‹ Œuvres de St. Thomas de VilleneuveChapitre 14 sur 54 · TROISIEME SERMON · texte numérisé non relu

TROISIEME SERMON

Graudeur du miracle opéré dans l'Incarnation.

Deus, doruistimea juventute meâ : et usque nunc pronuntiabo mirabilia tua.

0 Dieu, vous m'avez instruit dès ma jeunesse, et jusqu'à ce jour, j'ai raconté vos merveilles. (Ps. lxx, 17.)

Le prophète royal, voyant en esprit la solennité de ce jour, s'écriait, dans l'ivresse de sa joie, dans l'ardeur de sa foi et de sa piété : « 0 Dieu, vous m'avez instruit dès ma jeunesse, et jusqu'à » ce jour j'ai raconté vos merveilles : ne délaissez pas ma vieillesse » et mes derniers jours, afin que je publie la force de votre bras, » devant toute cette génération qui doit venir ; j'exalterai votre » puissance et votre justice qui éclatent, ô mon Dieu, dans ces mys- » tères grands et sublimes que vous avez accomplis. O Dieu, qui » est semblable à vous (4). » Paroles admirables! éloquence céleste ! discours brûlant échappé à un cœur plein de foi. Je crois utile, mes frères, de m'arrèter quelques instants à vousles expliquer ; car, « l'explication de vos paroles, éclaire ô mon Dieu, et donne » l'intelligence aux petits î . »

« O Dieu, dit d'abord le prophète, vous m'avez instruit dès ma » jeunesse, » c'est-à-dire tout le temps de ma vie. Vous seul êtes mon précepteur et mon Maître ; tout ce que je sais, je l'ai appris de

(1) Ps. lxx, 17. - (2) Ps. cxvm, 130.

votre bouche ; la science des autres docteurs m'est entièrement inconnue ; je ne me suis jamais mêlé aux disciples d'un autre maître ; vous seul êtes mon soleil, ma lumière et ma sagesse. C'est vous qui, dans votre miséricorde et dans votre charité pour moi, avez daigné me découvrir, à l'école de mon cœur, « les secrets et » les mystères de votre sagesse (1). » Voilà pourquoi je ne me tairai point ; je veux au contraire déployer toutes mes forces « pour ra- » conter vos merveilles » que j'ai apprises à vos divines leçons.

Et je les raconterai non pas pendant plusieurs mois ou plusieurs années, mais «jusqu'à ma vieillesse et jusqu'à mes derniers jours; » tant qu'un souffle animera mon corps. 0 mon Dieu, je vous en prie, je vous en conjure; ne m'abandonnez pas, ne me retirez pas votre grâce, votre lumière, votre sagesse, « afin que je publie la » force de votre bras et que je fasse connaître votre Fils » à toute cette génération qui doit venir. Ce peuple juif en effet, ignorant, grossier, tout charnel, tout terrestre, ne goûte poiut les choses de Dieu ; il ne peut s'élever aux mystères d*en haut. Mais une génération viendra dans les temps futurs, je le sais, génération bien différente, génération pleine de foi et de sagesse, dont la beauté égale Tintelligence, peuple docile, prudent, saint et parfait. C'est à lui que j'ai le plus ardent désir d'annoncer, de découvrir vosmerveilles et les admirables mystères de vos œuvres.

Quelles sont, je vous en prie, ô roi prophète, quelles sont ces merveilles que vous désirez raconter? sont-ce les prodiges accomplis en Egypte ? le buisson qui brûle sans se consumer, les eaux changées en sang, le serpent d'Aaron dévorant les serpents des enchanteurs, l'immolation des premiers nés, la verge de Moïse divisant les eaux de la mer, les chevaux et les cavaliers submergés dans les flots, le peuple nourri par le ciel, le camp rempli de cailles, le Jourdain desséché, les murs tombant au son des trompettes ? sont-ce là les merveilles que vous désirez annoncer aux siècles futurs, aux générations à venir, en consacrant à cette œuvre tous les jours de votre vie? Mais nous les connaissons déjà ; depuis longtemps, L'Ecriture nous les a racontées.

(1) Ps. L, 8.

