lui opposerez aucune résistance, quand il se présentera pour entrer dans le sanctuaire de votre cœur : «Préparez la voix du Seigneur [i\ dit-il : » nerésistez pas. cela suffit. Ecoutez ce qu'il dit lui-même : « Je me tiens à la » porte et je frappe (5). » La Majesté infinie vous prie de lui ouvrir et de la recevoir : « Ouvrez-moi, s'écrie-t-elle, ma sœur, mon » amie, ma colombe (6). » Ah! quelle perversité: et quel aveuglement, si vous refusiez de lui ouvrir et de lui donner l'hospitalité de votre cœur !

Ne résistez donc point, cela suffit, je le répète ; ôtez les pierres, les cailloux, les épines qui embarrassent vos voies; ôtez les péchés qui souillent votre àme,les querelles, les discordes, les haines, les inimitiés, les usures, les simonies, les adultères, les larcins, les jalousies, l'orgueil ; ôlez tous vos péchés, ce sont eux qui vous ont séparés de votre Dieu. Purifiez votre conscience par la confession,

'J) Les décrets du Concile de Trente sur la Réforme de l'Eglise, n'avaient pas encore été publiés. Notre saint mourut l'an 1555 et le Concile de Trente ne se termina que l'an 1563. -- (2) Ps. xciv, 8. — (3) Isaïe, xl, 3. — (4) Isaïe, xl, 3. — (5) Apoc, m, 20. — \6, Cant., v, 2.

200 Œl'VnES DK SAINT THQYAS DE VILLENEUVE

que vos larmes l'arrosent et en effacent les souillures: ornez-la de bons désirs et de saintes pensées; que la prière soit l'odorant parfum qui la pénètre de son odeur suave; en expiation de vos péchés, offrez des jeûnes et des veilles et faites l'aumône à l'indigent. Voilà la préparation qui convient à la demeure de Dieu, suivant la parole du Psalmiste : « La justice et l'équité préparent » votre demeure 1\ »

Accomplissez ces œuvres saintes, et la Majesté divine daignera venir habiter dans vos cœurs. Dès ici-bas il comblera votre âme de paix, de joie, de toutes sortes de biens. Je vous donne volontiers ma parole que toutes ces solennités se passeront dans le bonheur, pour celui qui donnera à son Dieu l'hospitalité de son cœur. -Maintenant il entrera dans la grâce et plus tard dans la gloire éternelle, vers laquelle supplions le Seigneur notre Dieu, béni dans tous les siècles, de nous conduire et de nous faire habiter à jamais. Ainsi soit-il.

PREMIER SERMON

Historique de la naissance de Jésus-Christ.

Transeamus usquc Bethléem et videamus hoc lerbum quod (actum est.

Allons jusqu'à Bethléem et voyons le prodige qui est arrivé. (S. Luc, H, 15.)

Ce n'est pas tant notre bouche, c'est plutôt notre cœur qui doit solenniser la fête sainte de ce jour et le mystère sacré qu'elle nous rappelle ; ce n'est pas tant par des paroles, c'est par des transports de joie que nous devons la célébrer. Supplions le Seigneur d'ac-

(\) Ps. i.xxxviu, 15.

SAINT JOl'U DE NOËL. — I. 201

corder à l'homme la grâce de bien sentir le mystère qu'il honore et d'honorer le don qu'il a reçu. Après nous avoir accordé un si grand bienfait, qu'il daigne encore nous le faire apprécier, afin que nous ne payons pas d'iugratitude un tel Bienfaiteur. A quoi nous servirait d'avoir reçu ces immenses faveurs, si nous les méconnaissions? Tant de bienfaits ne feraient de nous que des ingrats.

0 jour heureux I ô jour sacré où Dieu s'est fait homme ! où sortant du sein d'une Vierge, il s'est levé et a brillé sur le monde comme un soleil nouveau ! 0 douce lumière dont l'éclat soudain frappe à la fois les yeux des pasteurs et des mages, et les conduit à la crèche, les uns à la lumière d'une étoile, les autres à la lumière d'une clarté divine, selon qu'il est érit : « La clarté de Dieu les « environna de sa lumière (1). »

Quelle parole pourra dire la douceur majestueuse et sainte de ce jour ? Le prophète l'avait vue en esprit, et, plein de joie, succombant sous le poids de son allégresse, le cœur tout brûlant, il veut témoigner sa reconnaissance, et un chant de triomphe s'échappe de son cœur. Il invite toutes les créatures à louer le Seigneur, il les appelle à son aide, et les conjure d'unir leur voix pour l'aider à rendre à Dieu des actions de grâce dignes d'un si grand bienfait. Que les cieux se réjouissent, s'écrie-t-il ; que la terre tressaille ; que la mer et tout ce qu'elle renferme bondissent de joie (2);» « et toi terre, vous peuples épars sur son sein [3), réjouissez-vous. » « Que toute la terre célèbre le Seigneur; tressaillez de joie, chantez, entonnez des cantiques, accompagnez vos hymnes avec la harpe , mêlez ses sons à vos cantiques ; joignez à vos chauts le son des trompettes et des clairons. Réjouissez-vous en présence du Seigneur, votre Roi ; que la mer et tout ce qu'elle renferme, que la terre et tous ses habitants fassent éclater leur allégresse. Que les fleuves applaudissent, que les montagnes tressaillent à la présence de Jéhovah (4). »

Pourquoi tant de joie, ô prophète ? Pourquoi cette allégresse universelle et sans mesure des êtres? « Parce qu'il est venu,

(1) S. Luc, n,9. - (2) Ps. xcv, 11. — (3) Ps. xxui, 1. — (4) Ps. xcni, 4.

< répond-il. parce qu'il est venu. Jéhovah a manifesté son salut ; « les contins de la terre ont vu le salut de notre Dieu. Il s'est <• souvenu de sa miséricorde et de la parole de vérité qu'il avait dite « à la maison d'Israël (I;. » Il a accompli les promesses qu'il avait faites aux anciens patriarches, et a envoyé dans une chair mortelle son propre Fils, « le Désiré des nations 2 . » « aûn que ses prophètes «< soient trouvés fidèles 3 . » « Un petit Enfant nous est né : an « Fils nous a été donné \,. » Et quel est ce petit Enfant ? Que les Anges admirent sa grandeur, que les Chérubins soient saisis d'étonnement, que les nations et les peuples craignent et tremblent. - 11 sera appelé l'Admirable, le Conseiller. Dieu, le Tout-Puissant, « le Père du siècle futur, le Prince de la paix o . »

Voilà, mes frères, ce que nous voulons vous raconter aujourd"hui. voilà ce que nous désirons vous dire avec des paroles pleines de feu. plutôt que chargées de vains ornements. Nous vous rappellerons l'événement lui-même tel qu'il s'est passé : l'historien sacré sera notre guide : nous suivons l'ordre simple et naïf dans lequel ce grand fait s'est accompli. Soyez attentifs : que votre esprit soit présent à chacune de ces circonstances : plus ces choses sont faciles à comprendre, plus elles enflammeront votre cœur. si. comme nous le devons, notre esprit les considère avec toute l'attention qu'elles méritent.

Longtemps auparavant, le prophète avait prédit que le Seigneur naîtrait à Bethléem : les scribes et les docteurs du peuple ne l'ignoraient pas. Mais, pour que ce profond mystère ne fut pas découvert à tout le monde, la prophétie s'accomplit comme par hasard. Auguste ordonne le recensement de l'empire. Marie et Joseph viennent à Bethléem pour faire inscrire leurs noms,- c'est là que, d'après Les desseins de Dieu, Jésus-Christ reçoit la naissance et que la prophétie s'accomplit.

Pourquoi s'est elle accomplie de la sorte ? Pourquoi la Vierge

.t-elle pas plutôt de Bethléem ? Pourquoi n'avait-elle pas sa

demeure en Cette cité? Du moins dans un corps si délicat, si près

(J) Ps. xcni, 2. — 2 Aggée, h. S. — (3) Kccli., xxvn, 18. - « ix. 0. — (ô Isûïc, ix, 7.

d'ailleurs de l'enfantement, elle n'eut pas été forcée de supporter les fatigues d'un long voyage. Dieu agissait ainsi, parce qu'il ne voulait admettre au secret du mystère, que les hommes dignes de le connaître, et voulait le cacher à ceux qui en étaient indignes.

Une chose, en effet, fut toujours une pierre d'achoppement pour 'pour un certain nombre de juifs ennemis du Sauveur ; c'est qu'ils le croyaient de Nazareth ; ils étaient convaincus qu'il était né en cette ville ; or le Christ ne devait pas naître à Nazareth, mais à Bethléem. Aussi Nathan aël, parfaitement instruit de cette prophétie, répondait à Philippe, quand celui-ci lui disait que le Christ était le lils de Joseph de Nazareth. « De Nazareth, répliquait-il, « peut-il venir quelque chose de bon (4)? » Et lorsque Gamaliel, secrètement attaché au Sauveur, prenait sa défense dans le conseil : « Scrutez les Ecritures, lui répondaient les adversaires de Jésus- « Christ, et voyez que nul prophète ne s'élève de Galilée (2). » C'est ainsi qu'ils se heurtaient déjà contre « cette pierre d'achop- « pement et de scandale (3 , » prédite autrefois par Isaïe. Reconnaissons donc qu'un profond dessein du Très-Haut disposait ainsi tous ces événements : il ne fallait pas donner aux chiens les choses saintes, ni jeter aux pourceaux les pierres précieuses.

