QUATRIÈME SERMON
Double naissance de Jésus-Christ, comme Dieu et comme homme.
Verbum caro faclum est, et habitavit in nobis.
Le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous. (S. Jean, i, 14.)
Le prophète Isaïe vit « le Seigneur assis sur un trône brillant et » élevé (4), » et la gloire de sa majesté remplissait le temple. « Des séraphins se tenaient auprès du trône ; ils avaient six ailes ; » deux voilaient leur visage, deux recouvraient leurs pieds et deux » autres leur servaient à voler. » Ils s'écriaient l'un à l'autre : « Saint, Saint, Saint. » Et à cette voix les portes du temple s'ébranlèrent, « et le temple fut rempli de fumée. » Effrayé de cette vision, le prophète s'écria : « Malheur à moi, à cause de mon » silence ; mes lèvres sont impures, et j'ai vu de mes yeux le Sei- » gneur, le Roi des armées. Et l'un des séraphins vola vers moi ; » dans sa main était un charbon qu'il avait enlevé à l'autel. Et il » toucha mes lèvres et dit : Voilà que ce charbon a touché tes » lèvres, ton iniquité est effacée, tes péchés sont expiés. » Ainsi purifié par ce charbon sacré, le prophète se présenta pour annoncer ce qu'il venait de voir et dit : « Me voici, envoyez-moi. »
Toutes les circonstances de cette vision se rapportent parfaitement à mon dessein. Les années précédentes, nous vous avons parlé du corps dépouillé et visible de notre Sauveur, c'est-à-dire de sa naissance selon la chair ; notre discours n'était qu'un récit simple et
(1) Isaïe, vi, 1.
clair que nous vous adressions avec toute la ferveur de notre âme. Aujourd'hui nous parlerons de sa tête et de ses pieds voiles, c'està-dire du mystère de la génération éternelle du Verbe et de son Incarnation dans le temps.
a Malheur à moi, parce que j'ai mes lèvres souillées (1)! » La science de ces mystères « est prodigieusement élevée au-dessus de » moi, elle est sublime et je ne puis y atteindre (%). » Homme tout matériel que je suis, serait-ce à moi de vous dire ces grands mystères? Ah! sil y avait parmi le peuple, un homme pur, un homme saint, un homme qui eut l'intelligence de l'ange et la langue du séraphin, c'est lui qui devrait célébrer de si grands et de si profonds mystères. A ma place il faudrait dans cette chaire, la plus claire, la plus pure intelligence ; par elle, comme par une lune qui réfléchirait ses rayons, le soleil tout puissant ferait rejaillir sur nous l'éclat de sa splendeur. Mais puisque, malgré mes résistances, j'ai été forcé de monter dans cette chaire pour vous exposer ces mystères, je vous conjure d'invoquer avec moi ce Roi de majesté dont nous allons parler. Demandons-lui d'envoyer un séraphin qui, prenant à l'autel un charbon embrasé, vienne purifier mes lèvres impures et souillées, qu'il le prenne dans le sein de la Vierge, autel sacré, autel brûlant où daigna s'enfermer neuf mois l'hostie offerte pour le salut du monde.
Quelles ardeurs embrasent aujourd'hui cet autel mystérieux, quel feu spirituel le consume ! 0 Vierge sainte, qui pourra dire ces impressions brûlantes, ces flots de lumière, ces torrents de clartés, ces splendeurs éblouissantes, qui, de toutes parts, inondent toutes vos facultés ! Le soleil de justice, au moment de sortir de votre sein béui, vous fait briller comme l'aurore, vous embellit des couleurs de la pourpre, vous fait resplendir des rayons les plus •'■< latauts. Sont-. .• l.i. Vierge sainte, les angoisses, les douleurs, les déchirements que vous avez à souffrir en enfantant votre Dieu. J'aime à croire, et je ne pense pas me tromper, que le corps si délicat de cette jeune Vierge, n'aurait jamais pu supporter des impressions aussi lui les, aussi ardentes, aussi violentes, si Celui •|iii
(1) haïe, vi, 5. — (2) Ps. cxxxvin, 6.
l'environne et la pénètre de ces clartés divines, ne la soutenait intérieurement par un puissant miracle. Car quoi ! « les monta- » gnes et les rochers fondent comme la cire devant sa face \ . n et le corps si délicat d'une Vierge pourrait soutenir sa présence! Ah ! plût à Dieu, plût à Dieu que, au moment où j'ouvre la bouche, cet autel brûlant et embrasé, fit rejaillir sur moi des étincelles pour purifier mes lèvres, éclairer mon intelligence et enflammer mon cœur. Sans cela qui pourrait parler de ces mystères ?
Nous allons entrer dans l'explication de l'Evangile de ce jour, océan profond, immense, dans les abîmes duquel disparaîtraient les géants les plus monstrueux, et où le pied ne trouve nulle part un passage, car ces flots ont une profondeur insondable. Cet océan, je le sais, renferme des perles précieuses, mais jamais on ne pourra les voir, si l'on ne répand de l'huile sur ces eaux azurées et profondes pour les rendre plus transparentes. Prions donc avec piété, avec humilité, Noire-Seigneur Jésus-Christ que le Père céleste « a oint d'une huile d'allégresse, par dessus tous ceux qui doivent » participer à cette onction sacrée (2\ a II apparaît aujourd'hui sur la terre avec ces onctions divines, supplions-le de nous apporter du ciel cette huile sainte, pour purifier mes lèvres et éclairer mon cœur à moi qui vais parler, afin que je puisse vous dire ces mystères ; pour ouvrir en même temps vos oreilles et votre cœur à vous qui allez écouter, afin que vous puissiez les entendre.
Mais qui enverrons-nous? ou plutôt quel médiateur, quel intercesseur ira pour nous auprès de Jésus-Christ, si ce n'est l'humble et pieuse Vierge, dont le sein sacré nous le donne en ce jour. Supplions-la donc, du fond de nos cœurs, d'accepter pour nous cette mission et offrons-lui nos hommages accoutumés, en récitant la prière de l'ange : Ave Maria.
L'apôtre saint Jean nous raconte la naissance de Jésus-Christ, d'une manière bien différente des autres évangélistes. Ceux-ci nous font connaître la longue suite de ses aïeux, la noblesse de sa famille, l'antiquité de sa race, son Annonciation par un ange, sa Conception admirable, son enfantement par une Vierge, en un
(1) Ps. xcvi, 5. — (2) Ps. xliv, 8.
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mot. tout ce qui regarde l'humanité du Christ. C'est comme l'histoire détaillée d'un enfant illustre, puissant, extraordinaire qui serait le Messie promis dans la loi. Quant à la Divinité du Sauveur, ils n'en disent que quelques mots.
Saint Jean, au contraire, se décidant à écrire, pour combattre l'erreur des Ebionites qui se répandait alors dans l'Eglise (I lance comme un aigle puissant qui, déployant ses ailes, s'envole au-dessus des nuages : non-seulement il s'élève au-dessus des autres évangélistes. mais encore au-dessus de lui-même, ainsi qu'il est écrit : « L'aigle s'élevait au-dessus de ces quatre têtes '2 . » Aussi notre évangéliste, «'avançant dans les hauteurs des deux au-delà des bornes où l'homme peut élever sa pensée, « monte sur un chéa rubin et prend son vol ; il vole sur les ailes des vents (3). » Laissant de côté les parents du Sauveur selon la chair, Abraham, Isaac et Jacob, et tous ses autres aieux. il va dans le sein même de la Divinité trouver à cet Enfant une plus haute origine ; et, pour montrer la nature et la grandeur de Celui qui reçoit la naissance dans le sein éternel, il fait entendre ces profondes paroles avec tout l'éclat du tonnerre : « Au commencement était le Verbe, » et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. 11 était en Dieu » dès le commencement. Tout a été fait par lui et rien n'a été fait » sans lui, etc. (4). » Quant à la naissance du Verbe en ce jour, il la rappelle en ces courtes paroles : « Et le Verbe s'est fait chair, et » il a habité parmi nous (5). » Comme s'il disait, voilà ce que vous devez croire de Jésus-Christ, ô Ebionites. Ce n'est pas assez de croire qu'il a été conçu du Saint-Esprit et qu'il est né de la Vierge Marie : il ne suffit pas non plus de croire qu'il est le plus saint et le plus grand des hommes qui existent, qui ont existé, on qui existeront, de reconnaître même qu'il est le vrai Messie ; il
(!) C'est saint Jérôme qui assigne cette cause à l'Evangile de saint Jean. \ pourquoi la Divinité de Jésus-Christ y est affirmée presque à chaque
page. Les Ebionistes «le nos jours, voulantnier aussi la Divinité de Jésus- Christ, ont trouve un mojen facile de se dérober aux paroles si formelles tint Jean, c pecter la véracité du saint Evangéliste. —
S Ivch . i. 10. (:}) Ps. xvii, 11. - (4) S. Jean. î, l. - (5) S. Jean,
vous faut croire encore qu'il est vrai Fils de Dieu, engendré de Dieu de toute éternité: qu'il est égal, eonsubstantiel, coéternel au Père ; Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu. Reconnaissez la Majesté infinie cachée dans cet Enfant, tous les trésors de la Divinité renfermés dans l'étroit sanctuaire de ce petit corps. S'il n'était pas Dieu, cet Enfant qui voit le jour, le ciel et la terre ne s'ébranleraient pas à sa naissance ; les astres ne le révéleraient pas ; il ne serait pas vénéré par les anges, adoré par les rois, reconnu par les animaux eux-mêmes. Les chœurs célestes, tressaillant de joie, ne feraient pas retentir tant de cantiques, tant de chants de louange, en son honneur.