Non, non, répond le prophète ; « je veux annoncer, ô Dieu, » votre puissance et votre justice qui éclatent dans ces mystères » grands et sublimes que vous avez accomplis. » Les mystères que j'annonce, sont bien plus grands et bien plus éclatants; prodiges inouis, formidables, ils étonnent le ciel et font trembler la terre. Un Dieu se revêt d'une chair mortelle, il nait d'une Vierge, il est enveloppé de langes, il se nourrit d'un lait virginal, il est couché dans une crèche. Une Vierge conçoit, elle enfante et cet enfantement est sans douleur. La Majesté infinie s'enferme dans un petit Enfant, et. dans le vase étroit d'un corps frêle et délicat est contenu Celui qui contient l'univers. 0 Enfant admirable! Enfant prodigieux ! miracle unique ! prodige le plus étonnant ! prodige suprême.

Tels sont les mystères que, dans l'ardeur de son désir, le prophète veut raconter aux générations futures ; et dont la méditation ravit toutes les facultés de son àme. Non, ce ne sont pas les prodiges antiques: ils ne sont rien, comparés aux prodiges nouveaux. Voilà pourquoi le Seigneur disait dans Isaïe : « Oubliez le passé ; ne re- » gardez plus les anciens prodiges ; voici que j'en prépare de nou- » veaux ; ils vont éclater et vous les connaîtrez (4). » C'est-à-dire, je vais accomplir des œuvres nouvelles bien plus illustres et bien plus magnifiques ; leur grandeur et leur éclat obscurciront les œuvres des anciens jours et les effaceront de la mémoire, comme si elles n'étaient rien.

Et ce jour est venu. Où sont aujourd'hui, je vous le demande, les souvenirs de l'Egypte ? Où est l'Arche du Testament ? Où est la Manne ? Qu'est devenue la Pàque antique ? Où voit-on encore les | \ monuments de ces anciennes merveilles ? Qui chante aujourd'hui des cantiques en leur honneur ? Qui rend grâces à Dieu en reconnaissance de ces bienfaits ? Des bienfaits nouveaux nous ont été accordés, bienfaits incomparablement plus grands, et les anciens prodiges ont cessé, ils sont tombés dans l'oubli. Ainsi l'avait prédit le prophète Jérémie : « En ces jours, dit-il, on ne dira plus : » L'Arche du Testament ; son souvenir n'entrera plus dans votre

(1) Isaïe, xLin, 18.

» cœur ; vous l'aurez oubliée I . » Nos mystères en effet différent des mystères antiques, autant que la réalité diffère de l'ombre, la vérité de la figure.

Aussi je m'adresse à toi aujourd'hui, ô aveugle Judée : je veux interroger ta conscience. Quels sont, je te le demande, ces prodiges nouveaux que Dieu devait opérer et dont la grandeur devait faire pâlir les prodiges antiques? Montre-moi les miracles plus éclatants qui ont été depuis lors accomplis? La mer a-t-elle encore devant vous divisé ses flots et les fleuves se sont-ils desséchés ? La manne est-elle de nouveau tombée du ciel? Le rocher ïous a-t-il donné ses eaux0 Avez-vous vu un prodige au moins semblable pour ne pas dire plus grand ? Cependant le Seigneur vous avait promis par son prophète d'accomplir des œuvres bien plus grandes, dont la seule vue ferait oublier les œuvres des anciens jours. Diras-tu qu'elles s'accompliront plus tard ? Les paroles de la promesse ne te le permettent point. « Maintenant ils vont éclater ; » c'est-à-dire, au plus tôt. sans délai. Diras-tu qu'elles se sont accomplies dans le secret? Les paroles du Seigneur te confondent encore, puisqu'il dit : « Vous les connaîtrez certainement. »

Tu ne peux donc me montrer aucun prodige ; mais viens avec moi, viens à Bethléem et tu verras des prodiges bien plus grands. Tu t'étonnes parce que devant le peuple la mer divise ses flots, rela n'est rien : voici un Océan sans bornes qui est enfermé dans le vase étroit d'un petit corps. Tu t'étonnes parce qu'un buisson brûle et ne se consume point, cela n'est rien : voici une Vierge qui enfante sans souillure. Tu t'étonnes parce que la verge d'Aaron sans la moindre sève, s'est couverte de feuillage, cela n'est rien ; voici une Vierge royale, qui sans avoir connu d'homme, enfante l'Hoinme-Dieu. Tu admires Moise, ce prophète illustre déposé dans une corbeille, cela n'est rien : admire plutôt le roi des Cieux déposé dans une crèche. Tu admires la colonne de feu et la nuée qui conduisaient le peuple à travers le désert ; admire plutôt le feu brûlant de la Divinité qui, caché sous un léger nuage, s'élève pour éclairer et conduire l'univers. Que dirai-je de plus? Tu admires