Ici, ne passons pas légèrement sur les angoisses de la Vierge sainte, lorsque près d'enfanter, il lui fallut quitter la maison paternelle et chercher une demeure chez des étrangers, parcourir une longue route et s'exiler au loin à travers les montagnes. Quelles craintes pour cette tendre Vierge sur le point d'être mère, sans connaissance du dehors, accoutumée à l'intérieur de sa maison, prudente par-dessus toutes les femmes ! N'omettons pas non plus l'anxiété, L'affliction de saint Joseph, lorsqu'après avoir parcouru toutes les maisons, il ne trouve aucune demeure, aucun abri pour la Vierge son épouse, et pour lui. Il s'attristait profondément, et peut être s'accusait-il d'être auteur de ces infortunes, n'attribuant qu'à lui seul ce cruel refus d'hospitalité. Plus il pensait à tout le respect que méritait son épouse, plus il s'affligeait en la voyant

(1) S. Jean, i, 4G. - (2) S. Jean, vu, 5:2. - 3) Isaïe, vin, 14,

20 i ŒUVRES DE S.U.NT THOMAS DE VILLENEUVE

aiusi humiliée. La Vierge sainte calmait par ses paroles la douleur de son époux, l'exhortant à supporter ces épreuves avec calme, avec courage, et même avec joie : Ne savait-il pas que rien n'arrive sans la permission de Dieu? que l'homme juste doit supporter avec une égale tranquillité d'âme tout ce qui peut lui arriver ? Ainsi, soit que la nécessité les y forçât, soit que la jeune Vierge eut horreur du tumulte des étrangers, des multitudes pressées dans les hôtelleries, ils résolurent d'aller chercher un abri dans une grotte en dehors de la ville.

Auprès des murs de la cité et sous un rocher creux, il est un lieu construit, non par la main des honinies, mais par la main de Dieu : dés le commencement, la nature l'avait préparé pour ce grand mystère, et pour que jamais on ne vit la ruine de l'édifice sacré, le Créateur de toutes choses ne l'avait pas élevé avec la brique ou la pierre, il l'avait taillé dans le roc le plus ferme et le plus dur. Aussi, seul de tous les édifices de ce temps, il est encore debout ; la guerre ou la vétusté ont consumé tous les autres. 0 lieu sacré ! Grotte bénie ! 0 sanctuaire pareil aux deux, plus digne encore que l'antique tabernacle qui le figurait, plus saint que le saint des saints! Quelle vénération te doivent les hommes et les anges, puisque le Dieu des hommes et des anges naît aujourd'hui dans ton sein! Oh! combien ta dignité surpasse celle de ce temple d'or, de pourpre, de pierres précieuses que bâtit Salomon, temple magnifique pourtant, qui coûta des travaux si longs et si pénibles, temple célèbre dans tout l'univers et l'objet de l'admiration des mortels! Heureuse Bethléem (I) qu'enrichit la naissance d'un si grand Roi ' Heureuse patrie de ton Créateur, toi qui te glorities de lui avoir donné le jour, ô Bethléem. rcjouis-toi, et que dans tes rues l'on chante l'alleluia de tes fêtes. Quelle cité, quel peuple, quel royaume ne t'envie cet étable si précieux ! C'est lui qui t'a rendue célèbre dans tout l'univers, c'est lui qui a illustré ton nom et l'a répandu chez tous les peuples de la terre, c'e^t lui qui élève la -luire jusqu'aux cicux. A cause de cette étable. partout on dit

(i) Ce passage est presque en entier de saint Bernard. Senr.. 1, in Vigîl. Nat. Duin., n t.

SAINT JOUR DE XOEL. — I. 2Uo

tes louanges, partout on désire te voir ; de tous les coins de la terre, les nations accourent vers toi et te contemplent avec une sainte avidité. L'Orient ne peut retenir ses Indiens, l'Occident t'envoie ses Ibères, du levant au couchant, ta gloire parcourt tous les lieux qu'éclaire le soleil.

Cet auguste sanctuaire avait vu souvent, je n'en doute pas, le Prophète royal qui venait y adorer l'Eternel. Eclairé par l'Esprit divin, il connaissait la dignité, la sainteté de ce lieu ; il n'ignorait pas la grandeur des hôtes qui devaient un jour y chercher une demeure ; nous pouvons du moins le conclure de ces paroles du psaume : « Voilà que nous l'avons entendue en Ephrata ; nous » l'avons trouvée dans des campagnes couvertes de forêts. Nous » sommes entrés dans son tabernacle, nous l'avons adorée dans le lieu » où ses pieds se sont arrêtés T. » Et plus loin il est dit : « Là je » manifesterai la puissance de David l . » C'est-à-dire, je manifesterai le Messie Sauveur par qui le royaume et la puissance de David doivent être affermis dans les siècles des siècles. Ces paroles nous montrent que le Prophète-Royal savait la naissance future du Seigneur à Bethléem, et que souvent il venait dans ce lieu sa^ré où le Messie devait recevoir le jour. Ne vous étonnez pas de l'entendre dire comme si le fait était déjà passé : « Ses pieds se sont » arrêtés [3). » C'est une manière de s'exprimer ordinaire aux prophètes ; la certitude de leurs oracles leur fait parler des événements de l'avenir, comme s'ils étaient déjà accomplis 4 ).

La Vierge royale entre donc dans ce réduit étroit, pauvre et sans ordre ; elle entre dans cette étable où l'on ne voit que des animaux, de la paille et du fumier ; elle établit avec joie sa demeure dans cette grotte exposée de toutes parts au vent et à la rigueur du froid. Là point de siège, point de lit, point de table, point de feu, point d'autre ameublement qu'une humble crèche, ou de vils animaux prennent leur nourriture. 0 bon Jésus ! sont-ce là les adoucissements que vous préparez à votre Mère, pour l'instant où elle vous

(1) Ps. cxxxi, G. — (-2) Ps. cxxxi, 17. — (3) Ps. cxxxi, 7. — (4) Bossuct fait celte même réflexion dans son premier sermon sur Ylmmaculée Conception de la sainte Vierge.

donne le jour? Sont-ce là les délices, les palais spacieux, les richesses, les serviteurs que vous lui réservez?

Qui désormais osera se plaindre de son infortune? Qui osera murmurer de son sort? Qui ne supporterait avec une égale tranquillité d'àme les plus cruels malheurs? Voilà ce que souffre la Mère de Dieu; voilà la demeure ou habite la Souveraine du monde, la Reine des deux : et un vil vermisseau, quelles que soient ses épreuves, quels que soient ses malheurs, oserait se plaindre ! Vous êtes pauvre, et quand vous voyez leFilsdeDieudansunlieu si méprisable, vous ne lui rendriez pas des action5; de grâce, en vous trouvant semblable à Dieu par la pauvreté. Vous êtes malheureux, mais ne devez-vous pas vous glorifier de votre infortune, envoyant cette Vierge mère et son divin Fils, souffrir pour vous des malheurs si fâcheux et si cruels !

Elle était enfin venue, l'heure sainte, l'heure pleine de lumière et de richesses, l'heure bénie entre toutes, l'heure enfin prédestinée dès le commencement à la consolation du monde, « et la nuit » était au milieu de sa course '! . » Tout à coup le visage de la jeune Vierge a changé, une vive rougeur vient colorer ses joues , sa blanche figure prend la couleur de la pourpre ; on pourrait la comparer aux lis les plus purs entremêlés de roses vermeilles. Son esprit s'enflamme d'un feu brûlant, des ardeurs inaccoutumées consument cette âme bienheureuse, d'ineffables délices inondent son cœur, son faible sein ne peut supporter l'excès de ses joies. 0 Vierge bénie I sont-ce là les douleurs de l'enfantement sacré? sont-ce là les angoisses, les déchirements de cette heure cruelle ? La jeune Mère reconnaît les signes précurseurs de l'enfantement, et. pleine de l'Esprit-Saint, le cœur brûlant d'amour, les mains et les yeux levés au ciel, fléchissant les genoux et se consacrant tout entière à son Dieu, elle attend l'accomplissement de ses adorables volontés.

Siiint Joseph était présent : effrayé de ces faits inouïs, il priait, et, en silence, attendait l'issue de cet événement, lorsque l'Enfant plein de grâce quitte le sein virginal de Marie, sous leurs yeux,

(I) Sag., xvin, I i.

sur la terre nue, le voilà qui palpite et qui pleure, cet Enfant tout puissant, cet Enfant admirable, « en qui sont renfermés tous les » trésors delà science et de la sagesse (I); » ce petit Enfant qui est le Dieu immense. Comme du sein des pourpres de l'aurore, le soleil s'élance éblouissant, comme sans l'altérer, le rayon traverse le cristal, ainsi naît l'Enfant divin. Comme une étoile répand ses feux, comme la rose printannière verse autour d'elle un suave parfum, ainsi la jeune Vierge met au monde le Sauveur. Heureuse Mère ! elle adore le Fils qu'elle vient de mettre au jour et lui offre comme à son Dieu l'hommage de son àme, avant de lui donner comme à son tils les soins nécessaires d'une mère. 0 Vierge ! qui nous révélera toutes les pensées de votre âme en ce moment? qui pourra dire la joie de votre cœur, lorsque vous vous trouvez Mère de votre Créateur, de votre Dieu, sans cesser d'être vierge, jouissant ainsi de toutes les joies d'une mère et de toute la gloire de la virginité ? 0 enfantement prodigieux ! enfantement admirable ! tel enfin qu'il convenait au Créateur de toutes choses ! Le Prophète en était saisi d'admiration, et, l'esprit ravi, transporté, il s'écriait : « Qlii jamais entendit pareille chose ? Qui vit jamais rien de sem- >> blable? Avant d'être en travail, une femme a enfanté ; elle a » enfanté un Fils avant le temps de sa douleur (2). » Et pour que vous ne pensiez pas que la nouveauté de cet enfantem3nt lui fut inconnue, le Prophète dit ailleurs : « Elle germera et fleurira » comme un lis ; elle tressaillera dans sa joie et dans sa gloire (3).» Peut-on annoncer plus clairement l'allégresse et l'intégrité de la Vierge Mère"?