Voilà, je vous le répète, ô Ebionites. voilà ce que vous devez croire de Jésus-Christ ; tels sont les enseignements des plus anciens prophètes dont les oracles sont un solide appui de la foi catholique. « Un enfant nous est né. disait Isaie, et un fils nous a été donné, » il porte sur son épaule le signe de sa domination, et il sera ap- » pelé l'Admirable, le Conseiller. Dieu, le Fort, le Père du siècle » futur, le Prince de la paix I;. » Ecoutez encore le prophète Michée : « Et toi. Bethléem, Ephrata, tu es la plus petite entre les » mille villes de Juda ; mais de toi me sortira Celui qui sera le » Sauveur en Israël, et sa sortie est depuis le commencement, dès » les jours de l'éternité 2 . » Et voici ce que dit à son tour le prophète royal : « Il est comme l'époux sortant du lit nuptial. Il s'est » élancé comme un géant, pour parcourir sa carrière, sa sortie est » du plus haut des deux (3). »
Avec quelle clarté ces oracles annoncent tout à la fois la naissance du Christ selon la chair, et sa puissance divine ! « Un » petit Enfant nous est né, dit lsaïe, mais cet Enfant sera » appelé Dieu, le Tout-Puissant. » « Il sortira de Bethléem » Ephrata, dit Michée, mais sa sortie est dès les jours de l'eter- » nité. » « Il est comme l'Epoux sortant du lit nuptial, dit le » Psalmiste, » c'est-à-dire, il sort du sein d'une Vierge, mais « sa sortie est du plus haut des cieux. » Que veulent dire ces paroles : « du plus haut des cieux, » sinon ce que nous enseigne
(I) lsaïe, îx, 6. - (2) Michée, v, 2, — (3) Ps. xvm, G,
l'Evangéliste avec tant de majesté : « Au commencement était le « Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. » Telle est la première origine de cet Enfant, ne la cherchez donc pas en Abraham, Isaac ou Jacob.
Tel est aussi le plus grand mystère de notre foi et son uuique fondement. Quiconque l'embrasse avec un véritable amour, sera sauvé, et quiconque leméconnaît,sera méconnu. Il renferme toute l'économie de la vie et du salut des âmes ; il est l'inappréciable bienfait que Dieu a établi comme un lien entre son cœur et nous ; c'est la plus grande grâce, la grâce suprême accordée à l'univers ; par elle, l'homme a été tellement honoré, tellement exalté, que nous avons pour frère notre Dieu lui-même ; il s'est fait l'os de nos os, la chair de notre chair. Comme une telle grâce doit fortifier notre espérance, notre confiance de la vie ! Voilà le mystère caché au siècle, mystère que n'a connu aucun des princes de ce monde, ni Platon malgré sa science, ni Démosthènes malgré son éloquence, ni Aristote malgré toute la subtilité de son génie, ni enfin cette troupe superbe de philosophes enflés d'une vaine sagesse.
Mais pourquoi parler des hommes? Les anges de Dieu (4) euxmêmes dès le commencement ne connaissaient pas ce mystère tel qu'il a été révélé à de saints prophètes, amis de Dieu; et c'est de leur bouche que, au témoignage de l'Apôtre, plusieurs anges l'apprirent pour la première fois : « Afin que les principautés et les » puissances célestes connussent par l'Eglise la sagesse de Dieu si » diverse en ses opérations (2). » En effet, c'était surtout à cause des hommes que Dieu voulait accomplir une œuvre aussi magnifique, c'étaient donc les hommes qui devaient être les premiers à la connaître. Il est donc vrai de dire qu'elle était connue dans un InnnMe coin de l'univers, et inconnue dans les palais éternels; que la cour du Roi des rois l'ignorait encore lorsque de grossières créatures, les hommes, en avaient connaissance. Dan- ce mystère, les anges on! été nos disciples, et pour l'apprendre, ceux qui étaient nos maîtres n'ont pas dédaigné nos leçons; un oracle de la
(1) Cette Opinion n'est p;is une opinion universellement acceptée, elle est plus commune. Vide Gabriel Yasquez in l»m part. S. Thqmœ,disp. 215, cap. 2,m. .— (?) Tlicàs., m, 10.
SAINT JOUR DE NOËL. — IV. 2o3
terre leur apprend ce qu'ils n'avaient pas encore vu dans le Verbe éternel. Ainsi le voulait le Seigneur par une faveur toute particulière, afin de relever l'homme aux yeux des esprits angéliques.
Je n'affirme pas pourtant que tous les anges ignoraient ce mystère, mais je n'en doute pas pour un certain nombre. Tous les anges, en effet, dès le commencement de leur béatitude, connaissaient leur Créateur, le lieu divin où ils avaient reçu l'existence, et l'instrument tout puissant de leur création; mais quelle était la fin pour laquelle ils avaient été créés ? peut-être ne le savaient-ils pas aussi bien. Dieu ne leur avait pas encore fait connaître l'Héritier de toutes choses, au service duquel ils étaient destinés. Car, « tous les esprits sont ses serviteurs (1). » Ils ne sont tous dans la maison de ce grand Salomon que des officiers auxquels divers emplois ont été confiés. Comme un monarque riche et puissant élève une somptueuse demeure à son fils que personne ne connaît encore. Il bâtit un palais vraiment royal, choisit les officiers, leur distribue les emplois divers, nomme les maîtres du palais, les chambellans, les secrétaires, les économes, les échansons, jusqu'aux simples valets ; il organise en un mot la maison comme celle d'un grand prince ; les appartements sont amplement pourvus des meubles les plus riches ; il réunit le plus superbe appareil de serviteurs et de chevaux. Tous les courtisans s'étonnent et demandent pourquoi tant de préparatifs, jusqu'à ce que le père leur montre le jeune prince et leur fait enfin connaître son fils. Voilà sans doute comment Dieu a agi pour son Fils unique. Tout cet univers si vaste, si magnifique est un palais que le Père a construit pour son Fils. Les anges sont ses officiers distribués suivant leur rang dans les emplois établis pour le service de ce palais divin. Les hommes aussi ont reçu dans l'Eglise des rangs divers, suivant cette parole de l'Apôtre : Ils ont été partagés « pour les œuvres du ministère (2). » Et ainsi les deux des deux, tout ce qui est au-dessus du ciel, tout ce qui est au-dessous, en un mot, tous les êtres n'ont été crées
(1) Hebr., î, H. - (2) Eph., îv, 12.
que pour servir cet Enfant sacré ; tout n'existe que pour lui, il est la fin de toutes choses.
