‹ Œuvres de St. Thomas de VilleneuveChapitre 27 sur 54 · SLR LA CONDUITE DE DIEU · texte numérisé non relu

SLR LA CONDUITE DE DIEU

l'accoraplisssement. Voilà pourquoi le prophète ajoute : « Il m'a » conduit dans les sentiers de la justice, à cause de son nom. » Ce serait peu pour le Seigneur de montrer la voie de la justice, s'il ne daignait y guider nos pas. Le prophète le savait bien quand il disait : « Je sais, ô mon Dieu, que la voie de l'homme n'est point » à lui et qu'il n'appartient pas à l'homme de marcher et de diri- » ger lui-même ses pas. C'est au Seigneur à diriger les pas de » l'homme et à lui ouvrir ses voies ^1). » Telle est la quatrième grâce," le juste a le Seigneur pour directeur et pour guide. Et écoutez quelle confiance lui donne cette pensée. « Lors même que je mar- » cherais au milieu des ombres de la mort, je serais sans crainte, » parce que vous êtes avec moi. >> Heureux qui peut se glorifier d'avoir un tel compagnon de voyage ! il n'a pas à craindre de s'égarer, puisque la Vérité elle-même lui montre la route.

Mais, ô saint prophète, ne tomberez-vous pas peut-être? Ne serez-vous jamais ébranle ? Ne vous écarterez-vous point du droit chemin? Quel voyageur se croit assez en sûreté pour ne redouter aucun malheur? Peut-être je pourrai m'égarer, répond le prophète, mais, si je m'égare, « votre houlette et votre verge m'ont elles-mêmes » consolés. » Et voici la cinquième grâce, la grâce de la correction, par elle Dieu relève ses élus de leur chute. Et c'est là une marque particulière de son amour ; tendre père, il corrige l'enfant de sa tendresse.

Malheur à ces infortunés qu'il laisse vieillir dans leurs péchés ! C'est un terrible châtiment de sa colère; après l'enfer il n'en est pas de plus grand ; il abandonne le pécheur à sa volonté et le laisse pécher à son gré, « afin que celui qui est dans » les souillures, se souille encore (2). » Voilà pourquoi le prophète disait : « Le pécheur a exaspéré le Seigneur ; à cause de la gran- » deur de sa colère, il ne le cherchera pas (3). » Et ces malheureux ont souvent la folie de rendre grâce à Dieu de cette licence et de cette impunité , lorsqu'ils devraient plutôt s'écrier avec le prophète : « Je crierai vors vous, Seigneur, de peur que vous ne gardiez un profoud silence à mon égard (4). » Car si vous vous taisiez, si vous détourniez de moi vos regards , je serai semblable à ceux

(1) Jér., x, 23. - (2) Ap., xxu, 11. — (3) Ps, x, 4. - (4) Ps. xxvu, 1.

qui descendent dans le lac éternel. Aussi saint Augustin n'a pas craint de dire . Rien de plus malheureux que le bonheur des pécheurs I .

Vient ensuite la sixième grâce, la grâce de la réfection spirituelle dont le prophète parle en ces termes : « Vous avez prépare » pour moi une table » la table de la doctrine, c'est-à-dire la sainte Ecriture ; vous l'avez préparée pour moi contre ceux qui me persécutent. Cependant l'on peut avec plus de raison prendre cette table pour la manducation salutaire du Corps de Jésus-Christ, table divine dont saint Chrysostôme a dit ces paroles. Sortons de cette table pour combattre le démon , comme des lions qui respirent des flammes (2).

Cette grâce est suivie de la septième, celle de la dévotion qui fortifie le cœur par une onction salutaire pour l'accomplissement de toutes sortes de bonnes œuvres. Aussi c'est avec raison que dans le même psaume le prophète ajoute ces paroles : « Vous avez » répandu sur ma tète une huile parfumée ; qu'il est glorieux le » calice qui m'enivre ! » Cette grâce de la dévotion fait qu'on ne sent pas la fatigue ; elle donne de l'agilité au voyageur, elle lui rend la route plus facile à parcourir, suivant ces paroles : « Ils » prendront des ailes comme celles de l'aigle , ils courront et ne se m fatigueront point; ils marcheront et ne tomberont jamais en dé- » faillance '3^. » Ce sont là ces roues agiles que l'esprit emporte avec lui partout où il va. Le prophète dit que ces roues tournent aisément, parce qu'elles ont reçu l'onction de l'huile de l'esprit ; l'onction sacrée, en effet, donne de l'agilité aux roues pesantes de notre cœur, les fait mouvoir et les pousse à l'accomplissement de toutes sortes de bonnes œuvres. Heureux celui dont la tête reçoit souvent cette onction salutaire!