Et maintenant de quel côté tournerai-je mes regards"? quel est le premier prodige que racontera ma bouche? Je jette les yeux hors de moi et je me vois environné des miracles les plus étonnants. Un Dieu reçojt le jour, une Vierge enfante, un enfantement ne cause point de douleur, une Vierge donne en nourriture le lait de son sein, le Tout-Puissant reçoit un aliment, l'Immense est enveloppé de langes, le Verbe se tait, Celui qui est le bonheur

(1) Coloss., h, 3. — (2) Isaïe,^xvi, 7. — (3) Isaïe, xxxv, 1.

même pleure, je vois porté dans les bras d'une femme Celui qui soutient l'univers.

Étonné de ce spectacle. Joseph le contemple en tremblant : tour à tour il craint et il se réjouit, il se trouble et il tressaille d'allégresse : il n'ose lever les yeux sur la Vierge, son épouse. Heureuse Vierge, allaitez, allaitez votre Dieu ; Mère bénie, donnez au Pain des anges la nourriture de votre sein fécondé par le ciel.

La pauvre Mère dépose donc dans la crèche son Enfant enveloppé de langes, car il n'y avait point de place pour eux dans les hôtelleries. Il n'y avait point, dit l'Évangéliste, un espace libre pour lui dans la maison de l'étranger, pour lui qui a fait l'espace, pour lui qui remplit tout l'espace, pour lui qui est l'espace même où sont les êtres. 0 pauvreté extrême ! quelle indigence, puisqu'il n'j a pas une place pour lui sur la terre ! Est-il étonnant que tout manque à Celui qui ne trouve pas même une place dans la maison de l'étranger? 11 naît dans la demeure des autres; il est enseveli dans le sépulcre des autres ; pendant toute sa vie il habite la maison des autres, et. « quoique maître de toutes choses, il ne > diffère en rien de l'esclave I . >

Commence donc, ô bel Enfant ! commence à sentir nos misères, commence à porter nos douleurs, essaie ces premières fatigues de notre Rédemption ; plus tard, devenu grand, tu auras de plus grands travaux à accomplir. « Ceignez votre glaive, ô le plus puis- » sant des rois 2 ; >» « comme un géant, élancez-vous avec eoura-e - pour parcourir la carrière 3 » si rude de cette vie mortelle ; entiez dans cette voie pénible et commencez l'œuvre pour laquelle vous êtes venu ; « car il vous reste encore une longue route à • parcourir l : » bien des dangers vous attendent, vous ave/ à livrer d'innombrables combats et a souffrir pour nous des douleurs bien cruel eux Enfant1 Enfant si délicat, né pour de si

vaux! Heureuses larmes qui lavent nos iniquités ! heureux mts qui nous mettent en possession des éternelles joies! heureux langes dont notre nudité se couvre et qui nous

(I) Galat., iv, 1. — (•<) Ps. xuv, i — (3) Ps. cxvm, G. - (4) LU Rois,

revêtent de la gloire de l'immortalité ! heureuse gène de la crèche * qui nous donne l'immensité des cieux ! Vous êtes touché dans la crèche. Seigneur, afin que nous soyons assis sur un trône de gloire ; vous êtes dans la société de vils animaux, afin que nous soyons associés aux chœurs des anges ; vous vous nourrissez d'un lait virginal, afin que nous méritions de goûter les délices îles cieux. Votre pauvreté est ma richesse, votre faiblesse est ma force, vos abaissements font ma gloire, vos souffrances font tout mon bien. Vos larmes sont à moi, vos vagissements sont à moi, le froid qui vous glace esta moi. l'indigence à laquelle vous êtes réduit, est à moi. Vous êtes tout à moi. ô bon Jésus : vous êtes tout à moi. et c'est à mes intérêts que vous êtes tout entier consacré. Cette gêne me dilate, cette indigence m'enrichit, ces vagissements causent mes joies, cette abjection de retable m'élève au comble de l'honneur. Que de confiance, que de gloire me procurent toutes ces misères ! Je dois beaucoup plus, Seigneur, à vos souffrances par lesquelles j'ai été racheté qu'à votre Toute puissance, par laquelle j'ai été créé. L'humilité de vos abaissements m'impose la soumission avec plus de force que la miraculeuse division de la mer et que tous les autres prodiges opérés en Egypte. N'est-il pas plus étonnant de voir l'Impassible subir la souffrance, même la plus légère, que de voir le Tout-Puissant opérer pour l'homme toutes sortes de prodiges ?

Mais revenons à l'histoire de ce jour. Le voilà couché dans une crèche. Celui qui est la joie et la gloire du monde entier, le voilà exposé comme la paille à de vils animaux. Ainsi l'avait dit autrefois le prophète : « J'ai considéré vos ouvrages et j'ai été saisi d'éton- » nement. on vous verra entre deux animaux 1 . » Spectacle étonnant et inou'i dans tous les siècles! Par un instinct surnaturel, ces animaux sans raison reconnaissent leur Créateur, fléchissent le genou, et, par des mouvements inconnus à leur nature, se montrent pleins de respect envers leur Maître : en sa présence, l'âne est saisi d'un tremblement respectueux, et par ses mugissements.

(1) Version des Septante, — Habacuc, m, 2.

le bœuf, n'ayant pas d"autre laugage, offre ses louanges à son Dieu.

C'est ainsi que la brute se prosterne devant son Créateur: et toi, homme doué de raison., que feras-tu? Pour l'homme, Dieu se fait homme ; la brute se prosterne et adore ; et toi, 6 homme, méconnaissant les bienfaits de ton Dieu, tu resteras debout! Pour toi, Dieu se fait homme, et tu resteras muet ! 0 excès d'ingratitude, dont le Seigneur se plaint par son Prophète : « Le bœuf connaît » son Maître et Vàne l'étable de son Maître, et Israël ne m'a point » connu 1 : » Israël pour qui je suis venu, pour qui je me suis soumis à toutes ces misères, Israël, pendant que tous les autres êtres m'adoraient, lui, m'a méconnu, m'a rejeté, m'a outragé ; les êtres les plus insensibles, pour la plus grande honte d'Israël, m'ont offert leur respect et leur obéissance, à ma venue dans le monde ; par le rayonnement d'une étoile, le ciel me décou\rait aux Mages; à mon ordre, le vent retenait son haleine, la mer offrait à mes pieds une route solide ; à ma mort la terre tremblait; le soleil, pour voiler ma nudité, retirait ses rayons ; les plus durs rochers se brisaient comme s'ils avaient été sensibles à ma perte ; je commandais et le figuier se desséchait, les poissons se ramassaient sous le filet ; jetais petit enfant, couché dans une crèche, et, me voyant exposé en leur présence, d'insensibles animaux fléchissaient le geuou ; tous les êtres, à leur manière, m'ont reconnu et adoré ; seul ce peuple charnel, vers lequel et pour lequel j'étais venu, seul ce peuple m'a méconnu.

( > trop aveugle insensibilité ! ô trop grossier aveuglement ! ô ingratitude inouïe qu'un supplice non moins inoui devrait punir ! Approche, ù homme raisonnable, approche de cette crèche, toi qui, par ton péché, es « devenu semblable aux animaux (2:, <> plus insensible même que la brute ; viens, et au milieu de ces animaux, reconnais ton Créateur; ne te montre pas plus vil, plus grossier qu'eux. Le pain des anges t'est présent;' dans cette crèche, afin que La te rappelles l'abaissement de ta condition présente et la gloire de ton ancienne dignité. O clémence infinie du Créateur !

i taie, i, 3. — \2) Ps. xlviii. 21.

Parce que tu les revêtu de la forme de la brute, parce que tu as changé ta gloire « en la ressemblance de l'animal que l'herbe » nourrit T. » Dieu, de son côté, n'a pas dédaigné le lieu où l'on dépose l'herbe; il a changé sa gloire en la ressemblance de l'herbe donuée en nourriture aux animaux, car « le Verbe s'est fait » chair (2), » « et toute chair, » dit le Prophète, « est une herbe » desséchée 3 . »

Approche donc avec piété, avec respect ; que ton regard sache reconnaître le mystère de cette crèche, car ce n'est point par hasard, garde-toi de le penser, que l'Enfant Jésus y est déposé. La Vierge Mère ne manquait pas de forces pour porter son Enfant dans ses bras, et jamais elle ne l'eut déposé dans un tel lieu, si, dans cette crèche, un grand mystère ne s'accomplissait. Là. en effet, se présente à nous un sublime enseignement; cette crèche est une grande chaire d"ou la Sagesse de Dieu parle à tous les mortels ; dans cette etable, un Maître céleste nous donne ses leçons.

Venez donc, peuples de la terre ; hàtez-vous de toutes parts a l'école d'un si grand Maître, et recueillez ces leçons d'un Dieu. Ah ! peuples malheureux, hommes insensés, pourquoi remplir avec tant d'empressement les vaines écoles de la philosophie"? pourquoi suivre avec tant d'avidité ces ténébreuses intelligences, ces inventions mensongères des hommes? Pourquoi préférer la grappe sauvage et amère à des raisins si doux ? Le Maître de la vérité est là ; du haut du ciel il vous apporte une doctrine nouvelle; « allez à lui » et soyez éclairés ; approchez et instruisez- vous, et la honte ne >» sera plus sur votre visage [4), » « Venez, hàtez-vous et vous » puiserez les eaux avec joie à la fontaine du Sauveur [5), » les eaux les plus limpides, les eaux les plus douces, les eaux les plus pures, les eaux les plus salutaires. Ce ne sont pas des eaux troubles, infectes ou empoisonnées, telles que vous les présentent avec tant d'efforts les fontaines de la philosophie ; ce sont des eaux vives qui rejaillissent à la vie éternelle, ce sont les eaux du salut

(1) Ps. cv3 20. — (2) S. Jean, i, 11. — (3) Is;iïe, xu G. - (4) Ps. xxxm, G. — (5) Isaïe, xu, 3.

et de la vie. les eaux de la vérité et de la grâce. « 0 vous donc > qui avez soif, venez, tous à ces eaux: venez et sans argent, sans » échange, achetez le vin et le lait I : » le vin de l'esprit et le lait de la doctrine ; venez: la coupe si douce de la sagesse céleste vous esl offerte gratuitement, en retour on n'exige de vous que votre seule volonté.