Oui ; ce petit Enfant enveloppé de langes, et couché dans la crèche, est le Roi, le Seigneur, l'Héritier de l'univers ; tout ce qui est dans les cieux, sur la terre et dans l'abîme est son domaine, l'apôtre saint Paul nous rappelle cette vérité dans ses épîtres : Le Père, dit-il, « a établi héritier de l'univers Celui par qui il a fait » les siècles (1). » Mais cet Héritier universel ne fut manifesté qu'à la plénitude des temps, quand il plut au Père de le faire connaître au monde. Jusqu'à ce moment, le monde était comme vide et inanimé, parce qu'on ne voyait pas la fin de son existence. Lorsque Dieu eut tiré le monde du néant, lorsqu'il eut créé les cieux, la terre, les mers, les arbres et les animaux, tout cela semblait inanimé, jusqu'au moment où l'homme, fin prochaine de toutes ces créatures, sortit enfin des mains de Dieu. Ainsi était l'univers jusqu'au moment où le Christ s'incarna. Telle est la pensée que nous donne à entendre saint Jean par ces paroles : « Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous ; et nous avons >< vu sa gloire, comme la gloire que reçoit de son Père son Fils » unique 2 . » Son Fils unique, le Prince, l'Héritier de toutes choses. Saint Paul nous dit dans le même sens : « Dès que vint » la plénitude des temps, Dieu envoya son Fils fait d'une femme » sous la loi (3). » La plénitude des temps est le moment où le Père montrant au monde son Fils, but et tin de toutes choses, le monde se trouva achevé et complet. Jusqu'alors il était vide et imparfait. Isaïe est d'accord avec saint Paul, quand il dit : « Qui a » suscité le Juste de l'Orient i ? » et il ajoute : « Qui a opéré ces » merveilles? qui les a faites, appelant les générations dès le com- » mencemenl '■> ? » C'est-à-dire, complétant tout ce qu'il avait dès le commencement. « Car il était convenable, dit encore >» saint Paul, que Dieu, par qui sont toutes choses, voulant con- » duire à la gloire la multitude de ses enfants, élevât au comble » de la gloire 1 Auteur de leur salut, par le mérite de ses souf-
(1) Hebr., i, 2. - (2) S. Jean, i, 14. — (3) Galat., îv, 4. — (4) Isaïe, tti, 2. — (5) Isaïe, Ui, i.
» frances (1). » Le même apôtre dit ailleurs : « Toutes choses sont » à vous, mais vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu (2). » Et encore : « Certes, c'est quelque chose de grand que ce mystère » d'amour qui s'est montré dans la chair, qui a été autorisé par » l'esprit, manifesté aux anges, prêché aux nations, cru dans le » monde, élevé dans la gloire {3). »
Aussi, dès que le Roi des .deux, sorti du sein de la Vierge, comme l'Epoux du lit nuptial, fut connu dans le monde, à l'instant le ciel et la terre, reconnaissant leur Seigneur et leur Maître, se soumettent à lui ; les anges s'empressent d'adorer leur Roi, ainsi qu'il est écrit : « Que tous ses anges l'adorent (4) ; » les mages, accourant de pays lointains, viennent, au nom de la gentilité, offrir à ce Prince nouveau leurs hommages et leur dépendance, et les pasteurs, au nom d'Israël, viennent des environs reconnaître les droits de leur Maître. Tout se soumet, tout lui obéit comme à son Seigneur, comme à son Dieu, comme au Fils unique du Père éternel.
Saint Jean, dans son Evangile, fait connaître à tous les hommes ces événements, afin qu'à la vue de cet Enfant, nos sentiments et nos pensées soient ceux que nous devons au Fils unique de Dieu. Et ce récit s'accorde d'une manière admirable avec l'enseignement de saint Paul dans son épître aux Hébreux, quand il dit : « II est » la splendeur de la gloire du Père, la figure de sa substance, sou- » tenant tout par sa parole toute puissante ; après nous avoir pu- » rifiés de nos péchés, il est assis au plus haut des deux, à la » droite delà souveraine Majesté [5). » 0 bienheureux Jean, bienheureux Paul , instruments célestes ! Quel accord et quelle sublimité dans vos sons harmonieux ! 0 lyres du Saint-Esprit que vos mélodies sont puissantes et douces ! Est-il, je vous le demande, et peut-il être une harmonie plus belle, plus charmante, plus suave !
Mais entrons enfin dans la profondeur de cet abîme ; entrons en toute humilité , prenant d'ailleurs l'Esprit-Saint pour guide et soumettant à l'examen et au jugement de l'Eglise notre très sainte
(1) Hebr., il, 10. — (2) I Cor., m, 23. - (3) 1 Timoth., m, 1G. — (4) Hebr., i, 6. — (5] Hebr., i, 3.
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tout ce que, soit ici soit ailleurs, nous essaierons d'expliquer et d'enseigner de vive voix ou j»ar écrit.
Cherchons d'ahord la raison qui fait donner au Fils de Dieu dans les saintes Ecritures le nom de Parole, de Verbe. Car saint Jean n'es! pas le premier qui ait donné ce nom au Fils de Dieu. A vaut lui le prophète royal avait dit : « Par la parole de Dieu les cieux » ont été affermis ,T » et dans un autre psaume : « Mon cœur a n exhalé une bonne parole [%). » Il avait dit encore : « Il a envoyé » sa parole et les a guéris (3;. » Isaïe avait dit de son côté : « La « parole de Dieu demeure éternellement (4). » Et dans un autre » endroit : « Toute chair verra également que la bouche du Sei- » gneur a parlé 5 . » C'est à dire que le Verbe de Dieu a parlé.
C'est donc de toute antiquité que ce nom avait été révélé aux prophètes ; et par ce nom Dieu n'avait pas donné aux hommes une faible connaissance de la génération divine. Car si le Fils de Dieu est le Verbe , la Parole, évidemment cette génération se fait par l'intelligence , car c'est par l'intelligence que la parole, le verbe >>nçu et engendré. Ah ! mes frères, quelles actions de grâces devons-nous rendre à Dieu pour la révélation de ce nom sublime ! qui pourra dire un tel bienfait '? Des livres entiers ne pourraient expliquer tout ce que renferme ce seul nom ; la suite nous le montrera.
Cependant nous n'avons pas encore suffisamment répondu à certe question que se pose le Sage : « Quel est son nom ou le nom de son Fils, si vous le savez [6) ? » Que le Fils de Dieu soit sa Parole, son Verbe, nous l'avons prouvé d'une manière incontestable par les saintes Ecritures , mais poursuivons et montrons plus au long de quelle manière il est son Verbe.
Il y a en nous un double verbe, une double parole, la parole que nous proférons an dehors, et la parole que nous concevons au dedans. Quelle est de ces deux paroles, celle que nous devons a.dmettre dans [es choses divines? le prophète royal nous l'enseigne dans an psaume, Lorsque parlant de la personne du Père, il dit :
(1) Pg. w\ ■:. G. - (2) Ps. xliv, 2. - (3) Ps. cvi, 20. - (4) baie, el, 8. — (5) Isaïe, xl, 5. — (G) Prov., xxx, 4.
« Mon cœur a exhalé une bonne parole T. » Aussi je m'étonne qu'un auteur moderne {2; traduise autrement le commencement de l'Evangile de saint Jean et lui fasse dire : Au commencement était le discours. Sans doute le mot grec o logos, admet l'une et l'autre signification ; mais ne pensons pas que le Verbe , la Parole de Dieu puisse être assimilé aussi bien à la parole que nous proférons au dehors , qu'à la parole intérieure du cœur. La parole du cœur est une image , une ressemblance de l'être, produite par l'intelligence et demeurant en elle ; c'est une représentation qui est formée par l'intelligence et qui lui demeure attachée. Aussi peut-on appeler justement l'acte de cette production une génération de l'esprit, et le résultat de cette production le fils de l'esprit. En effet, la nature a mis dans notre esprit la faculté de dépeindre, de former en lui-même comme sur une table , les images des êtres extérieurs , et voilà pourquoi lorsque nous pensons à une chose, nous disons que nous l'imaginons, à cause des images que forme l'esprit par la pensée. Merveilleuse faculté de notre esprit par laquelle il peut produire en lui-même dans la connaissance des choses, tout ce que Dieu a produit dans la réalité ; en sorte que, comme Dieu est le créateur de toutes choses, notre esprit en est en quelque sorte le formateur ! Quelle plus grande merveille que d'avoir ainsi dans son esprit tout un monde intelligible semblable à ce monde sensible qui est hors de nous? Là se trouvent en image, le ciel, le soleil, les astres, les mers, la terre , les arbres, les animaux, les plantes, les montagnes , les rochers , les fleuves ; là se trouvent des lions , des ours , des chevaux, des éléphants , des aigles ; en un mot toutes les choses que nous voyons hors de nous. Voilà ce qui a fait dire à Aristote : Il y a l'intelligence active dont le propre est de faire toutes choses et l'intelligence passive dont le propre est de recevoir toures choses (3). C'est-à-dire d'en recevoir les images. Par conséquent les images produites par l'intelligence et demeurant en elle, ainsi que nous l'avons dit, peuvent être appelées les paroles, les verbes de l'esprit. Supposons donc une intelligence d'une telle puissance et d'une (1) Ps. xliv, 1. — (2) Erasme. — (3) Arist. De anima, lib. 3, cap. 5.
