‹ Œuvres de St. Thomas de VilleneuveChapitre 33 sur 54 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

« Je suis une fleur deseharnpsetun lis des vallées: » comme s'il disait : Tu peux avoir sur ton lit. ô mon Epouse, un grand nombre de fleurs, mais tu n'en auras jamais aucune semblable à moi. Je suis une fleur des champs, mais je ne dédaigne pas les fleurs de ton jardin : au contraire, je les accepte volontiers. Je suis une fleur des champs et non pas des jardins, c'est-à-dire une fleur qui n'appartient à personne en particulier, qui ne me cache point, qui appartient à tous, que tous peuvent voir, dont tous peuvent jouir; je ne me refuse à personne, je m'offre à tout le monde, je m'abandonne à qui me veut ; si l'on me désire, qu'on me cueille et l'on jouira de mes parfums.

« Je suis un lis des vallées. » je fuis les montagnes arides, je n'aime que les vallées bien arrosées ; qu'on se fasse petit, qu'on soit humble et l'on me trouvera dans le champ de son cœur. Je suis une fleur des champs dont l'aspect réjouit les anges, dont la beauté nourrit les bienheureux, dont le parfum ressuscite les morts. * Et quoique je me rende ici témoignage, mon témoignage est « vrai (1;, » car je suis la Vérité.

Je suis une fleur, mon Epouse est un lis. « Comme le lis ar " milieu des épines, ainsi est ma Bien-aimée au milieu des jeunes « filles. » Quelle belle comparaison ! Approchez maintenant, filles de Babylone : comment vous appeler sinon des ronces et des épines? Que de som hirent! que d'inquiétudes les ron-

gent: que de caprices les tourmentent! Au milieu d'elles l'Epouse s'élève et brille comme une rose printaniere au milieu des épines dont elle ne connaît point les aiguillons déchirants. Entre ! Epouse du Christ et les filles du monde, il y a toute la différence qui se trouve entre le lis et Les épii

Encouragée par cet é m Epoux. l'Epouse répond par une

(1)S. Jran, yii<

louange semblable : « Comme le pommier parmi les arbres de la « forêt, ainsi mon Bien-aimé parmi les jeunes hommes. » Autre comparaison de la plus grande justesse. Que sommes-nous tous, en effet, sinon des arbres des forêts, des arbres arides, inféconds, plus agrestes que les chênes, des arbres incapables de produire un bon fruit, uniquement propres au feu9 Pouvons-nous de nous-mêmes comme de nous-mêmes, produire aucun fruit? Pouvons-nous avoir seulement le mérite d'une bonne pensée ? Qu'est donc Jésus- Christ au milieu de nous ? N'est-il pasun pommier fécond orné de feuilles et de fruits? X'est-il pas l'arbre de vie au milieu du paradis, ou plutôt au milieu d'une forêt sauvage? Et son fruit merveilleux ne rend-il pas à une santé meilleure tout ce qu'avait gâté la malignité d'une pomme pernicieuse? Aussi l'Epouse lui donne le nom de pommier plutôt que celui de tout autre arbre, pommier fécond, pommier magnifique, dont l'ombre est salutaire, dont le fruit est suave, dont les feuilles donnent aux nations une santé parfaite.

Tel est le sens de ces autres paroles de l'Epouse : « Je me suis « assise à l'ombre de celui que j'avais désiré ; son fruit est doux à « ma bouche. » L'ombre de l'époux est la foi ; c'est au milieu de de cette ombre que l'Epouse quoique belle et parfaite passe sa vie mortelle au milieu des nations , avant de passer sa vie immortelle au sein de la lumière, dans la compagnie des anges. Elle ne connaît encore « qu'en énigme et comme dans un miroir (I); » «plus « tard elle connaîtra face à face, comme elle se connaît elle-même. » Quel est celui à qui cette ombre ne peut suffire, après que l'ange a dit à la Vierge sainte elle-même : « La vertu du Très-haut vous couvrira de son ombre 2 ? » Au milieu de cette ombre. l'Epouse sise immobile et constante, car elle ne se laisse point emporter par tout vent de doctrine : elle demeure immuablement attachée à la foi qu'elle a reçue et qui la protège avec tant de bonheur contre tous les emportements des cupidités terrestres et des convoitises de la chair. Telle est la parole du prophète : « Nous vivons sous votre « ombre au sein des nations 3 . »

(I; I Cor., xin, 12. - (2) S. Luc, i. ??. - (3) I.amcnt.. iv, 20.

yez-veus à cette ombre, vous livrant au désir de contempler son visage . ô vous qui désirez vous nourrir de ses fruits; car du haut de cet arbre tombent de temps, en temps des fruits d'un goût exquis, d'une douceur incomparable ; l'âme s'en nourrit et retrouve ses forces. Ah ! sans doute, ils ne sont pas encore comme ces fruits mûrs, dont se nourrissent les élus dans tout l'éclat de la lumière; ils tombent d'eux-mêmes avant le temps et sans maturité ; néanmoins ils sont d'une beauté, d'une douceur, d'un parfum merveilleux et font pressentir ce que sont les fruits que la main cueille sur l'arbre lui-même en pleine maturité, dans la saison favorable. A moins de s'être assis à cette ombre, on ne pourra manger ces fruits délicieux, car il est écrit : « Si vous ne croyez pas. vous ne compren- « drez pas ! ... » L'ombre est la foi, le fruit est la contemplation, et personne sans la foi ne peut parvenir aux douceurs de la contemplation: l'Epouse a donc raison de dire : « Je me suis assise à son « ombre, et son fruit est doux à ma bouche. »

Mais, après s'être nourri de fruits, que reste-t-il à faire, sinon à boire le vin? Aussi l'Epouse ajoute : « Il m'a conduite dans le* cellier où se garde le vin. » Tout à l'heure elle disait que l'Epoux l'avait introduite dans ses celliers : elle dit plus maintenant : Elle est entrée dans le ceUiet où se garde le vin.

