CINQUIÈME SERMON
Manifestation de la bonté de Dieu, dans l'Incarnation.
Àpparuit benignitas et kumanitas Saliatoris nostri.
La bonté et la tendresse de notre Sauveur ont paru. (Tite, m, 4.)
Ce jour, mes frères, est « le jour de la bonne nouvelle; si nous « gardions le silence, on nous en ferait un crime (4). D Aujourd'hui est né Jésus-Christ : aujourd'hui a apparu le Sauveur ; aujourd'hui la terre entend les cantiques des Anges et les Archanges se livrent à des transports de joie ; les justes tressaillent d'allégresse et s'écrient : « Gloire à Dieu dans les hauteurs des cieux (1. »
Parlons, par conséquent, puisque le silence est un crime. Aussi bien, pourquoi le verbe se tairait-il à la naissance du Verbe? Pourquoi le verbe créé ne chanterait-il pas le Verbe incréé ? Mais comment célébrer dignement ce mystère? Que la langue se taise, laissons parler notre cœur ; car si se taire est un crime, parler est de l'audace ; si se taire est de l'ingratitude, parler est de la présomption.
Pour moi, je suis saisi du plus grand étonnement, car je vois tout changé, tout renouvelé. Je lève les yeux et je considère, ô mon Dieu, ce que vous êtes, ce qu'est votre Père, le lieu d'où vous venez, et j'admire comment vous êtes devenu petit enfant. J'abaisse les yeux, et que vois- je ? Quelle pauvreté ! quelle misérable demeure ! quelle gène ! quelle société '. quels vêtements ! Tant d'humilité me plonge dans la stupeur. Votre grandeur et votre petitesse me confondent ; la profondeur de votre abaissement ne me semble pas moins admirable que l'éclat de votre Majesté.
Oh! quel changement m'apparait aujourd'hui en vous, Seigneur, « en qui ne se trouve ni vicissitude ni changement [3). » Vous.
(1) IV Rois, vn, 9. — (2) S. Luc, n, 14. - (3) S. Jacq., i, 17.
autrefois puissant et redoutable, vous voilà aujourd'hui humble et sans force. « Lui qui frappait les plus grands rois, qui immolait les « rois les plus puissants T. ■ le voilà, dès avant sa naissance, tributaire d'un roi ; il fuit en Egypte la colère du plus faible des princes. Lui qui autrefois donnait ses lois sur le Sinaï, au milieu des nuages et des foudres, au son de la trompette, au milieu d'un appareil si terrible que le peuple n'osait approcher, le voilà devenu si bon. si doux, que les animaux eux-mêmes s'approchent de lui. Celui que le Ciel et la terre ne peuvent contenir, est enfermé dans le frêle corps d'un petit enfant. Votre trône, Seigneur, repose dans les siècles des siècles, et pour trône aujourd'hui vous avez une crèche ! « Le Ciel et la terre sont à vous (î), » et pourtant « il n'y avait pas de place dans les hôtelleries (3), » pour lui qui a fait l'espace, pour lui qui remplit tout l'espace, pour lui que l'espace ne saurait renfermer. Rien d'étonnant que tout manque à celui pour qui il n'y a point de place dans les hôtelleries. Le Créateur du monde est venu dans le monde, et le monde lui refuse une place. Quel est l'homme assez pauvre pour n'avoir pas même une place dans le monde? Ah ! Seigneur, comme vous êtes étranger ! L'admiration qui remplit mon cœur est bien légitime.
Que dirai-je de tout le reste ! Est-ce que tout n'est pas changé ? Oui, Seigneur, oui, tout est bouleversé ; votre sagesse, semblable à la femme prudente de l'Evangile, a allumé une lampe dans le monde, pour chercher la dragme perdue, je veux dire, l'homme que vous aviez fait à votre image ; cette lampe est le Christ Jésus dans une chair mortelle. Personne autre que Dieu n'a allumé cette lampe , « car personne n'allume la lampe pour la laisser « sous le boisseau (4), « c'est-à-dire Dieu ne l'a pas laissée dans le sein virginal de Marie ; il l'a placée sur le chandelier de la croix ; il a nettoyé la maison toute entière, mêlant les choses les plus précieuses aux plu viles. 0 merveilleux renversement dans cette demeure! L'ange, l'homme et la bête, à côté l'un de l'autre se tiennent en lace de la crèche ; l'ange ne dédaigne pas la société
(1) Ps. cxxxv, 17. - (2) Ps. LUXYin, 12. - (3) S. Luc, n, 7. - (J) S. Luc. xv, 8.
des animaux, en voyant le Roi de toute majesté donné en nourriture aux animaux eux-mêmes.
