‹ Œuvres de St. Thomas de VilleneuveChapitre 32 sur 54 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

« Qu'il me donne un baiser de sa bouche. » Quel prologue ! quel prélude à son chant! Avec qui ou de qui parle-t-elle? Dans son amour, elle croit ses transports gravés sur son front : elle n'use point de détours, un mot lui suffît pour faire connaître tous ses désirs. Je ne veux point de richesses, point d'honneurs, point de pompes, point de plaisirs. « Qu'il me donne un baiser de sa bouche. » Voilà mon seul désir, ma seule demande, mon unique souhait. Je connais le baiser des anges : je veux monter plus haut, je désire un baiser de sa bouche. Je ne serai tranquille, je ne serai satisfaite que lorsque sa bouche « m'aura donné ce baiser. »

0 hardiesse ! ô excès de confiance ! elle ne demande pas de baiser les pieds ou les mains : elle veut baiser la bouche. iVotre présomption est grande, ô Epouse ; il vous suffît de baiser les pieds avec Marie ; pourquoi demander à une bouche divine ses baisers? Vous ne le connaissez pas et vous ne vous connaissez pas vousmême. Qu'est-il, lui, et qu'êtes-vous ? Ah ! l'amour est absolu, pour l'amour point de majesté, par conséquent point de respect ; il égalise tout, il ose tout, il se croit tout permis, et l'on pardonne à l'amour toutes ses paroles, toutes ses audaces.

Le baiser qu'elle demande, c'est, à mon avis, une union merveilleuse entre la lumière incréée et la lumière créée : une union ineffable entre l'àme et Dieu, car « celui qui s'attache à Dieu devient » avec lui un même esprit 1 . b Apprenons maintenant les fruits de cette union entre le Verbe et l'àme sainte, et les raisons de ce désir et de cette demande.

« Parce que vos mamelles sont meilleures que le vin, elles ont

(1) I Cor., vi, 17.

COURTE EXPOSITION DV CANTIQUE DES CANTIQUES i2o

« l'odeur des parfums les plus précieux. » Transportée par le souvenir des abondantes douceurs dont la remplit son Bien-aimé, elle s'élance dans ses bras, car elle sait toutes les suavités que procurent ses baisers.

L'Epouse rappelle ici quatre fruits du baiser divin ; la douceur du lait, la générosité du vin, la suavité d'un parfum, l'allégresse d'une onction sainte. Le lait nourrit, le vin réchauffe, le parfum ranime, l'onction consacre. Cet ineffable baiser de l'àme et de Dieu produit d'abord le lait de la sagesse, lait mystérieux qui jaillit des mamelles de l'Epoux, c'est une sorte d'enseignement tout intérieur, une illumination d'en haut qui éclaire l'àme et dont nous parle l'Evangile : « Tous seront enseignés de Dieu, dit saint Jean (1). » « J'écouterai ce que le Seigneur-Dieu fait entendre au-dedans de moi (2) » dit encore le psalmiste, et Job : « Une parole secrète m'a « été dite (3). » Isaïe en avait parlé lui aussi : « Dès le matin il « me relève ; dès le matin, il prépare mon oreille à l'écouter « comme un maître (4:. » Il disait encore: « Votre rosée est une « rosée de lumière [5). » Voilà pourquoi l'Epouse elle-même répétant cette parole, disait : « Oh ! que n'es-tu mon frère ! Je te ren- « contrerais au dehors, je te couvrirais de baisers 6; ; » et aussitôt elle ajoutait : » Je te conduirais dans la demeure de ma mère et là « tu m'instruirais. »

Après le lait qui nourrit, vient le vin qui réchauffe, c'est-à-dire une sorte de ferveur qui enivre l'esprit, second mystère dont parle le psalmiste: « Qu'il est glorieux le calice qui m'enivre (7) ! » Il dit encore : « Mon cœur s'est échauffé au-dedans de moi ; mon feu u s'est enbrasé dans la méditation (8). » Cette ferveur est suivie d'un parfum de béatitude céleste. Isaïe nous eu parle disant : « Reposez-vous en l'homme qui respire l'esprit (9). » C'est-à-dire qui respire les parfums des deux, car « on le considère comme ci élevé à de grandes hauteurs. » L'Epouse nous parle ensuite de

