CHAPITRE U
Jeunesse et études de saint Thomas,
L'illustre cardinal Ximenès venait de doter Alcala. sa ville natale, l'une université qui éleva bientôt cette ville au rang des plus
illustres de l'Espagne. Le collège de Saint-Alphonse avait acquis déjà une juste renommée ; c'est là que les parents de notre bienheureux envoyèrent leur (ils âgé de quinze ans, après les études élémentaires qu'il avait faites sous leurs yeux, avec un succès qui faisait concevoir les plus grandes espérances..
En se séparant de leur fils. Pierre Gardas et Lucie Marcinez étaient loin de tourner les yeux vers le sanctuaire, pour l'avenir du jeune Thomas ; ils ne songeaient qu'à lui faire acquérir les grades qui devaient lui ouvrir une brillante carrière dans le monde, et les succès du jeune élève justifiaient et augmentaient chaque jour leurs désirs. Toujours dominant ses condisciples, il étudia successivement les humanités, la philosophie et entin la théologie regardée à ces époques de foi et de bon sens, comme le couronnement nécessaire de toute bonne éducation.
Maigre tout le soin que le jeune étudiant apportait aux lettres humaines, une autre étude était pour lui l'objet d'une plus grande application, l'étude de lui-même pour le perfectionnement de sa vie chrétienne. Aussi les vertus que nous avons vues naître dans cette âme d'élite, ne firent que grandir et se développer pendant ces années passées à Alcala. Tous ses efforts pour les dérober à la connaissance de ses condisciples, ne faisaient qu'en répandre autour de lui un plus suave parfum ; ses professeurs ne craignaient pas de le proposer aux autres étudiants comme un modèle accompli, et les étudiants eux-mêmes, reconnaissant cette supériorité détalent et de vertu, lui avaient accordé sur eux comme un empire dont le jeune saint profitait pour faire régner Dieu dans l'université.
Après avoir pris ses grades, Thomas, sollicité par les directeurs de l'école, accepta une chaire de professeur dans le collège de Saint-Alphonse. Il enseigna d'abord les humanités, bientôt après la philosophie, et, au bout d'un an. il fut chargé d'un cours de théologie. L'estime qui avait entouré l'étudiant, se montra avec plus d'éclat autourdujeune professeur ; les jeunes gens se pressaient en foule aux pieds de sa chaire et venaient s'éclairer à la lumière de cette haute doctrine, autant que s'édifier à ce nouveau spectacle de modestie et d'humilité.
Les études que nécessitait un tel professorat n'absorbaient pas tous les instants de notre saint ; il savait trouver de longues heures pour la prière et pour les exercices de la pénitence et de la charité; la nuit, en particulier, le voyait longtemps prosterné devant l'image d'un crucifix peint sur le mur de sa cellule. Cette cellule, sanctifiée
par les prières, par les larmes, par le sang même du saint professeur, devint, après sa sortie du collège, un objet de vénération pour la communauté de Saint-Alphonse.
Dans le cours de ses études ou de ce premier professorat, notre saint apprit la mort de son père ; il vola aussitôt auprès de sa mère pour lui prodiguer ses filiales consolations. Lucie Martinez aurait bien voulu retenir son enfant auprès délie, mais Dieu avait déjà inspiré à son serviteur les premiers désirs de sa sainte vocation. Thomas profita même de son séjour à Villeneuve pour aplanir les obstacles qu'il pouvait rencontrer. La mort de son père le laissait possesseur d'une grande fortune ; il commença par se débarrasser de cette première entrave, en donnant tous ses biens aux pauvres, du consentement de sa mère. Sa mère elle-même, cédant à sa propre piété autant qu'aux exhortations de son fils, résolut de consacrer le reste de sa vie au service des pauvres. Thomas aussitôt convertit en hôpital une maison qui lui revenait de l'héritage paternel et en confia la direction à sa mère.
Rassuré de ce côté et libre des soucis que donnent les biens terrestres, notre saint professeur revint à Alcala, où il s'occupa à mûrir le projet qu'il nourrissait depuis longtemps, celui de se consacrer à Dieu dans la vie religieuse. Après de longues et sérieuses réflexions, il prit une détermination irrévocable. L'ordre des Augustins lui apparut comme celui qui réaliserait le mieux ses aspirations vers la science et la sainteté, ou plutôt Dieu lui-même, dans la lumière de l'oraison, lui fit connaître que sa volonté l'appelait dans un ordre si utile à son Eglise. Thomas ne songea plus qu'à obéir ; une circonstance providentielle lui facilita l'accomplissement de son projet.
Les Ermites de Saint- Augustin n'avaient point encore de monastère à Alcala ; mais la renommée de notre saint professeur était arrivée depuis longtemps à l'université de Salamanque, la plus florissante d'Espagne ; l'illustre école voulut l'attirer dans son sein ; on lui fit les invitations les plus flatteuses et les plus pressantes pour qu'il vint rehausser de sa gloire la gloire de l'université. Thomas accepta, mais dans des desseins bien différents. En effet, il fit deux leçons au milieu d'applaudissements unanimes ; puis, disant adieu au monde, il alla frapper à la porte des Augustins de cette ville, que les supérieurs lui ouvrirent avec joie. Thomas avait alors vingt-huit ans.