CHAPITRE III
L'Epoux s'est éloigné ; l'Epouse demeure remplie de contentement et de joie: son esprit tressaille encore sous le charme de son entretien avec son Epoux ; elle repasse en elle même tout ce quelle a entendu de sa bouche, et son cœur s'applique à le méditer.
Mais l'amour ne demeure pas longtemps dans le calme : il ne supporte pas de longs intervalles à ses épanchements , aussi l'Epouse brûle de nouveau de revoir son Bien-aimé ; elle aspire encore à ses embrassements et redemande ses doux baisers: consumée sirs, elle court par les rues et les places publiques : dans son délire elle va errant çà et là pour trouver celui qu'elle aime ; la plénitude de sa joie passée redouble les transports de ses désirs ; avoir porté ses lèvres à la coupe de tant de douceurs, elle ressent avec plu-- de violence l'ardeur de la soif.
Vussi entendez-la s'écrier : » J'ai cherche durant la nuit sur ma » couche, celui qu'aime mon àme. » Elle cherche sur sa coui non dans les enceintes des jeux publics, à l'heure du repos et non à 1 heure des affaires, non au milieu des bruits, des tumultes, des
tourbillons de ce siècle, mais dans le calme de la solitude, au milieu des délices d'une douce contemplation. Je le cherchais sur ma couche durant la nuit: mais je ne Fai point trouvé, parce que c'était la nuit. Il n'était pas sur une couche moelleuse, il était sur la croix.
Mon âme vous a désiré pendant la nuit ; ma foi aspirait après vous du fond de mon cœur : Ou vous trouverai-je ? J'ai cherché à travers toutes les nuits : j'ai visité en esprit toutes les créatures matérielles ; j'ai interrogé tous mes sens. « X'avez-vous pas vu ce- » lui qu'aime mon âme ? » Et l'œil m'a répondu : s'il n'est ni couleur ni lumière je ne le connais pas. Et l'oreille m'a répondu : s'il n'est ni son ni mélodie, je ne le connais pas. Et le palais m'a répondu ; s'il n'est ni goût ni saveur, je ne le connais pas. Et la main m'a répondu : s'il n'est ni le moelleux, ni le poli, je ne le connais pas. 0 faiblesse des sens ! MonBien-aimé est lumière, beauté, suave odeur, mélodie, douceur, suavité, moelleux le plus délicat; mais vous, vous ne pouvez y atteindre.
Dites-moi. soleil, astres, monde et vous, ô cieux, « n'avez-vous pas vu celui qu'aime mon âme '? » El ils me répondent : Nous ne sommes pas leBien-aimé que tu cherches, nous ne sommes que l'ouvrage de ses mains. « Il nous a faits, et nous ne nous » sommes point faits T. » Vas plus loin et peut-être tu le trouveras. Et j'ai interrogé mon intelligence, lui demandant si elle n'avait pas vu mon Bien-aimé. et mon intelligence m'a dit : Je ne conçois rien sans image ; ton Bien-aimé est-il une image '} Non, non ; il est la réalité, la vérité même.
Infortunée, que dois-je faire? Où le chereherai-je dans l'obscurité de cette nuit? Je marche environnée d'ombres épaisses, sans pouvoir arriver à cette lumière si sereine ; j'ai beau me tourner de tous côtés, je ne trouve partout qu'une profonde nuit ; la lumière, je le sais, jette quelques lueurs au sein des ténèbres ; mais « les » t'ii^bresnel'ontpas comprise (2). » Ilesten toutes choses, sans y être enferme, et en dehors de toutes choses, sans en être séparé. Que ferai-je donc ? Dois-je me livrer au désespoir, en voyant que je
(1)Ps xcix, 3. - (2) S. Jean,], 5.
De le trouve pas"/ Non certes, non. Une ânie généreuse ne se laisse pas vaincre par les difficultés ; les plus pénibles travaux ne doivent point l'abattre.
« Je me lèverai et je parcourrai la ville; je chercherai par les » chemins, sur les places publiques, » j>xaminerai si je vois paraître dans les Saints Celui que je n'ai pas vu briller dans les autres créatures. Ils sont le temple de Dieu, je le sais ; mon Bien-aimé habite en eux. ainsi qu'il est écrit : « J'habiterai en eux; jemar- » cherai en eux (4). » J'irai donc et je parcourrai non-seulement les étroits chemins des ordres religieux, mais encore les places publiques du siècle, les plus amples, les plus vastes, car parfois mon Bien-aimé y porte ses pas. « L'esprit souffle où il veut 9 quelquefois Ton rencontre au théâtre même ce que l'on ne trouve pas dans les monastères. Je veux donc visiter tous les chemins de la vie présente, les plus larges comme les plus étroits, et examiner si je ne vois pas dans quelqu'une de ces grandes âmes resplendir ce soleil de justice que je cherche.