Ecoutez donc ce divin Enfant, vous enseignant aujourd'hui par son exemple tout ce que dans la suite il vous enseignera par sa parole. Oui. tout ce que la trompette évangélique fera plus tard retentir dans le monde la pauvreté et les abaissements de la crèche vous le montrent aujourd'hui. Apprenez la pauvreté, l'humilité, la patience, l'obéissance, la charité ; apprenez la règle de la justice, de l'amour, de toutes les vertus. Apprenez enfin le mépris sincère de tous les biens de ce siècle. Approuvez ce qu'approuve cet Enfant divin, réprouvez ce qu'il réprouve, lui qui, dès l'instant de sa conception, « mangeait le lait et le miel, pour savoir

choisir le bien et réprouver le mal 2 . ■>

Ne regardez pas avec dédain cet Enfant sacré, parce qu'il est enveloppé de langes et couché dans une crèche. Levez vos yeux en haut et voyez sur sa tète les chœurs des anges qui, comme des essaims d'abeilles, voltigent autour de cet Enfant et offrent à Dieu leurs cantiques de louanges, au milieu des transports de joie que • anse en eux un enfantement si nouveau. Prêtez l'oreille à leurs tes voix, entendez cette douce harmonie que les puissances des cieux font retentir en l'honneur de leur Roi nouveau-né ; voyez leurs tressaillements, contemplez leur allégresse, écoutez les accents joyeux que répètent toutes les parties des cieux. La nuit, re si profonde, brille d'une grande lumière, et. chassant les i inèbres, surpasse en clarté la splendeur du midi. Les princes de la cour céleste contemplent el admirent la Majesté infinie do i Haut habitant l'étroit sanctuaire d'un corps si frêle et si délicat, le fii.'u immense rétréci dans l'étroit espace du corps d'un petit enfant, comme autrefois le prophète Elisée rapetissant ses membres sur le Gis de la veuve de Sarepta. Ces esprits angéliques, suivant

(i) baie, lv, j. - [2) Etale, vn, 15.

ce qui est écrit (P, «montent et descendent au-dessus du Fils de l'Homme, » ils entrent et sortent ; à l'intérieur ils admirent sa puissance, et à l'extérieur son ineffable bonté. Ils s'étonnent en voyant un océan infini renfermé dans un vase étroit, le soleil le plus vif, le plus étincelant, voilé par un nuage si léger ; ils se regardent l'un l'autre avec saisissement, l'extase leur ravit la parole.

Avec quel art merveilleux la Sagesse divine unit en cette naissance la Divinité à l'humanité, le ciel à la terre, la gloire à l'abjection ! Comme, dans cette union mystérieuse, les choses les plus hautes et les choses les plus humbles ont tour à tour un éclat merveilleux ! « La Sagesse de Dieu a vraiment atteint avec force « d'une fin à l'autre, afin de tout disposer avec douceur (2). » Dans ces premières circonstances de sa vie, vous pouvez reconnaître la grandeur et l'abaissement de cet Enfant qui voit le jour, car sa majesté et son humilité s'offrent en même temps à nos regards. Il naît d'uue femme, mais d'une vierge ; il est couché dans une crèche, mais il brille au plus haut des deux ; des animaux font toute sa société, mais les esprits angéliques lui offrent leurs adorations ; des langes enveloppent ses membres, mais des rois se prosternent à ses pieds pour l'honorer. Il se tait sur le sein de sa mère, mais le ciel le révèle par sa lumière ; il est caché dans une étable, mais des hymnes célestes célèbrent sa naissance. Quelle majesté et quelle humilité ! Contraste admirable qui ne nous permet pas de méconnaître dans une même personne deux natures distinctes, la nature de Dieu et la nature de l'homme. Il est homme, car il naît d'une femme, et il est Dieu, car des anges l'adoreut ; il est homme, car il est revêtu de langes, et il est Dieu, car des rois lui offrent leurs plus profonds hommages ; il est homme, car il pleure sur le sein de la jeune Vierge, et il est Dieu, car le ciel le manifeste aux nations. Il est homme, car le lait d'une mère apaise sa faim, et il est Dieu, car il ne reçoit pas d'un père cette vie qu'il prend pour le salut de l'homme. De tels commencements ne sont-ils pas un suffisant témoignage qui affermit notre foi ? et lorsque plus tard bien d'autres signes répondront à ces

(1) S. Jean,), 51. — (2) Sag., vur, 1.

21 i OEUVRES DE SAINT THOMAS DE VILLENEUVE

commencements, le chrétien pourra être fier de sa foi, et l'infidèle n'aura plus d'exer.se à son endurcissement.

Mais, parmi tant de merveilles, je vous prie de remarquer que ce n'est ni aux Scribes, ni aux Pharisiens, ni aux prêtres, ni aux docteurs, ni aux princes, ni aux riches, mais à des patres grossiers que ce mystère est révélé aux environs de Bethléem : ce sont eux que vient environner la clarté du ciel, c'est à eux que s'adresse l'un île ces anges qui tressaillent d'allégresse : « Je vous annonce, » dit-il, une grande joie: un Sauveur vous est né aujourd'hui dans » la cité de Da\id l,. » Quelle grandeur! quelle évidence dans ce témoignage rendu au Christ ! Et pour que les pasteurs ne pussent croire qu'une seule bouche avait prononcé ces paroles : « tout à >» coup une multitude de l'armée céleste se réunit à cet ange pour » chanter et dire : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et sur la » terre paix aux hommes de bonne volonté 2 .» Vous auriez douté peut-être de la parole d'un seul, mais voila qu'une multitude confirme cette parole. Ah 1 rougissez de honte, ô juifs perfides, vous à qui un oracle si solennel des anges ne peut donner la foi en Jésus- Christ.

Ces hommes simples et droits se hâtent avec ardeur vers la crèche, où leur Roi vient de naître ; ils le trouvent, ils le reconnaissent, ils l'adorent, ils tressaillent de joie, ils mêlent leurs naïves louanges aux cantiques célestes. Voilà les premières pierres de l'édifice divin ; voilà les premiers commencements de l'Eglise naissante. Le Pasteur des pasteurs, au moment même de sa naissance, choisit ces hommes habitués à garder les troupeaux, pour leur confier le soin de sa bergerie. Il s'était proposé d'acheter dans la suite un grand troupeau au prix de tout son sang, et dès le commencement il prend des pasteurs à son service pour leur donner plus tard le soin de ce troupeau.

Oh ! que la Vierge Mère se réjouit de In piété de ces hommes au cœur simple et droit : qu'elle aime l'expression de leurs hommages ! Elle se réjouissait, parce que cette révélation divine faisait connaître aux hommes le mystère de honte infinie qui s'était opéré

(F) S. Luc, ii, 10. - (2) S. Luc, xn. 13.

dans son sein pour leur salut. Elle se réjouissait, parce que l'odeur des célestes parfums se répandait dans le monde, et que, comme il est écrit, « l'Epouse accourait à ces suaves odeurs (4). » Elle se réjouissait, parce que les hommes recevaient la connaissance du mystère qui réjouissait la cité céleste et dont ses oreilles avaient entendu depuis longtemps la bienheureuse nouvelle. Elle se réjouissait, et, en silence, repassait toutes ces choses dans son esprit. « Elle conservait toutes ces paroles et les méditait dans son »> cœur (3), » nous dit l'Evangélisle. Pleine de prudence et de sagesse, enflammée de zèle pour la gloire de Dieu et pour le salut des hommes, elle enfermait tous ces mystères dans le secret de son cœur pour les révéler en leur temps ; elle les comparait aux oracles des prophètes, non pour affermir sa foi, car pour elle la vérité avait des témoignages plus élevés et plus clairs que la foi, mais elle devait, au moment du besoin, révéler aux fidèles pour le bien commun, tout Tordre des événements, tel qu'il s'était passé. Et l'on croit que les disciples et les apôtres apprirent d'elle, après la passion, un grand nombre de circonstances de ces premiers temps qui nous sont maintenant racontés dans l'Evangile.

Que les pasteurs de l'Eglise imitent aujourd'hui ces pasteurs, leur figure et leur image. Qu'ils veillent sur le troupeau du Seigneur, qu'ils passent les veilles de la nuit à garder le troupeau confié à leurs soins, afin d'être inondés de la divine lumière et d'entrer dans la connaissance des secrets des cieux. Que, l'esprit plein d'ardeur et le cœur plein de joie, il cherchent Jésus Enfant, non plus couché dans une crèche à côté de vils animaux, mais assis au milieu des anges, à la droite de son Père, sur un trône de gloire et de majesté. Qu'ils quittent un instant leur troupeau, pour se mettre à la recherche de Jésus, caché dans le sein de la Loi et des Ecritures, et, dès qu'ils l'auront trouvé, qu'ils l'adorent et reviennent aussitôt à leur troupeau, pour en faire l'objet de leur sollicitude vigilante. Qu'ils aillent ainsi à Jésus, non pas une fois, comme les pasteurs de l'Evangile, qu'ils y aillent souvent, qu'ils multiplient leurs visites à ce doux Sauveur, qu'ils aillent et revien-

(1) Cant.,1, 3. -(2) S. Luc, h, 19.

lient, «qu'ils montent et descendent sur la tête du Fils de ■> l'homme (4). »

Mais, ô douleur ! telle n'est plus la conduite des pasteurs de nos jours. S'ils veillent, c'est sur les prémices, sur les revenus de leurs églises, et le soin des brebis est le dernier de leurs soins. Parmi les pasteurs, l'un passe sa vie à la cour, l'autre s'embarrasse dans les affaires du siècle ; celui-ci emploie tout son temps à la chasse ou au jeu ; celui-là, pour multiplier ses dignités, prend le chemin de Rome et laisse le troupeau de Jésus-Christ à des mercenaires qui vont le dépouiller, le disperser, le mettre en pièces ; ce sont des loups cruels à qui le soin des brebis est confié ; et que fera le loup pressé par la faim ? il déchirera le troupeau, il l'immolera, il l'égorgera