(1) Jércmie, ni. \0.

le soleil qui s'arrête jusqu'à ce que Gabaon soit vaincu, admire plutôt un Dieu qui s*humilie pour vaincre Satan. Tu admires le prophète Elie rapetissant son corps sur un petit enfant et appliquant front contre front, bouche contre bouche, mains contre mains et pieds contre pieds : admire plutôt la Majesté divine s'abaissant jusqu'à demeurer dans l'étroit espace d'un petit corps et réduisant ses vertus divines aux forces d'un enfant.

Mais pourquoi m'arrèter ? Le jour ne suffirait pas, si je voulais comparer les uns aux autres chacun de ces prodiges, pour montrer combien les prodiges nouveaux l'emportent sur ceux des anciens jours. Ces derniers n'étaient que l'ombre, les autres sont la réalité ; les anciens n'ont été accomplis que pour être l'image des nouveaux. Aussi le Sage faisait cette prière pleine de sagesse : « Re- » nouvelez vos prodiges et changez vos merveilles. Glorifiez votre » main et votre bras (4). » C'est-à-dire ; renouvelez, accomplissez encore les prodiges que vous avez opérés, non pas comme vous les avez opérés autrefois ; changez l'ombre en la réalité elle-même, remplacez la figure par la vérité. Mais par qui se fera ce renouvellement? Et ce changement, par quelle vertu sera-t-il opéré? Par la puissance de votre bras, par la force de votre Fils. Et c'est pour cela que le Sage ajoute : « Glorifiez votre main et votre » bras. »

Voilà vos merveilles, Seigneur, leur souvenir ne peut être effacé dans l'éternité : elles étonnent le ciel, la terre, la création entière. 0 spectacle digne de l'admiration des siècles : Voyez les chœurs des anges se mêlant à des hommes grossiers et à des animaux, s'abaissant jusqu'à terre pour adorer la Majesté divine qui repose dans la crèche. Ils n'ont aucun souci de leur dignité, en voyant la Majesté divine dans une aussi profonde humiliation. Us s'étonnent, ils admirent, ils demeurent immobiles, ils se regardent l'un l'autre, le saisissement leur ravit la parole. D'autres esprits célestes entonnent au dehors d'harmonieux cantiques, et font entendre les plus beaux chants delouange. Tousse groupent autour de cet Enfant, comme des abeilles autour d'un rayon de miel. « Ils (I) Sag., xxxvr, G.

» montent et descendent sur le Fils del'homme'1, ; » ils entrent et sortent : de leurs yeux puissants ils considèrent au-dedans de lui la Majesté divine, et au dehors l'infirmité humaine ; au-dedans les s de la Divinité et au dehors les langes de la pauvreté ; et ces chœurs célestes chantent tour-à-tour la grandeur et les humiliations du divin Enfant.

La voilà accomplie la parole que le Seigneur avait dite du Messie par le prophète : « Le loup habitera avec l'agneau ; le léopard se » couchera près du chevreau; la génisse, le lion, la brebis demeu- » reront ensemble, et un petit enfant les menacera. L'ours et le tau- » reau prendront ensemble leur nourriture ; leurs petits dormi- » ront l'un près de l'autre: le lion et le bœuf iront aux mêmes pà- » turages [I). » Voyez en effet Les esprits angéliqoes qui, à côté du bœuf et de pâtres grossiers, se tiennent près dune crèche, et là prennent ensemble la même nourriture. Remarquez aussi les paroles qui suivent : « L'enfant à la mamelle se jouera avec l'aspic et » l'enfant nouvellement sevré portera sa main dans la caverne du » basilic 2 . » Personne ne doute que cette parole ne se soit accomplie dans la vocation des Mages, puisque du sein virginal de sa Mère le divin Enfant les arrache avec puissance à la gueule du dragon 3 . *