telle efficacité que, par l'acte de la conception des choses, elle produise les essences mêmes de ces choses ; non pas leurs formes fictives et purement intelligibles, mais leurs formes vraies, réelles essentielles ; par exemple, de véritables lions , de véritables éléphants, de véritables aigles, de véritables colombes ; comme si, en ce moment, du haut de cette chaire, par un acte de mon intelligence , je remplissais cet espace de toutes sortes d'animaux, de lions, d'ours, d'aigles, de chevaux ; et que, par ma parole, je lançasse hors de moi, de mon esprit trop plein, pour ainsi dire, non pas simplement les images de ces êtres, mais leurs formes réelles, véritables. Or toutes ces formes ainsi produites au dehors par mon intelligence, ne devraient-elles pas être appelées des paroles, des verbes ? Oui, sans doute, puisque toutcequiest dit est un verbe, une parole, et que les choses produites par l'intelligence sont dites par cette intelligence.
Or telle est l'intelligence divine. C'est pour cela que saint Ambroise appelle verbe de lion, verbe de cheval , verbe d'éléphant, le lion, le cheval ou l'éléphant parce qu'ils ont été produits par un acte d'intelligence. « Car Dieu dit et tout fut fait (1), » chante le Palmiste. EL nous lisons dans la Genèse. « Dieu dit : Que la « lumière soit, et la lumière fut. » « Dieu dit : Que le firmament se « fasse et le firmament fut fait (8). >> Et ainsi des autres êtres. Dans quelle langue, je vous prie, a parlé le Créateur? Il n'a eu d'autre langue que son intelligence; l'acte de son intelligence fut une parole, et par cette parole il créa. Et voyez si ce n'est pas dans ce sens que nous devons prendre cet éloge de l'Ange : « Aucune pa- » rôle n'est impossible à Dieu (3). »
Il y a donc cette différence entre notre intelligence créée et L'intelligence incréée, que la nôtre, dans ses conceptions, produit eu elle-même les images purement intelligibles des êtres, tandis (pie l'intelligence divine, à cause de l'infinité de sa puissance et de BOli efficacité, produit au dehors ces mômes êtres dans leur réalité et dans leur vérité. Par conséquent nous devons croire que Dieu ce monde sensible et extérieur, comme nous formons nous-
(1) Ps. cxlviii, 5. — (2) Gen., i, 3. - (3) S. Luc, i, 17.
mêmes un monde intérieur, dans notre esprit, par un acte de notre intelligence ; et telle est la ressemblance qui existe entre l'intelligence de Dieu et l'intelligence de l'homme ; celle-ci produit des images, celle-là des réalités.
Mais poussons plus loin nos .recherches. Cette intelligence si puissante, si efficace que, par un de ses actes, elle produit non pas en elle-même de simples images, verbes purement intelligibles, mais en dehors d'elle-même des réalités, verbes substantiels, cette intelligence, dis-je , conçoit-elle l'essence incréée infinie, de la Divinité, comme elle conçoit l'essence finie et créée ? Oui , c'est évident. Autre question. Quand Dieu conçoit sa propre essence, cette conception est-elle comme ailleurs un verbe de son intelligence? Quel philosophe assez absurde oserait nier ce verbe, cette parole dans le sein de la Divinité ? Ne serait-il pas ridicule que Dieu si puissant et si fécond, quand il s'agit d'essence créée et finie, fût stérile et infécond, quand il s'agit de lui-même et de sa propre essence? Aussi nous dit-il lui-même par Isaie. « Est-ce que » moi qui fais enfanter les autres , je ne pourrais enfanter moi- » même? Moi qui donne aux autres la puissance d'engendrer, je » demeurerai stérile (1)? » Dieu ne pourrait-il pas dire également: Moi si fécond , quand il s'agit des autres natures, serai-je stérile, quand il s'agit de moi-même et de ma nature ?
Par conséquent Dieu produit une parole, un verbe qui n'est pas une image purement fictive et intelligible de la Divinité, mais son image vraie , réelle , substantielle , production semblable à celles que nous avons montré en parlant des autres natures. Ainsi, comme en concevant l'essence du lion , Dieu produit une forme vraie et substantielle du lion, c'est-à-dire un vrai lion ; comme en concevant l'essence du cheval, Dieu produit une forme vraie et substantielle du cheval, c'est-à-dire un vrai cheval , et ainsi des autres; de la même manière, en concevant l'essence delà Divinité, il produit l'image et la figure vraie et substantielle de la Divinité ; c'est-à-dire, il produit véritablement Dieu ; impossible d'assigner entre les deux processions une différence raisonnable. Ce Verbe
(1) Isaïe, lxyi, 9.
de Dieu . je l'appelle Fils de Dieu. C'est le Verbe de Dieu, parce qu'il est produit par l'intelligence de la Divinité, et ce Verbe est Fils de Dieu parce qu'il est engendré dans une ressemblance de nature avec celui qui le produit; et c'est là ce qui constitue la filiation. Les autres œuvres de Dieu peuvent être appelées dans un sens, les verbes de Dieu, non pas sans doute objectivement, mais à cause du mode de leur production , ce ne sont pas des verbes dits dans le sein de Dieu, mais émis au dehors ; ce sont des verbes de Dieu, ce ne sont pas des verbes de la Divinité, c'est-à-dire ce ne sont pas des verbes produits par l'intelligence de la Divinité, à la ressemblance de la Divinité elle-même , comme le Fils de Dieu.
Remarquez l'accord merveilleux entre la doctrine de l'Evangéliste et la doctrine de l'Apôtre. Dans son épître aux Hébreux, saint Paul parle du même Verbe en ces termes : « 11 est la splendeur de sa » gloire et la ligure de sa substance [4). » Ajoutez : la figure produite par l'intelligence , et vous aurez la définition complète du Verbe. Car telle est la notion du Verbe que nous avons donnée plus haut. « Il est la figure de sa substance, » dit-il, c'est-à-dire non pas une image purement intelligible, comme les forme notre intelligence par ses conceptions , mais une image substantielle, réelle, essentielle. L'évangéliste, par conséquent, nomme le Verbe, l'Apôtre le délinit et l'explique.
A ces deux voix unissons une troisième voix , celle des prophètes et l'harmonie sera complète . « Mon cœur a exhalé une pa- » rôle bonne ; je dirai mes œuvres au Roi ; ma langue est comme » la plume de l'écrivain qui écrit avec rapidité (2). » Avec quelle concision de langage le prophète embrasse tout ce que nous avons dit '. Avec quelle puissance il exprime Tune et l'autre production de l'intelligence divine!
Mais »'\pliquons chacune de ces paroles, car chacune renferme un mystère. «< I.ructavit. il a exhalé. » C'est-à-dire, Dieu produit son verbe de cette plénitude, de cette immensité, de cette surabondance de la Divinité : il le produit de sa mémoire féconde,
(1) Hebr., i, 3. — (2) Ps. xuv, 1.
comme d'un sein maternel où il le renfermait ; il le produit de tout ce qui est dans l'essence et dans la connaissance du Père, suivant le mot de saint Augustin (l),il le produit enfin du plus intime de son être, d'une manière pleine, parfaite, infinie. 0 la belle expression ï , ô parole la plus propre a exprimer la génération divine ! Comme elle montre bieu et la plénitude de la nature divine et la puissance, l'efficacité, l'intimité de cette procession ! Le Verbe est exhalé du plus intime de l'Etre divin et non pas créé du dehors. Voilà pourquoi le prophète ajoute : « Cor meum, » c'est mon cœur qui exhale. Mon Verbe ne procède pas du néant, il procède de mon cœur, de ma substance; il n'est pas fait du néant, il est exhalé du cœur de Dieu , il sort comme d'un sein maternel où Dieu le porte de toute éternité, suivant cette autre expression du Psalmiste. « Je « t'ai engendré de mon sein avant l'aurore (3). » Il est exhalé du cœur, parce qu'il est produit par l'intelligence ; il sort du sein de Dieu parce qu'il procède de la mémoire féconde du Père. Voilà le mode de procession. Mais de plus, s'il est produit par l'intelligence, donc ce n'est pas un Verbe purement fictif et intelligible, mais un Verbe bon, une Parole bonne. C'est-à-dire, vraie, réelle, essentielle, parfaite comme la bonté qui est la nature même dont il procède.