La voilà vraiment accomplie cette parole du prophète : « Un reje- « ton sortira de la tige de Jessé ; une fleur s'élèvera de sa racine; « l'Esprit du Seigneur reposera sur lui ; l'esprit de sagesse et d'in- « telligence, l'esprit de conseil et de force, l'esprit de science et I de piété, et il sera rempli de la crainte du Seigneur T. » « Le « loup habitera avec l'agneau ; le léopard reposera près du che- « vreau ; la génisse, le lion, la brebis demeureront ensemble, et un « petit enfant les menacera ; l'ours et le taureau prendront la même « nourriture, leurs petits dormiront l'un près de l'autre ; le lion « et le bœuf iront aux mêmes pâturages {%). » En effet, le Verbe k de Dieu s'est fait chair, et toute chair est de l'herbe desséchée, » î\\e a été déposée dans la crèche, et devant elle l'Ange et la brute sont à côté l'un de l'autre ; l'Ange, l'homme, l'animal, chacun à sa manière, se nourrissent de cette herbe desséchée ; et « le bœuf con- * naît son maître, et l'àne l'étable de son maître (3). »
Vous donc, Seigneur, qui veniez sans bruit et avec mystère, vous roilà connu de tous. « Car lorsque tout reposait dans un profond ( silence et que la nuit était au milieu de sa course, votre parole c toute puissante vint du ciel, séjour de votre gloire (4). » Il est renu dans le monde, pour ainsi dire à la dérobée, car il venait ourrir une prison et délivrer les captifs qui y étaient enchaînés, et il :raignait d'être reconnu. « Car s'ils l'avaient connu, jamais ils n'aui raient crucifié le Seigneur de la gloire (5). » Comme l'homme [ui voudrait délivrer un captif, il est venu à pas silencieux. « La i mer a été votre route ; les flots ont été vos sentiers et l'on ne j connaîtra point vos traces (6). » « Il passera en paix, dit encore Isaïe, et l'on n'apercevra point la trace de ses pas (7). » Quelle marche si cachée ! Mais, ô mon Dieu, vous avez beau vous acher, vous avez beau chercher le mystère, vous ne pouvez échaper au regard et demeurer inconnu. Quel être a été assez insensible our ne pas vous reconnaître ? Comment peut-elle être cachée,
(1) Isaïe, xi, 1. — (2) Isaïe, xl, 6. — (3) Isaïe, i, 3. — (4) Sagesse, nu, 14. — (5) I Cor., ii, 8. — (6) Ps. ixxvi, 19. - (7) Isaïe, xli, 3. I 46
cette cité céleste de la Divinité, assise sur la montagne sainte, sur la montagne dont les sublimes hauteurs dominent toutes les autres, sur la montagne riche et fertile, sur la montagne qui, d'abord petite pierre, s'est agrandie et a couvert le inonde entier? Oh! la petite pierre qui git dans cette crèche ! Attendez ; elle grandira et le monde entier dira ses louanges...
Cette majestueuse cité ne pouvait donc se cacher ; elle ne pouvait se cacher, cette montagne sublime, féconde, riche de ces vertus qui font l'ornement de la chair elle-même. « On a vu votre » marche, ô Dieu, disait le prophète, on a vu la marche de mon » Dieu, de mon Roi qui est dans son sanctuaire (l;. » Quelle est cette marche? C'est son entiée dans la chair par sa naissance, et sa sortie de la chair par la mort ; car sa sortie de la vie mortelle fut son entrée dans la gloire, ainsi qu'il le disait lui-même. « Ne fal- » lait-il pas que le Christ souffrit et que par là il entrât dans sa » gloire (2)? » Tout l'univers a vu ces deux entrées de mon Dieu. Le ciel vit son entrée dans la chair et tout joyeux envoya une étoile ; il vit aussi sa sortie delà chair, et dans sa douleur, il manifesta son deuil par l'obscurcissement du soleil. Les anges virent son entrée dans la chair et ils chantèrent : « Gloire à Dieu dans les hauteurs » des cieux (3). » Ils virent son entrée dans la gloire et ils dirent : « Hommes de Galilée, pourquoi demeurez-vous là, regardant les » cieux? Ce Jésus s'est élevé du milieu de vous dans les hauteurs » célestes (4). » Les pierres virent son entrée dans la chair, car ce fameux temple de la paix, construit dans Rome à si grands frais, et sur la durée duquel les Romains, ayant consulté Apollon, reçurent pour réponse qu'il durerait jusqu'à l'enfantement d'une \ ierge, ce qui ht graver sur le fronton : Temple éternel de la paix ; ce temple, dis-je, en cette même nuit où le Verbe naquit de la Vierge sacrée, s'écroula au grand étonnement de tous (5). Les pierres virent encore sa sortie de la chair et elles se brisèrent. Il fut re-
(1) Ps. îavii, 25. - (2) S. Luc, xxiv, 16. - (3; S. Luc, a, 14. - (4) Act., i, 11. — (5) Ce fait est inexact ; le temple de la paix ne fut construit a Rome que sous le règne de Vespasien, quelques auteurs avaient accréilité Cette erreur que lîaroniusa fait disparaître de l'histoire.
connu sur la porte du temple de Jérusalem par le vieillard Siméon ; il fut reconnu encore, lorsqu'à sa sortie de la vie, le voile du temple se déchira par le milieu de haut en bas. Et le voile et les pierres se déchirèrent, parce que les cœurs insensibles des hommes ne se déchiraient pas à la vue de tant de bienfaits.
Quel fut donc l'être assez insensible pour ne pas reconnaître le Seigneur? Le Seigneur est Dieu ; sa grandeur ne pouvait demeurer cachée. Que dis-je? Les démons eux-mêmes, auxquels surtout il se cachait, les démons le reconnurent ; car quoique cachés, les sentiers de Dieu, semblables aux éclats du tonnerre, jetèrent le trouble parmi eux. A son arrivée, « la crainte et le tremblement s'empa- » rèrent des habitants de la terre des Philistins (1), » c'est-à-dire s'emparèrent des démons.