Car il n'y a pas de créature, saus doute, en qui ne brille la puissance de Dieu, parce que l'acte de la création n'appartient qu'à la Toute-Puissance et suppose dans le créateur une vertu infinie : tous [irits angéliques auraient beau réunir leur puissance, ils ne ne pourraient faire de rien une seule feuille, la moindre fleur. Cependant l'étendue de la Toute-Puissance ne s'était jamais mania utres œuvres comme dans ce mystère. Que Dieu i anges et des cieux. quoi détonnant? Que le Créateur produise des créatures plus belles encore, quoi d'admirable. Mais voici un acte de puissance qui me jette, dans une admiration sans l ar lequel la nature créée et la nature

>, v, 51. - i . 6. - (3 11 y a évidemment ici une

omission qu'il est facile de suppléer par celte simple transition : L'admiration des Anges est bien légitime; car, etc.

trice, la nature passible et la nature impassible, la nature mortelle et la nature immortelle, en un motM'homme et Dieu sont unis dans un même sujet par un lien intime et indissoluble, en sorte que tout ce qui convient à Dieu, convient aussi à l'homme 'et réciproquement. Voir des natures si diverses unies par un lien si profond et si indissoluble, voilà ce qui ravit en extase les esprits angéliques. 0 mon Dieu ! que ne pouvez-vous, vous qui pouvez cela ! Le Toutpuissant avait opéré un grand miracle/Quand Tbomme reçut l'existence, le Créateur unit en lui l'esprit au corps' l'àme à la chair, par des nœuds admirables, et les. attacha l'un à l'autre par une affection mutuelle si profonde, que leur séparation par la mort devait être amère et terrible. 'Mais'qu'est une telle union auprès de l'union du Verbe et de la chair dans un même sujet. Cette union divine est bien plus admirable, car Dieu est au-dessus de l'homme infiniment plus que l'àme au-dessus de la chair. Aussi le Seigneur disait dans l'Evangile. « J'ai fait une œuvre unique et » vous l'admirez tous (1). » Certes, faire l'homme d'un peu de limon, c'est l'acte d'une grande puissance ; mais n'y a-t-il pas une puissance bien plus grande dans l'acte qui fait l'Homme, non plus d'un peu de limon, mais de Dieu lui-même? de Dieu, dis-je, non pas que Dieu soit la matière sur laquelle on opère, mais le terme d'où l'Homme est pris. Si quelque puissance supérieure, l'ange, l'archange ou le chérubin, s'unissait à un moucheron ou à une fourmi, en sorte que l'ange et la fourmi fussent une seule personne, l'univers entier admirerait une œuvre si remarquable. Mais n'est-ce pas une œuvre bien plus admirable, une œuvre attestant une bien plus grande puissance, que cette union de Dieu au limon de l'abîme? Telle est la parole qu'il dit lui-même par le Psalmiste : « Je me suis plongé dans le limon de l'abîme (2). » 0 œuvre du Très-Haut! qu'elle mérite bien toute notre admiration ! En elle la Toute-Puissance de Dieu brille dans tout son éclat ; en elle la Majesté suprême apparaît dans toute sa splendeur.

Mais ce n'est pas seulement la puissance, c'est encore la justice que nous devons admirer dans ce mystère, jamais depuis le com-

(1) S. Jean, vu, 21. - (2) Ps, lxyiii, 3.

mencement des temps, et jamais jusqu'à la fin des siècles, on n'entendra parler d'une justice aussi rigoureuse que la justice déployée dans l'œuvre de l'Incarnation. Certes dans la punition des anges, on voit une sévérité redoutable, puisqu'une multitude sans nombre, à cause de son orgueil, est chassée du ciel et précipitée dans l'abîme des misères éternelles. Et pourtant un tel châtiment ne m'inspire pas autant de trouble, autant d'effroi, que les rigueurs subiespourla faute de l'homme.