(1) S. Jean, vi, 45. — (2j Ps. lxxxiv, 9. — (3) Job, iv, 12. — (4) Isaïe, l, 4. — 15) Isaïe, xxvi, 19. — (G) Cant., vin, 1. — (7) Ps. xxn, 5. — [8) Ps. xxxvin, 4. — (9) Isaïe, h, 22. — Traduction accommodée au sens, mais bien diflérente du sens littéral.

l'onction salutaire qui engraisse l'ànie et la remplit d'une joie ineffable. Le psalmiste nous en parle aussi, quand il dit : a Mon âme sera comme engraissée de vos bénédictions ! . »

Le lait fortifie l'esprit, le vin réchauffe le cœur, le parfum provoque le désir, l'onction guérit la maladie. Le lait est une lumière et ceci regarde l'intelligence ; le vin est une ferveur et ceci regarde le cœur ; le parfum est les prémices de la gloire et ceci regarde le désir : l'onction est la joie de l'âme et ceci regarde les sentiments ; cette onction perfectionne toutes les facultés de l'àme.

Mais parce que l'onction s'écoule en sens divers, pour provoquer lesaffections spirituelles. l'Epouse dit au pluriel : « Elles ont l'odeur parfums les plus précieux. » En effet, autre est l'onction de la dévotion, autre l'onction de la piété, autre l'onction de la comq, autre l'onction de la contrition, autre l'onction de la joie, autre l'onction de l'espérance, autre l'onction de la douceur, autre enfin l'onction de l'amour ; onctions diverses qui. au baiser de l'Epoux, engraissent spirituellement les âmes, les fortifient dans la vertu et les guérissent des maladies du péché. Que de richesses, veuillez \ réfléchir, dont cette onction spirituelle remplit les âmes ! Comme il faut peu de mots à l'Epouse pour préciser ce que d'ailleurs un long discours ne pourrait expliquer. 0 Platon, vous tous, ô philosophes, avez-vous jamais entendu de pareilles choses '? En avez-vous jamais eu l'intelligence ? Ah ! comme toutes ces merveilles sont cachées à vos yeux !

« Vos mamelles sont meilleures que le vin ; elles ont l'odeur des « parfums les plus exquis.» C'est avec raison que l'Epouse pn Père le lait de la sagesse au vin de la ferveur : le lait est le breuvage de l'âme, 1'' vin n'est que le breuvage des sens ; le lait produira le vin. car '< mon feu s'embrasera dans la méditation (2) ; » le vin est pour I.'- âmes qui commencent : car parfois elles s'embrasent et s'enivrent dans leur jeune ferveur, le lait.au contrai ur lésâmes par-

faites dont ton- les sens -ont formés, perfectionnés par une longue habitude : le mu est un breuvage plus puissant, le lait est pli nétrant, plus doux, pin- pur. plu- précieux.

(I) Ps. LM1, ... — [2) P», WXVI1I, ».

COURTE EXPOSITION DU CANTIQUE DES CANTIQUES i 27

Voilà pourquoi l'Epouse ajoute : « Votre nom est une huile ré- « pandue . aussi les jeunes filles vous ont aimé, » cette huile suave vous a fait aimer des jeunes filles ; pour moi, je vous le dis, je vous aimerai toujours même sans ces douceurs. L'huile a été répandue et leur feu s'est allumé : c'était un feu nouveau qui avait besoin d'huile pour brûler : mon feu n'en a plus besoin, car il y a longtemps qu'il a été allumé dans mon cœur. Oui, c'est votre suavité, votre douceur, votre onction qui vous font aimer des jeunes filles ; pour moi je sais vous aimer au milieu des croix, au milieu des fatigues. au milieu de toutes sortes de morts. Elles cherchent vos faveurs, je ne cherche que vous ; elles ne vous cherchent qu'à cause des délectations qu'elles trouvent en vous; moi, je ne cherche point vos faveurs, c'est vous, vous seul que je cherche, vous seul que je désire, vous seul que j'aime de toute la tendresse de mon cœur. «Entrainez-moi après vous. » Je ne puis venir par mes propres forces, mais vous, entraînez-moi : je vous suivrai si vous m'entraînez.

