CHAPITRE V
Saint Thomas prédicateur.
Quatre années s'étaient écoulées dans ce laborieux professorat ; mais notre bienheureux ne s'en était pas toujours tenu à la froide discussion des questions qu'il traitait : parfois son àme apostolique débordait et sa parole s'élevait à la plus haute éloquence. Les supérieurs crurent devoir dégager cette àme ardente des liens qui la retenaient et lui permettre de se livrer à toute la ferveur de son zèle dans le ministère de la prédication.
Ici notre saint religieux se trouvait dans sa voie ; il y entra avec une ardeur d'autant plus brûlante qu'il trouvait dans ces fonctions nouvelles, un moyen plus immédiat de satisfaire son zèle pour la gloire de Dieu et pour le salut des âmes. Ce fut dans l'église conventuelle de Salamanque qu'il fit ses premiers essais de prédication, devant un auditoire nécessairement restreint. Aux premiers accents de son éloquence, l'auditoire s'augmenta dans une étonnante proportion. Bientôt la renommée du professeur s'éclipsa devant celle du prédicateur : « Gloire à Dieu ! s'écriait dans l'église même, an saint religieux accouru pour l'entendre, béni soit à jamais le Seigneur qui daigne envoyer de nos jours, pour travailler sa vigne, mi si excellent ouvrier. »
L'enceinte de l'église conventuelle se trouvant trop étroite pour contenir la foule, te nouveau prédicateur, se rendant à de pieux et légitimes désirs, accepta, pour le Carême qui approchait, la chaire de la cathédrale. Cependant les circonstances étaient déli-
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cates ; en ce moment, les provinces d'Espagne montraient un grand mécontentement contre le roi ; des révoltes avaient éclaté dans quelques villes du royaume et il était à craindre que Salamanque, où se trouvait réunie une jeunesse nombreuse et turbulente, ne devint comme le foyer de l'insurrection. Notre saint monte en chaire ; sa parole puissante et onctueuse se fût bientôt emparée de l'àme des jeunes gens qui composaient la plus grande partie de son immense auditoire ; non-seulement tout trouble cessa dans la ville et toute fermentation y fut éteinte, mais encore Salamanque, au dire des historiens, devint comme un monastère où l'on voyait fleurir les plus hautes vertus.
Un si étonnant succès répandit le nom du religieux augustin, dans toute l'Espagne ; dès lors toutes les villes auraient voulu avoir le bonheur de l'entendre. Ne pouvant satisfaire tous les désirs, il laissait les supérieurs accepter les centres principaux où les besoins étaient plus pressants, et d'où sa parole pouvait plus facilement se répandre dans les villes moins importantes des environs. En effet, de tous côtés on accourait à ses prédications ; les prêtres, les religieux, les prélats eux-mêmes se mêlaient avec les simples fidèles ; non-seulement l'église, mais les rues voisines étaient ordinairement remplies d'une foule avide de recueillir quelques paroles tombées d'une si haute intelligence et d'un cœur si brûlant, de voir au moins ce prédicateur quela renommée représentait comme un apôtre, ou plutôt comme un ange descendu du ciel pour secourir l'Eglise en ces temps malheureux.
Le bruit de sa réputation parvint bientôt aux oreilles de Charles- Quint. Etant venu en Espagne avec l'impératrice, ils voulurent entendre ce prédicateur dont on célébrait également l'éloquence et la sainteté. Ils l'entendirent et partagèrent l'admiration générale. Charles-Quint, prince animé des plus vifs sentiments de foi, goûta en particulier la sainte liberté avec laquelle lui avait parlé l'homme apostolique ; il le nomma son prédicateur ordinaire et témoigna le désir de le voir fixé à Valladolid où se tenait la cour, pour que l'homme de Dieu jetât son austère et lumineuse parole au milieu des mensonges et des vanités de la grandeur. Ce désir ne fut pas pleinement exaucé ; le saint religieux se devait aux âmes et aux intérêts de son ordre. Néanmoins il résida quelque temps à Valladolid et, pendant tout ce temps, l'empereur se faisait un devoir d'assister à toutes les instructions de son prédicateur ; quand notre saint prêchait hors de la chapelle royale, l'empereur et l'impéra-
trice se dépouillaient de tout appareil extérieur et allaient se confondre avec la foule. « aimant mieux, dit un auteur, se dépouiller pour une heure de leur majesté que de perdre un seul sermon de saint Thomas. »
Il faut dire aussi que Dieu favorisait notre bienheureux de grâces bien propres à frapper ses auditeurs. Comme il ne montait jamais en chaire, sans avoir préparé dans l'oraison le sujet qu'il voulait exposer, il arrivait, l'esprit encore illuminé des clartés intérieures que Dieu venait d'y répandre, le cœur doucement ému des délices qu'il venait de goûter. Est-il étonnant que, sous ces impressions, notre saint ait quelquefois oublié ses auditeurs, pour continuer à jouir, dans le silence de l'extase, de ces douceurs et de ces lumières ? Tout à coup il devenait hésitant, d'abondantes larmes coulaient de ses yeux, des flammes jaillissaient de son visage ; puis il restait immobile, la voix éteinte, les bras étendus, les yeux levés au ciel ; on aurait dit un Séraphin dans un corps mortel. Il passait quelquefois de longues heures dans ces ravissements, et l'on comprend l'impression religieuse que ce spectacle extraordinaire devait produire sur la foule accourue pour l'entendre et pour s'édifier.
Saint Thomas se livra pendant toute sa vie à ce ministère de la prédication, même au milieu des pénibles travaux qu'exigeaient les différentes dignités dont nous allons le voir revêtu.