Le Roi possède plusieurs celliers sur la terre, comme il a dans le ciel plusieurs demeures; mais personne ne doit oser entrer dans aucun d'eux, sans y être conduit de la main du Roi ; et voyez si le prophète n'entend pas parler de ces celliers, quand il dit : « Parce « que je ne connaissais pas les Ecritures, j'entrerai dans la « puissance du Seigneur {%). » De la même manière que « pero sonne ne connaît ce qui est de l'homme, excepté l'esprit de «. l'homme qui est en lui. ainsi personne ne connaît ce qui est de « Dieu, excepté l'Esprit de Dieu (3) » « et celui à qui l'Esprit vou- « dra le révéler. » Courir après les choses du temps, c'est sortir; s'appliquer aux choses '!•' l'esprit, c'est entrer. Lorsqu'il plaît au Roi de faire entrer une ame. cette âme trouve divers celliers, celui (1 taie, vn. '.). Version des Septante. - (2) Ps. lxx, 17.— (3)1 Cor.,

du pain, celui de l'huile, celui du vin, celui du beurre, celui du miel, plusieurs autres encore où sont enfermées diverses liqueurs. Mais il n'introduit que rarement dans le cellier du vin ; l'entrée n'en est accordée qu'à celui qui s'est longtemps reposé à l'ombre de la foi et qui s'est rassasié des fruits de la contemplation. Après une foi ferme, après une contemplation assidue, après un plein rassasiement des saintes Ecritures on obtient quelquefois la grâce de parvenir jusqu'à ce breuvage enivrant de la charité, dont parle le prophète, disant: « Qu'il est glorieux le calice qui m'enivre (1)! » C'est après « avoir dormi dans des lieux pleins de fumée, que 1 "àme « devient comme la colombe aux ailes argentées dont les plumes « réfléchissent l'éclat de l'or (2). »

Le Roi possède le cellier de la sagesse ; c'est celui dont parle le Psalmiste, quand il dit : « Un grand travail est devant moi, jus- « qu'au jour où j'entrerai dans le sanctuaire du Seigneur et où je « comprendrai leur fin (3); » ce qu'on n'apprend hors de ce cellier, qu'au prix de grands travaux, on le voit dans son sein sans la moindre fatigue. Il y a encore le cellier des prophéties ou Ton apprend l'avenir; le cellier du conseil où lame reçoit la prudence dans les affaires ; le cellier de la charité, c'est le cellier du vin où l'àme entière se consume dans un incendie d'amour; le cellier de l'allégresse et de la joie, dont parle l'Evangile quand il dit : « Ente trez dans la joie de votre Seigneur (4), » le cellier de la douceur et de la suavité dont le psalmiste disait : « Qu'elles sont grandes et « abondantes les douceurs que vous avez préparées à ceux qui vous « craignent (5)! » Saint Augustin en parle aussi dans ce passage : Parfois vous m'introduisez dans je ne sais quelles douceurs et quelles suavités; si elles arrivaient à leur perfection , etc. (6). Il y a de plus le cellier de la sécurité et de la paix dont l'Apôtre disait : « La paix de Dieu qui dépasse tout sentiment (7) ; » le cellier de la lumière et de la clarté dont parle encore le même Apôtre :

(l) Ps. lxvii, 14. — (2, Traiuction de Carrière, et explication de Bossuet C'est évidemment le sens de S. Thomas. — (3.) Ps. lxxu, 17. — (4) S. Matth., xxv, 23. — (5) Ps. xxx, 20. - (< ) Confess., livre 10, chap. 40. - (7) Philip., iv, 7.

4i2 OEUVRES DE SAINT THOMAS DE VILLENEUVE

« Nous qui contemplons le Seigneur, sans avoir de voile sur le vite sage, nous sommes transformés en sa ressemblance (1); » le cellier de l'espérance et du témoignage où, suivant l'Apôtre, l'Esprit de Dieu rend témoignage à notre esprit que nous sommes les enfants de Dieu. Le prophète avait visité ces divers celliers quand il disait : « Que vos tabernacles sont aimables, Seigneur Dieu des » vertus: mon âme aspire aux parvis du Seigneur et défaille de « désir (8). » Heureuse l'âme qui mérite d'être introduite souvent de la main du Prince dans ces divers celliers.

Mais pour que vous sachiez ce qu'est le vin dont elle parle, elle ajoute : « Il a ordonné en moi la charité. » La charité qui n'est point ordonnée, n'est pas une charité véritable; l'amour ne sert de rien, si l'on aime sans ordre. Le don de la charité et l'ordre à y observer ont le même principe : la prudence doit guider la charité, c'est la prudence qui la conduit dans toutes ses voies. Une charité que ne réglerait pas la prudence, pourrait, par sa propre ferveur, précipiter vers l'abîme. Les choses de l'esprit sont parfois plus dangereuses que les choses de la chair, quand elles ne sont pas réglées par la raison et par une sage discrétion. On ne doit pas accepter tout esprit, il faut d'abord examiner s'il vient de Dieu. Oui , heureux l'homme, quand l'esprit qui l'anime, est exempt d'artifice et d'erreur !

Voici l'ordre à observer dans la charité. Nous devons aimer Dieu avant tout et par-dessus tout: après Dieu, nous devons nous aimer nous-mêmes et ensuite le prochain, de manière néanmoins à préférer l'intérêt spirituel du prochain à nos intérêts matériels. Remarquez cet ordre dans les paroles de Jésus-Christ lui-même : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu, de tout votre cœur, de « tonte votre âme, de toutes vos forces et le prochain comme vous- <• mên iidii pris plus que vous-mêmes, car «que sert à

« l'homme de gagner le monde entier, s'il perd son âme? et c qu'est-ee que l'homme donnera en échange de Etablissez ainsi l'ordre de votre charité : qu'elle s'étende de Dieu a

(1) Il Cor., m, 18. - (2) Ps. lxxxiii, 1.— (3) S Mattfa . , 1XU, 37.- (4) S. Matlh., xvi, 20.

COURTE I AMlgïES

vous, en sorte que vous vous aimiez pour Dieu; qu'elle s'étende ensuite de vous au prochain, en sorte que vous l'aimiez comme vousmêmes. Telle est la véritable et parfaite dilection dont l'Epouse disait plus haut : « Les hommes droits vous aiment (4). » L'homme qui aime sans ordre, n'est pas un homme droit, parce qu'il néglige l'ordre et la règle de la charité. On observe l'ordre de la charité, quand on aime ce qu'il faut aimer, et quand on aime davantage ce qu'il faut aimer davantage.