Le chant de l'Epouse parut austère aux jeunes filles: elles ne s'élevaient pas à la hauteur d'une telle sagesse, elles ne comprenaient pas la perfection de ces paroles ; aussi elles s'avancent et s'écrient. Nous ne savons ce qu'elle veut dire ; quelle garde cette sagesse pour elle ; vos onctions, ô notre Seigneur, sont aimables, elles sont d'un prix infini ; nous, « nous courrons à l'odeur de vos « parfums ; » qu'ils ne nous manquent jamais, nous vous en conjurons.

Je connais, reprend l'Epouse, ces onctions que vous connaissez; j'ai goûté la douceur de ces parfums, objet de vos désirs, car « le « Roi m'a introduite aussi quelquefois dans ses celliers >• et là j'ai goûté ces onctions, ces ivresses que vous goûtez maintenant. — Nous ignorons si vous les avez goûtées, répliquent les jeunes filles ; nous n'en persistons pas moins dans notre désir ; « nous nous » réjouirons et nous tressaillerons d'allégresse, en nous souvenant » que vos mamelles sont meilleures que le vin. » — Je ne m'y oppose pas, reprend l'Epouse, mais en vérité, ô mon Epoux, « ceux a qui ont le cœur droit vous aiment. »I1 ne faut pas sans doute mé-

priser dans l'amour ni la ferveur ni la suavité, mais évidemment la droiture de l'àme doit être préférée à la ferveur du cœur. Je vous en conjure, jeunes filles, prenez-y garde ; c'est devant un Juge vrai et droit, ou plutôt c'est devant la Vérité même que nous discutons. Me connaissez vous? Savez-vous que je suis l'Epouse ? Savez-vous quel est mon Epoux et combien je lui suis plus chère et plus étroitement unie que vous? Prenez exemple sur moi.

« Je suis noire, mais je suis belle, ô filles de Jérusalem ; » noire « comme les tentes de Cédar, » belle « comme les pavillons de Salomon. » Je n'ai point aujourd'hui comme vous l'abondance de ces délices et de ces consolations. Aujourd'hui, exposée aux fatigues, aux tempêtes, à l'intempérie des saisons, à toutes sortes de persécutions, de soucis et d'angoisses « je supporte tout à cause des élus(1). » « Qui est faible, sans que je ne sois faible avec lui? Qui est scan- « dalisé, sans que je nebrûle 1 '• » Si vous considérez mon extérieur, je ne diffère en rien des tentes de Cédar, mais au-dedans, mais dans mon cœur, je suis belle comme les pavillons de Salomon. Je ne puis imiter les vertus divines, communes à Salomon, mon Bienaimé et à son Père ; mais j'imite autant qu il m'est posible, la beauté des vertus qui brillaient en mon Bien-aimé, quand il se revêtit de ma chair mortelle ; et, autant que la grâce me le permet, je m'efforce de les pratiquer. Mon Bien-aimé, Salomon, s'est-il complu en lui-même dans le cours de sa vie? A-t-il cherché ses propres intérêts? N'a-t-il pas travaillé? Ne s'est-il pas fatigué ? Ne s'est-il pas couvert de sueur? Je suis dans les mêmes sentiments où était Jésus-Christ. Plus je me rend semblable à lui, plus je suis contente de moi. Les toisons qui recouvraient le tabernacle pouvaient paraître viles et grossières, mais elles en protégeaient la beauté intérieure. Au-dehors, je suis, je l'avoue, semblable à une noire toison, mais au-dedans je suis belle ; on ne doit point mépriser une toison qui recouvre tant de beauté.

Ne considérez pas que je suis brune » que je suisassaillied'orcopatioos, de soins, d'inquiétudes, « car c'est le soleil qui m'a " décolorée; ■ son ardeur extrême, ses feux brûlants m'ont été ma

(1) II Cor., il, lu. — (2; II Cor., Il, 29.

couleur ; les rayons de ce soleil ont bruni tout mon corps. Mon visage autrefois était beau et blanc comme le vôtre, mais le soleil a dardé sur moi ses brûlants rayons et a noirci mon teint. C'est pour lui que j'ai exposé ma beauté, afin que dans ma noirceur j'en sois plus belle à ses yeux.