Et voilà pourquoi les secrets des deux, ces lumières que l'àme reçoit dans le secret de ses contemplations spirituelles, ont passé des évèques aux dernières, aux plus humbles brebis du troupeau. Où est aujourd'hui l'évèque célèbre par ses miracles, remarquable par sa sainteté, avancé dans la spiritualité, savant interprète des Ecritures, illustre par sa science, appliqué à l'étude des choses célestes et méprisant les choses de la matière et du temps? Où est l'évèque qui, par sa grande familiarité avec Dieu, soit admis à la connaissance de ses secrets et qui, nouveau Moïse, puisse, pour la maison d'Israël, s'opposer comme un mur à la colère du Seigneur? Où est, en un mot, l'évèque qui, par l'éclat de sa science et de sa sainteté, soit la forme du troupeau du Seigneur et le modèle de toutes les vertus? Qu'il est rare aujourd'hui dans l'Eglise, l'évèque

(1) S. Jean. 1, 51. — (2) Le lecteur doit se rappeler, en lisant cette page, qu'elle a été écrite et préchée par un saint, par un de ces hommes exceptionnel* que la Providence tient en réserve pour guérir les plaies de l'Eglise* Sous son coté humain, l'Eglise participe plus ou moins aux misères de l'homme; elle reconnaît, elle ne cache point tes blessures que lui foui ses propre! enfants; mais elle possède une énergie vitale qui tôt on tard les guérira . Les désordres étaient grands sans doute au temps Je saint Thomas de Villeneuve ; mais le Concile de Trente, en procurant la véritable réforme de l'Eglise, les a fait peu a peu disparaître et a préparé de loin cet episcopat qui fait aujourd'hui l'admiration du monde.

assez doué de toutes ces qualités pour être proposé à la vénération et à limitation des fidèles !

« Et le peuple, hélas! est semblable au prêtre (P;» ou plutôt, désordre affreux qu'il faudrait pleurer avec des larmes de sang ! le prêtre, par sa vie et par ses mœurs, est quelquefois le dernier du peuple. Jérusalem n'est plus qu'un monceau de ruines et des enfants régnent sur elle ; des enfants, dis-je. non par l'âge, mais par la raison. Qu'elle est rare parmi les prélats, cette maturité que donne la sagesse ! L'évèque qui, dans son église, ne devrait briller que de l'éclat de la science et de la vertu, ne brille plus que de l'éclat de l'or et de la soie, et le soin d'orner l'àme a fait place au soin d'orner le corps. C'est la faveur et non le mérite qui gouverne l'Eglise ; ce n'est plus la sagesse, c'est la puissance qu'on cherche dans le pasteur à qui l'on veut confier le soin du troupeau ; on ne demande pas de lui l'innocence des mœurs, mais la richesse et une puissance avec laquelle il opprimera le peuple de Dieu, au lieu de l'édifier par son exemple et de l'instruire par sa doctrine.

Mais c'est assez sur cette matière. De tels désordres, nous pouvons les signaler, ce n'est pas à nous de les guérir. Passons plutôt, nous aussi, avec les pasteurs de l'Evangile, « passons, mes frères, » jusqu'à Bethléem, et voyons cette parole qui s'est accompli, voyons le bienfait que nous accorde la pure libéralité de notre Dieu ; voyons le poids immense de charité dont Dieu nous a aimés ; et. avec tout notre cœur, du fond de nos entrailles et avec des transports de joie, rendons au Seigneur les plus vives actions de grâce. « Que vous rendrai-je, Seigneur, pour tous les biens que « vous m'avez donnes 3 ? » Votre bonté, votre amour, votre miséricorde sont bien au-dessus de tout sentiment et de toute pensée. Je vous offrirai un sacrifice de louanges, non parce que je le crois suffisant, mais parce que je n'ai rien autre chose à vous offrir. Daignez l'accepter. Seigneur, parce que je vous donne tout ce que j'ai, parce que je fais tout ce que mes forces me permettent

Pendant tous ces jours, ou plutôt chaque jour de notre vie.

(l) Isaïe, xxiv, 2. - (2) S. Luc, n, 15. - (3) Ps. cxv, 12.

accomplissons ce devoir de la reconnaissance ; que ce bienfait soit l'objet de nos méditations continuelles. Cherchons sans cesse Jésus Enfant dans notre route de la vie, jusqu'à ce que nous arrivions à la Bethléem céleste, où nousle verrons non plus naissant d'une mère dans le temps, mais sortant du sein de son Père dans l'éternité. Bethléem signifie maison du pain et est la figure de la maison dont il est dit : « Heureux celui qui mange le pain dans la maison du » Seigneur \ . » Voilà la maison du pain où les Esprits célestes et les âmes bienheureuses se nourrissent du froment le plus pur et se rassasient à des tables somptueuses. Transportons-nous un instant jusqu'à cette Bethléem, que notre âme du moins s'y transporte, puisque notre corps ne peut s'y transporter. Oui, de ce lieu des plaisirs terrestres, transportons-nous jusqu'aux délices de la cité permanente ; de la vétusté de la chair, transportons-nous jusqu'à la nouveauté de l'esprit. Laissons les ignobles amorces de la chair et mèlons-nous aux banquets des esprits angéliques. Rougissons, rougissons de souiller dans les vices d'un sang corrompu, cette nature humaine que Dieu s'est associée dans une unité de personne ! respectons-la surtout parce que, dans le Christ, elle a été élevée à ce sublime degré de gloire. Souvenons-nous que nous sommes ses frères, l'os de ses os et la chair de sa chair, souvenonsnous que nous participons à sa nature. Craignons par dessus tout de souiller en nous cette nature dont nous n'ignorons pas l'union avec Dieu dans Jésus-Christ.

Quelles terribles menaces Dieu adresse par son prophète à ceux qui souillent ainsi la nature humaine ! « Les dépouilles enlevées » avec violence et dans le tumulte, dit Isaïe, les habits couverts de >» sang seront jetés au feu et deviendront la proie des flamme- Et. assignant la cause de ce châtiment, le prophète ajoute : « Un » petit Enfant nous est né. un Fils nous a été donné. » Ce vêtement couvert de sang, c'est notre chair profanée par les souillures de la volupté, la chair dont notre âme est revêtue comme d'un vêtement. Si nous De la préservons de la contagion d'un sang corrompu et de ces honteuses souillures, elle sera jetée dans le feu Luc, mv. \j. — (2) Isaïe, ix. ô.

de l'éternel enfer, pour y être à jamais la proie des flammes, nonseulement parce qu'en elle le temple de Dieu, aura été violé, suivant les paroles de l'Apôtre, mais encore parce qu'une grave injure aura été faite à la nature que s'est unie l'Enfant divin.

Comme autrefois les enfants d'Israël traversèrent la mer Rouge, passons, nous aussi, à travers cette mer des concupiscences charnelles, et, par la verge de la discipline, soumettons-nous ses flots envahissants. Lorsque nous passerons auprès de Jéricho, c'est-à-dire auprès de la pompe du siècle et de la vaine gloire de ce monde, gardons-nous de nous arrêter; allons, au contraire, jusqu'à Bethléem, l'opulente cité du Seigneur, et, nous avançant à pas rapides, marchons promptement, marchons courageusement, car si vous vous arrêtez, vous n'aurez pas la vision éternelle. Dieu ne révèle pas le mystère de cette parole aux cœurs plongés dans la boue et ensevelis dans la poussière terrestre, ainsi qu'il est écrit : « Est-ce dans le tom- » beau, dans le tombeau du vice, que l'homme annoncera vos » miséricordes ? Est-ce dans la mort qu'on publiera votre vérité ? » Vos merveilles seront-elles connues dans les ténèbres et votre » justice dans la terre de l'oubli (1)?»

Quelle est cette terre de l'oubli ? N 'est-elle pas ce siècle où l'on oublie si vite les immenses bienfaits du Seigneur, où ils sortent de la mémoire comme s'ils n'étaient rien? Mais il n'en est pas ainsi dans cette terre des vivants, dans la céleste Bethléem, illustre cité dont les heureux habitants rendent sans cesse à Dieu pour tous ses bienfaits une louange sans fin, d'éternelles actions de grâces, et ne font entendre que de joyeux cantiques et des bénédictions qui ne finissent jamais, au sein de leur gloire et de leurs joies ineffables, au sein desquelles daigne nous conduire Jésus -Christ Notre- Seigneur, à qui appartiennent tout honneur et toute puissance, avec le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

(1) Ps. LXXXYll, 12.

SECOND SERMON

La contemplation tlu mystèi*e.

Egredimini et videte,filix Sion, regem Salomonem in diademate, quo coronavit illum mater sua in die desponsationis illius, et in die Lrtiticr cordis ejus.

Filles de Sion, sortez et regardez le Roi

, Salomoo, sous le diadème dont sa mère le

couronna au jour de son mariage, et au

jour de la joie de son cœur. [Cuit., in, 11.)