C'est ainsi que Dieu parle au-dedans de son être, mais il ne parle ainsi qu'une fois, suivant ce qui est écrit « Dieu a parlé une » fois (4), » tandis qu'en dehors de son être, ses paroles sont nombreuses. « Dico ego opéra mea régi, je dis mes paroles au Roi. » Je dis, c'est-à-dire, je produis en disant; ce sont des œuvres ; mais parce que ce sont des œuvres dites, on peut aussi les appeler des verbes, non pas des verbes immanents eu Dieu, mais des verbes émis en dehors de l'Etre divin. « Je dis mes ouvrages. » Voilà
(1) S. Aug. Enar. in psalm. 109, n° 17. — (2) On comprend la difficulté de traduire en français le root latin : Eructai it; et pourtant, c'est au sens réel de ce mot que notre saint auteur fait allusion dans ce passage. Les Pères ont fréquemment employé ce mot, pour exprimer la génération éternelle du Verbe : Pater eructavit Verbum, dit Arnobe. — (3) Ps. cix, 3. — (4) Ps. lxi, 12.
encore un mot admirable. Nous, nous faisons nos ouvrages, nous ne les disons pas. Dieu les dit et, pour Dieu, dire c'est faire.
Mais à qui les dit-il ? et à cause de qui les dit-il. Ecoutez. Il les dit au Roi, au Christ Seigneur né de la Vierge Marie ; au Roi que viennent contempler les filles de Jérusalem, invitées par le prophète qui leur dit : «Sortez, filles de Sion, et voyez le roi Salomon, sous » le diadème dont sa mère l'a couronné (1) » au Roi pour lequel dans un autre psaume, il fait cette prière : « Seigneur, donnez » votre jugement au Roi (2). » C'est à ce Roi que, comme nous l'avons expliqué plus haut, Dieu a dit toutes ses œuvres; c'est à cause de lui qu'il les a créés, car tout a été fait pour lui, il est la fin de tous les êtres.
Mais de quelle manière Dieu a-t-il dit ses œuvres? « Ma langue, » ajoute le Psalmiste , est la plume de l'écrivain. » Hé quoi, si c'est une langue, comment est-ce une plume? Et si c'est une plume comment est-ce une langue ? La langue parle, et cette parole est un acte qui produit ; et, parce que ces paroles ne sont pas passagères mais réelles et permanentes, parce qu'en parlant, il forme au dehors tout ce qu'il dit, il peut appeler sa langue une plume d'écrivain. La plume, en effet, par l'écriture, forme les paroles à l'extérieur et change en figures permanentes des paroles passagères : « Velociter scribentis, écrivant rapidement. » Et avec quelle rapidité ! « Il dit et tout se fait (3), » au même instant, tout-à-coup sans retard, sans fatigue, sans prendre même une minute au temps. Ah! mes frères, je ne me sens pas de joie, lorsque je contemple cette merveilleuse harmonie des Saintes Lettres entre elles, et avec la raison.
Ces explications, si je ne me trompe, peuvent nous donner l'intelligence du Verbe divin et de sa génération dans le sein du Père; nous avons du moins essayé d'en donner quelqu'idée, autant que la faiblesse humaine peut atteindre ces mystères sublimes. Mais quels sont les attributs que saint Jean donne au Verbe? écoutons cet apôtre : « Au commencement le Verbe était; et le Verbe était en » Dieu et le Verbe était Dieu ; il était en Dieu dès le commence- (1) Gant., m, 11. — (2) Ps. lxxi, 1. - (3) Ps. cxlviii, 5,
» ment. Tout a été fait par lui ; en lui était la vie et la vie était la » lumière des hommes (I). » Quelle sublimité dans cette exposition des attributs du Verbe ! Avec quelle précision il montre ce principe coéternel, consubstantiel, égal à Dieu. Le Verbe, d'après lui, est la vie et la lumière.
Saint Jean nous dit : « Au commencement le Verbe était. » C'est-à-dire, il était de toute éternité. Ecoutez ce que dit la raison. L'iutelligence est de toute éternité, donc de toute éternité le Verbe était, car Dieu ne peut pas être sans intelligence, pas plus que l'intelligence ne peut être sans Verbe. — « Et le Verbe était en Dieu, » c'est-à-dire dans l'essence de la Divinité. Rien de plus évident, car si l'Intelligence divine peut produire un Verbe dans les autres natures, à plus forte raison pourra-t-elle le produire dans la nature divine, puisque l'intelligence de Dieu, ainsi que nous l'avons montré, ne peut être stérile, quand il s'agit de sa propre nature. — « Et le Verbe était Dieu. » C'est encore évident, car l'Intelligence divine, dans ses conceptions, ne produit pas, ainsi que nous l'avons montré, des images purement fictives des choses, des verbes purement intelligibles, elle produit .des formes vraies, réelles, essentielles des choses. Donc le Verbe que Dieu produit, en concevant son Etre divin, est l'image vraie, réelle, substantielle de l'Etre divin ; donc le Verbe est Dieu : « Car, comme il avait la forme de Dieu, » dit l'Apôtre, il ne fait pas un vol à Dieu (2), » en s'appelant et en étant Dieu. S'il avait une autre nature que la nature divine, il ne serait plus le Verbe réel de la Divinité, ce serait un verbe fictif et purement intelligible, et alors ce seul et même Verbe aurait la nature créée et la nature incréée, ce qui est impossible. Par conséquent si le Verbe est Dieu, il est égal et consubstantiel au principe qui le produit. Car en Dieu, il n'y a point d'inégalité, et s'il est dès le commencement, donc il est coéternel à son principe.
Aussi l'Evangéliste ajoute : « Il était en Dieu dès le commencement, c'est-à-dire, il est coéternel, consubstantiel et égal à Dieu. » La production prouve clairement aussi une distinction, puisque rien ne se produit lui-même. Et cette répétition, n'est pas inutile,
(1) S. Jean, i, 1. — (2) Philipp., n, 6.
264 CEtJVRES DE SAINT THOMAS DE VILLENEUVE
car la première fois, Dieu est pris dans son essence et la seconde dans ses notions, c'est du moins ma pensée. — « Toutes choses » ont été faites par lui. » Autre parole pleine de justesse ; car le Verbe étant limage réelle, pleine, essentielle, adéquate de la Divinité, tout ce qui est contenu dans cet immense abîme de l'Etre divin se trouve aussi contenu dans le Verbe. Donc le Verbe contient en soi formellement les idées des créatures ; il est leur premier exemplaire et leur prototype, et par conséquent « toutes » choses ont été faites par lui, » comme par leur exemplaire. — « Et rien n'a été fait sans lui, et tout ce qui a été fait, avait en lui » la vie. » Personne n'en doute : car une maison qui n'existe pas, qui ne vit pas encore, existe, vit dans le génie de l'architecte Vivant. Cependant on peut lire autrement ce passage et la pensée n'en sera que plus grande ; vous pouvez lire : « Sans lui rien n'a été » fait de ce qui a été fait (4). » Et ajoutez : « En lui était la vie. » C'est-à-dire, le Verbe est la vie de tous les êtres, parce qu'il soutient tout et que tout dépend de lui, ainsi que le chante l'Eglise : « Il soutient par la parole de sa puissance le poids des choses » changeantes; et saint Paul nous dit aussi : « Il porte tout par » la parole de sa puissance 2 .