Il y a donc deux choses principales dans la charité, la rectitude et la ferveur ; si la charité est droite sans être fervente, ou bien si elle est fervente sans être droite, elle ne mérite pas entièrement nos éloges: mais si la charité possède ces deux qualités, si elle est en même temps droite et fervente, l'homme ne connaît pas le prix du trésor qu'il possède.

L'Epouse a parlé de la rectitude de la charité : « Il a ordonné « en moi la charité. » dit-elle: elle parle ensuite de la ferveur et ajoute : « Entourez-moi de fleurs, environnez-moi de fruits, car je « languis d'amour. >» Voyez-vous l'amour qui la consume, l'ardeur qui la fait languir? 0 àme trop fortunée '. ô àme trois fois et quatre fois heureuse d'avoir pu dire de telles paroles! Où est l'homme qui aime son Dieu avec assez de ferveur pour languir d'amour, pour défaillir de tendresse0 Ainsi parlait le Psalmiste: « Mon cœur « et ma chair ont défailli, disait-il, ô Dieu de mon cœur; ô Dieu, « mon partage pour l'éternité [2). » Il m'a été donné de voir une religieuse qui éprouvait, disait-elle, ce mystère d'amour et dont la langueur extérieure semblait le révéler. Etait-ce la vérité? Je ne sais. Dieu le sait.

Quoi qu'il en soit, ces paroles de l'Epouse à ses compagnes sont les paroles d'une àme embrasée, consumée de l'amour divin ; elle demande d'être entourée de fleurs, c'est-à-dire de lumièrelestes; d'être environnée de fruits, c'est-à-dire de consolations spirituelles venant du paradis, atin de pouvoir soutenir la ferveur de sa charité; comme un malade qui solliciterait son médecin de donner un aliment à son extrême chaleur, de peur d'en être consumé.

(1) Cant., i, 4. - (2) Ps. lxxu. 26.

Ah ! que de vivacité, que de ferveur dans la charité qui se voit réduite à pousser de tels cris! Que de mystères renferment ces paroles ! Que la bouche n'essaie point de les dire, mais que le cœur s'efforce de les comprendre. Rassemblez toutes les joies du monde, toutes les délices du siècle, tout cela réuni ne pourra diminuer l'incendie d'une telle charité. A cause de la soif de ses désirs, on offrait des colliers à l'Epouse ; elle demande des fleurs, à cause de l'ardeur de sa charité. Elle a soif et elle brûle ; les désirs causent sa soif, l'amour cause ses feux: dans l'ardeur de charité qui la dévore, elle ne sait où aller. Ah ! de quel vin s'est-elle abreuvée pour languir ainsi d'amour! Un ange vint du paradis apporter de brillantes fleurs à la vierge sainte Cécile, car elle brûlait d'amour pour son céleste Epoux. Que de fois cette heureuse vierge poussait ces mêmes cris de la charité! que de fois dans ses transports elle répétait ces paroles du Cantique : « Entourez-moi de fleurs, envi- « ronnez-moi de fruits, car je languis d'amour. »

En disant ces paroles. l'Epouse s'endormit un instant dans les bras de son Epoux, car elle dit : « Sa main gauche est sous ma tête « et il m'embrasse de sa droite. » Elle peut dormir tranquille, puisqu'elle a mérité d'avoir un tel appui dans son sommeil! Cette faveur n'est pas au-dessous de celle de l'apôtre bien-aimé, lorsque dans la dernière cène, il reposa sa tète sur la poitrine du Seigneur. Apres l'ivresse du vin que pouvait-elle attendre, sinon le sommeil, ce sommeil dont parle le Psalmiste : « Je dormirai et je me reposerai a en paix sur son sein (4)? " Suaves paroles! en paix! sur son sein ' 0 doux sommeil ! L'Epouse nous en parlera encore : « Je «< dors, dira-t-elle. et mon cœur veille l

Je trouve deux mains à l'Epoux, la droite qui préserve, la gauche qui soutient; la droit- l'empêche de tomber, la

gauche soutient le pécheur et L'empêche de périr.

Il est dit do la droite : « Le Seigneur é-t a ma droite, pour que .' je ne soi^ point ébranlé 3 . » Il est dit do La gauche : ■ - juste tombe, il ne se brisera point, cai r le soutient de

« I.) main i. (TesL de la droite qu'il est dit: Le Seigneur

(1) Ps. iv. m. — p; Caut., v, 2. - (3) Ps. xv, 8. - (4) Ps. xxxvi, 24.

« garde ceux qui l'aiment (4). » Et de la gauche : « Le Seigneur « relève ceux qui tombent (2). » La droite préserva Paul, quand il lui fut dit : «^Ma grâce te suffit (3); » la gauclie releva Pierre, quand « le Seigneur le regarda (4) » et que Pierre « pleura amè- « rement. » Voici encore l'action de la droite : « Celui qui est né « de Dieu, ne pèche point (5), » son origine céleste le protège ; et voici l'action de la gauche : « Heureux l'homme à qui le Seigneur « n'impute point son péché [6). » La gauche soutient la tête et l'empêche d'être brisée; la droite entoure l'homme tout entier et l'empêche d'éprouver la plus légère commotion. La gauche est bonne, la droite est excellente. Entre ces deux bras de l'Epoux, l'âme s'endort en sûreté ; le Saint-Esprit lui a donné l'assurance qu'elle ne tombera pas au milieu de cet embrassement, ou que si elle tombe, elle ne périra pas. Mais tous n'ont pas ce témoignage, il n'y a que les âmes qui ont langui d'amour; la langueur suit la charité et la sécurité suit la langueur.

Cependant si vous aimez mieux entendre la gauche qui soutient, de la grâce présentent la droite qui embrasse, de la gloire future, je le veux bien. Dans ce sens, la gauche soutient et empêche de pécher, *>t la droite rend impeccable.

