SECONDE PRÉFACE
Salomon a mis au jour trois livres qui lui ont fait donner trois noms différents. Le premier de ces livres traite des règles à garder pour Téducation des enfants, il enseigne les premiers rudiments de la vertu ; on l'appelle les Proverbes de Salomon. Le second s'adresse aux adultes, à ceux qui marchent vers la perfection et leur enseigne le mépris du monde, il porte le nom même de son auteur, l'Ecclésiaste. Le troisième s'adresse aux parfaits, aux âmes intérieures ; il parle de « la sagesse cachée dans le mystère, sagesse » qu'aucun des princes de ce monde n'a connue (I). » On l'appelle avec raison Cantique des Cantiques, parce que, soit par la grandeur des mystères, soit parla sublimité de l'enseignement, soit par la dignité de la matière, il est supérieur à tous les autres cantiques de l'Écriture. Ici l'auteur ne s'appelle ni Salomon, ni Ecclésiaste, il s'appelle Idida, c'est-à-dire, Bien-aimé du Seigneur.
On donne encore à ce troisième livre le nom d'Epithalame, c'està-dire de chant nuptial, parce qu'il parle des noces del'agneaù et de la colombe, c'est-à-dire des mystères qui s'accomplissent ordinairement dans la merveilleuse union de L'âme avec le Verbe de Dieu, mystères que personne ne connaît, à moins de les avoir éprouvés. Aussi l'on fait paraître dans ce livre, comme dans un drame, quatre personnages différents, l'Epoux, l'Epouse, les compagnons de l'Epoux et les jeunes filles, compagnes de l'Epouse, de leurs accords résulte une admirable harmonie. L'Epoux est le Verbe ; l'Epouse est lame ou bien encore l'Église; les compagnons de l'Epoux sont les Anges ou les Apôtres ; les compagnes de l'Epouse
(1) ICor., n, 7.
sont les âmes fidèles qui n'ont pas encore atteint la plénitude de la perfection.
Par conséquent, lorsque le premier livre vous aura fait donner une règle à vos mœurs, lorsque de plus le second vous aura fait mépriser le monde, ses pompes et ses vanités, lorsque vous aurez appris à vous asseoir solitaire comme le prophète, à garder le silence, à vous élever au-dessus de vous-mêmes, alors, approchez, éeoutez en silence le cantique de l'esprit, ou bien chantez-le vousmême avec joie. « Loin d'ici les chiens, les empoisonneurs, les iin- « pudiques. » tous ceux qui n'ont point l'esprit de Dieu, tous ceux qui sont encore appesantis par la chair I.
Le livre des Cantiques présente deux grandes difficultés, la première est d'en faire une version fidèle, d'en bien rendre le sens littéral ; la seconde est de puiser aussi largement que possible la sagesse, les sens mystiques que l'Esprit-Saint a cachés sous la lettre. C'est pourquoi nous nous proposons deux choses, d'abord de donner, autant que Dieu nous en accordera la grâce, une version exacte et fidèle de la lettre, pour la bien faire comprendre : ensuite de donner d'assez longues annotations sur chaque verset du cantique, pour faire connaître la sagesse qui y est renfermée.
Mais comme l'Epouse, ainsi que nous l'avons dit, peut être l'Eglise oul'àme parfaite, on trouve dans les auteurs une grande variété de sens, puisque Jésus-Christ peut s'adresser soit à l'Eglise, soit à l'àmer sainte. C'est pourquoi nous nous attacherons d'abord à donner, sans interruption, l'explication spirituelle et morale, en l'appliquant à l'union de l'âme et du Verbe de Dieu : quant au sens mystique ou allégorique, nous ne le donnerons pas régulièrement, sans discontinuer ; nous ne ferons que l'indiquer çà et là, suivant L'intérêt qu'il pourra offrir. Pour vous, mes frères, priez l'Esprit-Saint de nous ouvrir les trésors cachés de sa sagesse ; qu'il daigne nous faire trouver l'objet de nos désirs et nous bien faire accomplir nos promesses.
.Mais une chose que je veux avant tout vous faire remarquer, c'est que le langage de l'Epouse est celui du désir, et le langage de
(I) Apoc, xxn, 15.
l'Epoux celui d'une âme inspirée. Voilà pourquoi dans tout ce traité nous ne parlerons que de ces inspirations intérieures, de ces affections spirituelles qui se passent entre l'âme et Dieu dans le secret de la contemplation. Celui qui a éprouvé ces choses peut seul les connaître. Sans cette heureuse expérience, il sera impossible de comprendre mes paroles ; l'amour seul comprend le chant de l'amour; l'amour est le meilleur interprète de cet épithalame. En un mot. nous pouvons dire ici de l'amour ce que le prophète dit de la foi. «Si vous n'aimez pas. vous ne comprendrez pas (■!).» Mais il est temps d'écouter le chant de l'Epouse.
(1) Isaïe. vn, 9. — Traduction des Septante.