Mais comment prouver cette dépendance? Sans doute nous le prouverions par ces paroles : « Le Verbe était Dieu. » Mais cherchons-en plutùt la preuve dans l'essence du Verbe par la raison. Le Verbe de Dieu, d'après nos précédentes déductions, est l'exemplaire de toutes les créatures, et par lui toutes ont avec Dieu quelque ressemblance, en sont comme les vestiges. Donc, comme l'image dans un miroir dépend de la présence de l'objet, comme le rayon dépend du soleil, ainsi tous les êtres dépendent du Verbe. — « Et la vie était l la lumière des hommes: » non seulement des hommes, mais des. anges «'t de toutes les intelligences. Cette vérité se prouve fa- < ilcni.'iii. En fiirt. l'objel par >.< présence éclaire l'esprit, lorsqu'il 1.' transforme en s» connaissance vivante. Or le Verbe étant l'exempt l lement acceptera dana L'Eglise; on 1rs troaye toatei lea deux dans les Pères les plus anciens et les plus auloritt Bébr., i, ■'>.
plaire premier et universel de tous les êtres, contenant en soi les idées de tous, peut éclairer toute intelligence, en lui donnant la connaissance de toutes les créatures, et il le peut avec plus de puissance et de vérité que l'objet créé lui-même. Le Verbe est donc la lumière universelle de toutes les intelligences et voilà pourquoi Ton dit avec raison que les bienheureux voient toutes choses dans le Verbe. — Mais quand il dit : « La vie, la lumière, » il veut insinuer que la même raison qui fait le Verbe la lumière de toutes les intelligences, le fait aussi la vie de tous les êtres, à cause de leur raison idéale qui est en lui. Car, comme de là nous concluons leur dépendance, de là aussi nous concluons leur illumination.
« Et la lumière brilla dans les ténèbres. » Saint Jean donne le nom de ténèbres aux créatures matérielles en particulier; elles sont en effet comme les ombres de la lumière et de la vérité; car elles semblent projeter à l'extérieur, dans leur corps, la forme de l'idée spirituelle: et c'est à cause de cette ressemblance avec le premier exemplaire, qu'elles en donnent une certaine connaissance, suivant ces paroles de l'Apôtre : «Leschoses » invisibles de Dieu sont aperçues par l'intelligence, au moyen » des choses qui ont été faites (4). » « — Mais les ténèbres ne l'ont » pas comprises, » parce que cette lumière est infiniment supérieure et jamais les ténèbres n'en donneront une image convenable. Elle contient d'ailleurs en elle-même une infinité de mondes possibles dont cet univers ne nous présente aucune forme. Aussi parce que cette connaissance naturelle de la lumière, que donne aux hommes la vue de l'univers, n'était pas suffisante pour la vie éternelle, « Un homme fut envoyé de Dieu ; son nom était Jean. Il vint » en témoignage, afin de rendre témoignage à la lumière (2). »
Vous venez d'entendre les admirables paroles de saint Jean sur le Verbe de Dieu ; écoutez maintenant les paroles absolument pareilles de saint Paul. C'est un accord merveilleux entre l'Evangéliste et l'Apôtre, docteur des nations. Saint Jean chante le Verbe de Dieu, saint Paul le définit : « II est, la splendeur de sa gloire et la (1) Rom., i, 20. - (2) S. Jean, 1, 6
■ figure de sa substance (1\ » Saint Jean nous dit : a Le Verbe » était Dieu [T ; » et saint Paul dit au Fils éternel : « Votre trône, » ô Dieu, est dans les siècles des siècles '3 . » Saint Jean nous dit : « Toutes choses ont été faites par lui [4); » et l'Apôtre : « Il a éta- » bli héritier de toutes choses, Celui par qui il a fait les siècles Saint Jean nous dit : « En lui était la vie (6) ; » et l'Apôtre : « Il porte toutes choses par la parole de sa puissance (7). » Saint Jean nous dit : « La vie était la lumière des hommes '8); » et saint Paul : « Il a accompli la purification des péchés (9 \ » Or, l'illumination est une sorte de purification, nous dit saint Denis 10). Voyezvous cet accord admirable, cette harmonie parfaite? entendez-vous ces instruments célestes qui, sous le même souffle de Dieu, se renvoient tour à tour les même sons d'une douceur infinie.
Si nous avons exposé avec une telle étendue tous ces raisonnemonts sur le Verbe de Dieu et sur sa procession, ce n'est pas sans doute que nous ayons voulu prouver notre foi. Loin de nous, loin de nous une prétention si insensée; car il est écrit : « Qui raeon- » tera sa génération [4 1}? » Non « je ne marcherai pas sur les hau- » teurs. ni au milieu des merveilles qui dépassent ma raison I2\ b rbe de Dieu, son essence et sa génération sont intiniment plus parfaits, infiniment plus glorieux que nous ne pouvons le dire ou même le penser. Mais nous avons en toute humilité jeté les yeux de notre raison sur ces choses célestes, pour découvrir, en partie du moins, l'abîme de sagesse cachée dans cet Evangile et prouver ainsi aux philosophes que notre foi n'est pas sans sagesse; nous voulions enmre confondre l'insolence du paganisme, en montrant que la foi n'es! pas contraire à la raison et à la saine philosophie; nous voulions enfin rassurer les fidèles en leur faisant comprendre comment Les philosophes ont pu dire des choses semblables aux vérités de la foi.
(1) Héhr., i, 3. - (2) S. Jean,i, 1. - (3) Hébr., î, 8. - (4) S. Jean, i, 3. - (5; i; — (6) S Jean, i, i. — f\, Hébr., i. 3. - (8; S.
Jean, i, '». — (9) Hébr., i. 3. - (10) S. Denis. De In Hiérarchie c chap. 7, g 3, pac;e 208. (Traduction de M=r Darboy, archevêque de Paris) — (11) lsaïe, 53, 8. - (12) Ps. cxxx, 1.
En effet saint Augustin nous affirme avoir trouvé dans les livres des platoniciens, en termes différents il est vrai, les mêmes pensées [me nous lisons dans ce commencement de l'Evangile de saint Jean. Ce n'est pasl'Evangéliste qui fait du platonisme, c'est Platon qui fait ie l'Evangile. Saint Jean et Platon ont puisé à la même source, mais par des canaux différents. Le philosophe, par l'échelle de son intelligence, s'est élevé, comme nous l'avons dit, jusqu'à l'intelligence divine et jusqu'au Verbe divin, et, raisonnant comme nous l'avons fait nous-même, il a pu écrire des choses semblables aux mérités de la foi. Nous n'avons rien reçu d'eux ; nous avons tous reçu de celui qui est la Vérité même. C'est ainsi que Trismégiste, e plus ancien des philosophes a pu écrire, dit-on, un livre tout întier sur le Verbe de Dieu ; c'est ainsi que les platoniciens ont pu seaucoup parler de ce même Verbe; ils enseignaient qu'il y avait trois mondes, le monde idéal dans le Verbe, le monde intelligible ians l'intelligence et le monde physique dans les choses ; enseignement qui ressemble à la doctrine de l'Evangéliste : « Il était » dans le monde et le monde a été fait par lui et le monde ne l'a » point connu 1 .
Mais les magiciens de Pharaon défaillirent au troisième signe, nous dit saint Isidore ; et c'est ainsi qu'après avoir fait de longs traités sur Dieu et sur son Verbe, les philosophes n'ont rien connu de ['Esprit-Saint. Sans doute Platon semble admettre une certaine trinité, peu différente de la nôtre au premier abord. Il reconnaît Dieu, le Verbe et l'Ame du monde, cette âme semble même avoir quelques rapports avec le Saint-Esprit; mais ces trois ne sont pas consubstantiels, comme la foi nous l'enseigne dans notre Trinité ; ils sont au contraire différents de substance, de perfection, de dignité ; tel est le rêve philosophique qu'Anus eut la folie d'embrasser.