Mais, ô inénarrable bonté de l'Epoux ! dilection inconcevable ! Oubliant sa majesté, il veille sur sa Bien-aimée, de peur que quelque bruit ne la tire du sommeil. Il s'adresse aux volages jeunes filles et leur. dit : « Je vous conjure, ô filles de Jérusalem, par les » gazelles et les biches de nos campagnes; n'inquiétez pas lesom- » meil de ma Bien-aimée, ne le troublez pas, jusqu'à ce qu'elle » s'éveille d'elle-même. » L'Epoux connaît l'habitude des jeunes tilles (7), leur conduite ordinaire. Dès qu'elles voient une âme enivrée du vin de l'esprit, se livrer un instant à ce sommeil mystique, aussitôt, comme poussées par une sorte de jalousie, elles ne lja laissent point en repos; elles viennent faire du bruit autour d'elle, l'éveillent, la pressent de prendre la conduite des âmes, de

(1) Ps. cxliv, 20. — (2) Ps cxlv, 8. — (3) 11 Cor., xn, 9. — (4) S. Luc, xxn, 61, — (5) 1 8. Jean, v, 18. — (G) Ps. xxxi, 2. — (7) Des âmes entrées nouvellement dans les voies de la spiritualité.

s'appliquer à L'enseignement dos peuples, de veiller aux besoins de ses frères. L'Epoux les adjure de laisser dormir sa Bien -aimée, jusqu'à ce qu'elle s'éveille d'elle-même. Elle sait mieux que tout autre ce qu'il est à propos de faire, elle qui puise la connaissance des secrets divins dans le cellier de l'Epoux, où elle boit à longs traits le vin mystérieux qu'avait bu aussi l'apôtre saint Jean, lorsque dans son ivresse, il laissa tomber cette sublime parole : « Au coni- » mencement était le Verbe et le Verbe était en Dieu (1). »

L'Epoux semble dire : « Pourquoi fatiguez-vous cette femme"? » Ce qu'elle fait pour moi est une bonne œuvre. » Laissez-la oindre mon corps et s'oindre elle-même: bientôt tous ces parfums l'auront fortifiée, et alors, quand le temps sera venu, elle s'offrira d'ellemême et dira : « Me voici, Seigneur, envoyez-moi 2 . «pourvu toutefois qu'elle soit persuadée d'être appelée par la voixde son Bienaimé. Aussi l'Epouse ajoute : « La voix de mon Bien-aimé » qui dit : « Hàle-toi, ô mon Amie. »

Mais quel est le sens des paroles de cette adjuration «parles gazelles et par les bicbes, » non point par toutes sortes de biches, mais c par les biches des champs? » J'entends par gazelles, les âmes des bienheureux. ain<i désignées à cause de leurs yeux perçants qui contemplent déjà sans nuage et sans voile l'abîme des clartés divines. Les biches désignent les anges, à cause de leur agilité et de la prompte facilité de leur nature dans la connaissance des choses; pour cela que le Psalmiste les compare aux vents. « Il est >- monté sur les Chérubins, dit-il , et il a pris son vol, il a volé sur » l'aile des vent^ [3 . •> Pans les actes de l'intelligence angélique, il n'y a point de raisonnement : voilà pourquoi on n'appelle pas les 3 des êtres raisonnables, mais de pures intelligences. Ce sont encore <• des biches des champs. » à cause de leur liberté; ils sont libres de tout péché , exempts de toute misère: leur volont l'unique mobile de leur marche , ils suivent d'ailleurs » partout ou il va. »

biches que l'Epoux adjure les jeunes

(1) S. Jean, if 1. — [2] Isaïe, n, 8. — (3) Vs, xvu. 11. — Voyez saint Thomas, Somme, 1,c partie. (|uest. 58, art. 3.

filles de ne point éveiller sa Bien-aimée: ce sont les élus et les anges qu'il prendra à témoin contre elles . si elles réveillaient maigre ses ordres, ■ comme autrefois Moïse prenait le ciel et la terre à témoin de ses paroles.

Mais chose admirable ! lui qui empêche les autres d'éveiller sa Bien-aimée, l'éveille lui-même par le bruit de ses paroles. Elle se relève à cette voix dont la vivacité l'émeut, et elle s'écrie, les yeux encore appesantis par le sommeil : « La voix de mon Bien-aime ! » Semblable à une épouse qui entendrait tout-à-coup la voix de son époux, ou à une mère qui entendrait la voix d'un enfant qu'elle aime avec tendresse et dont elle déplorait la longue absence ; à cette voix inespérée , ses entrailles s'émeuvent, elle tressaille de joie, son visage se trouble, et cette parole s'échappe de son cœur : « La voix de mon tils ! ou bien, la voix de mon époux ! » Est-il besoin de dire toute la dilection , tout l'amour qu'exprime cette soudaine exclamation? Il n'y a qu'une brûlante ardeur qui puisse arracher un tel cri. Une prudente habileté peut feindre l'amour : une émotion soudaine ne connaît point la feinte, de là vient que l'homme jaloux interroge toujours les premiers mouvements de son épouse.

L'Epouse sacrée ne saisit pas du premier coup la parole de son Epoux, mais suivant une sorte de gradation, elle ne fait d'abord que distinguer le son lointain de sa voix: puis levant les yeux, elle l'aperçoit hâtant ses pas sur les collines ; ensuite, le voyant a. piocher, elle le reconnaît ; entin elle l'entend parler et distingue clairement toutes ses paroles.

Cette gradation n'est pas difficile à trouver dans le texte sacré. Elle s'écrie tout d'abord : « La voix de mon Bien-aimé! » puis elle dit : « Le voilà qui vient bondissant sur les montagnes, fran- » chissant les collines ! » Et ensuite : « Le voilà debout derrière la » muraille ! » et enfin : « Voila monbien-aiiné qui me parle ! » Ce passage s'accorde parfaitement avec ce que nous lisons au chapitre quatrième du livre de Job : « Mue voix secrète est venue jusqu'à » moi, et mon oreille saisissait à peine son frémissement; dans » l'horreur dune vision de nuit, quand le sommeil s'appesantît sur » les hommes, l'épouvante m'a saisi. Un esprit passait devant moi