Et pour voir cette vérité, rappelons quelques faits de l'Evangile. Le démon est chassé du corps d'un possédé et il s'écrie : « Je sais » qui tu es, ô saint de Dieu (2). » Je te connais ; il ne te sert de rien de dissimuler ; je sais qui tu es ; cache-toi tant que tu voudras. Un autre démon s'écriait : « Laisse-nous ; qu'y a-t-il » entre nous et toi, Jésus de Nazareth ? Tu es venu nous perdre. » Je sais qui tu es, ô Fils de Dieu (3). » Qu'y a-t-il entre la lumière et les ténèbres ; tu es le Fils de Dieu, je n'ai en mon pouvoir que les enfants d'Adam. Je n'ai aucune querelle avec toi ; je ne veux pas en avoir. Si je possède les hommes, que t'importe? je n'opprime que les pécheurs, et toi, tu es sans péché. « Qu'y a-t-il » entre toi et moi? » Je ne veux pas disputer avec toi. Je connais ton pouvoir ; j'ai éprouvé les coups de ta puissance, le jour où je fus chassé du ciel. Je ne veux plus avoir de dispute avec toi. « Qu'y a-t-il entre toi et moi? » Pourquoi viens-tu me tourmenter « avant le temps ? » Pourquoi veux-tu combattre en faveur de tes ennemis ? Pourquoi subir ces cruelles fatigues ? Ils ont péché contre toi, et je ne les tourmente qu'à cause de cette offense ; ce sont les enfants d'un traître; leur oppression est juste, leurs chaînes sont méritées. « Qu'y a-t-il entre toi et moi ? » En opprimant tes ennemis, je te sers, malgré moi sans doute, mais enfin je te sers. Pour-
(1) Exode, xv, 14. - (2) S. Marc, î, 24. — (3) S. Luc, iv, 34.
quoi donc t'opposer à moi. puisque je suis le ministre de la justice, en faisant subir à des coupables une juste punition? Je ne suis en lutte qu'avec les enfants des hommes, et tu es Fils de Dieu. Qu'y a-t-il entre toi et moi ?.. « Donc, tous les êtres, ô mon Dieu, ont vu » votre marche T »
Le prophète ajoute : « La marche de mon Dieu, de mon Roi. » Pourquoi « de mon Dieu? » N'est-il pas le Dieu de tous les êtres? Sans doute ; mais il est mon Dieu comme s'il n'était le Dieu d'aucune autre créature. Quelle créature, en effet, a une plus large part à ses sollicitudes ? quelle est celle qu'il aime autant que l'homme ? L'homme a cette prérogative, cette faveur singulière que Dieu s'est fait homme et ne s'est fait ni ange, ni ciel ni terre. 0 grâce toute spéciale! 0 dignité de la nature humaine ! L'homme a été élevé audessus des monts de Béthel : la tète du corps dont je suis membre commande aux esprits angéliques. Quelle joie dut inonder le cœur de notre premier père, lorsque, sortant de son sommeil extatique, il eut la connaissance de ce mystère ! « Voilà l'os de mes os et la » chair de ma chair, s'écria-t-il 2 . » C'était à Eve sans doute qu'il adressait ces paroles : cependant elles étaient une vraie prophétie du Christ et de l'Eglise, car l'Apôtre disait : « Ce sacrement » est grand dans le Christ et dans l'Eglise (3). » Notre premier père eut donc la connaissance que son Créateur naîtrait un jour de sa race, quoiqu'il ne connut pas la cause de cette divine naissance.
Telle est la grande prérogative de la nature humaine ; telle est la cause particulière de sa joie. Dieu reçoit la naissance, les anges se réjouissent, quoique le Verbe ne soit pas ange ; toutes les créatures se réjouissent et cependant Dieu n'a pas pris leur nature, car ilement fait chair ; à plus forte raison, l'homme doit se réjouir, puisque saGloritieation et sa Rédemption sont pour lui une bien plus grande cause d'allégresse.
Rappelez-Yous ce double bienfait. Dieu s'est fait homme; il s'est fait homme pour l'exaltation de l'homme, il s'est fait homme pour la Rédemption de l'homme. Double grâce, grâce de dignité et grâce de
(1) Ps. Lxvii, 25. — (2) Genèse, n, 23. — (3) Ephèse, v, 22.
rédemption. Si l'homme n'avait pas péché, s'il n'avait pas eu besoin de médecin, et que néanmoins Dieu eut voulu se faire homme, ne serait-ce pas pour nous une grande grâce ? Eh bien, « l'homme » a reçu de la main de Dieu une double grâce pour tous ses pé- » chés (1). » Le Seigneur nous accorde des bienfaits au lieu des supplices que méritaient nos offenses, ô miséricorde immense de mon Dieu î Le péché a fait accomplir ce que n'auraient jamais obtenu les plus grands mérites. Qui jamais eut pu mériter que Dieu se fit homme ? Bien plus, qui jamais eut eu la moindre idée de ce mystère? Un si grand bienfait, un don si excellent est au-dessus de tout mérite créé ; et Dieu agit à cause du péché de l'homme, comme il n'aurait jamais agi à cause de ses mérites. En vérité, le Seigneur est appelé justement le Dieu de l'homme, car il est tellement le Dieu de l'homme, qu'il est homme lui-même.
« La marche de mon Roi. » Il est mon Dieu, suivant sa nature divine ; il est mon Roi selon sa nature humaine , car, nous dit Aristote (2), le Roi doit être de même nature que ses sujets, mais il doit l'emporter sur eux en grâce et en vertu.