« Je l'ai cherché et je ne l'ai point trouvé. » Infortunée, oùpuisje aller encore? j'ai cherché parmi les créatures ; j'ai cherché parmi les Saints; mon Bien-aimé n'apparaît nulle part. Toutefois je ne veux pas cesser mes recherches, jusqu'à ce que je l'aie trouvé. Car lui-même m'a dit : « Cherchez et vous trouverez, frappez et il vous » sera ouvert 3 . » Il est la vérité : il ne peut pas mentir. J'ai sa parole, j'ai sa promesse comme un gage certain. Mais où le chercherai-je ? où trouverai-je la trace de ses pas ?
Je parlais ainsi dans mon cœur plein d'angoisse, lorsque tout à coup se sont présentés « les veilleurs qui gardent la cité. » Je ne
•renais pas ; ce sont eux qui m'ont rencontrée : mes an ses ont ému leurs entrailles ; ils ont eu pitié de l'amour qui me cousu] illeurs sont ceux qui sont préposés à la garde de
'«■in. cl qui ne se lassent ni jour ni nuit de chauler les louanges du Seigneur; ce sont eux dont le prophète disait: aLes gardiens » ont porté leur senteuce [Vj. » Ils m'ont donc rencontrée. Hé-
(1) II Cor., vi. 1G. — (2) S. Jean, ni, 8. - (3) S. Matth., vu, 7. - (4) Daniel, iv, 1 i.
las ! ils auraient dû adoucir mon amour et ils ont attisé l'ardeur de ses flammes ; ils m'ont couverte de plaies, plaies suaves qui ne causent point de douleurs, mais qui redoublent l'amour ; douces blessures dont ils m'ont déchirée. Je marchais et ils ont ajouté de nouveaux aiguillons à mon ardeur ; je brûlais et ils ont ajouté de nouveaux feux au loyer qui me dévore. Ils ont pris mon manteau, ils mont dépouillée de ma tunique, afin que je poursuivisse plus libre dans ma course, le Bien-aimé qui me fuit. Ce n'est pas vous, ô anges, ce n'est pas vous que je cherche ; votre beauté ne saurait rassasier l'ardeur de mes désirs. « N*avez-vous pas vu celui qu'aime » mon âme ? » Ah ! vous l'avez vu, je le sais ; dites-moi donc où je le trouverai ? Ils m'ont répondu, non par des paroles mais par des blessures ; leur bouche ne m'a point parlé, mais leurs mains m'ont frappée.
« Et quand je les eus un peu dépassés, j'ai rencontré celui » qu'aime mon àme. » J'avais tout parcouru, tout visité, tout interrogé; j'avais interrogé les sens ; j'avais interrogé les cieux, j'avais interrogé les saints, j'avais interrogé les anges; et à peine les avais-je dépassés, que j'ai trouvé « le Bien-aimé, objet de mes dé- » sirs. » Que de sollicitude dans ces recherches, mais aussi quel bonheur pour une àme quand elle trouve son Bien-aimé !
Ces paroles de l'Epouse renferment des mystères sublimes ; je ne les comprends pas; interrogeons par conséquent quelque saint docteur ; demandons-lui de nous expliquer ces paroles, car ce n'est point avec des forces ordinaires qu'on peut parcourir tous les êtres matériels, visiter tous les saints, arriver jusqu'aux anges, et franchir leurs degrés glorieux. Cherchons un saint qui, ayant lui-même parcouru cette route, puisse nous faire connaître les voies de ce mystérieux labyrinthe, car pour moi, je l'avoue, je suis sur ce sujet dans une entière ignorance.
Or j'aperçois, volant à travers les cieux, un aigle puissant aux ailes larges et fortes, aux couleurs variées; dans son vol rapide, il franchit la région des corps, la région du temps, la région des esprits et s'élève jusqu'au trône du Bien-aimé. Répétons les paro-
les de cet aigle sublime ; il parle de lui, il parle de sa mère, sainte épouse du Bien-aimë.