La fête de ce jour est une grande fête, et. pour la célébrer, remplissons nos cœurs d'une joie toute particulière. Allons avec alléet au son de joyeux instruments, au-devant de ce Roi qui vient jusque dans notre vallée* de misères : recevons cette Majesté infinie avec tout le respect et tous les honneurs que nous pourrons lui rendre. Tous doivent prendre part à ces réjouissances; personne n'en est exclu, car la cause de nos joies est commune à tore. Quel cœnr serait assez dur, assez glacé par le froid de la mort, pour ne pas se livrer eu ce jour sacré à tous les transports de l'allégresse ? Si les serviteurs et les sujets célèbrent avec tant de joie la naissance des princes de la terre, avec quels transports devons-nous célébrer la Naissance du Roi des rois, du Prince de l'éternité. Voua vous déclareriez étrangers à la famille, si vous ne preniez point de part à cette commune allégresse. Livrons-nous dune tout entier à ce grand mystère: ne. nous laissons embarrasser par aucun autre soin, par aucun souci de la terre. Dégageons nos peof

Rectums, pour contempler cette naissance auguste; que rien ne nous trouble, que notre cœur, vide de tout le reste, s'abandonne toul entier à la méditation, au respect, à l'adoration de ce mysl

Tel est le conseil que L'Epouse, dans l'ardeur de son amour, donne aux jeune- tilles de Sion, par les paroles de mon texte :

a Filles de Jérusalem, sortez et regardez le Roi Salomon, sous le » diadème dont sa mère le couronna, au jour de son mariage, et » au jour de la joie de son cœur (4). » L'Epouse n'ignore pas le mystère ; au contraire, après avoir elle-même éprouvé les abondantes douceurs, les suavités ineffables que la contemplation de ce mystère a versées dans son àme, elle invite les jeunes filles à le contempler comme elle, désirant leur faire éprouver les mêmes douceurs, leur faire goûter les mêmes délices ; elle les invite donc et s'écrie :

« Sortez, filles de Sion. » Sortez, dit-elle, du milieu des soucis du monde qui vous embarrassent ; sortez des affaires de ce siècle qui vous troublent et qui vous affligent. Sortez de ces plaisirs du temps et des attraits flatteurs de la chair ; sortez de ces inextinguibles désirs de richesses trompeuses : sortez des mauvaises habitudes de votre vie et de ce poids de vos péchés qui vous courbe jusque dans la fange. Sortez, en un mot, du milieu de cette Babylone, afin de pouvoir vous représenter ces grands mystères et recevoir du ciel les flots purs des plus suaves délkes. Car, si vous ne sortez pas, vous ne les goûterez pas, vous ne pourrez en jouir. « Dégagez-vous donc de la terre et voyez combien le Seigneur est » doux (2). » Sa douceur n'est goûtée que par les âmes dégagées des choses du temps. Voilà pourquoi, lorsque Moïse s'approchait du buisson qui brûlait sans se consumer, la voix du Seigneur l'arrêta. disant : « Quitte la chaussure de tes pieds, car le lieu où lu es, » est saint (3). » Mais pourquoi quitter sa chaussure dans un lieu saint? Quel rapport entre la chaussure et la sainteté ? Ce lieu est tout couvert d'épines, ô mon Dieu, et vous commandez de quitter la chaussure ! Le Seigneur ne dit point : Découvres ta tète, fléchis le genou, prosterne-toi devant le Seigneur ; ce sont là pourtant les marques ordinaires de l'adoration et du respect, mais il dit : « Quitte ta chaussure (4;. » 0 profond mystère caché sous ces paroles ! Car dans ce buisson que Moïse voyait brûler sans se consumer, nous reconnaissons l'admirable virginité que vous avez conservée, ô sainte Mère de Dieu. Oui, bienheureuse Vierge, vous

(1) Cant., m, 11. — (2) Ps. xly, 11 . - (3) Exode, m, 5. — (■'») Id.

êtes ce buisson miraculeux, vous êtes la réalité dont il n'était que l'ombre ; votre virginité consacrée par l'enîantement au lieu d'en être souillée, voilà ce que signifiait ce buisson, ce qu'exprimait cette figure.

Vous donc qui voulez vous approcher par le cœur, non pas de l'ombre, mais de la réalité, prenez garde d'avancer imprudemment. Approchez avec respect, approchez avec pieté. Si l'ombre est ainsi vénérée, si ce grand saint ne peut s'approcher de la figure, vous, pécheur, vous, tout couvert de souillures, vous auriez l'imprudence de vous précipiter vers la réalité elle-même ! Approchez sans doute, mais approchez avec la plus grande crainte, avec la plus grande vénération, et si. vous voulez avoir l'intelligence du mystère, quittez votre chaussure ; on ne s'approche que pieds nus de ces choses sacrées.

Les pieds de l'âme sont les affections et les pensées, la chaussure de ces pieds sont les passions de la chair, ses désirs, ses recherches et ses attraits. Ne laissez pas aux pieds de votre âme une pareille chaussure ; dégagez-en vos affections, et quand vos affections seront ainsi dégagées et libres, approchez. Tant que la chaussure couvrira vos pieds, rapproche des choses saintes vous sera défendue ; « on ne donne pas aux chiens les choses saintes, et Dieu » ne jette point aux pourceaux ses pierres précieuses (I). » Un esprit accablé par les soucis de la terre ne saurait goûter les choses des cieux; des yeux remplis de poussière ne peuvent voir le grand Salomon sous sa couronne. Otez donc la chaussure de vos pieds, si vous désirez voir le buisson qui brûle toujours sans se consumer jamais. Car qu'est ce feu dans le buisson ? N'est-ce pas Dieu dans une chair mortelle '? Cette chair dont il s'est revêtu, cette chair pleine de douleurs, pleine de souffrances et de peines, D'est-ce pas le buisson hérisse d'épines? Croyez-moi. mes frères, les choses de la terre, voilà ce qui nous détourne des choses du ciel, « car le corps qui se corrompt appesantit l'âme et cette habi- » tation terrestre accable l'esprit plein de mille pensées 2 . » Secouons nos passions ; à l'instant nos affections s'élancent d'elles-

(1) S. Matth., vit, G. - (2) Sagesse, ix, 15.

mêmes vers les cienx. L'àme est un esprit et se plaît dans les choses spirituelles, lorsque le poids si lourd de la chair ne l'abaisse point vers les choses viles et dégradantes. Otez à l'épervier le chaperon qui couvre ses yeux, ôtez les chaînes de ses pieds, aussitôt l'épervier voit la proie et se précipite sur elle d'un vol impétueux ; de la même manière, ôtez le bandeau des affections terrestres qui couvre les yeux de votre cœur, dégagez votre âme des passions charnelles qui entravent ses pieds, et vos pensées s'élancent à l'instant vers les hauteurs célestes.

« Sortez donc, filles de Sion, » vous qui cherchez nuit et jour l'Epoux divin de toute l'ardeur de votre âme, vous qui avez pour lui méprisé toutes choses ; vous qui aspirez à lui du fond de vos entrailles, et qui recherchez sans cesse sa face bien-aimée. Je ne m'adresse pas aux filles de Babylone dont toutes les affections rampent sur la terre, dont tous les désirs se portent vers la vanité ou vers les plaisirs dégradants, dont l'esprit engourdi par la cupidité, ne peut contempler la splendeur de la lumière véritable ; je m'adresse à vous filles de Sion, à vous héritières du royaume céleste, à vous que Dieu veut pour épouses, à vous que Dieu aime, à vous servantes de 1 Epoux, habitantes de la nouvelle Jérusalem, à vous dévouées et consacrées au Seigneur; c'est à vous que je dis : Sortez, dégagez-vous des soucis de la terre et vaquez aux mystères de Dieu.

« Et voyez le Roi Salomon, » Roi pacifique, Roi plein de sagesse, la Sagesse même de Dieu, la paix véritable et universelle. Pacifier tontes choses, donner la paix à tous, voilà le but de sa naissance, l'objet de sa mission. Ce divin Salomon, notre Roi, est tellement un roi de paix, que non-seulement il aime la paix, « mais qu'il est » la paix elle-même (I). » 0 véritable Salomon ! 0 notre grand Roi ! 0 Roi pacifique qui avez établi la paix entre l'homme et Dieu, entre l'homme et l'ange, entre l'homme et l'homme. Et de quelle manière ? « En immolant en lui-même sur la croix toute ini- » mitié (2), » en offrant à Dieu par l'effusion de tout son sang la satisfaction qui lui était due pour nos péchés, afin que Dieu daignât

(1) Eph„ n, 14- - (2) Eph., ii, 16.

fendre à l'homme la gloire pour laquelle il avait été créé. « Car il m est lui-même notre paix, c'est lui qui de deux peuples n'a fait « qu'un peuple. V » et a uni ce peuple par les liens d'une même foi. en détruisant le mur qui le divisait, en faisant de son sang naître la paix, la paix pour ceux qui sont loin de lui. la paix pour ceux qui sont auprès de lui.

Voyez donc ce grand Salomon « sous le diadème dont l'a cou- » ronné sa Mère. ■ sa Mère bienheureuse, sa Mère toute sainte, sa Mère toujours Vierge, sa Mère bénie par-dessus toutes les femmes. Ce diadème n'est pas un diadème d'or ou d'argent, c'est un diadème de chair, formée par l'Esprit-Saint dans les entrailles de Marie. Diadème brillant, orné de verdure et de fleurs, et répandant mille parfums divers. Regardez aujourd'hui dans une crèche ce Salomon couronné de ce diadème par sa Mère ; plus tard vous le verrez couronné de magnificence par son Père sur son trône éternel. 0 illustre couronne qui. placée sur sa tète, embellit et décore tous ses membres! 0 diadème glorieux, par lequel tous les hommes ont obtenu un titre et un droit au royaume des deux ! 0 chair du Christ ! ô notre couronne ! Par elle les portes du royaume céleste nous ont été ouvertes. Avant elle, nul mortel, quelle que fut sa perfection, quelle que fut sa sainteté, n'avait pu 1er la gloire du royaume céleste, ni les plus illustres prophètes, ni les plus grands patriarches, pas même Jean-Baptiste, précurseur du Seigneur, le plus grand des enfants des hommes.