Oui, Seigneur, vous m'apparaissez plus sévère dans le pardon de l'homme que dans le châtiment des esprits rebelles. Et la miséricordieuse rédemption du genre humain m'épouvante bien plus que la terrible punition de l'ange! 0 incompréhensible rigueur de la sévérité divine ! L'homme a péché et c'est un Dieu qui est immolé ! c'est pour une faute de l'homme que le Fils unique de Dieu est condamné à mort ! Peut-il y avoir aux yeux de la raison humaine une plus grande sévérité, une justice plus rigoureuse? Oui, ô Dieu, vous m'apparaissez bien plus redoutable en nous rachetant que si vous nous aviez pour toujours abandonnés; vous m'apparaissez bien plus rigoureux en nous pardonnant, que si vous nous aviez laissés tomber dans la perdition éternelle. Qui peut comprendre une telle justice? Qui ne s'étonnerait, pensant à l'équité d'un pareil châtiment? Excusez-moi, Seigneur, je vous en conjure, excusez ce misérable pécheur, mais je désire ardemment votre honneur et votre gloire, et je ne puis sans blasphème exprimer ce que me fait éprouver un tel acte de votre justice. Vous avez excédé dans vos actes, j'excéderai dans mes paroles. Je le dirai donc hardiment, je le dirai sans doute avec crainte et avec tremblement, mais avec la plus grande confiance. Oui, Seigneur, vous avez dépassé outre mesure toutes les bornes de la justice, et dans le trop grand désir de paraître juste, vous êtes tombé dans un excès de justice. Bien plus, si j'osais le dire, oui, je dirais que si vous n'étiez pas Dieu, une justice si exagérée vous ferait paraître injuste. Quelle est eu effet cette justice qui condamne le Fils à mourir pour .ve. L'innocent pour le coupable, le Tout-Puissant pour on ver de terre? La peine portée par cette sentence, n'est-elle pas plus

grave que la faute ? La satisfaction rendue à l'offensé n'est-elle pas plus considérable que l'offense? Oui, oui, la grandeur de la peine dépasse outre mesure la grandeur de la faute ; il y a là un excès et non une égalité; et, s'il n'y a pas égalité, peut-il y avoir justice? Pesez, ô le plus juste des juges, pesez d'un côté les péchés qui nous méritaient votre colère, et de l'autre, la mort si cruelle de votre Fils; et, dans la balance, cette mort paraîtra évidemment plus pesante que nos péchés « de toute la pesanteur du sable des » mers (J). »

Mais quoi ! Dieu serait-il injuste? Loin de moi ce blasphème. Ah ! Seigneur, c'est un acte de véritable justice, mais d'une justice comme elle est en vous. Pour nous, nous ne pouvons la comprendre ; mais nous la vénérons, nous l'admirons, nous l'adorons, nous l'embrassons de toute la force de notre amour et de notre piété.

Voilà la puissance et la justice, que le prophète royal désire, ô mon Dieu, « annoncer aux peuples futurs, et qui éclatent dans ces » mystères grands et sublimes que vous avez accomplis. » Mystères véritablement grands, véritablement sublimes ; personne ne peut en avoir l'intelligence, mais tous, en les voyant, sont forcés de s'écrier : a Seigneur, qui est semblable à vous 2 ? »

La puissance et la justice sont-elles les seuls attributs divins qu'on voit resplendir dans ce mystère ? N'y voit-on pas briller encore l'éclat de la Majesté divine, de toutes les perfections infinies ? Ah ! mes frères, dans ce mystère, bonté, sagesse, charité, miséricorde, clémence, magnificence, amour, tous les attributs de la divinité apparaissent à tous les regards, se révèlent avec plus d'éclat que jamais. La vue de votre Fils, mieux que la vue du monde, nous fait connaître les attributs de votre Divinité et la rédemption de l'homme annonce vos perfections mieux que la création de l'univers. Là vous avez montré ce que vous êtes, vous avez manifesté votre sagesse et votre puissance, vous avez révélé toute l'étendue de votre amour, de votre indulgence, de votre tendresse, de votre bonté, de votre miséricorde, de votre magnificence ; là ravonne de

(1) Job, vi, 3. - (2; Ps. xxxiv, 10.

