CHAPITRE VI
Saint Thomas prieur et provincial.
Saint Thomas comptait à peine trois ans de religion ; il occupait encore sa chaire de théologie, lorsqu'il fut nommé prieur de Salamanque. Cette élection n'était pas, il est vrai, conforme aux usages; d'après une coutume en vigueur dans la province d'Espagne, nul religieux ne pouvait être élevé à cette dignité qu'après sept ans de profession; mais le chapitre de l'an loi 9 crut pouvoir faire une exception en faveur de notre saint, et se rendre à la sollicitation des religieux de Salamanque qui le demandaient pour leur prieur.
La sagesse et la prudence qui éclatèrent dans les actes du nouveau supérieur, le firent choisir par le général de l'ordre pour présider le chapitre de Tolède, Tan 1521. C'était une marque de confiance d'autant plus grande que ce chapitre avait à s'occuper d'affaires épineuses et délicates, pour la réussite desquelles il fallait montrer autant de douceur que d'habileté. Le jeune président justifia pleinement la confiance du général, et, à la fin de ce même chapitre, saint Thomas fut nommé prieur du couvent de Burgos.
Mais notre bienheureux ne put se rendre à son prieuré ; le général lui avait confié la mission de visiter tous les couvents de l'Andalousie, pour examiner l'opportunité d'une mesure proposée par l'empereur. Ce prince, croyant la province d'Espagne trop étendue pour être gouvernée par un seul homme, proposait de la diviser en deux distinctes et ayant chacune son provincial. Saint Thomas accomplit sa mission avec le soin scrupuleux que lui inspirait son amour pour la paix et pour le bien de son ordre ; ce fut sur le rapport qu'il présenta au chapitre de Valladolid en 1525. que la division provoquée par l'empereur, fut décidée. Le souverain Pontife approuva ce partage et le décret de cette approbation fut promulgué dans le chapitre de 1527. L'Ordre des Augustins compta deux provinces en Espagne, la province de Castille et la province d'Andalousie.
En même temps, le chapitre fut d'avis que Thomas, ayant acquis par sa visite une parfaite connaissance de la nouvelle province d'Andalousie, était le seul qui put y compléter la réforme ; il en fut donc nommé provincial ; mais l'humilité du saint s'alarma de cette haute dignité ; sur ses instances, le chapitre procéda deux fois au scrutin, et deux fois le nom de Thomas sortit de l'urne des suffrages ; l'humilité dut céder à l'obéissance ; saint Thomas accepta la lourde charge qui lui était imposée ; mais bientôt l'ardeur qu'il mit à ses travaux, altéra sa santé ; il fut obligé de les suspendre et se retira au couvent de Salamanque pour rétablir ses forces épuisées.
Après deux ans d'un repos qui ne cessa d'ailleurs d'être fort laborieux, saint Thomas fut nommé pour la seconde fois prieur de Burgos par le chapitre de 1531. Le relâchement ne s'était pas introduit dans ce monastère; le nouveau prieur n'avait donc, sous le rapport religieux, que des consolations à y goûter ; mais les murs du couvent tombaient en ruines, il fallait les réparer. La confiance qu'on avait en notre saint, y fit affluer les aumônes ; les murs du monastère furent relevés, tous les bâtiments rétablis dans une dé-
cence convenable, et des prières quotidiennes pour les bienfaiteurs attestèrent la reconnaissance de Thomas et de ses religieux.
Il passa trois ans à Burgos. aimé, vénéré, imité de tous ses confrères. Le chapitre de 1534 le rejeta dans des travaux plus pénibles, en le nommant provincial de Castille : mais les longs voyages, les incessantes préoccupations, toutes les fatigues de sa charge unies aux plus rudes mortifications, eurent bientôt altéré sa santé un moment rétablie ; il ne put arriver au terme de ses trois ans, qu'en se soumettant aux ordres de ses supérieurs qui lui prescrivirent de modérer ses travaux et les rigueurs de ses austérités.
11 ne quitta ses fonctions de provincial que pour retourner à Burgos, en qualité de prieur. Mais là. l'exercice de sa supériorité était un véritable repos qui lui eut bientôt rendu ses forces. Deux choses signalèrent son second passage à Burgos : l'établissement d'une maison de ses religieux au Mexique et la direction spirituelle de Marie d'Aragon, fille du roi Ferdinand, alors supérieure des religieuses de Citeaux. en cette ville.