« Sa Mère le couronna de ce diadème, au jour de son mariage » avec la nature humaine, lorsque, dans le sein virginal, le Verbe s'unit à la nature humaine. « comme à une épouse sans ride et >» sans tache '2 . • par les liens d'une alliance éternelle. Sorti maintenant de ce lit nuptial et venu dans le monde, il s'est présenté aux regards de son Epouse qui est l'Eglise, et sa beauté a allumé en elle les feux d'un prodigieux amour, car « il l'emporte » en beauté 3 , » non seulement <- sur les enfants des hommes, » mais encore sur tous les milliers d'auges. Aussi l'Eglise se hâte Loi dans la personne des pasteurs et dans la personne des i Eph., il, 14-15. - (2, Eph., v, :. - (3) Ps. eut, 3.

rois; elle s'empresse de mettre sa main dans la main de son Epoux, de confirmer son alliance, de ratifier son union et de se l'attacher par des liens indissolubles, en l'acceptant pour Epoux et pour Maître jusque dans les siècles des siècles. Elle est cette Reine de Saba, qui , des confins de la terre, accourut pour être témoin de la sagesse de Salomon ; elle est cette Ethiopienne, épouse de Moïse et cause des murmures d'Aaron et de Marie contre le Chef d'Israël. Mais ce nouveau Moïse, notre Chef, \enu non-seulement par l'eau, mais par l'eau et par le sang, « devenu même pour elle » un époux de sang (1), » ne renverra pas son Ethiopienne bienaimée. Qu'Aaron murmure, que Marie se plaigne, c'est-à-dire le sacerdoce des Juifs et leur synagogue, ce Chef illustre ne renverra pas son Ethiopienne qu'il aime, qu'il a puritiée par son sang, qu'il a achetée en livrant son propre corps. « Je suis noire, dit l'Epouse, » mais je suis belle » et gracieuse; « c'est Dieu qui m'a embellie, » comme les tabernacles de Cédar, comme les tentes de Salomon ; » ne considérez pas la couleur de mon visage, considérez ma » beauté (2). » Ne regardez pas la laideur de mon ancienne idolâtrie, regardez le magnifique éclat de la foi que j'ai embrassée.

Ce beau jour fut celui de son alliance avec l'Eglise, ce fut aussi le jour de la joie de sa Mère. « Au jour de son mariage et au jour » de la joie de son cœur. » 0 Vierge bienheureuse, qui pourra exprimer votre allégresse de ce jour ? Qui pourra comprendre la joie de votre cœur, lorsque vous vous voyez Mère de votre Dieu, de votre Créateur ; lorsque vous sentez que votre virginité est demeurée à l'abri de toute tache, de la moindre souillure ; lorsqu'élevée à si juste titre au-dessus de toute créature, vous vous trouvez Souveraine du monde, Reine des anges, Médiatrice des hommes? Vous n'ignoriez pas en effet votre dignité, lorsque dans un esprit prophétique, tressaillant en Dieu, votre Sauveur, vous annonciez que toutes les générations vous appelleraient, bienheureuse.

Redoublez ici voire attention, mes frères. Si un signe indubitable manifestait à quelqu'un de nous sa prédestination future, s'il lui montrait qu'il sera infailliblement un citoyen de la Jérusalem cé-

(1) Exode, îv, 25. — (2) Cant., i, 4.

Leste, quels seraient les transports de sa joie, les tressaillements de son allégresse ! Comme loin de lui fuiraient la tristesse, les larmes, la douleur ! Et la Vierge-Mère voyait, sans pouvoir en douter, non-seulement qu'elle habiterait un jour les célestes demeures, qu'elle serait unie aux chœurs divins, mais encore qu'elle serait la plus grande de tous les bienheureux, qu'elle serait leur Reine ; mesurez donc la joie qui inondait son âme : comprenez tous les tressaillements de son cœur.

Considérez le spectacle que vous offre la Vierge sainte et auquel L'Eglise vous invite en ce jour: spectacle immense, spectacle glorieux, spectacle sublime, le plus digne de notre attention ; prodige qui surpasse tous les prodiges : considérez le grand Salomon, notre nouveau Roi. Sortez et voyez Dieu dans ce doux Enfant, l'Eternel dans ce corps délicat, la Majesté divine au milieu de ces vagissements. Voyez un lion dans ce tendre agneau, un géant dans ce petit Enfant, la toute puissance de Dieu renfermée dans la prison de ce frêle corps. Voyez la Force elle-même qui tremble, la Nourriture elle-même qui a faim, voyez porté dans les bras d'une femme. Celui qui porte* l'univers. Un Dieu pend à la mamelle, le Tout-Puissant est enveloppé de langes, la nourriture des anges devient une herbe desséchée destinée aux animaux. Sortez et voyez ce Samson plein de force, les mains liées, les cheveux coupés, reposant sur le sein de Dalila. C'est elle qui l'a arraché au ciel pour nous : c'est elle qui. après l'avoir séduit par sa beauté. Ta enchaîné dans les liens de la chair et l'a abandonné faible et sans force, pour le salut de son peuple, aux dérisions et à la mort. 0 belle Dalila, dont la beauté a charmé ainsi le Très-Haut ! Est-il dans le monde un spectacle qui puisse lui être comparé ? Jeunes fille-, soyez saisies d'étonnement ; livrez-vous, à cette vue. aux transports de la plus vive admiration. Sortez au-delà des bornes de la raison : sortez au-delà des limites tracées à l'intelligence humaine : élevez-vous au-dessus de tout sentiment, et perdez-vous dans une profonde extase, à la vue d'une bonté si grau incomparable, à la vue de cet admirable bienfait de notre Dieu. Voilà ce que le Seigneur daigne subir par amour pour les hommes;

voilà ce qu'accepte le Très-Haut pour un méprisable vermisseau. Le Créateur se fait mortel pour sa créature, il est enveloppé de langes, il se nourrit d'un lait virginal, il est couché dans une crèche, de vils animaux forment sa société. Mystères adorables ! repassez-les dans votre esprit et la nuit et le jour ; contemplez-les sans cesse; qu'ils soient partout et toujours l'aliment de vos cœurs. Ces merveilles sont si grandes, si sublimes, qu'elles ne devraient jamais sortir de notre mémoire.

Voyez aussi la demeure de ce Roi, voyez son berceau, voyez son cortège, voyez son royal appareil ; on ne voit pas la pourpre sous ses genoux ; elle ne couvre pas ses membres, comme cela conviendrait à un roi ; sur sa tète ne brille point un diadème. Il n'y a point ici des serviteurs nombreux, une royale demeure, des berceaux d'or. Une étable, voilà le lieu de sa naissance ; une crèche, voilà son berceau : des animaux, voilà son cortège. 0 pauvreté extrême ! ô dernière indigence ! Venez, princes de la terre; venez, puissants du monde, vous qui vous couvrez de somptueux vêtements où l'or se mêle aux pierreries, qui vous couchez dans des lits moelleux, qui vous nourrissez avec tant d'avidité de mets précieux et délicats, pour engraisser un corps qui doit bientôt périr et être bientôt la nourriture des vers. Venez et voyez le nouveau Salomon, le Roi des rois, voyez le palais où il reçoit le jour, le trône où il s'assied, entendez cette première leçon qu'il vous donne dans son silence, et « apprenez de lui qu'il est doux et humble de » cœur (2). » Apprenez de lui l'humilité, la pauvreté, l'austérité, la patience, l'obéissance, la mortification, la charité ; apprenez, en un mot, le mépris sincère de tout ce que le monde regarde comme des biens; puisque vous les voyez ainsi méprisés par ce souverain Roi qui les savait véritablement dignes de tout mépris.

0 crèche ! 0 grande chaire où s'assied la divine Sagesse, le Maître de l'univers ! Là l'Evangile tout entier est placé sous nos yeux. Car, ô bon Jésus, tous les enseignements que plus tard votre bouche nous donnera, ici dès votre naissance, vos œuvres nous les montrent. En effet, les hommes recherchent-ils autre chose que

(l)S. Matth., xi, 29.

les plaisirs, les richesses et les honneurs? Et ainsi tout ce que condamne le Maître céleste, le monde l'approuve ; et tout ce que le Maître approuve, le monde le condamne. Voyez donc de qui vous voulez être le disciple ? Et si par vos œuvres vous appartenez an monde, pour ne pas dire au paganisme, cessez de vous glorifier du nom de Jésus-Christ. Mais si vous êtes chrétiens, suivez Jésus-Christ, imitez Jésus-Christ, attachez-vous à la doctrine de Jésus-Christ. « Regardez sur la face de votre Christ (1 , » et pratiquez ses œuvres.

Vous savez qu'il y avait dans Athènes diverses écoles de philosophies : il v avait des Platoniciens, des Pythagoriciens, des Epicuriens, des Stoïciens. Chacun prenait son nom de la doctrine qu'il emhrassait et menait une vie conforme à cette doctrine. De la même manière, vous avez pris le nom de chrétien, soyez-le donc par votre conduite : pourquoi emhrasser la doctrine de Jésus-Christ et mener une vie tonte opposée à cette doctrine ? Par votre nom vous êtes le disciple de Jesus-Christ, et par votre vie vous êtes le disciple du inonde. 0 aveuglement profond ! Audace extrême de ces chrétiens tout, mondains. Ils glorifient Jesus-Christ, en prenant son nom. mais, par leurs œuvres, ils se mettent en contradiction avec lui : comme si, au jour de sa venue, Jésus-Christ ne saura pas séparer ses vrais de ses faux disciples.

Mais revenons à notre dessein. Après avoir vu le Roi Salomon(2) enveloppé de langes et couché dans la crèche, voyez sa très-glorieuse More au sein de la plus vive joie. Regardez avec quelle piété elle adore, avec quel respect elle le porte, avec quelle deli-

elle attention elle prodigue ses services. Voyez-la nourrissant de son lait l'Enfant qu'elle adore, et adorant l'Enfant qu'elle nourrit, Considérez cette Vierge-W are, qui vient d'enfanter

qui unit toutes les joies d'une mère à toutes les gloires de la virginité. Voyez cet enfantement admirable, cet enfantement étonnant, cet enfantement sacré,' cet enfantement qui

(1) Ps. lxwiii, n>. — [2 Le mol Salomoa signifie la Sagesse; Roi Sait n «nt dire Roi de Sagesse, mais les difficultés de rendre exactement ce mot. font que je le conserve tel quel.

seul convenait à Dieu, et dans vos transports écriez-vous avec le prophète : « Qui jamais entendit pareille chose? Qui vit jamais » rien de semblable"? Avant d'être en travail, une femme a en- » fanté, elle a enfanté un fils avant le temps de sa douleur (4). >»

Après cela, ne dédaignez pas de contempler saint Joseph. Au milieu de ces prodiges, il hésite, il tremble ; ces miracles si grands, si inouïs, le remplissent de frayeur. Il s'étonne et il se réjouit, il admire et il tressaille d'allégresse, son àme est vivement émue, et ses yeux n'osent se lever sur une si haute Majesté. 0 bienheureux Joseph, comme vous voyez clairement la vérité de cette parole de l'Ange : « Ce qui est en elle, a été formé par l'Es- » prit-Saint (2). » Vous avez vu le prodige de cet enfantement sacré; vous l'avez vu, vous êtes témoin de tout ce qui vient de se passer ; voyez quelle gloire Dieu vous réservait ; considérez quel ministère vous avez à remplir auprès de Celui dont les anges eux-mêmes célèbrent la naissance.