I ii

vos divines perfections une sorte d'infini, d'immensité, qu'on ne voit pas briller aussi vivement dans vos autres œuvres. Et quel est, je ne veux pas dire parmi les hommes, mais parmi les anges qui vous voient dès le commencement des siècles, quel est celui qui pouvait connaître aussi pleinement qu'aujourd'hui le poids immense et la ferveur brûlante de votre amour ? Pouvait-on même soupçonner une telle ardeur de charité ? Pouvait-on imaginer que vous aimiez avec une force, avec une tendresse telle que, pour un vermisseau, vous vous exposeriez vous-même à la croix et à la mort? Ah : cette charité que vous avez montrée, Seigneur, dans votre Rédemption, excède, dépasse infiniment toute pensée, toute intelligence d'homme ou d'ange. Et, suivant la doctrine de l'Apôtre, ceux-là même qui vous contemplent dès le commencement, « les Principautés et les Puissances, » ont, après ce mystère, « connu » par l'Eglise votre sagesse si diverse en ses opérations (I). »

Oui, votre bonté et votre charité pour les hommes ont été manifestées par ce mystère non-seulement aux hommes, mais encore aux esprits angéliques. Dans les autres œuvres, vous vous montriez digne de respect et d'amour; mais dans ce mystère, vous vous montrez digne de la plus grande admiration, suivant cette parole du prophète : « Vous êtes admirable dans vos desseins sur les enfants » des hommes (2). » Voilà pourquoi le même prophète, saisi d'admiration à la vue d'un mystère si profond et si caché, « Seigneur, » s'écriait-il, qu'est-ce que l'homme pour que vous vous fassiez con- » naître à lui ? qu'est-ce que le fils de l'homme pour que vous » l'estimiez (3j? Vous vous êtes fait connaître à lui, vous vous êtes fait connaître par lui ; car jamais, nous l'avons déjà remarqué, vous n'aviez manifesté toute votre puissance comme dans la rédemption de l'homme. Ici vous avez ouvert tous les trésors de votre gloire et de votre amour; ici vous avez fait rayonner tout l'éclat de votre splendeur, ici pour me servir du langage de l'homme) vous avez abondamment satisfait les ardents désirs de votre cœur.

En effet, par votre nature vous êtes bou, et des ardeurs infinies vous pressent de répandre votre bonté. Or il n'y avait aucun être

(I) Eph., m, 10. — (2) Ps, lxy, 5. - (3) Ps. cxLin, 3.

qui put satisfaire à votre gré cette ardeur de faire du bien, jusqu'à ce que l'homme fut créé ; mais l'homme vous fournissait une magnifique occasion de répandre vos bienfaits à pleines mains. Voilà pourquoi, lorsque Dieu eut créé les innombrables chœurs des Anges, lorsqu'il eut fait les deux, les astres, la terre, la mer, les corps de toute sorte, après tous ces ouvrages, dis-je, Dieu ne se reposa pas ; mais. l'homme créé, « Dieu, nous dit l'Ecriture, se reposa aprèsavoir » fait tous ses ouvrages (1). » Dieu ne se repose qu'après la création de l'homme ; il ne se repose pas, après la création des anges et des cieux, et pourquoi ? Parce que Dieu ne voyait que daus l'homme, une matière suffisante à l'abondance de ses bienfaits et un moyen de se faire connaître au monde. « Le Seigneur, nous dit » Salomon, a fait tous les êtres pour lui-même [2] : » non pas pour son service, car il n'a besoin de rien, mais pour se faire connaître par eux. Et ce fut lorsque l'homme fut créé, que Dieu se reposa, parce qu'il trouva dans l'homme un être où il pourrait faire éclater toutes ses perfections dans toute leur plénitude.

Voilà vos merveilles, ô Dieu très-bon, voilà les grands et sublimes mystères que nous célébrons en ce jour et pour lesquels nous vous offrons non-seulement les hommages exigés par ces bienfaits, mais encore notre amour, nos actious de grâces, nos transports de joie, nos louanges, notre gloire et nos honneurs. Voilà les prodiges que le prophète royal « désire annoncer jusque dans » sa vieillesse et jusqu'à ses derniers jours ; » voilà les prodiges que, nous aussi, nous désirons méditer, sentir, proclamer et célébrer, le jour, la nuit, en tous lieux, de toutes nos forces, de tout notre cœur, de tout notre esprit, avec toute l'ardeur de notre piété et de notre amour. 0 Dieu, ne nous abandonnez pas, mais éclairez et enflammez nos cœurs, afin que nous puissions comprendre et sentir l'ineffable bienfait de tant d'amour et de bonté. Nous ne pouvons vous rendre de dignes actions de grâces, nous vous rendons du moins celles que vous doit notre faiblesse, pour un si grand amour ; et ainsi vos regards divins ne verront point en nous des ingrats à cet ineffable bienfait ; et ce bienfait qui doit être pour

(1) Gen., n,2. -(2) Prov., xvi, 4.