Mais ce n'est pas moi qui ai recherché de tels soins ; je ne me suis point attribué ces honneurs ; j'ai été appelée de Dieu comme Aaron ; mes frères m'y ont poussée. « Les fils de ma mère se sont « élevés contre moi ; ils m'ont placée à la garde de leurs vignes. » Mais hélas ! en m'appliquant ainsi aux intérêts des autres, a je n'ai « pas veillé sur ma propre vigne ; » et je crains que quelque bête de la forêt ne l'ait ravagée. 0 vous, Gardien des hommes, c'est pour vous que j'ai accepté cette garde, veillez donc sur ma vigne; vous êtes la cause de mes travaux et de mes distractions, c'est pour vous que tout le long du jour, je me répands et me disperse audehors. Que cette charge confiée à mes soins par la charité fraternelle, ne soit pas, je vous en conjure, la cause de ma ruine.

Mais pourquoi ces délais ? Pourquoi dissimuler encore le désir qui tourmente mon cœur? « 0 toi, que chérit mon àme; apprends- « moi où tu fais paître ton troupeau, où tu te reposes au milieu du a jour, » de peur que, embarrassée de tant de soins, dispersée audehors par tant d'occupations, « je ne m'égare, en suivant les troupeaux de tes compagnons » et qu'ainsi ce qui m'était donné pour être ma vie, ne devienne pour moi une cause de mort. Ah ! jusqu'à quand serai-je loin de toi ? Jusqu'à quand ai-je encore à souffrir ton absence ? Si tu m'aimes, si j'ai trouvé grâce à tes yeux, montre-moi ton visage, cela me suffit. Pourquoi me cacher ton visage ? Pourquoi me regarder comme ton ennemie ? Je suis ta servante; sans cesse, ô mon Seigneur, je recherche ton visage, tu le sais ; jusqu'à quand me fuiras-tu ? Jusqu'à quand te cacheras-tu âmes yeux? Ecoute ma prière, je t'en conjure, accomplis mon désir.

« 0 toi qu'aime mon àme, » doux objet de mes brûlants désirs, « apprends-moi où tu fais paître tes troupeaux, où tu te reposes « au milieu du jour. » Enseigne-moi les gras pâturages où tu mènes tes troupeaux, où tu prends ton repos du midi, où tu les fais paître

sans le moindre souci. Là point de crainte des loups ni d'aucune ton gras troupeau, libre et joyeux, va bondissant dans les pâturages ; là point de nuit, point de ténèbres ; là toujours une brillante lumière, un midi éternel, la plénitude de la lumière et de la ferveur, un brillant soleil qui ne connaît point de coucher. Oh ! pourquoi me refuser uu moment celui que je dois posséder pendant l'éternité'? Tu connais ma faiblesse, tu sais mes préoccupations, prends garde que je ne t'oublie, et qu'en gardant tes brebis, je ne devienne la dernière brebis du troupeau. Si je te voyais, je serais en sûreté : si tu te montrais à moi, je serais sauvée. Indiquemoi le but vers lequel je dois lancer ma vie comme une flèche ; indique-le moi, de peur que, errante et aveugle, je ne suive les traces d'un peuple vagabond.

Voyez-vous, mes frères, comme elle s'avance '. YoVez-vous son audace? Elle demandait un baiser; son audace a grandi et elle aspire à la vision. Elle ne veut plus les chaînes d'or, l'odeur des parfums, la douceur du lait, la générosité du vin : elle désire dans sa chair mortelle la vision béatifique. « Montre-toi à mes yeux, ô « toi qu'aime mon âme. » Moïse demandait-il autre chose quand il disait. « Si j'ai trouvé grâce à vos yeux, montrez-moi « votre face (4). » Mais de la même manière que Moïse entendit ces mots : « Tu me verras par derrière , » ainsi l'Epouse entend cette réponse.

« Situ te méconnais, ô la plus belle des femmes. » Elle demandait le visage de son Bien-aimé, on la renvoie à son image ; elle sollicitait la vision de Dieu, on la renvoie à la connaissance d'ellemême. On semble lui dire : Quelle est cette hardiesse, ô Bien-aimée, qui te porte à désirer dans l'exil la vision de ton Dieu? Une trop grande familiarité t'a donné cette audace ; l'amour te rend trop indiscrète. Ce serait trop pour toi de voir dans le temps ton Bienaimé ; la vision que tu demandes n'est pas delà terre ; elle le sera accordée en son temps, et alors ce ne sera pas pour quelques institut- ; mais pour toujours : il vaut mieux aujourd'hui te considérer-toi- même.