« Mon Roi qui est dans le Saint, » oui, dans le Saint des saints ; dans le Saint dont l'ange disait à Marie : « Ce saint qui naîtra de » vous sera appelé le Fils de Dieu (3). » Oui, il est dans ce sanctuaire, dans ce reliquaire très-saint de son corps, tabernacle que construisit Dieu et non pas l'homme, « tabernacle que n'a pas fait la » main de l'homme ni la main d'aucune créature (4) ; » « taber- » nacle où Dieu se plait à habiter (5) ; » « où habite corporelle- » ment la plénitude de la Divinité (6), » et dont parle lepsalmiste. a Autour de lui est son tabernacle (7). » Il s'est revêtu de son tabernacle et de son temple, car il disait lui-même : « Détruisez ce » temple, et en trois jours je le rebâtirai (8). » Et « il entendait » parler, dit l'évangéliste, du temple de son corps. »
C'est encore le tabernacle dont il est dit : « Voici le tabernacle » de Dieu avec les hommes, et il habitera avec eux (9). » C'est là
(1) Isaïe, xl, 2. — (2) Aristote. Politic, lib. 5, cap. 10. — (3) S. Luc, I, 35. — (4) Hébr., ix, 11. — (5) Ps. lxvii, 17. — (6) Coloss., n, 9. — (7) Ps. xvn, 12. - (8) S. Jean, n, 19. - (9) Apoc, xxi, 3.
que le baume sacré du Verbe divin a été enfermé comme dans un vase. De là. cette parole du psalmiste : « C'est pourquoi Dieu, votre » Dieu, vous a oint d'une huile d'allégresse avec plus d'abondance » que ceux qui doivent la partager I,. » Votre Dieu est Dieu et a un Dieu, et pourtant il n'y a qu'un seul Dieu. Par sa nature il est Dieu; mais à cause de toi. il a un Dieu. Il est Dieu de toute éternité, mais ce n'est pas de toute éternité qu'il a un Dieu, car il dit luimême : « Dès le -ein de ma Mère, vous êtes mon Dieu [%). » Et vous, vous êtes mon Père des l'éternité. Des le sein de ma Mère, je vous ai eu pour Dieu ; mais dans votre sein éternel, avant l'aurore, je vous avais pour Père. Par conséquent rien n'est plus vrai que cette parole : « Dieu, votre Dieu, vous a oint d'une huile d'ali> légresse avec plus d'abondance que ceux qui doivent la parta- » ger '3,. »
Origine, parlant de l'Incarnation du Verbe, disait : « L'huile » d'allégresse dans le Verbe de Dieu, c'est la Divinité... Avec plus n d'abondance que ceux qui doivent la partager [i. » Car Dieu habite en lui réellement, corporellement, tandis qu'il n'habite dans très que dune manière spirituelle et par ses faveurs. Il a reçu cette onction avec plus d'abondance, parce qu'il a reçu l'onction même de la Divinité : les autres ne reçoivent que le parfum de cette onction, parfum qui s'échappe de sa personne pour aller jusqu'à eux... Il est dit de Jésus-Christ : « Vous avez répandu l'huile » sur ma tète, sur mon Christ [5). » Il est dit des autres : « Nous » marcherons à l'odeur de vos parfums 6;. »,
« De mon Roi qui est dans le Saint 7.. » Le psalmiste dit ailleurs : " Vous ne permettrez pas que votre Saint voie la corrup- « tion [8). « Il n'a pas vu la corruption, parce qu'il avait été fait sans corruption, il n'est pas l'œuvre de l'homme, mais l'œuvre des mains de Dieu... «< Dès que vint la plénitude des temps, dit l'Are, Dieu envoya son Fils fait de la femme 9). » Pourquoi ces dernières paroles? Les hommes sont conçus dans le sein de la femme,
Pi. miv. S. - [2\ Ps. mi, 11. — (3 Ps. xliv. S. - (4) Origène. Periarch. lit). 2, cap. 6. - (5] Ps. xxu, 5. -- (6, Gant., i. 3. - (7) Ps. LXTil, 25. - (8J Ps. xv, 10. - '■), Galat., iv, 4.
pour lui il est « fait de la femme » par l'opération admirable du Saint- Esprit : il n'est donc pas l'œuvre de l'homme mais du Saint-Esprit. « Il est votre sanctuaire. Seigneur, que vos mains ont affermi 'I . » Origène'^ applique ces paroles au corps de Jésus-Christ. 0 bienheureux tabernacle construit par ce divin ouvrier ! Ainsi quand on dit de Jésus-Christ qu'une femme est sa mère, vous voyez là sa ressemblance avec nous ; mais quand l'Apôtre dit : « Fait de la femme, » ces paroles indiquent entre nous et lui une grande différence, et l'Apôtre veut sans doute exprimer cette différence dans un autre endroit où il dit : « Un Fils lui a été fait de la race de David selon la chair (3). »
Reconnaissez maintenant la bonté de Dieu. Dans cette apparition de l'humanité sacrée, la sagesse divine se cache, mais la bonté apparaît et quelle bonté ! Celui par qui tout a été fait, par qui les cieux ont été affermis, par qui tout a été créé, a été fait lui-même pour Dieu. 'A cause de l'homme, le Créateur devient créature. Celui qui a fait l'univers a été fait de la femme. Cela est grand sans doute, mais écoutez encore : Lorsqu'il a été fait, il n'a été fait ni Ange, ni Séraphin, ni toute autre noble créature; « le Verbe s'est fait chair. » Quoi de plus faible que la chair? Quoi de plus fragile? Quoi de plus corruptible. Deux extrêmes placés à une distance immense l'un de l'autre : le « Verbe et la chair. » Qu'est-ce que le Verbe? et qu'est-ce que la chair? Quoi de plus élevé que le Verbe? Quoi de plus bas que la chair ? Quoi de plus immuable que le Verbe ? Quoi de plus changeant que la chair ? L'Evangile vous dit la dignité du Verbe ; l'infirmité de la chair vous est connue, vous l'éprouvez chaque jour. Qu'est-ce que le Verbe ? Saint Jean va nous le dire : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu (6). » Vous le voyez ; le Verbe est Dieu même. Dieu avec Dieu, Dieu et Dieu, car Dieu, « le Verbe, était en Dieu dès le commencement, « toutes choses ont été faites par lui et rien de ce qui a été fait n'a « été fait sans lui. En lui était la vie et la vie était la lumière des « hommes. Il était la lumière véritable qui éclaire tout homme ve-
(1/ Exode, xv, 17. — (2) Orig. Homil. 9, in Exodura. — (3) Rom., i,3.