» et les poils de ma chair se hérissèrent ; un visage inconnu s'ar- » rèta devant moi , une image frappa meb yeux , et j'entendis sa » voix comme un souffle léger [\). » Ces paroles, quoique n'étant pas mises dans la bouche de Job , mais de ses amis , indiquent pourtant un grand mystère qui 'se passe dans le secret de la contemplation ; c'est la pensée de saint Grégoire 2 . et je crois que ce mystère est en d'autres termes le même qui est indiqué dans le Cantique. L'Epouse entend d'abord une voix, mais une voix confuse, une voix secrète dont elle saisit le son plutôt que les paroles; elle le voit venir lui-même mais dans le lointain, de manière pourtant à reconnaître son visage ; elle le voit approcher, le reconnaît plus clairement et distingue ses traits a\ec plus de netteté: et tout cela après le sommeil, « quand le sommeil s'ap- » pesantit sur les hommes. »

•Terne contenterai d'avoir indiqué ces choses, car l'exposition en serait trop longue. Le Saint-Esprit a voulu parler d'une échelle spirituelle par laquelle l'âme parfaite, après le sommeil de la contemplation, s'élève à la connaissance de Dieu et à l'intelligence de ses mystères ; elle ne voyait d'abord qu'en énigme, peu à peu elle voit plus clairement; elle ne saisissait d'abord que d'une manière confuse ce qui lui était dit des mystères sacrés, elle saisit ensuite d'une manière plus nette et plus distincte ; on n'arrive pas tout à coup à une connaissance parfaite, à une intelligence complète des choses divines ; on n'y arrive que peu à peu et comme par de Mais examinons chacune des paroles de notre texte.

L'Epouse entend d'abord la voix de son Bien-aimé ; puis elle le voit venir dans le lointain; il s'empresse, il bondit sur les montagnes , il franchit les collines, semblable au chevreuil ou au faon des biches. Avec quelle ardeur il se haie pour visiter une aine sainte ! Mais si l'âme ne l'avait entendu, elle ne l'aurait pas vu non plus, car il est écrit : « Ecoute ma fille, et vois 3;. p Et encore : " Mou oreille vous a entendu * . Une oreille subtile et délicate prépare la voie aux yeux pour contempler les choses divines.

(i) Job, iv, 12. -(2;> l Horal. liv. S, chap. 30. - (g) ps.

XLIV, 11. - - (i) Job, XLII, b.

COURTE EXPOSITION DE CANTIQUE DES CANTIQUES i i9

Il se hâte , ne vous en étonnez pas , « car sa parole court avec » rapidité X. » Il bondit, rien d'étonnant, car « la parole de Dieu » est vivante et efficace [%). » Il est sur les montagnes, rien de plus connu, car il est écrit : « Vous faites descendre votre lu- » mière du haut des montagnes éternelles 3\ » Il bondit sur les montagnes , il franchit les collines, car l'ardeur de son esprit bouillonne dans les âmes élevées, tandis que d'un bond immense il franchit les âmes moins parfaites et ne les touche pas même de de son pied. Dans l'ordinaire des choses, il faut voir Dieu du haut de la montagne . avant de le contempler en lui-même , comme le voyageur qui gravit jusqu'au sommet de la montagne, pour contempler le lever du soleil.

Mais après s'être ainsi montré dans le lointain, il franchit dans sa course rapide des espaces immenses, et tout-à-coup le voilà; « il est » debout derrière la muraille.)' 0 muraille ingrate de la chair! Odieux mur de ce corps ! Qui te renversera pour que tu ne m'empêches plus de contempler une beauté si ravissante! Ah! que l'Apôtre a bien raison de s'écrier ; « Qui me délivrera de ce corps » de mort i)? » Car il sait que tant qu'il sera dans ce corps, il marchera loin du Seigneur.

Cependant l'Epoux divin ne se cache pas entièrement derrière la muraille; « il regarde par la fenêtre , il considère à travers les » barreaux; » il ne se cache ni ne se montre entièrement. Tout à l'heure l'Epouse faisait cette demande : « 0 toi que chérit mon » âme; apprends-moi où tu fais paître ton troupeau, où tu te re- » poses au milieu du jour. » Cette demande n'est pas exaucée tout entière ; ce serait une trop grande faveur ; mais ses prières et ses larmes lui obtiennent au moins de le voir à travers les barreaux. Quel admirable accord entre ces paroles et celles de Job : « Il » cache la lumière dans ses mains et lui ordonne de paraître en- » core. Il fait connaître à ses amis qu'elle est son héritage et » qu'ils peuvent s'élever jusqu'à elle (5) ! » Enfermée dans les mains du Tout-Puissant, la lumière laisse échapper quelques

(1) Ps. cxlyh, 4. - (2) Hébr., iv, 12. - (3) Ps. lxxv, 5. - (4) Rom., vu, 24. - (5) Job, xxxvi, 32.

rayons à travers les doigts divins : son subit éclat brille et disparaît aux regards de l'âme avide : elle multiplie ses apparitions ; tout à coup un rayon fait briller son éclat et tout à coup il disparaît, car le regard de l'homme ne peut soutenir longtemps une si éblouissante splendeur. Telles sont les fenêtres, tels sont les barreaux à travers lesquels Dieu regarde et peut être aperçu.

Heureuse lame digne de l'apercevoir ainsi dans le cours de sa vie mortelle! Heureux celui qui n'est séparé de la claire vision de Dieu que par cette muraille de chair dojà près de tomber en ruines ! Oui , heureux celui qui de temps en temps jouit de la vue de Dieu comme à travers des barreaux, sans savoir si c'est avec son corps ou sans son corps ! Semblable à Elie, debout à l'entrée de sa caverne, il contemple un moment Dieu qui passe. De là cette parole de l'Apôtre : « Pour nous, nous contemplons sans voile la » gloire du Seigneur ; nous sommes transformés en son image l . Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende; et vous qui n'en avez pas. demandez humblement cette grâce et elle vous sera donnée (2).