Quant à la Vérité qu'ajoute l'Evangéliste : « Et le Verbe s'est » fait chair, » jamais les plus fameux philosophes n'en eurent la moindre connaissance. Les Sages de ce siècle n'étaient pas dignes de recevoir la révélation d'un si grand mystère. Aussi le Sauveur
(1) S. Jean, 1, 10.
lui-même, rendant grâce à Dieu son Père, (Usait : « Je vous rends » gloire, ô mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que » vous avez caché ces choses aux prudents et aux sages, et que vous » les avez révélées aux petits. Oui, ô Père, cela vous a plu ainsi I . I Les philosophes ont pu s'élever jusqu'à une certaine connaissance de la puissance et de la perfection du Verbe ; mais son abaissement et son humiliation ne leur ont jamais été connues. Bien plus, quand les apôtres les annoncèrent plus tard à l'univers, cette miséricorde infinie du Verbe leur sembla un scandale, et, au lieu de provoquer leur amour et leurs louauges, elle ne provoqua que leurs rires et leurs mépris.
Ah! que notre Evangéliste est bien différent. Comme pour exalter davantage une telle miséricorde, il s'efforce de faire mieux apprécier une telle humiliation. Il ne dit pas : Le Verbe s'est fait homme; mais il dit : « Le Verbe s'est fait chair. » Il prend les extrêmes les plus opposés, pour faire admirer davantage cette chute du Verbe. En effet, qu'est-ce que le Verbe et qu'est-ce que la chair? Elevez votre pensée aussi haut que vous le pourrez dans la région spirituelle, à travers les Anges, les Archanges, les Trônes, les Dominations et les Puissances : « Il est autant élevé au dessus des » esprits angéliques que le nom qu'il a reçu l'emporte sur leur » nom (î). » D'un autre côté, descendez aussi basque vous le pourrez dans la région de la matière, vous ne trouverez rien de plus infirme, rien de plus corruptible, rien de plus faible que la chair. En un mot : « Toute chair, dit 1p. prophète, n'est qu'une herbe des- » Bêchée 3) ; » cependant « le Verbe du Seigneur demeure éter- » nellement 4 . » Voilà, ô homme, comment le Fils de Dieu s'est humilié pour toi ; voilà comment, suivant l'expression plus énergique de l'Apôtre : « Il s'est anéanti lui-même (5) ; » c'est-à-dire, (•"inuient il s'est presque réduit au néant. Et lai-même dans un psaume s adressant à son Père, s'écrie : « Je me suis enfoncé » dans le limon de l'abîme, et je n'ai plusd.- substance 6). »
oh: voyez, voyez ce que vous devez rendre à votre Créateur,
(1) S. Matth., X|, 25. — (2) Hébr., i,4. - (3) Isaïe, xl, 6. - (4) Isaïe, xl, 8. - (5) Philipp., ii, 7. - (6) Ps. lxviii, 3.
pour une si grande miséricorde. Oh ! un tel abaissement n'est pas pour nous un sujet de scandale, il enflamme notre amour ; il ne nous trouble point, il nous humilie; nous ne méprisons pas, comme les philosophes, nous sommes terrassés, nous succombons sous le poids d'un si grand bienfait; en entendant cette parole, nous tombons à genoux. Oui en vérité : « La Sagesse a atteint avec force » d'une tiu à l'autre, pour disposer toutes choses avec douceur I . » Car si Dieu n'avait voulu consulter que sa puissance, il eut pu racheter le monde par mille autres moyens. Dans quelle admiration nous plonge une union si intime, si indissoluble entre des natures si opposées! Comme dans le sein de l'Etre divin, trois personnes n'ont qu'une substance ; ainsi dans le Christ, vrai Dieu et vrai homme, trois substances, savoir : la Divinité, l'Ame et le Corps ne font qu'une personne. Sans doute l'unité par laquelle dans la Trinité, trois personnes n'ont qu'une même substance, cette unité, dis-je, tient le premier rang ; mais je vois briller en second lieu l'unité par laquelle trois substances dans le Christ ne font qu'une même personne (2). Quelle admirable figure de cet anéantissement du Verbe jusqu'à la chair, nous est présentée au livre des Rois, dans le prophète qui rapetisse son corps sur le corps d'un petit enfant ! C'est une figure exacte de ce mystère et dans toute l'ancienne loi, il n'en est pas de plus remarquable ; mais comme nous l'avons exposée ailleurs, il est inutile de la répéter ici.
0 admirable anéantissement de Dieu jusqu'à la chair ! mais d'un autre côté, ô admirable exaltation de la chair jusqu'à Dieu! « Il a » abaissé lescieux (3), » c'est-à-dire ses divins attributs, « et il est » descendu. » Et jusqu'où est-il descendu? « Et les ténèbres sont à » ses pieds. » Mais la chair « est montée; elle a pris son vol. » Et jusqu'où est-elle montée ? « Au-dessus des chérubins et des ailes » des vents. » Dieu est descendu jusqu'aux ténèbres de la mort ; et la chair s'est élevée jusqu'à la lumière éternelle de Dieu. Dieu est descendu jusqu'aux souffrances de la chair, et la chair s'est élevée jusqu'aux propriétés de Dieu ; Dieu s'est incarné, afin que la chair
(1) Sag., vin, 1. — (2) S. Bern. lib. 5, de Cons.} cap. 8, n° 18. — (3) Ps. xvu, 10.
fut édifiée : Dieu s'est fait homme pour que l'homme devint Dieu.
Le Verbe s'est fait chair, pour nous délivrer du poids et de la servitude de la chair. Car le fardeau de la chair était intolérable auparavant : c'était un joug insupportable. Les géants de la vertu gémissaient au milieu de ces flots des passions, et les hommes les plus parfaits eux-mème pouvaient à peine en contenir les débordements impétueux. Impuissante et débile, la nature humaine était écrasée sous ce trop lourd fardeau, et personne ne la délivrait d'un tel esclavage. Dieu le vit et il eut pitié de nous ; il eut pitié de nos malheurs et de nos misères; du haut du ciel, il nous a tendu la main et il nous a délivrés : « Il nous a retirés du sein des flots ; il » nous a arrachés aux mains de l'étranger (1}. » 0 incomparable miséricorde! 0 charité inénarrable! Ce roi si tendre et si clément, est descendu du trône de sa Majesté ; il a pris sur ses épaules ce poids qui accablait l'homme si faible et si débile, et le fardeau de l'homme a été allégé. Dieu a pris notre chair, et. en la prenant, il l'a guérie, et. en la guérissant, il diminue la lourdeur de son poids: « Dieu est » monté sur un léger nuage, il est entré dans l'Egypte et à sa pré- » sence les idoles de l'Egypte ont été ébranlées (2), » c'est-à-dire. Dieu a pris notre chair, il est entré dans le monde, et les honteuses idoles de la chair et les simulacres de la volupté ont été renversées.
Quels admirables accents inspirait àlsaïe un si éclatant bienfait! le prophète vient de raconter l'Incarnation du Verbe et sa naissance spirituelle dans les âmes, par ces paroles : « Console-toi, » console-toi, mon peuple, dit le Seigneur ton Dieu. Parlez au cœur » de Jérusalem, et appelez-la par son nom ; ses maux sont finis, » son iniquité lui est pardonnée, elle a reçu du Seigneur des grâces >» qui surpassent ses crimes (3); » il avait dit encore: « Toute >» vallée sera comblée ; les montagnes et les collimes seront abaislire du Seigneur sera révélée, et toute chair verra >» que c'est la bombe du Seigneur quia parlé ; » mais ici, toutà coup, le prophète ajoute : « Une voix me dit : « Poussez des cris. » C'est-à-dire, homme ingrat, tu vois ces merveilles et tu gardes le (l)Ps. cxlih, 7. — (2) Isaïc, xix, 1. — (3) Isaïe, xl, 1.
silence ! tu reconnais ces prodiges et tu restes muet. Ce bienfait n'estil pas assez grand pour que tu ne puisse plus garder le silence, pour que ton sein se brise sous l'excès de ta joie, pour que tes chants de louanges dessèchent ta bouche ! « Pousse des cris. Et j'ai dit : Que « dirai-je? » Seigneur, une telle miséricorde n'est- elle pas au dessus de tonte louange, et ma parole ne sera-t-elle pas au-dessuus de votre Majesté? a Pousse des cris, » répète le Seigneur, et dis à ce peuple : « Toute chair n'est que de l'herbe et toute sa beauté est » une fleur des champs. Mais le Seigneur a soufflé sur elles, et » l'herbe s'est desséchée et la fleur est tombée. » Et expliquant sa pensée, le prophète ajoute : « Oui, les peuples sont comme l'herbe de » la prairie ; l'herbe sèche et la fleur tombe, mais le Verbe du Sei- » gneur demeure éternellement. » Quoi de plus clair? quoi de plus lumineux? Tout peuple, toute chair, n'est qu'une herbe de la prairie : « Et le Verbe s'est fait chair. » Et l'herbe s'est desséchée et la chair s'est flétrie.