(1) Exode, xwiii, 13.

Telle est la parole de l'Epoux : « Si tu te méconnais, ù la plus belle « femmes, sors, cours après les pas de tes troupeaux, fais paître tes « chevreaux auprès des tentes des pasteurs. » C'est-à-dire si tu ne te connais pas. tes craintes se réaliseront, les maux que tu redoutes fondront sur toi ; tu seras errante, tu deviendras la dernière brebis du troupeau. On pourra exaucer ton désir, quand tu te connaîtras toi-même, quand tu sauras ta grandeur et ta beauté. 0 la plus belle des femmes, si tu t'étais bien considérée, si tu connaissais ton excellence, ta grandeur, ta beauté, ta noblesse, ta dignité, non. tu n'aurais pointées craintes ; non. jamais tu ne t'abaisserais pas jusqu'à rechercher les voluptés honteuses et dégradantes d'un troupeau insensé, jusqu'à désirer les bagatelles d'un peuple enfant, Car quoi ! une noble créature formée à l'image de Dieu, semblable aux esprits angéliques. rechercherait-elle, comme les animaux, les turpitudes de la chair, s'abrutirait-elle en se vautrant honteusement dans le fumier des plaisirs immondes0 Elle aurait honte d'une telle dégradation, elle aurait honte d'une telle infamie, elle ne supporterait point un tel affront, un outrage si déshonorant : l'ignorance de soi-même est la cause de tous ces maux.

Par conséquent, ou connais-toi toi-même, ou si tu ne veux pas te connaître, sors du sanctuaire de ton âme. jette-toi dans les choses extérieures, va courir errante et vagabonde sur les pas de tes troupeaux charnels : habituée à faire paître tes agneaux au milieu des lys et des roses du printemps, change de troupeau : va à travers des décombres arides, à travers les restes des pourceaux, va faire paître tes chevreaux, tes chevreaux rebelles, effrontés et querelleurs, va près des tentes des pasteurs, non pas des miens dont tu connais les pâturages, mais des pasteurs étrangers qui ne savent que se rassasier eux-mêmes. Ta vie se passait dans leparterre de mes Ecritures, auprès des tentes de mes pasteurs : là tu nourrissais tes affections, tu engraissais ton âme des douces fleurs, des exemples et des maximesdont mes Ecritures sont remplies : aujourd'hui va , nourris ta chair et tes sens du feuillage aride des poètes et des philosophes ; sors du sanctuaire de ton âme, égare-toi dans les choses du dehors. 0 menace terrible ! « Sors, cours après tes troupeaux, fais paître

432 OEUVRES DE SAINT THOMAS Di: VILLENEUVE

» tes chevreaux ; » la mort ne vous semble-t-elle pas préférable à une telle abjection ? Quoi ! l'Epouse après s'être nourrie dans la pourpre n'embrasserait que le fumier ! Une réponse aussi sévère réprime l'audace de l'Epouse, sans doute l'Epoux ne condamne pas le désir de sa Bien-aimée ; quelle est l'épouse qui ne désire voir son époux, qui ne s'écrie avec le prophète : « Comme le cerf sou- » pire après les fontaines des eaux vives, ainsi mon âme soupire » après vous, ô mon Dieu (1)? » Il ne rejette point sa demande, il lui rappelle sa dignité , afin que la connaissance d'elle-même la fasse parvenir à la vision de Dieu , objet de ses désirs. Et non seulement elle lui rappelle sa dignité, mais elle lui en présente une image , elle lui présente comme un miroir où elle pourra se considérer, il dit :