Mais que de félicité dans ce qu'ajoute l'Epouse : « Voilà que » mon Bien-aimé me parle ! » Qu'il est doux, en effet, de recueillir les brûlantes paroles duBien-aimé, de lui répondre avec le même feu! Qu'il est doux de l'entendre non plus murmurant quelque énigme à l'oreille, mais parlant clairement de son Père, ainsi qu'il l'avait promis dans l'Evangile : « L'heure vient où je ne vous » parlerai plus en paraboles, mais où je vous parlerai ouvertement » de mon Père '3; . >< Promesse qui , je vous le dis . s'accomplit

tle vie. lorsqu'il leur parle non plus par les Ecritures, mnis de sa propre bouche : alors aussi s'accomplit cette autre parole : « Ils seront tous enseignés de Dieo même Quand l'esprit divin parle à l'âme , on n'a plus que du <; pour tout autre enseignement.

utons les parole- de l'Epoux à l'Epouse; rien ne peut être plus agréable que de savoir ce que Dieu dit dans l'extase aux

(1)11 Cor., ni, 18. - th., Xi, 1&. - (3) S. Jean, xvi .25. -

(i) S. Jo.nn, vi.

âmes pures et parfaites , quel est le sujet de leur entretien. Sans cloute ces choses sont innénarrables, l'Epouse néanmoins nous les répète comme elle peut : « Lève-toi, dit l'Epoux . hâte-toi, ma » Bien-aimée, ma colombe, ô la plus belle, et viens. Déjà l'hiver » s'est éloigné . les pluies ont cessé, elles ont fui. Les fleurs ont » paru sur la terre, la saison des chants est venue, et la voix de la » la tourterelle a été entendue dans nos campagnes, le figuier a » montré ses fruits; la vigne en fleurs a répandu ses parfums : leve- » toi. ô ma Bien-aimée, ô la plus belle, et viens. 0 ma colombe, du » creux du rocher, des fentes du mur en ruine, montre-moi » ton visage , fais entendre ta voix à mon oreille, car ta voix est » douce et ton visage est beau. » C'est ainsi que l'Epoux parle à son Epouse et, se tournant vers ses compagnons, il leur dit : « Prenez-nous les petits renards qui ravagent les vignes, car notre » vigne a fleuri. » Ah ! Seigneur. « que vos paroles sont douces » sur vos lèvres ! le miel le plus exquis est moins agréable à ma » bouche V. » Quel amant mortel paria jamais à son amante avec cette douceur ?

Mais qui est digne de comprendre ces paroles? L'Epouse se hâte et il l'excite encore ; elle veut courir et il la presse, il la stimule, il la provoque, il la sollicite de venir, elle qui ne désire que de l'avoir atteint. Ah ! si ce mur de chair n'arrêtait sa marche, comme elle serait bien vite arrivée ! Et ce n'est pas seulement une fois, c'est à plusieurs reprises qu'il la sollicite de se lever, de se hâter, de s'empresser d'arriver au plus tôt. Mais de quel côté la co!ombe dirigera-t-elle son vol , si ce n'est vers le creux de la pierre, ou vers les fentes de quelque mur en ruine ? Là, tranquille, elle pourra faire sou nid, éle\er ses petits, et multiplier une w famille qui fera sa consolation.

Quel est le sens de ces paroles? l'expérience ne me l'a jamais appris ; mais un saint docteur m'enseigne, dans de nombreux discours, les douceurs, les consolations, les joies, les délices que puise dans la fontaine du Sauveur une chaste colombe qui sait pénétrer dans le cœur du Seigneur, se glisser par les fentes des blessures

(1) Ps. cxviii. 10a.

sacrées dans la poitrine du Dieu crucifié pour y établir une demeure sûre et tranquille. Non. je l'avoue encore, je ne comprends pas c . je n'ai pas mérité d'en faire l'expérience. Mais

quel que soit ce mystère, il est beau, il est magnifique, et tout le monde comprend qu'il faut se rendre à ces pressantes invitations de l'Epoux. Il montre sa poitrine comme un colombier divin et il invite les plus belles colombes a se hâter d'v établir leur demeure. Voyez de plus tous les titres dont il honore son Epouse : « Mon » amie, ma colombe, ô la plus belle. » Comme il montre tout l'éclat de la beauté de cette Epouse bien-aimée et toute la force de son amour pour elle ! Si elle n'était pas son amie, si elle n'était pas belle, si elle n'était pas une colombe, comment pourrait-elle pénétrer dans l<^s creux de la pierre et élever son vol jusqu'aux fentes élevées des murs? Tel n'est point le vol des jeunes filles ou des âmes ordinaires, mais telle est la colombe dont le plumage présente une grande variété de couleurs, et qui d'un trait rapide franchit toutes les choses du temps. Et ce n'est pas non plus en toute saison, mais au retour du printemps, lorsque les vents apaisés, une douce lumière et uu ciel serein la favorisent dans sou vol. Au milieu des pluies et des tempêtes, la colombe, malgré sa force et son agilité ne peut fendre les airs ; il faut que le froid hiver du péché qui la glace, ait disparu, que la tempête des tentations qui l'agitent, se soit calmée, que l'insensibilité de la tiédeur qui la rend immobile , se soit ranimée, que l'horreur des frayeurs nocturnes qui l'oppressent, se soient dissipées. Il faut que, sous la chaleur d'un brillant soleil, les fleurs des bons désirs aient commencé de paraître sur le sol fécond de l'âme, que le jardin du eoaor, nagnère stérile et couvert de ronces, ait repris sa verdure, que les qs et les vices soient réfrénés, que les embarras des soucis temporels soient écartés et rejetés; il faut que. imitée par l'éclat d'une douce lumière . la plaintive tourterelle ait fait entendre la voix de son repentir sur ses fautes : que, sous le souffle

des autans . des pluies abondantes , des torrents de larmes aient lavé les souillures odieuses de l'iniquité, que le figuier de la volonté si aride autrefois . maintenant fécondé par la rosée de l'es-

prit ait porté ses premiers fruits, c'est-à-dire de précieuses affections de charité , que la vigne ranimée par la chaleur et par la force de l'àme ait répandu ses fleurs et ses parfums ; il faut, en un mot, que l'àme soit rassérénée, purifiée de toute souillure, qu'exempte de troubles et de soucis, elle ait repris son calme et sa vigueur.