Voyez encore les animaux prosternés en présence de leur Créateur. Voyez le bœuf qui mugit; car, pour offrir à Dieu ses louanges, il n'a d'autre langage que ses mugissements. Rougissons, rougissons de nous taire, quand les animaux font entendre leur voix ; quand ils parlent, ne restons pas muets. Dieu se fait homme pour sauver l'homme ; le bœuf reconnaît ce Dieu, l'âne l'adore, et quand la brute se prosterne, l'homme demeurerait debout ! il se tairait, il ne fléchirait pas les genoux, cet homme ingrat ! Oh ! qu'elle est vraie, qu'elle est juste, Seigoeur, la plainte que vous faisiez entendre par votre prophète : « Le bœuf connaît son maître, » et l'àne l'étable de son Maître, et Israël ne m'a pas connu, et » Israël n'a pas eu l'intelligence (3\ » Le seul ingrat c'est celui pour qui vous avez tant souffert. 0 homme, approche donc et adore ; approche et loue ton Dieu. Ne dis pas : « Je suis un pé- » cheur, je suis un pervers, je suis devenu sous ses yeux comme » une bête de somme. » Ne le dis point, car le voilà placé entre deux animaux, et il ne les repousse point.

Voyez encore les bergers qui offrent leurs adorations, voyez ces

(1) Isaïe, lxvi, 7. — (2) S. Matth., i, 20. - (3) Isaïe, i, 3.

hommes des champs qui, pleins de ferveur et transportés de joie, font entendre les louanges de leur Dieu et de leur Christ dans leurs chants rustiques. Levez les yeux, et sur la tète de l'Enfant, voyez les chœurs des anges semblables à des essaims d'abeilles ; d'abord saisis d'étonnement, ils entonnent bientôt un chant de louanges, car ils voient un abime de lumière dans cette faible lampe, un brillant soleil sous ce léger nuage, un océan infini dans le vase étroit de ce petit corps. 0 quel étonnement. quelle admiration dans ces esprits célestes '. Ne sont-ils pas ces filles de Jérusalem que l'Epouse pressait de sortir du paradis, pour voir son bien-aimé Salomon couronné du diadème ? Quel esprit angélique en effet est resté dans les cieux. et n'est pas accouru à un si beau spectacle ? Ils célèbrent en ce jour la naissance de leur Seigneur ; et euxmêmes se revêtent d'un corps, en l'honneur de ce Dieu fait chair et répètent leurs plus beaux cantiques de louanges. On entend de toutes parts leurs célestes harmonies ; les uns font retentir le ciel de l'éclat des trompettes, des accords de mille instruments, tandis que d'autres, traversant les airs, répètent dans leurs accents de joie. « Gloire à Dieu dans les cieux, et sur la terre, paix aux » hommes de bonne volonté 1. ■

Telles sont, ô vierges consacrées à Dieu, les merveilles que je vous exhorte à considérer en ce jour, vous ne pouvez pas sans doute les voir des yeux du corps; bien peu, ont eu cette faveur. Comme les prophètes l'ont désirée ! avec quels torrents de larmes, ils demandent d'être trouvés dignes de voir et d'entendre, avant la fin de leur vie, le Seigneur descendu parmi les hommes, habitant et conversant avec eux : C'est ce que nous atteste le Seigneur luimême, qui. à ce sujet, disait à ses apôtres : « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez, car je vous le dis : « Beaucoup de rois » et de prophètes ont voulu voir ce que vous voyez, et ne l'ont » pas vu. et entendre ce que vous entendez, et ne l'ont pas en- » tendu î consumait aussi le cœur du prophète

qui disait : « Voilà qu'il viendra, dit le Seigneur, et qui peut • penser au jour de son avènement, et qui demeurera debout en le

(1) S. Luc, n, 14. - (2) S, Luc, x, 23.

» voyant (1)? » Et nous-mêmes aujourd'hui, quelles souffrances n'accepterions-nous pas, quels dangers ne braverions-nous pas, que ne donnerions-nous pas, pour qu'il nous fut possible de voir ces grands mystères ! J'en prends à témoin ceux qui, au péril de leur vie, au milieu de dangers de toutes sortes, accourent de pays lointains, pour visiter cette grotte sacrée, lieu béni de la naissance du Sauveur. Le désir de leur cœur est si grand, que lorsqu'ils ont obtenu cette faveur, ils se regardent, même dès cette vie, comme les plus heureux des mortels.

Mais puisqu'il ne nous est pas donné d'espérer ce bonheur, sortons du moins hors de nous-mêmes dans un ravissement d'esprit ; peut-être pourrons-nous ainsi contempler des yeux de l'àme Celui que les yeux de notre corps ne peuvent contempler. Jésus-Christ, rien n'est plus vrai, a daigné quelque fois accorder cette grâce à des âmes pieuses que consumaient de semblables désirs. Il l'accorda à sainte Paule, d'après le témoignage de saint Jérôme (2). Cette pieuse femme avait tout abandonné pour Jésus-Christ; elle quitta Rome,et,suivantl'ardeur de ses désirs, elle vint demeurer à Bethléem; par là, elle mérita de voir ce qu'elle avait tant désiré, la naissance du Seigneur, la Vierge-Mère qui le comblait de ses caresses, les anges qui célébraient sa venue, les pasteurs et les mages qui lui offraient leurs adorations, et tous les autres événements qui se passèrent en ce lieu pendant cette nuit sacrée. Quelles merveilles Dieu n'opère-t-il pas pour ses Saints ! Quelles faveurs le Tout- Puissant n'accorde~t-il pas à ceux qui l'aiment! Saint Bernard (3), ce dévot serviteur de Marie, à pareille nuit, à l'heure de la naissance, vit naître aussi l'Enfant-Dieu, et put le combler de ses caresses. Et je ne doute pas que de semblables faveurs n'aient été accordées à bien d'autres.

Pour vous, s'il ne vous est pas donné d'être présentes à l'accomplissement de ces grands mystères, contemplez-les du moins en esprit, contemplez-les des yeux de l'âme, méditez-les dans un re-

(1) Malachie, ni, 1. — (2) S. Jér. Lettre 86 à la vierge Eustochie. — (3) S. Ber. 2e vol. Vie du saint par Guillaume, abbé de Saint-Théodoric, Ch. 2% p. 4.

l'iî OEUVRES DE SAINT THOMAS DE VILLENEUVE

cueillement profond ; qu'ils soient pendant tous ces jours le seul objet de vos saintes réflexions. Vous ne pouvez y assister de corps, mais assistez d'esprit et de cœur à chacun de ces mystères. Voilà, en effet, le vrai moyen de solenniser cette fête, et de la rendre agréable à Dieu ; ce n'est pas par le luxe des habits, par l'abondance des mets, par des jeux et de folâtres plaisirs, c'est par les transports d'une joie toute spirituelle dans le sanctuaire du cœur, que nous devons célébrer cette fête, ainsi qu'il est écrit : « Us se » réjouiront dans l'intérieur de leur demeure (4). » Il est dit encore : « Nos pensées célébreront un jour de fête en votre uon- » neur [%). » Une telle fête, toute de piété, toute de joie, ne peut se célébrer sans quelque ravissement de l'âme. « Sortez donc hors » de vous-mêmes, et réjouissez-vous, et goûtez des saintes dé- » lices. »

Cependant ces ravissements de l'âme ne sont pas au pouvoir de l'homme : on ne sort pas hors de soi-même, si le Seigneur ne vient prendre comme parla main. Personne ne peut entrer dans le cellier ou est le vin, si le Roi lui-même ne daigne l'y introduire, car il est dit : a Le Roi m'a introduit dans le cellier où est le vin '3). » Et le prophète connaissait bien ces mystérieuses opérations, quand il disait : « Faites sortir mon âme de sa prison, ô mon Dieu (4). » C'est-à-dire: Déliez mon âme des liens qui l'enchaînent dans la prison des sens ; afiu que, libre dans son vol, elle soit emportée jusqu'aux deux. Tant qu'elle sera plongée dans la matière et dans les sens, elle ne saurait goûter les enivrements de l'esj.rit. Faiies donc sortir mon âme de sa prison, ô Dieu, non par la mort, mais par le ravissement. Et pourquoi cela ? « Afin de voir les biens promis » à vos dus, afin de participer à l'allégresse de votre peuple, afin » de vous glorifier avec votre héritage "> . » Delivrez-moi, pour que je voie ces mystères avec la clarté, avec la piété des élus qui les contemplent : pour qu'en les contemplant, mon âme soit dans la joie, oon pas dans la joie du temps, mais dans l'allégresse de votre nation choisie; pour >\n<\ au sein de cette contemplation et.

(1) Ps. cxlix, 5. - (2) Ps, lxxv, 11. - (3) Gant., h, 4. — (i) Ps. ( \iv, 8. — (ô)Ps. cm, 5.

de cette joie, je redise vos louanges, Seigneur, comme les redit votre héritage, ce glorieux héritage que déjà vous possédez ici-bas, dans le temps, par la grâce, et qu'au ciel, dans l'éternité, vouspossédez par la gloire, à laquelle daigne nous conduire Celui qui est né pour notre salut. Jésus-Christ notre Seigneur, à qui appartiennent l'honneur et la gloire avec le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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