2^'i OEUVRES DE SAINT THOMAS DE VILLENEUVE
« nant en ce monde. Le monde a été fait par lui I . » Vous l'entendez ; tel est le Verbe, et ce « Verbe s'est fait chair, et il a habité « parmi nous. » Vous savez ce qu'est la chair et vous venez d'entendre ce qu'est le Verbe.
Comprenez donc toute la reconnaissance que vous lui devez. Lui. tellement grand qu'il est le Verbe de Dieu, a voulu pour vous se faire tellement petit qu'il s'est fait chair. Telle est la pensée d'Isaie . « Toute chair n'est que de l'herbe et toute sa gloire est comme la « fleur des champs [%). » « Mais le Verbe de Dieu demeureéternellement 3,. » Pourquoi, après avoirdit la condition delà chair, sa faiblesse, sa mutabilité, ajoute-t-il ces paroles : « Mais le Verbe de « Dieu demeure éternellement ? ■ N'est-ce pas uniquement pour vous faire comprendre la grandeur du bienfait qui vous a été accordé, lorsque « le Verbe s'est fait chair? » Quelle distance, quel éloignement entre la chair qui passe comme une' fleur, qui se dessèche comme l'herbe, et le Verbe de Dieu qui demeure éternellement ! Et lui-même considérant ce mystère, disait à son Père : « Je me suis « enfoncé dans le limon de l'abîme et je n'ai plus de substance i . » Quel est ce limon"? « Dieu a formé l'homme du limon de la « terre (5). » « Et je n'ai plus de substance, » c'est-à-dire de consistance. « L'homme né de la femme, dit Job, et vivant peu de « temps est rempli de beaucoup de misères. Comme la fleur il ■ s'élève et est foulé aux pieds ; il fuit comme l'ombre et jamais a il ne demeure dans le même état (6). » « Nous sommes d'hier, " dit-il encore, et nous ignorons que nos jours sont comme l'om- « bre (7). » Le psalmiste disait aussi : « Mes jours ont décliné « comme l'ombre et je me suis desséché comme l'herbe des
imps : pour vous, Seigneur, vous démettrez éternellement I . Job disait encore en un autre endroit : a .l'ai été réduit au néant, mon sir m'a enlevé comme le vent, et mon bonheur a passé comme « la nue 9). De son côté le psalmiste disait encore : Vous .avez
(1)S. Jean, i, 10. - (2) baie, xl, 6. - (3) baie, xl, 3. — (4) Ps. Lxvm, 3. — (5 Genèse, h, 7. — (6) Job, xiv, 1. — (7) Job, vin, 9. — (8) Ps. a, 12.- (9) Job, xxx, lo.
« mesuré mes jours, etmavie est devant vous comme un néant (1). » 0 homme l quelle reconnaissance tu dois à ton Seigneur, à ton Rédempteur! Plut à Dieu, que ne pouvant payer ta dette, tu reconnusses au moins le privilège dont tu as été honoré ! Qui peut pousser l'ingratitude au point d'oublier un si grand bienfait ? Pour faire de toi une grande chose, il s'est abaissé jusqu'aux limites du néant. Lui par qui tout a été fait, et en qui tout a l'être! 0 mon Dieu, ne pouviez-vous pas remettre gratuitement sa faute à l'homme ? Ne pouviez-vous accepter quelque hommage de la part de ce coupable? Ne pouviez-vous pas envoyer un Ange pour délivrer le genre humain? N'aviez-vous pas mille autres moyens de réparer l'humanité ? Non, direz-vous. la justice demandait ce moyen ; réfléchissez à la grandeur de la faute, l'offense était infinie, le mérite du libérateur devait être infini ; mais si le libérateur n'était pas Dieu, jamais il n'aurait eu un tel mérite.