Après ce renouvellement entier, l'Epoux dira : « Lève-toi, hàte- » toi, ô mon amie, ô la plus belle, et viens ; viens, ô ma colombe, » dans les creux des rochers, et dans les fentes des murs. » Alors le moment sera venu de goûter la douceur du miel caché dans la poitrine du Seigneur comme dans une ruche sacrée, de sonder les secrets de l'Esprit-Saint, de pénétrer les mystères célestes, de puiser avec joie des eaux abondantes dans 'a fontaine du Sauveur. Dès ce moment, perçant le nuage de la foi el s' élevant comme au sommet d'une haute montagne au-dessus des brouillards, l'esprit, du creux de la pierre où il se place, pourra voir en quelque sorte le Seigneur à son passage ; il ne verra pas l'éclat de son visage, il ne verra Dieu que par derrière , comme Moïse, et non pas encore d'une vue claire et complète, mais comme à travers des barreaux , ainsi que nous l'avons déjà dit. Alors l'àme sera trouvée digne de découvrir son visage, pour contempler la gloire de sonBien-aimé et pour être ainsi transformée en son image.

Voilà pourquoi on lui dit alors ces paroles : « Montre-moi ton vi- » sage, fais entendre ta voix à mon oreille, car ta voix est douce et » ton visage est beau. » A cause de ses souillures, elle ne contemplait d'abord qu'avec un voile la gloire de son Bien-aimé ; elle ne pouvait considérer à découvert ce visage rayonnant à cause du suprême éclat de sa splendeur ; désormais elle est digne de découvrir son visage pour voir et pour être vue , pour entendre et pour être entendue; elle est digne au sortir de l'entretien divin, de descendre, elle aussi, de la montagne, la face rayonnante. Désormais elle peut faire entendre sa voix devant le Seigneur; la beauté de son visage et la douceur de sa prière la favorisent tout ensemble auprès de lui , car la voix est sans douceur quand le visage est sans beauté. La beauté est nécessaire à l'àme qui désire jouir de l'entretien d'un si grand Roi.

OELAHES DE SÀllft THOMAS DE VILLENEl A h

Heureuse Pâme à qui il a été doun r toutesles douceurs

dont nous avons pari.' '. C'était sans doute le désir du prophète qui avait dit ces paroles : « Qui me donnera les ailes de la colombe ? » je volerai et je me reposerai T. » Nous n'avons pas à craindre pour cette colombe les bêtes sauvages, car elle a posé son nid dans des lieux élevés : elle demeure dans les rochers, dans l'escarpement de rocs inaccessibles : la ne peuvent se glisser ni le serpent à la bouche de feu, ni la vipère chargée de venin, ni le basilic au regard faseinateur. Tranquille dans cette élévation, elle contemple celui qui est sa nourriture et son regard considère de loin la patrie, objet de ses désirs. A l'abri de tout danger « ses petits boivent » le sang, et partout où est une proie, soudain elle se trouve Non, je le répète, elle n'a rien à craindre, ni de l'aspic et du basilic, ni du lion et du dragon ; les animaux de la terre ne sauraient lui uuire.

Il ne lui reste plus qu'une chose à faire; c'est de veiller sur les vignes en fleurs, d'en écarter les jeunes renards qui les ravagent. Elle doit prendre garde que, sous l'apparence de la sainteté, leurs ruses ne la trompent ; que Satan, transfiguré eu ange de lumière, ne jette dans une illusion trompeuse son esprit pur et simple. Satan n'ose pas se montrer tel qu'il est à ces âmes ; il serait aussitôt re- . il n'ose pas proposer ouvertement le mal : il essaie de tromper par L'apparence du bien. Prenez donc garde à l'illusion; pre- ..-irde à de trompeuses suggestions : prenez garde, belle colombe, à «les révélations mensongères. Ne vous fiez pas facil à tout esprit ; éprouvez-le, examinez d'abord s'il vient de Dieu. rde aux ruses de ces jeunes renan '/-les et ils

.ont aussitôt. Il suffit pour votre sécurité de les prendre ; une lis, ils ne peuvent plus nuire.

Mais qui pourra les éviter ou les prendre sans le secoun

ions de l'Epoux prennent facilement, car ils

qu'ils I les prendb plutôt qu'à

la colombe que s'adressent ces paroles nous les petits

(1) Fs. Liv. 7. - {Tj Job, xxxix, 29.

COURTE EXPOSITION DU CANTIQUE DES CANTIQUES îoo

» renards qui ravagent les vignes, car notre vigne a Henri. » La vigne, quand elle est en fleurs, est bien plus en danger que lorsqu'elle porte ses fruits ; les affections du cœur sont de tendres fleurs que l'haleine infecte des jeunes renards n'a pas de peine à flétrir ; mais les fruits des bonnes œuvres offrent plus de résistanceàleur dent meurtrière.

Tels sont les compagnons de l'Epoux, auxquels Dieu a ordonné de garder la vigne dans toutes ses voies, pour empêcher qu'on ne renverse la haie et qu'on n'ouvre une entrée aux jeunes renards. Tels sont les fidèles gardiens de Jérusalem, qui nuit et jour poussent des cris, afin d'épouvanter les rusés animaux et de conserver intactes pour le Seigneur les fleurs de nos vignes. J'ai dit le cantique de l'Epoux; écoutons maintenant la réponse de l'Epouse.

« Mon Bien-aimé est à moi, et moi à lui ; il prend son repas au » milieu des lis » sont-ce là tous tes désirs, ô Bien-aimée? Lui à toi, toi à lui et puis plus rien ? Non rien, car tout le reste est superflu. Lui seul me suffit : avec lui seul j'ai l'abondance, je ne désire que lui seul ; tout ce qui n'est pas lui, n'est pour moi que du vide. Il est seul à moi et moi je suis à lui : je ne suis pas seule à lui, mais je suis tout entière et uniquement à lui. « Qu'y a-t-il pour moi dans » le ciel, et hors de vous qu'ai-je voulu sur la terre, ô Dieu de » mon cœur? Oui. vous êtes mon partage 1^ » et mon héritage, vous seul, « ô Dieu pour l'éternité. » Heureuse l'àme qui a dit ces paroles ! heureuse l'àme qui peut encore dire avec vérité : « Mon » bien-aimé esta moi et moi je suis à lui ! » Il n'y a rien à ajouter à ces paroles ; de telles expressions sont pleines de force et de vivacité ; tout ce qu'on ajouterait, en diminuerait l'énergie.