Mais qui les a ainsi desséchées et flétries? « Le Seigneur a soufflé » sur elles. » « Il a envoyé son souffle sur toute chair; et la chair s'est » desséchée et la fleur est tombée. » Autrefois l'homme par son péché avait dégénéré; il était tout entier devenu chair, ainsi qu'il est écrit : « Mon esprit ne demeurera pas dans l'homme, parce qu'il » est chair (I). » Dieu a donc pris cette chair, et l'homme tout entier a été changé, il est devenu esprit. Dieu s'est fait homme et l'homme de charnel qu'il était, est devenu tout spirituel ; il était terrestre et il est devenu céleste; il était semblable à la brute et il est devenu semblable aux Anges. Dieu s'est fait le Fils de l'homme, afin de faire l'homme fils de Dieu. Aussi au moment de dire que « le » Verbe s'est fait chair, » l'apôtre saint Jean, voulant nous montrer le but et le fruit d'un si grand mystère, nous dit d'abord : « Il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, » non pas à tous, mais « à ceux qui croient en son nom, lesquels ne sont pas » nés du sang ou de la volonté de la chair, ni de la volonté de » l'homme, mais de Dieu. »
Mais pourquoi ne m'appuyer que sur l'autorité ? Consultons
(1) Genèse, vi, 3.
l'expérience, s'il vous plaît, et cette vérité deviendra plus évidente. Dites-moi. mes frères, avant la venue de Jésus-Christ, quand le Verbe ne s'était pas encore incarné, quels hommes enfantait la nature? quels enfants produisait l'humanité? Pendant ce long espace de temps, combien de vierges trouvez-vous? combieu qui aient vécu dans un célibat sans tache? Deux ou trois à peine : Elie et son serviteur Elisée. Et encore nous ne lisons pas qu'ils soient demeurés dans le célibat, seulement nous ne lisons pas qu'ils aient pris une épouse. Quant à tous les autres, même les plus saints, tous ont porté le joug du mariage. Et maintenant, depuis que le Fils de Dieu a pris notre chair, quelle multitude de vierges! quelles foules d'hommes libres du lien conjugal ! et dans l'Eglise que de monastères peuplés d'hommes chastes et purs! L'herbe n'est-elle pas desséchée et sa fleur n'est-elle pas tombée? Toute l'ardeur de la chair u'est-elle pas éteinte, et sa force n'est-elle pas abattue, depuis que cette chair a été unie à Dieu ? Jetez vos regards sur les déserts de l'Egypte et de la Palestine, après l'Incarnation du Verbe: parcourez ces solitudes pleines d'hommes angéliques qui vivent dans la chair, comme n'étant pas dans la chair. Ils sont revêtus d'un corps, mais ils en ignorent presqu'entièrement la pesanteur et les passions. Eh bien! la chair en eux n'est-elle pas desséchée? n'a-t-elle pas perdu de son poids ? Et sa fleur n'est-elle pas tombée ? et sa vigueur n'est-elle pas abattue ? Mais comment s'est-elle desséchée ? Parce que « l'Esprit a soufflé sur elle. » L'Esprit les a réchauffés et leur chair s'esl flétrie. En effet, à part ces apparences extérieures, je vous le demande, trouvez-vous encore en eux quelque chose de charnel?
0 bon Jésus, quelles actions de grâces le monde vous rendra-til pour un si grand bienfait? que vous rendront ces hommes que vous avez, par votre grâce, transformés, pour ainsi dire, en une autre nature ? Vous n'avez pas repoussé le fardeau de notre chair, afin de nous le rendre plus léger. Sans doute, votre chair sacrée nVta*t. suivant l'expression du prophète (1), qu'un léger nuage, et jamais elle ne connut le poids du péché, cependant le travail, la fatigue, la faim, la soif, le froid, la douleur et la mort, toutes les
(1) Isaïe, xix, 1.
misères de l'humanité ne devaient-elles pas être une source intarissable de peines et d'ennuis ?
0 sévère commandement du Père céleste ! précepte rigoureux et pénible ! Voulez-vous comprendre toute sa rigueur ? Figurez-vous que Dieu commande aujourd'hui à un Ange de se revêtir d'un corps mortel, de sentir ainsi toutes les misères, toutes les souffrances de la chair. Ah ! que l'obéissance coûterait à cet esprit angélique! ce fardeau du corps et de ses misères ne lui sembleraitil pas un autre enfer ? Que serait-ce si Dieu lui ordonnait de souffrir dans cette chair les douleurs les plus cruelles, les plus atroces supplices, la mort enfin, et la mort de la croix ! Et voilà pourtant ce que le Fils unique de Dieu n'a pas dédaigna de souffrir, afin d'exalter les hommes, d'en faire des dieux, de les environner de sa propre gloire. Il a voulu participera notre nature humaine, pour nous faire participer à sa Divinité.
Vous vous souvenez de cette parabole de l'Evangile ou « le » Royaume des cieux est comparé au levain qu'une femme prend » et mêle à trois mesures de farine, jusqu'à ce que le tout ait fer- » mente (1). » Parabole admirable! La divine Sagesse a uni aussi dans le Christ trois mesures de farine, le corps d'abord, puis l'àme et l'esprit, deux facultés de la même àme ; il les a fait fermenter par le levain de la Divinité et ensuite il en a fait un pain mystérieux qu'il donne dans un sacrement d'amour à la masse entière du genre humain, jusqu'à ce que la masse entière des élus ait fermenté, en arrivant jusqu'à la déification. Comme celui qui embrase un charbon et le jette au milieu du foyer, pour embraser tout ce qui l'invironne, ainsi, n'ayant pu déifier tous les hommes, en se les unissant d'une manière hypostatique, le Sauveur les déifiera, quand ils le recevront, quand par la communion, il viendra, pour ainsi dire, s'incorporer en eux.
Cependant on ne voit pas encore le fruit de cette fermentation mystérieuse; « quoiqu'enfants de Dieu, ce que nous serons un jour » n'apparaît pas encore î\ <> Mais lorsque le Christ, notre vie. aura apparu, alors les fruits divins de cette fermentation seront manifes-
(1) S. Matth., xiu, 33. - (2) I S. Jean, m, 2.
tés à tous les yeux, parce que nous serons semblables à lui, et que la masse entière des élus apparaîtra, comme nous apparaît aujourd'hui dans le Christ la chair glorifiée. Telle est la raison de cette parole du Psalmiste : « Lorsqu'il aura donné le sommeil à ses élus, » voici l'héritage du Seigneur, voici la récompense, voici les en- « fants. voici le fruit de son sein (1). » Alors apparaîtra le renouvellement opéré dans le monde par l'Incarnation du Verbe ; alors on verra la partie du genre humain qui se sera abandonnée à l'action du levain sacré et celle qui l'aura repoussée. Oui. nous les reconnaîtrons; lorsque « les justes brilleront comme le soleil dans le » Royaume de son Père 2. « et. que « les impies demeureront » muets dans leurs ténèbres: lorsque, comme le premier Adam a » été terrestre, ainsi ses enfants seront terrestres ; et, comme le » second est céleste, ses enfants seront aussi célestes (3), » lorsque, dans chaque élu, notre nature sera illuminée par un rayon de la divine lumière et élevée, pour ainsi dire, jusqu'à l'Etre divin par une mystérieuse puissance, en sorte que dans chaque bienheureux on verra Dieu bien plus que le bienheureux lui-même; lorsque ce toutpuissant soleil, pénétrant notre chair, la fera briller des plus merveilleuses splendeurs; lorsque Dieu sera tout en tous, et que, devenus enfants de Dieu, nous régnerons et nous nous réjouirons dans la Jérusalem céleste, avec Jésus-Christ, notre Maître et notre Dieu, ainsi qu'avec notre Père à qui apppartieunent l'honneur, la gloire et la puissance, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
(1) Ps cxxvi, 2. - (2) S. Matth., xvm, 43. - (3) I Rois, il, 9.