Mais quoi ? Peut-il y avoir une autre justice que la volonté de Dieu? La justice de Dieu dépend-elle des choses mêmes? Loin de nous une telle pensée. Si vous aviez employé un autre moyen, Seigneur, votre action eut été juste et droite, parce que le Seigneur notre Dieu est droit, il est le principe de toute droiture, il est juste et la source de toute justice. Qui donc oserait demander à Dieu la raison de son acte ? Qui se serait opposé à vous, Seigneur de toutes choses, Créateur de toutes choses, si vous aviez voulu prendre un autre moyen pour relever l'homme tombé? Mais ainsi l'ont disposé votre sagesse et votre bonté, afin de faire pour l'homme tout ce qui peut être fait et beaucoup plus que l'intelligence ne peut comprendre. Pour racheter un esclave, vous avez livré votre Fils ! pour délivrer un esclave, pour en faire votre fils, vous avez fait un esclave de votre Fils unique, vous l'avez jeté dans les liens de la chair. 0 bonté immense ! Le Fils de Dieu s'est fait homme et a souffert la mort! Comment pouvait-il s'humilier plus profondément? Pouvait-il endurer des souffrances plus cruelles? Il a fait des choses extrêmes, lorsque pour toi il a souffert une mort extrême... Oh! que nous méritions peu une telle miséricorde, s'écrie saint
(1) PS, XXXYlll, 6.
Bernard 1 ! Qu'un tel amour est gratuit, et avec quelle force il nous l'a témoigné! 0 pitié inespérée! Quelle ravissante douceur! 0 dilection que rien n'égale ! Le Roi de gloire est crucifié pour le plus misérable des esclaves, pour un ignoble vermisseau ! « Qui « jamais entendit rien de pareil? Qui vit jamais rien de sem- « blable .'2, "? » Votre Dieu vous a fait, il a fait mille choses pour vous; pour vous il s'est fait lui-même, « Dieu a fait briller en nous « sa charité, dit l'Apôtre, puisque, lorsque nous étions encore pé- « cheurs, le Christ est mort pour nous au temps marqué (3 . »
« Dieu a fait briller en nous sa charité. » Comment cela ? Le voici : Toutes les créatures, les plus petites elles-mêmes font reluire en elles plusieurs attributs de Dieu ; mais chaque créature fait reluire quelque attribut particulier. Dans la dignité de la nature angélique brille l'excellence du Créateur; dans la grandeur du ciel, brille la souveraine puissance : dans Tordre des choses, la suprême sagesse; dans la beauté des êtres, la beauté divine ; dans la multitude et le gouvernement des créatures, la bonté infinie : ces divers attributs de Dieu brillent tous en l'homme, sans doute ; mais en nous un attribut domine tous les. autres, c'est la charité de Dieu. L'on n'aurait jamais pu savoir tout l'amour que Dieu a pour nous, l'immensité de sa bonté et de sa bienveillance à notre égard; l'on n'aurait jamais pu savoir combien il est un feu consumant, s'il n'avait opéré dans l'humanité et pour l'humanité l'œuvre de son Incarnation et de la Rédemption des hommes. Ainsi Dieu fait briller en particulier dans chaque créature quelqu'une de ses perfections, et celle qui brille particulièrement en l'homme, c'est la charité. Tel est l'enseignement de l'Apôtre bien-aimé : « Nous avons connu « l'amour de Dieu envers nous, parce qu'il a donné sa vie pour « nous T. <> « Dieu, dit-il encore, a fait paraître son amour pour « nous, en envoyant son Fils unique dans le monde, afin que nous «. vivions par lui 5). »
0 amour tout particulier! 0 entrailles de la miséricorde de notre Dieu! Quel est l'homme qui aimerait son esclave au point fpie,
(1) S. Bcrn. — (2) Isaïe, iayi, 8. - (3) Rom., v, 8. - (i) I S. Jean, m, 16. - (S) I S.Jean, iv, 9.
pour le tirer de l'esclavage il livrerait à la mort son propre fils ? Oh ! comme vous m'aimez, s'écrie saint Bernard T ! 0 mon amour, comme vous m'aimez! Xoé planta une vigne et il but de son \in, et il tomba dans l'ivresse et il se dépouilla. Dieu a fait l'homme, la vigne du Dieu Sabaoth ; il a bu du vin généreux de cette vigne ; il a pris la coupe de vin que lui présentait son épouse et il est tombé dans une ivresse d'amour, a Le Seigneur, dit le prophète, est de- « venu comme le puissant enseveli dans le vin. » On voit sa puissance, lorsqu'il se relève d'entre les morts, lorsqu'il triomphe du démon, lorsqu'il brise les portes des enfers, lorsque couvert des dépouilles de ses ennemis, il monte au ciel par sa propre vertu ; c'est ainsi qu' « il signale sa puissance par son bras, » c'est-à-dire par son Verbe. Mais il s'est enseveli dans le vin. Le voyez-vous dans l'excès de son amour et dans l'oubli complet de lui-même, couché dans la crèche, fuyant en Egypte, circoncis dans le temple, suspendu à la croix"? Il n'est plus à lui, il est hors de lui-même, hors de la Divinité. Il est hors de lui dans le travail qu'il accomplit, dans la peine qu'il soufTre, dans la faim qui le tourmente, dans la mort qu'il subit. Qu'y a-t-il de plus étranger à Dieu que ces misèresv? Sorti de lui-même, il m'a donc cherché, il m'a trouvé, et il s'est oublié et il s'est fait mon ami le plus intime: oui, il a été transporté hors de lui-même , lorsque dans les entrailles de sa miséricorde, il s'est souvenu de moi...