« Il prend son repas au milieu des lis, jusqu'à ce que le jour se » lève et que les ombres déclinent. » Le Bien-aimé ne se nourrit point de chair, pas plus que des melons, des oignons ou des concombres de l'Egypte ; il se nourrit de roses et «le fleurs. Pi tez-lui des fleurs du printemps, vous qui désirez l'avoir à votre table, suivant cette parole de l'Apocalypse : « Voilà que je me lieus

(1) Ps, lxxii, 24«

» à la porte et que je frappe. Si quelqu'un m'ouvre, j'entrerai chez » lui. et je souperai avec lui et lui avec moi I

Pourquoi lui offrir tes milliers de sacril iagogue insen-

sée? pourquoi chercher les boucs, les brebis, les taureaux les plu^ gras ? Le Seigneur mangera-t-il la chair de tes taureaux ? Boira-t-il le sang de tes chevreaux? « Offre au Très-Haut un sacri- » fice de louanges ! : cherche dans le jardin de ton cœur, les lis les plus blancs, les roses les plus empourprées et présente-les lui. Ce faon gracieux, Fils d"une Vierge et vierge lui-même, aime à prendre cette nourriture. Mais s il voit sur la table un aliment trop commun ou trop lourd, cette vue le blesse et il se retire, tant il est sensible et délicat.

« Il prend son repas au milieu des lis, » et il le prend au milieu du jour. Ah! donnez-lui sa nourriture pendant un court instant, afin qu'il vous la donne pendant l'éternité, car il ne mangera pas toujours, il attend « que le jour se lève et que les om- » bres s'inclinent. » Maintenant c'est le temps dont il veut parler, quand il dit : « J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger ; » j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire [3). » Plus tard, « il se » ceindra les reins, fera asseoir les siens à sa table et il les ser- » vira [&) » et il leur donnera un nectar suave pour les lis qu'il en avait reçus : pour leurs fleurs et leurs roses il donnera « une » manne cachée que personne ne connaît, excepté celui qui la » reçoit o . » 0 beau jour, quand te lèveras-tu? Ombres odieuses, quand déclinerez-vous? Quand me laisserez-vous asseoir avec mon Bien-aimé, à sa table, dans son royaume? O quand brillera ce jour radieux qui ne connaît ni nuit ni déclin ! Quand fuiront ces ombres et ces fantômes, pour que je ne voie plus en énigme et comme dans un miroir, mais que « je voie face à face et que je connaisse » comme je suis connue '6, '. » Quand verrai-je toutes ces beautés spirituelles, non plus sous des images gi mais en elles-

mêmes, telles qu'elles sont, sans voile, sans nuage? Quand verraije disparaître ces ombres de la foi et enlever tous ces voiles qui

(1) Apoc, m, 20. - (2) Ps. xux,H.— [3] S. Matth., xxv, 35.- (4) S. Luc, xii, 37. — (5) Apoc, n, 17. — (G) I Corinth., xm, 12,

couvrent les mystères? En un mot. quand pourrai-je contempler non plus les images de la Vérité, mais la vérité elle-même, sans que rien ne vienne arrêter ou troubler mon regard ?

Elle dit et veut embrasser son Bien-aimé : mais lui , rapide comme l'éclair, disparait à l'instant. 11 s'est retiré tout-à-coup et a laissé son épouse seule, tendant ses bras et n'embrassant que le vide. Dans ses transports elle rappelle : elle remplit l'air de ses cris. « Reviens, mon Bien-aimé, dit-elle ; viens semblable au chevreuil » ou au faon de la biche sur les monts de Béther. » Est-ce ainsi que tu abandonnes ton amante? Est-ce ainsi que tu délaisses une Epouse consumée de ton amour ? Ne t'éloignes pas, je t'en conjure, du moins n'oublie pas de revenir. Reviens au plus tôt, ô mon Epoux, viens arroser mon cœur que les flammes dévorent. Je ne te demande pas d'appesantir tes pas comme un bœuf fatigué, je sais tes habitudes, je connais ta manière d'agir ; tu ne demeures pas longtemps dans une àme. tu n'y fais pas un long séjour ; mais, je t'en prie, re-ùens au plus tôt. « semblable » au chevreuil ou au faon de la biche » qui bondit sur les monts de Béther.

Elle ne. demande pas encore à son Epoux d'être semblable, dans ses visites, au faon de la biche sur les monts des aromates ; ce serait trop pour elle : elle lui demande d'être semblable au faon de la biche sur les monts de Béther. c'est-à-dire de la visiter comme il a coutume de visiter les collines spirituelles où se tiennent les saints qui sont encore dans la vie. Béther signifie la maison de Dieu, et suivant l'Apôtre, cette maison est l'Eglise dont les âmes parfaites sont les montagnes ; c'est eu elles que, comme nous venons de le dire, le faon gracieux de la biche vient s'élancer et bondir.

Telle est l'habitude de l'esprit dans les âmes saintes ; il passe en elles sans s'arrêter ; il y vient bondissant comme le daim ou comme le faon de la biche, et tout-à-coup il disparait. Comme l'éclair qui brille- à l'Orient et disparaît aussitôt à l'Occident, ainsi est l'avènement du Fils de Dieu dans une âme. Sachant donc qu'il ne fait pas encore un séjour permanent, comme dans les bienheureux,

4o8 ŒUVRES DE SAINT THOMAS DE VILLENEUVE

l'àine lui demande au moins de multiplier ses visites, quoiqu'il ne doive y mettre que cette rapidité avec laquelle ce divin-faon tressaille et bondit dans les âmes parlai.

Ici finit le premier cantique. Dans ce chant aussi suave que profond, l'Epoux et l'Epouse ont chanté alternativement les ma. de leur mutuel amour, et remarquez Tordre admirable des pen- Les ombres de la foi sont suivies des fruits de la piété ; après les fruits vient l'ivresse, après l'ivresse la langueur, après la langueur le sommeil, après le sommeil l'extase et c'est ici que l'âme entend de la bouche de l'Epoux des paroles mystérieuses que l'homme ne peut dire et qui la remplissent d'ineffables douceurs. Elle s'éveille, et s'offre tout entière à son Epoux ; mais celui-ci se retire et l'âme le supplie humblement de revenir au plus tôt.

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