UN SONGE A JULES GUIFFREY
J'ÉTAIS mort, j'entrais au tombeau Où mes aïeux rêvent ensemble. Ils ont dit : « La nuit lourde tremble ; Est-ce l'approche d'un flambeau?
« Le signal de la nouvelle ère Qu'attend notre éternel ennui?
— Non, c'est l'enfant, a dit mon père Je vous avais parlé de lui.
« n était au berceau ; j'ignore S'il nous vient jeune ou chargé d'ans.
Mes cheveux sont tout blonds encore, Les tiens, mon fils, peut-être blancs?
— Non, père, au combat de la vie Bientôt je suis tombé vaincu, L'âme pourtant inassouvie :
Je meurs et je n'ai pas vécu.
— J'attendais près de moi ta mère :
Je l'entends gémir au-dessus!
Ses pleurs ont tant mouillé la pierre Que mes lèvres les ont reçus.
« Nous fûmes unis peu d'années Après de bien longues amours; Toutes ses grâces sont fanées...
Je la reconnaîtrai toujours.
« Ma fille a connu mon visage :
S'en souvient-elle? Elle a changé.
Parle-moi de son mariage Et des petits-enfants que j'ai.
— Un seul vous est né. — Mais toi-mcme. N'as-tu pas de famille aussi?
Quand on meurt jeune, c'est qu'on aime : Qui vas-tu regretter ici?
— J'ai laissé ma sœur et ma mère Et les beaux livres que j'ai lus; Vous n'avez pas de bru, mon père; On m'a blessé, je n'aime plus.
— De tes aïeux compte le nombre :
Va baiser leurs fronts inconnus,
Et viens faire ton lit dans l'ombre A côté des derniers venus.
« Ne pleure pas ; dors dans l'argile En espérant le grand réveil.
— O père, qu'il est difficile De ne plus penser au soleil ! »
L^EUX voix s'élèvent tour à tour Des profondeurs troubles de l'âme :
La raison blasphème, et l'amour Rêve un dieu juste et le proclame.
Panthéiste, athée ou chrétien.
Tu connais leurs luttes obscures; C'est mon martyre, et c'est le tien.
De vivre avec ces deux murmures.
L'intelligence dit au cœur:
« Le monde n'a pas un bon père.
Vois, le mal est partout vainqueur. »
Le cœur dit : « Je crois et j'espère.
« Espère, ô ma sœur, crois un peu :
C'est à force d'aimer qu'on trouve; Je suis immortel, je sens Dieu. »
— L'intelligence lui dit : « Prouve ! »