« Je t'ai comparée , ô ma Bien-aimée, à mes coursiers attelés » aux chars de Pharaon ; tes joues sont belles comme la tourte- » terelle ; ton cou brille comme les pierreries. » Je te dirai ce que tu es par ta nature, je te dirai ce que t'a faite la grâce. En te considérant dans ta nature, « ô ma Bien-aimée, je t'ai comparée à » mes coursiers ; en te considérant dans la grâce, je trouve tes » joues belles comme la tourterelle, ton cou brillant comme les » pierreries. » En peu de mots , je dépeints ta beauté ; ouvre les yeux, regarde ; je te compare à ces brillants coursiers qui me portent sans cesse et dont moi seul je tiens les rênes et dirige les pas. C'est d'eux qu'il est écrit : « Les chars de Dieu sont innom- » brables ; ils sont conduits par dix mille coursiers ; des millions d'anges se rejouissent à l'entour ; le Seigneur est au milieu d'eux ^2) ; » et ailleurs : « Les chars de Dieu seront notre salut (3), » Je t'ai donc formée semblable à la dignité angélique, quoique tu sois attelée aux chars de Pharaon , c'est-à-dire, quoique tu sois unie a une chair mortelle , sujette à Pharaon, non par un effet de ma loi, mais par l'effet de ton péché. Je t'avais tonnée pour mener une vie angélique dans une chair corrompue, pour montrer en toi malgré ton nnion a un corps, la ressemblance et l'image des es-

(1) Ps. xli, 1. - ^2)Ps. lxvu, 18, — (3) Habacuc, m, 8.

prits célestes. Par ta nature tu es placée un peu au-dessous des anges, mais par la grâce, ta dignité est la même que relie des anges. J'ai créé ta nature belle et brillante; mais déplus, j'ai embelli ta face déjà si belle de la pourpre de ma grâce et de ma charité; j'ai lavé tes joues dans le nitre de mon sang, pour te faire paraître devant moi comme une épouse sans ride et sans tacbe, semblable à une chaste tourterelle. Ton cou n'a pas besoin de collier pour ornement, il est assez orné par sa beauté naturelle. Toutes les richesses, toutes ies grâces dont les autres peuvent rehausser la beauté de leur cou à l'aide des vertus, superbes pierreries amassées au prix de longs travaux et de longues fatigues, moi, je te les ai données toutes. Rappelle-toi souvent tous ces bienfaits, ô nia Bien-aimée : considère ce que tu es par ta nature et ce que tu es par la grâce . les bienfaits dont je t'ai comblée en te créant, et toutes les beautés dont je t'ai parée plus tard : celte connaissance de toi-même le sauvera, et tu n'iras pas courir à travers les troupeaux des autres pasteurs, et tu ne t'abaisseras pas au rang de la brute. Ne désire donc pas encore de voir ma face, car j'habite maintenant une lumière inaccessible, et nul ne peut me voir sans mourir.

Une telle réponse plongea l'Epouse dans une grande tristesse, car ses désirs n'étaiont point exaucés et rien ne pouvait adoucir sa douleur, rien ne pouvait apaiser son affliction ; aussi les compagnons de l'Epoux , lui font les plus douces promesses pour la consoler :

« Nous te ferons , lui disent-ils , des chaînes d'or entrelacées v, d'argent , » pour que tu puisses supporter avec plus de calme l'absence de ton Bien-aimé. Pourquoi lever les yeux ? Mets plutôt des ornements à tes oreilles : écoute encore, ô jeune fille, si tu veux voir plus tard et t'ecrier avec le prophète : « Ce qui nous » avait été annoncé . nous le voyons dans la cité du Seigneur des » vertus, dans la cité de notre Dieu (1). » Tant que l'Epoux te refusera sa présence, tant que ton pèlerinage durera, nous parerons tes oreilles de chair, suivant l'usage des vierges des champs ; et

(1) Ps. xLvn, 9.

comme tu ne pourrais supporter l'éclat de l'or et sa trop vive splendeur, nous les adoucirons en y entremêlant l'argent, et ainsi tu pourras plus facilement te parer, suivant l'usage des champs où tu es forcée de vivre encore.