« Pourquoi regardez-vous cette terre comme l'étranger, comme le « voyageur qui passe sans s'arrêter (2)?... » Le plus jeune des enfants, c'est-à-dire la dernière des deux créatures raisonnables sorties des maius de Dieu, le plus jeune des enfants, dis-je, non content des biens qui lui ont été accordés, demanda à son père l'héritage de l'univers, et, s'éloignant du toit paternel, il s'en alla dans la région lointaine du péché , car rien n'est plus éloigné de Dieu qui est l'Etre, que le péché qui est le néant. Après avoir dissipé tout l'héritage, il se vendit à un étranger, au démon retranché de la gloire de Dieu. Et ce maître le jeta dans un emploi vil et pénible, il lui fit garder les pourceaux.
(1) S. Bern, Serm. 17, in Cant. n° 7. — (2) Jérémie, xiv, 8.
Oh ! comme le voilà déchu de son ancienne noblesse ! Le voilà esclave d'un maître abject, livré à un esclavage abject, à la garde des pourceaux, c'est-à-dire livré à l'esclavage des sens et de la volupté. Et quel est le salaire de sa misérable servitude? Aucun; quel salaire lui donnait-on. puisqu'on lui refusait la nourriture des pourceaux? Sans doute cet iufàme étranger lui avait promis un grand salaire; mais sa promesse était un mensonge; ce maître n'est-il pas dès le commencement le menteur et le père du mensonge? « Vous serez comme des Dieux, avait-il dit (1). » Il promettait la Divinité et il donna l'abrutissement; il promettait la science: u Vous saurez, disait-il. le bien et le mal, » et il donna l'ignorance; il promettait la vie et il donna la mort.
Le Fils de Dieu, l'image de Dieu, de qui l'homme était sorti comme de son prototype, puisqu'il avait été fait à l'image et à la ressemblance de Dieu, vit le misérable état de l'homme et son sort déplorable «Emu de douleur au-dedans de lui-même -T, » Dieu résolut de réformer l'homme défiguré et de le rendre conforme à l'image de son Fils, afin que l'homme fut réformé par l'image même d'après laquelle il avait ete crée. Car l'image n'était pas perdue en l'homme; elle est indélébile dans les puissances de l'âme; c'était la ressemblance qui était perdue, puisque l'homme, dépouillé de la grâce, avait changé sa ressemblance avec Dieu « en la ressem- « blance avec la brute que nourrit l'herbe des champs [V. » Les traits de l'image divine demeuraient encore eu lui. mais l'éclat de cette image avait disparu, elle était devenue plus noire que le charbon. A cette vue le Père très-clément, « ému de douleur au-dedans de « lui-même, » comme j'ai déjà dit, laissa échapper ces paroles : « Les fils de Sion étaient beaux et revêtus de l'or le plus pur, com- « ment ont-ils été traités, comme le vase de terre, ouvrage de la « main du potier i. ? » Les fils de Sion créés pour la gloire et pour la
béatitude de L'éternité La fille de Sion dont l'Apôtre a d;t .
« La Jérusalem d'en haut est libre, c'est elle qui est notre « mère [5] » lis sont beaux parla dignité de leur nature. Ils
(1) Genèse, ai, 5. — (2) Genèse, vi, G. — (3) Ps. cv, 10. — (4) Lisent. îv, 2. -(&J Gala., iv, 26.
étaient revêtus de l'or de l'image divine, mais ils sont tombés dans la chair, ils sont devenus entièrement chair et sang: aussi le Seigneurdisait à Xoé : « Mon esprit ne demeurera pas dans l'homme, « parce qu'il est chair T . » « Comment ont-ils été traités comme « le vase de terre, ouvrage de la main du potier '%/! » Il est entièrement devenu chair; et pourtant la première et la principale partie de son être n'est pas la chair, mais l'àme et l'esprit.
Néanmoins de la même manière que l'homme avait été vendu gratuitement, ainsi il sera racheté sans argent. « Vous avez été ven- « dus gratuitement dit Isaïe, vous serez rachetés sans argent (3). » Adam, votre père, vous avait vendus gratuitement, sans recevoir aucun prix : « Je suis charnel, dit l'Apôtre, et vendu pour subir le « joug du péché (4;, » mais « vous serez rachetés sans argent, » gratuitement, car, nous dit le même Apôtre, «il nous a sauvés, non « à cause des œuvres de justice que nous avons faites, mais par sa « miséricorde [5] . »
Le jeune Joseph fut donc « envoyé de la vallée d'Hébron et il vint « en Sichem (6), » Joseph, enfant si tendre, si délicat, nourri toujours sous le toit paternel; son père l'avait revêtu d'une longue robe de différentes couleurs, c'est-à-dire, l'avait revêtu de la nature humaine avec toutes ses facultés, que rehaussaient la plénitude des grâces et des vertus. Dieu son Père l'a envoyé de la vallée d'Hébron, c'est-à-dire du sein de la vision éternelle, du sein de la gloire céleste où les anges le voient et l'adorent dans les siècles des siècles. — « Il est venu en Sichem, c'est-à-dire dans la région de « la douleur, dans la vallée des larmes. » — « Un homme l'a rente contré. » 0 bon Jésus, puisse mon âme vous rencontrer chaque jour en Sichem, c'est'à-dire au sein des douleurs et des peines que vous souffrez! Puisse-t-elle vous demander : Que cherchez-vous ? Pour qui, Seigneur, souffrez-vous tant de peines? Pour qui supportez-vous tant de fatigues? Et le Seigneur lui répondrait : « Je cherche mes frères. » Voilà le but de ses fatigues : il cherche ses frères, c'est-à-dire, les hommes créés à sa ressemblance, et deve-
1) Genèse, vi, 3. — (2) Lanient, îv, 2. — (3) Isaïe, lu, 3.— (4) Rom., vu, 14. — (5) Tite, m, 5. — (6) Genèse, xxxvn, 14.