Cette princesse, comprenant tous les avantages qu'elle retirait de cette sage direction, mit tout en œuvre auprès du P. Séripand, général des Augustins. pour retenir à Burgos son saint directeur, lorsqu'en 1541. ce général appela saint Thomas pour l'accompagner dans sa visite aux couvents d'Espagne. Le P. Séripand crut avoir besoin des lumières et des conseils d'un religieux qui. ayant parcouru et gouverné les deux provinces, en avait une connaissance parfaite: il résista donc à ces hautes et pressantes sollicitations.
Notre bienheureux accompagna partout le P. Séripand et se convainquit que. par le mauvais vouloir de quelques religieux, la division de la province espagnole, au lieu des bons fruits qu'on avait eu le droit d'en attendre, ne servait qu'à entretenir un plus grand désordre. Par ses conseils, le décret de cette division fut rapporté et les deux provinces furent de nouveau réunies pour ne former que la seule province de Castille. Le P. Séripand voulait la confier aux mains si habiles de son compagnon de voyage: mais l'humble religieux missit a se soustraire, par une pieuse industrie, à cet honorable fardeau.
D'ailleurs la Prosidence avait ses vues. Déjà Thomas avait pu, comme provincial, refuser l'évèché de Grenade que lui offrait l'empereur: l'obéissance devait lui faire un devoir d'accepter l'archevêché de Valence. Dieu voulait le montrer au monde comme un
spectacle des plus hautes vertus, après que Tordre des Augustinsen eût été édifie pendant près de trente ans.
Bien différent, en effet, de ceux que condamne l'Evangile, parce qu'ils imposent aux autres des fardeaux qu'ils ne veulent pas, eux, toucher du bout du doigt. Thomas fut toujours le modèle du parfait religieux. Le pouvoir de commander n'avait été à ses yeux qu'une plus grande facilité de servir. Bien éloigné de croire que ses abaissements volontaires pussent diminuer son autorité, plus ses religieux lui témoignaient d'estime et de respect, plus il s'humiliait lui-même, jusqu'à se mettre à leurs pieds. Fortement attaché à la discipline, il ne pensa jamais que, n'ayant point à rendre compte de ses infractions, il pouvait mener une vie plus indépendante, en se couvrant du reste d'un prétexte de santé ou de trop grandes occupations. Dans ses pénitences, il ne se bornait pas aux mortifications commandées par la règle, il augmentait ses jeûnes et ses macérations corporelles, toutes les fois que ses supérieurs ne lui faisaient pas l'ordre formel de les modérer. La mortification, en affaiblissant son corps, élevait et fortifiait son âme et la disposait au recueillement de l'oraison. Nous avons dit les grâces dont Dieu le favorisait pendant ce saint exercice : aussi notre bienheureux sentait pour lui de tels attraits que sa vie semblait n'être qu'une oraison continuelle, et Dieu, de son côté, le favorisait en tous lieux des grâces du ravissement et de l'extase. Mais c'était au chœur, en particulier, qu'il était donné à ses religieux de le contempler dans un état d'insensibilité complète, n'entendant plus, ne voyant plus, le corps élevé de terre comme s'il avait voulu suivre l'âme dans le sein de Dieu, où elle demeurait parfois des journées presque entières, absorbée, enivrée par les délices de l'union divine.
De tels faits, une si héroïque vertu donnaient la plus grande autorité aux exhortations qu'il faisait à ses religieux. Quatre choses étaient l'objet de ses recommandations particulières : la décence et la ferveur dans la célébration des saints offices ; l'oraison et 4a lecture spirituelle qu'il comparait à l'estomac, ou la chaleur digère la nourriture qui soutient la vie : la paix et la concorde, sources des bénédictions de Dieu sur une communauté : enfin l'application aux œuvres pour lesquelles ses religieux se sentaient le plus d'inclination, afin que ces œuvres accomplies avec goût, devinssent une occupation continuelle qui écartât l'oisiveté. Du reste, dans ses rapports avec les religieux, il oubliait qu'il était leur supérieur, pour agir avec eux comme un frère, et si parfois quelques fautes corn-
mises dans la communauté, lui rappelaient que c'était à lui qu'était
imposé le devoir de la correction fraternelle, il expiait d'abord luimême cette faute par de rigoureuses et quelquefois sanglantes macérations: puis appelant le coupable, il le reprenait avec tant de douceur que le religieux, touché et vaincu par tant de bonté, tombait à genoux et implorait son pardon: on ne cite qu'une seule circonstance ou notre saint dût employer la fermeté, pour faire respecter la discipline. Nous verrons encore saint Thomas, devenu archevêque, triompher par les mêmes remèdes de l'obstination de quelques prêtres coupables.