2ii OEUVRES DE SAINT THOMAS DE VILLENEUVE

nous un remède ne se changera pas en une occasion de perte éternelle.

a Malheur à la nation pécheresse, au peuple chargé d'iniquités, » à la race mauvaise, aux enfants pervers T ! o Malheur à ce siècle ingrat et attiédi qui oublie tant de bienfaits ! Ah ! comme elle est refroidie de nos jours, cette antique piété des Saints, cette ferveur ardente, cette brûlante charité ! Plus près du foyer céleste, ils étaient enflammés d'amour ; et nous, éloignés de ce feu divin, nous sommes appesantis sous la glace de nos cœurs. Le sang encore nouveau de Jésus-Christ, dit saint Jérôme, était tout bouillonnant dans ursdes hommes, aujourd'hui que bien des jours sesontécoulés, il a perdu sa chaleur première, et il s'est glacé dans nos cœurs. Ah ! que dirai-je de cette misérable froideur de nos jours? « De- » puis le plus grand jusqu'au plus petit, tous s'abandonnent à l'a- » varice, et depuis le prophète jusqu'au prêtre, tous méditent le » mensonge (2), » tous s'embarrassent dans les affaires du siècle, se livrent aux plaisirs et à la débauche, aspirent aux faveurs et aux dignités. « Et ils vous ont jeté dans l'oubli, Seigneur, et vous êtes » comme mort dans leurs cœurs (3). » Ah ! où est cette ferveur des anciens jours ? Ou est celte piété des peuples? Où est le feu brûlant de la charité ? Que sont devenues ces louanges incessantes, ces perpétuelles actions de grâces? Qu'est devenue cette méditation continuelle des œuvres qui répandait tant de douceur dans les âmes? Alors la plus grande, l'unique occupation des tidèles, c'était de méditer jour et nuit les ouvrages des mains de Dieu etde lui en rendre d'immenses actions de grâces. 0 peuple ingrat qui a pu oublier ainsi de telles faveurs et de tels bienfaits !

Ah '. écoutez le Seigneur qui se plaint avec tant déraison par son prophète de cet oubli dans lequel nous l'avons abandonné. « La jeune tille, dit-il, oublie-t-elle ses ornements et l'épouse la

• ceinture qu'elle porte sur son sein? et mon peuple m'a oublié

• pendant des jours innombrables;! . » Lesreproches du Seigneur sont plus vils encore dans la bouche d'Isaïe. « Malheur à vous, dit-

(1) ïsaïe, r, i. — (2) Jérém., vi, 12. - (3) Ps. xxx, 13. - [i) Jércm.. n, 32.

m il. qui vous levez le matin pour vous plonger dans l'ivresse et » qui buvez jusqu'au soir, au point d'être brûlés par le vin! La gui- » tare, la lyre, le tambour, la flûte et le vin réjouissent vos ban- » quets et vous ne regardez pas l'œuvre de Dieu, et vous ne consi- » dérez pas les ouvrages de ses mains '1;, » cette grande œuvre surtout, ce prodige qui fait l'admiration des anges et fait trembler les démons. Car dans cette fête qu'y a-t-il d'oublié autant que la fête elle-même? c'est par des jeux profanes et non par des louanges saintes que l'on célèbre aujourd'hui cette fête divine.