Tout cela , mes frères, est la vérité ! Vous savez avec quelle ardeur l'àme désire la présence de son Epoux ; nuit et jour, pi par la soif, elle aspire à cette fontaine des eaux vives, elle s'écrie sans cesse : « Quand irai-je apparaître devant la face de mon » Dieu I . Les anges aiment ardemment cette pauvre âme. souvent ils la visitent, la comblent de dons spirituels , et lui donnent ainsi la consolation et la joie. Artistes habiles, ils façonnent loin de nos regaids, comme des chaînes d'or; ce sont ces lumières spirituelles . ces paroles pleines de douceur et de suavité qu'ils font entendre à l'oreille de 1 ame, ce rayon de divine lumière figuré par l'or, rayon mystérieux que nos yeux ne pourraient jamais saisir dans sa pureté . mais que les Anges environnent et entrelacent de l'argent des images matérielles, afin de le rendre plus accessible à nos regards, puisque suivant la parole de saintDenis ,2 . le rayon divin ne peut briller à nos yeux qu'en se revêtant de voiles sacrés. C^s douces lumières soutiennent l'àme dans son exil, ces présents la consolent jusqu'au jour où, le voile de ce corps mortel se brisant , le soleil brillera dans toute sa puissance , le rayon de la divine lumière apparaîtra sans le plus léger nuage, nous le verrons face à face. Quelles sont ces chaînes d'or? Quelle est leur nature? Quelles suavités, quelles joies elles répandent dans l'àme pendant son exil, demandons-le à l'expérience, l'Ecriture ne nous l'enseigne pas.

L'Epouse répond : Je vous rends grâces, ô compagnons de mon Epoux, je vous rends grâces pour * es chaînes «rui-

ez me sont très-agréables. J'ai encore dans mon exil d'autres arrhes précieuses que m'a données mon Epoux, car

lant que le Roi se reposait » sur mon i <* panât] sni mui a exhalé sou parfum. - Le oard odorant du para- Ci) Ps. xli, :;. — [2] S, Denis. Do la Hiérarchie céleste, chap. 1, pa-

dis, veux-je dire, a exhalé son odeur sur tous mes sens, et son doux parfum me soutient aujourd'hui. Les célestes mandragores ont répandu leur suave odeur à nos portes et il a été permis à mon odorat de sentir ce que mon palais ne peut goûter.

« Mon Bien-aimé est pour moi comme un faisceau de myrrhe, il « demeurera sur mon sein. Mon Bien-aimé est pour moi comme « une grappe de cypre cueillie dans les vignes d'Engaddi 1 . > Mon Bien-aimé est un faisceau de myrrhe, une grappe de cypre, voilà pourquoi il m'enivre d'absinthe et m'abreuve de baume; et plus la myrrhe est amère, plus est suave le baume qu'il lui fait succéder; car c'est « en proportion des douleurs de mon cœur que « vos consolations ont réjoui mon àme(2;. « D'abord le faisceau de myrrhe, et ensuite la grappe pleine de douceur, car les douceurs de l'esprit ne font que suivre pour adoucir l'amertume de la croix. Et je n'ai pas seulement un unique sujet d'amertume ; mon Bienaimé est un faisceau de myrrhe; de quelque côté que je me tourne, je trouve toujours cette amertume ; amertume dans l'exil, amertume dans le péché, amertume dans les périls, amertume surtout dans la privation de l'objet de mes désirs ; toute ma vie n'est qu'une amertume continuelle, et « au sein même de la paix, je sens la « plus cruelle amertume (3). » Cependant la myrrhe est salutaire et je ne la repousse point; au contraire, elle demeurera sur mon sein. Oui, j'embrasse volontiers la myrrhe de la croix dont l'amertume doit être adoucie par des raisins aussi suaves.

L'Epouse appelle ces raisins des grappes de cypre, à cause de leur grandeur ; elle les suppose cueillis dans les vignes d'Engaddi, à cause de leur douceur ; les raisins de la terre promise sont d'une douceur extrême que personne ne connaît, excepté ceux à qui Dieu daigne les faire goûter.

L'Epouse vient de rappeler trois choses qui la soutiennent dans son pèlerinage ; le parfum du nard , l'amertume de la myrrhe et la douceur des raisins. Elle en usera sans cesse, « jusqu'à ce que « le jour se lève et que les ombres se dissipent (4). » Elle ne se plaint

(1) Voir Vence, Bossuet, Sacy. — (2) Ps. xciu, 19. — (3) haïe, xuyiii, 17. — (4) Cant., u, 17.

pas «lu refus qu'éprouve sa demande; elle ne s'émeut point en voyant ses vœux repoussés; se conformant en toutes choses à la volonté de son Bien-aimé, elle accepte la myrrhe, pour goûter des raisins aussi doux. Aussi, à la vue de tant d'obéissance et d'humilité. l'Epoux transporté, ne peut retenir les louanges de son Epouse :

« Oh ! que tu es belle, ma Bien-aimée ! oh ! que tu es belle ! a tes yeux sont ceux de la colombe. » Tu es belle par ta nature , tu es belle par la grâce : tu es belle par tes dons naturels, tu es belle partes dons spirituels T . « Tes yeux sont ceux de la colombe : » il est surtout charmé par la beauté des yeux de l'Epouse, comme on le dira plus tard.