« Nous étions seuls : nous conversions avec une ineffable douceur ; oubliant le passé et jetant les yeux vers l'avenir, nous nous demandions en présence de la vérité que vous êtes, quelle serait pour les saints cette vie éternelle que l'œil n'a pas vue, que l'oreille n'a pas entendue, et que le cœur de l'homme ne conçoit pas. Nous aspirions des lèvres du cœur, aux célestes courants de la fontaine de vie qui est en vous, afin que. pénétrés tout entiers d*e ces eaux fécondes, nous puissions nous faire une idée de ces sublimes mystères. »
« Et nos discours arrivaient à cette conclusion, que la plus vive joie des sens, dans le plus vif éclat de la beauté, loin de soutenir le parallèle avec la félicite d'une telle vie, ne méritait pas même un souvenir. Aussi portés par un élan d'amour vers les hauteurs divines, nous traversions. 1rs uns après les aimes, en les contemplant, tous les êtres matériels, les espaces célestes eux-mêmes d'où les étoiles, la lune et le soleil nous envoient leur lumière ; et sans cesse notre cœur montait, soutenu par la pensée, par la parole, par l'admiration de vos œuvres : nous parvînmes ainsi jusqu'à la région de nos âmes ; nous la franchîmes encore pour atteindre au delà cette région d'inépuisable abondance, où vous rassasiez éternellement Israël de la nourriture de vérité et ou la vie est la Sagesse par qui se fait tout ce qui est, tout ce qui a été, tout ce qui sera ; Sagesse incréée qui est aujourd'hui ce qu'elle a été, cequ'elle sera toujours, ou plutôt en qui ne se trouve ni avoir été ni devoir être, mais l'être seul, parce qu'elle est éternelle; car avoir été, devoir être, exclut l'éternité. »
« Et en parlautainsi, dans nos amoureux élans vers cette vie, nous y louchâmes un instant, nous y appliquâmes tout notre cœur, et nous soupirâmes, eu y laissant captives les prémices de l'esprit, et nous redescendîmes dans le bruit de la voix, là où la parole commence et finit. »
Et [dus loin, saint Augustin ajoute : « Que la vie éternelle soit semblable à cette fugitive extase qui nous avait fait soupirer,
n'est-ce pas la promesse de cette parole : « Entre dans la joie « de ton Seigneur \ . » Ainsi disait saint Augustin.
Peut-on trouver, je vous le demande, rien de plus conforme aux paroles de L'Epousé, rien de pins propre à nous les faire comprendre, que cette extase de saint Augustin et de Monique, sa mère? Vous venez de voir sans doute l'Epouse mystique déployant tous les efforts de son cœur à la recherche de son Bien -aimé, franchissant tous les êtres, et l'atteignant enfin lui-même, mais pour un court moment.
Le sens des paroles qui suivent est plus facile à comprendre. « Je l'ai saisi et je ne le quitterai pas. jusqu'à ce que je l'ai eon- » duit dans la maison de ma mère, et dans la chambre de celle » qui m'a donné la vie. u Comment douter en effet, que, l'ayant cherché avec une si pénible inquiétude, elle ne s'attache fortement à lui après l'avoir trouvé : et celui « qui s'attache à Dieu, devient » avec lui un même esprit [%). » Comment l'àme ahandonnerat-elle Celui à qui la grâce l'unit par de tels liens? 0 liens de la charité, qu'ils sont puissants, les nœuds que vous formez! « Je suis » certain, disait l'Apôtre, que ni la mort, ni la vie, ni les anges, » ni les principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni » les futures, ni les hauteurs, ni les profondeurs, ni aucune autre » créature ne pourra jamais nous séparer de la charité que nous » avons pour Dieu en Jésus-Christ. Xotre-Seigneur 3 . »
Telle est aussi la parole de l'Epouse : « Je l'ai saisi et je ne le » quitterai pas. » Nulle raison, nul motif, nulle persécution, nulle tribulation, la mort elle-même ne pourra me séparer de son amour. Que les tyrans s'irritent, que les gentils frémissent .de rage, que les chevalets me suspendent, que les ongles me déchirent, que les feux me brûlent, que le glaive coupe mes membres, que la persécution s'entlamme. que le carnage m'environne,, que tout me présente une mort menaçante : « Je l'ai saisi et je ne le quitterai pas, jusqu'à ce » que je l'aie conduit dans la maison de ma mère, et dans la >» chambre de celle qui m'a donné la vie, » dans le séjour de lacé-
(1) S. Aug., Confess., liv. 0. chap, 10. - (2) S. Matlh., xxv, 21. - (3) I Cor., vi, H. — (4) Rom., vin, 38.