La huitième grâce est celle du ravissement ou de l'extase ; elle est désignée par les parole- qui suivent : « Qu'il est glorieux le » calire qui m'enivre ! » C'est le calice enivrant d'une fervente piété, qui ravit l'homme hors de lui-même. Voila La plus grande

(1) S. Augustin. Epit. 138, n" 14. — (2) S. Chrys., hom. f!le au peuple d'Antioehe. —(S] Isaîe, \l, 31.

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des grâces que l'homme peut désirer en cette vie. Par elle l'âme ne reçoit pas seulement une onction de piété, mais elle est enivrée du vin puissant et délicieux de la charité , et ravie hors d'elle-même. C'est le vin nouveau qu'on ne met point dans des outres anciennes, et dont le saint homme Job nous a dit : « Mon » cœur est comme un vin nouveau qui brise le vase où il est ren- » fermé (4). » Mais « cet esprit passe dans l'âme ; ilne demeure pas » et on ne reconnaît plus sa place (2). « Hélas ! hélas ! l'esprit passe et ne laisse dans l'âme aucune trace; après un transport d'ardente piété . après une extase brûlante, l'âme retombe dans sa première froideur, comme si rien n'y était jamais passe.

La neuvième grâce, c'est « la miséricorde du Seigneur reposant » d'une éternité à l'autre , sur ceux qui le craignent (5). » L'esprit passe, mais la miséricorde ne les abandonne pas, elle les couvre d'une protection constante , suivant ces paroles du psaume : « Et votre miséricorde me suivra tous les jours de ma vie , car la » grâce de Dieu et sa miséricorde reposent sur ses saints et son » regard sur ses élus (3). » Voilà pourquoi : « il les cache dans le » sein de sa face, à ceux qui voudraient les troubler, » et il les préserve dans son tabernacle des langues de la contradiction. Cette constante protection de Dieu , cette sollicitude dont il est dit ailleurs : « Le Seigneur est plein de sollicitude pour moi [4] ; » cette protection, dis-je, et cette sollicitude les environnent soit dans la veille, soit dans le sommeil.

0 doux Jésus! que de grâces . que de biens n'avons-nous pas reçus de vous sans le savoir ! Nous l'ignorons , nous ne nous en apercevons pas , nous dormons peut-être et vous . vous enlevez mille pierres d'achoppement , vous brisez mille filets tendus, vous écartez mille dangers. Que de fois nous nous précipitons pour notre malheur vers les plaisirs de la terre ! nous courons avec ardeur, nous faisons tous nos efforts pour obtenir des choses que votre attentive tendresse écarte loin de nous, parce qu'elles nous seraient nuisibles et meurtrières ! Je vous rends grâce de ces obstacles que

(1) Job, xxxn, 19. - (2) Ps. en, 16. - (3) Sag., îv, 15. - (4) Ps. xxx, 21.

vous avez posés, de m'avoir rendu impossible ce qui m'eut été funeste.

Après sa longue lutte avec l'ange, Jacob, cet illustre athlète, ne voulut pas aux premières lueurs du matin , laisser aller celui contre lequel il avait lutté, sans avoir reçu sa bénédiction ; pour vous, si Dieu vous accorde, quelquefois de soutenir une lutte semblable , lorsque vous ne pourrez retenir l'Esprit, malgré tous vos efforts, suppliez-le de vous laisser au moins sa bénédiction, sa protection puissante, afin qu'elle demeure avec vous, qu'elle travaille avec vous et vous défende de tout mal.

Mais que veut dire le prophète par ces paroles : « Votre miséri- » corde me suivra, » lorsque lui-même dit ailleurs : « Mon Dieu » votre miséricorde me préviendra (<)? » Il n'y a dans ces paroles ni répugnance, ni contradiction. Dieu en effet nous précède et nous suit tout à la fois. Il nous précède quand il nous avertit , il nous suit quand il nous dirige; il nous précède quand il nous inspire, il nous suit quand il nous conserve ; il nous précède quand il nous incline vers le bien , il nous suit quand il règle et dispose nos bonnes actions ; car l'homme propose et Dieu dispose.

Vos miséricordes sont infinies , ô mon Dieu , et parmi tant de miséricordes, les unes nous précèdent et les autres nous suivent. Vous nous avez choisis dès l'éternité , vous nous avez placés dans votre Eglise , vous nous avez lavés dans les eaux du baptême. Ces miséricordes et autres semblables nous précèdent, ô mon Dieu. D'un autre côté , vous nous recevez après nos péchés quand nous revenons à vous, vous pardonnez ceux qui se repentent, vous vous montrez à ceux qui vous cherchent , vous répondez à ceux qui vous appellent, vous exaucez les désirs de ceux qui travaillent au bien: ces miséricordes, Seigneur, et autres semblables me suivront tous les jours de ma vie.

La dixième et dernière grâce, la plus grande, le comble de toutes les grâces, c'esl celle que le prophète exprime ainsi : « Afin que » j'habite dans la maison du Seigneur, durant toute la longueur » des jours. » Et quelle est cette longueur? « Heureux, dit le

(1) PS, LYUl, il.

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