nus déjà ses frères selon la chair: c'est pour eux qu'il souffre, c'est pour eux qu'il supporte tant de maux ; dans sa course de trente années. « il a opéré le salut au milieu de la terre (1). »
0 bon et doux Joseph ! vos frères ne sont pas en Sichem,ils sont en Dothaïn: ils ne sont pas en Sichem. c'est-à-dire au sein du peuple que charge le fardeau delà loi, ils sont en Dothaïn, c'est-à-dire dans un éloignement complet, au sein d'un peuple qui n'a pas de Dieu : « Vous étiez autrefois sans. Jesus-Christ, disait l'Apôtre, entiè- « rement séparés de la société d'Israël, et sans Dieu en ce monde (2).» Vous étiez au milieu d'un peuple privé du culte du Dieu véritable, de la connaissance même de Dieu, c'est-à-dire vous étiez au milieu de la gentilité.
Envoyé par son père en Sichem, il ne trouva donc ses frères qu'en Dothaïn, « car le Seigneur envoya son Verbe en Jacob, et il tomba « en Israël [3). » Le Verbe est né en Jacob au sein de la Judée, et il a porté ses fruits en Israël, c'est-à-dire parmi les peuples de la gentilité; c'est la gentilité en effet qui fournit le plus grand nombre des peuples qui embrassèrent le culte du vrai Dieu et formèrent l'Eglise. « Mais maintenant vous êtes en Jésus-Christ, vous qui « étiez autrefois éloignés, et vous êtes plus rapprochés par le sang « de lésas-Christ [4). »
Mais revenons au principe. Jésus-Christ n'a-t-il recouvré que l'homme seul? Il a recouvré encore l'héritage qui était détruit: il l'a rétabli, il l'a renouvelé. Le monde entier avait été ruiné en Adam; la terre maudite ne donne que des fruits mauvais, et ne les donne qu'au prix de grandes sueurs; tous les éléments sont devenus impurs, les étoiles et le soleil ont perdu de leur lumière; l'homme s'étanf perdu, tous les êtres faits pour lui, ont été flétris. Le Fils de Dieu a donc été envoyé, afin qu'en sauvant l'homme, il recouvrât aussi l'héritage de l'homme et par une rénovation compl.t.'. le rétablit dans la perfection de son premier état : « Il D'en « est pas de la grâce comme du péché; la ou abondait le péché, la ■ grâce surabonde [5). » Jésus-Christ a été envoyé, dit encore
(1) Ps. lxxiii, 12. - (2) Eph., u, 12. - (3} Isaïe, ix, 8. — (4) Eph., n, 13. - (5) Rom., v, 15.
l'Apôtre « pour restaurer toutes choses, au ciel et sur la terre (1). » Il dit encore : « Il lui a plu de réconcilier tout par lui en lui-même, à pacifiant par le sang de la croix, la terre et lescieux T. »
Néanmoins cette pacification , cette rénovation n'apparaît pas encore ; elle apparaîtra au jour suprême de la Résurrection, alors « notre corps misérable » sera réparé et « rendu conforme à son k corps glorieux; et les héritiers étant ainsi régénérés, l'héritage i< sera aussi réparé (3). » « Nous savons que jusqu'à ce jour toute créait ture gémit et enfante, attendant la révélation de Dieu (4). »
Isaïe avait prédit ce renouvellement : « Qui a suscité le juste de « l'Orient, s'écriait-il ? Qui l'a appelée sa suite? Qui opère ces « merveilles et appelle les générations dés le commencement (5)? » ^ui pourra susciter de l'Orient, c'est-à-dire Ju Père, principe de ;outes les choses créées et incréées, et appelé pour cela l'Orient; [ui suscitera du Père, le Christ, le Juste, pour qu'il se revête l'une chair mortelle? (Ce mot susciter ou plutôt éveiller, indique lue le Christ est venu au milieu des travaux, des douleurs et des mgoisses de cette vie ; il a été comme éveillé pour qu'il sentit l'aiguillon de la souffrance.) « Qui a opéré ces choses? qui les a faites? :c Moi, répond le Seigneur, moi, le premier et le dernier, » j'ai fait ioutes ces choses.
Ce n'est aucun mérite, en effet, qui l'a fait descendre des cieux ; e Père l'a envoyé, « appelant les générations dès le commence- * ment,» c'est-à-dire les générations de tous les êtres créés dans le Verbe et prenant en lui leur origine. En envoyant son Verbe, le Père les renouvelait sur le plan de leur création; il les jetait, pour nnsi dire, dans un moule pour les refondre et leur rendre leur conformité avec leur idée, leur ressemblance avec leur prototype. C'est nnsi que par son Verbe Dieu rendait une plus grande beauté à ;outes les créatures souillées, défigurées, flétries par le péché d'Aiam. Cette réformation des choses a été méritée par le Christ, mais "héritage ne sera restauré que lorsque les héritiers seront euxmêmes rentrés en possession de tous leurs droits.
(1) Eph., i, 10. —(2) Colos., î, 20. — (3) Philip., m, 21. - (4) Rom., nu, 22. — (5) Isaïe, xli, 2.