Un semblable éloge est la réponse de l'Epouse . « Oh ! que tu es « beau mon Bien-aimé ! oh ! que tu es gracieux. » Tu es beau dans ta Divinité, car tu es le Verbe sorti du Père: tu es gracieux dans ton Humanité, car tu as pris une chair dans le sein d'une Vierge; tu es beau dans ta nature divine, tu es gracieux dans ta nature humaine ; tu es beau, car tu es l'éclat de la lumière éternelle, son miroirsans tache: tu es gracieux, car tu surpasses en agréments tous les enfants des hommes : sur toi les anges désirent attacher leurs regards. En disant qu'il est beau, l'Epouse entend parler de la nature divine de l'Epoux, en disant qu'il est gracieux, elle entend parler de sa nature humaine.

Un tel Epoux doit avoir un beau lit pour se reposer; aussi l'Epouse ajoute : « Notre lit est couvert de fleurs. » Elle ne dit pas ton lit ou mon lit; elle dit notre lit; relui où nous prenons ensemble notre repos, notre sommeil, nos chastes jouissances, ainsi qu'il

rit : " Je dormirai et me reposerai en paix sur son sein Ce lit est le cœur ; en le montrant, l'àme désire son union avec- Dieu. Elle montre un lit couvert de fleurs, à une fleur très-pure, sortie de la tige de Jessé ; à une fleur sur laquelle s'est repos* prit de Dieu. Elle couvre ce lit de son cœur de saintes pe connue d'autant de lis <■, -Infants : elle le couvre d'ardentes affections, comme d'autant de roses empourprées; elle le couvre encore

(I) Dons de création et rédemption. — (2) Ps. îv, 9.

de célestes désirs, comme d'autant de fleurs printannières; et par là elle veut engager son Bien-aimé à venir y prendre son repos.

Mais l'Epoux n'entre pas dans une maison de boue et enfumée; aussi l'Epouse ajoute : « Les solives de nos maisons sont de cè- « dre, » c'est-à-dire, odorantes, solides, incorruptibles, de l'aspect le plus beau. Elle ne dit pas : Les solives de notre maison, mais de nos maisons; car le corps et l'âme sont l'un et l'autre la demeure de Dieu, selon qu'il est écrit : «< J'habiterai en eux: je marcherai en « eux ;T. » L'âme est le tabernacle intérieur du Seigneur, le corps en est le tabernacle extérieur. « Ne savez-vous pas, dit l'A- « pôtre, que vos corps sont le tabernacle de l'Esprit saint qui « habite en vous (2). » Quant à l'âme, personne ne doute qu'elle ne soit la demeure de la Sagesse incréée. Les solives de ces maisons sont les vertus qui appartiennent soit à la raison, soit à l'appétit ; unies entre elles, elles donnent aux deux maisons de la fermeté et de la solidité. Ces solives sont en cèdre, et ainsi elles ne nourrissent pas de vers qui les rongent; elles sont durables, indestructibles.

A ces solives se joignent « des lambris de cyprès; » bien unis ensemble, ils descendent des solhes et rehaussent par leur merveilleuse beauté l'éclat de la maison. Ces lambris, descendant des solives, sont les passions que les vertus modèrent et dirigent. Au nombre de ces passions, on peut mettre la colère, la crainte, la joie, la tristesse, la douleur, l'espérance, le désir, l'amour. Rien n'est plus juste que de supposer ces lambris en cyprès, à cause de leur bonne odeur et de leur incorruptibilité. Voilà le lit, voilà la maison , voilà les solives , voilà les lambris que doit préparer toute âme qui ose inviter le chaste Epoux à venir habiter en elle ; sans cela, sachez que jamais l'Epoux ne se rendra à son invitation.

L'Epouse avait promis un lit couvert de fleurs, et l'Epoux lui répond avec raison :

(1) II Cor., vi, 16. - (2) I Cor., vi, 19.

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