leste Jérusalem qui est ma mère et qui m'a engendré par une parole de vérité,
0 merveille! Que dites-vous, ô Epouse? Quoi vous, vous l'introduirez dans ce sanctuaire ! N'est-ce pas lui plutôt qui vous y conduira ? Je vous en conjure, que dites-vous ? S'il n'était point venu, s'il ne s'était pas fait notre guide, si, au prix de tout son sang, il n'avait point ouvert la porte, qui jamais aurait pu entrer? Et vous, vous dites, « jusqu'à ce que je l'aurai conduit dans la chambre de » celle qui m'a donné la vie. » Vous n'avez pu entrer dans le cellier où est le vin. que conduite par sa main toute-puissante, et vous pénétreriez seule dans le séjour de la gloire céleste! Entrer dans le cellier était bien plus facile, et vous ne l'avez pu ; pénétrer dans la gloire est bien plus difficile, comment le pourrez-vous ?
Soyez attentifs, mes frères ; il y a ici un mystère de sagesse. Le Roi l'avait introduite dans le cellier où est le vin; à son tour elle se fait gloire d'introduire le Roi dans la demeure de sa mère : il semble qu'en retour de la faveur qui l'a introduite dans le cellier du vin. elle accorde la faveur d'introduire dans la maison de sa mère. Mais pourquoi est-ce l'Epouse qui introduit l'Epoux ? pourquoi ce renversement des choses? C'est ici toute la difficulté. Qui nous expliquera ces paroles?
C'est le psalmiste ; écoutons : « Parce que Dieu aime la miséri- » corde et la vérité, le Seigneur donuera la grâce et la gloire Mettons à leur place chacune de ces paroles et montrons leurs rapports. Dieu aime la miséricorde, voilà pourquoi il donne la grâce ; il aime la vérité, voilà pourquoi il donne la gloire. Parcons'-quent, la grâce a pour principe la seule miséricorde, tandis que la gloire a pour principe la vérité, c'est-à-dire les bonnes œuvres. Le Roi introduit gratuitement, pour ainsi dire, ceux qu'il veut, dans lecellier de l'esprit enivrant; mais il faut que chaque -chrétien, par le mérite de ses bonnes œuvre», introduise le Roi dans la demeure de la ] ce est un pur don, car si elle était
une récoffi] aux œuvra serait plus une gi
la gloire n'est pas un pur don, elle est aussi une récompen-
(I) PS. LIXXIll, 12.
cordée au mérite. Par conséquent, comme l'Epouse coopère à la grâce, pour obtenir l'entrée dans la gloire, elle peut dire avec raison ces paroles glorieuses : « Jusqu'à ce que je l'aie conduit dans la « maison de ma mère et dans la chambre de celle qui m'a donné « la vie. »
L'Epouse appelle ce sanctuaire une maison, à cause de sa vaste étendue, et une chambre, à cause de sa paix. C'est ainsi que le psalmiste donne différents noms au séjour de la béatitude céleste ; il l'appelle tantôt un tabernacle, tantôt un palais, ici une maison, là un sanctuaire, ailleurs un temple ; par la diversité de ces noms, il veut caractériser les divers degrés d'une même gloire. Et n'est-il pas vrai que, si elle le retient, comme elle le promet, si elle s'attache fortement à lui, c'est elle qui le conduira, en même temps qu'elle sera conduite par lui dans les plus secrets sanctuaires des bienheureux, et qu'elle s'avancera « vers le tabernacle admise rable, jusque dans la maison de Dieu (1). » Néanmoins l'on peut donner une autre signification à cette maison de la mère, comme nons le montrerons plus loin.
Après avoir ainsi trouvé son Epoux, l'Epouse s'endort une seconde fois dans ses bras ; voilà pourquoi il conjure de nouveau les filles de Jérusalem, « par les chevreuils et par les biches des « campagnes, de ne pas inquiéter le sommeil de sa Bien-aimée, « de ne pas la tirer de son repos, jusqu'à ce qu'elle s'éveille elle- « même, » et il agira de la sorte, toutes les fois qu'il la croira endormie. Aussi, remarquez-le bien, vous ne l'entendrez faire une telle prière, que lorsque l'âme se trouvera dans le profond sommeil de la contemplation.
Du reste les paroles suivantes montrent clairement cette vérité : « Quelle est celle-ci qui s'eleve du désert, comme une colonne de « vapeur, exhalant la myrrhe, l'encens et tous les parfums? » Ce sont les paroles des compagnes de l'Epouse qui admirent «les degrés « qu'elle a disposés dans son cœur, au sein de cette vallée delarme,s « pour arriver au lieu où il a placé ses desirs 2 . » Ne s'était-elle pas élevée dans son vol à des hauteurs sublimes, lorsque, après avoir