Ces reproches du Seigneur s'adressent sans doute à tous les fidèles, mais ils s'adressent en particulier à ceux qui, par le devoir de leur charge, sont tenus à chanter les louanges du Seigneur, à ceux qui reçoivent pour cela l'argent des fidèles, et s'engagent ainsi à rendre en leur place au Dieu Tout-puissant les actions de grâce que méritent sa grandeur et ses bienfaits. Forcés de rechercher un gain matériel, alin de pourvoir à leurs besoins et aux besoins de leur famille, les hommes du monde préoccupés ainsi d'intérêts tout matériels ne peuvent s'appliquer au chant des louanges divines, et alors ils se déchargent de cette obligation sur les clercs, en leur donnant la dimede leurs biens, alin d'accomplir par les clercs les devoirs qu'ils ne peuvent accomplir par eux-mêmes. Et si les clercs n'accomplissent qu'avec négligence un devoir si important, qu'ils sachent qu'un jugement terrible leur est réservé à la fin des siècles. Quelle excuse pourront-ils apporter, eux qui sont tenus à ce devoir par un double litre, par le bienfait de Dieu et par le salaire du peuple.

Vous êtes bienheureuses, ô Vierges aimées de Dieu, vous à qui il est donné de passer tous vos jours à méditer, à contempler, à savourer ces divins mystères : vous dont l'unique devoir consiste a chanter jour et nuit les louanges et les bienfaits de Jésus-Christ, notre Rédempteur, du fond d'un cœur rempli de joie. Je vous presse donc et je vous conjure dans le Seigneur, de vous livrer avec ardeur à une œuvre si pieuse, si juste, si parfaite. Louez avec joie, multipliez vos cantiques, répétez vos louanges : « Chantez.

(1) Isaïe, v, 11.

» poussez «les cris d'allégresse, entonnez des cantiques, accompa- >» gnez vos hymnes avec la harpe, mêlez ses sons à vos cantiques, » joignez-y le bruit des trompettes et des clairons. Réjouissez-vous » devant votre Roi. en présence du Seigneur, parce qu'il est venu. « parce qu'il est venu juger la terre (1). » C'est-à-dire la délivrer de la tyrannie du démon par la puissance de son jugement.

Que telle soit votre joie, que tels soient vos transports, que tel soit Tunique objet de vos pensées et de vos soins. Que d'autres se réjouissent dans leurs richesses, dans leurs voluptés, dans les mets délicats, dans les vins exquis, dans le luxe de leurs vêtements. Que Les festins et l'éclat des ameublements fassent tous leurs plaisirs! Pour vous, vous avez un autre sujet de joie, le prophète le proclamait en ces paroles : « Pour moi, je me plairai dans le Seigneur » et je tressaillerai en Dieu mon Sauveur 2\ » Réjouissez-vous donc avec votre divin Epoux, vous qu'il a élevées à une si haute dignité : « Chantez le Seigneur dans vos louanges. » pour être rassasiées de l'abondance de ses consolations, pour être enivrés du vin de ses délices : Ecoutez le prophète dont la parole pleine de zèle vous fait la même invitation : « Vous qui vous souvenez du Seigneur, » dit-il. ne vous taisez pas et ne gardez pas le silence, jusqu'à ce » qu'il affermisse et fasse reposer sur la terre la gloire de Jérusa- » lem [3). » Vous, dis-je, qui vous souvenez du Seigneur, c'est-àdire, vous queDieu a appelées dansle cloître pour chanterses louanges, et qui avez consacré à cette œuvre, votre vie et vos âmes, ne laissez jamaissortir de votre mémoire le grand mystère de ce jour, etchantezsans cesse dans vos cantiques ce souvenir délicieux. Que votre bouche ne se taise point, que votre cœur ne garde pas le silence; car parfois nous parlons, malgré notre silence, ou bien nous nous taisou- nos paroles. Louez donc de bouche, louez de cœur, et ne cessez jamais vos louanges jusqu'à ce qu'il fortifie cette louange sur votre terre, sur votre chair, pour que la louange ne vous fatigue plu- comme aujourd'hui, c'est-à-dire, jusqu'à ce que de ce lieu où vous auivz rép îté tour à tour une louange temporelle, vous soyez transférés à la Jérusalem céleste pour y chanter une (I) Ps. xcvii, 4. — (2) Ps. cm, 34. — (3) Isaïe, lxh, 6,

louange incessante, éternelle. Daigne nous y conduire lui-même, Jésus-Christ, notre Seigneur et notre Rédempteur, à qui appartiennent l'honneur et la gloire avec le Père et avec le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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