‹ Œuvres de Sully PrudhommeChapitre 15 sur 104 · UN SONGE A JULES GUIFFREY · texte numérisé non relu

UN SONGE A JULES GUIFFREY

J'ÉTAIS mort, j'entrais au tombeau Où mes aïeux rêvent ensemble. Ils ont dit : « La nuit lourde tremble ; Est-ce l'approche d'un flambeau?

« Le signal de la nouvelle ère Qu'attend notre éternel ennui?

— Non, c'est l'enfant, a dit mon père Je vous avais parlé de lui.

« n était au berceau ; j'ignore S'il nous vient jeune ou chargé d'ans.

Mes cheveux sont tout blonds encore, Les tiens, mon fils, peut-être blancs?

— Non, père, au combat de la vie Bientôt je suis tombé vaincu, L'âme pourtant inassouvie :

Je meurs et je n'ai pas vécu.

— J'attendais près de moi ta mère :

Je l'entends gémir au-dessus!

Ses pleurs ont tant mouillé la pierre Que mes lèvres les ont reçus.

« Nous fûmes unis peu d'années Après de bien longues amours; Toutes ses grâces sont fanées...

Je la reconnaîtrai toujours.

« Ma fille a connu mon visage :

S'en souvient-elle? Elle a changé.

Parle-moi de son mariage Et des petits-enfants que j'ai.

— Un seul vous est né. — Mais toi-mcme. N'as-tu pas de famille aussi?

Quand on meurt jeune, c'est qu'on aime : Qui vas-tu regretter ici?

— J'ai laissé ma sœur et ma mère Et les beaux livres que j'ai lus; Vous n'avez pas de bru, mon père; On m'a blessé, je n'aime plus.

— De tes aïeux compte le nombre :

Va baiser leurs fronts inconnus,

Et viens faire ton lit dans l'ombre A côté des derniers venus.

« Ne pleure pas ; dors dans l'argile En espérant le grand réveil.

— O père, qu'il est difficile De ne plus penser au soleil ! »

L^EUX voix s'élèvent tour à tour Des profondeurs troubles de l'âme :

La raison blasphème, et l'amour Rêve un dieu juste et le proclame.

Panthéiste, athée ou chrétien.

Tu connais leurs luttes obscures; C'est mon martyre, et c'est le tien.

De vivre avec ces deux murmures.

L'intelligence dit au cœur:

« Le monde n'a pas un bon père.

Vois, le mal est partout vainqueur. »

Le cœur dit : « Je crois et j'espère.

« Espère, ô ma sœur, crois un peu :

C'est à force d'aimer qu'on trouve; Je suis immortel, je sens Dieu. »

— L'intelligence lui dit : « Prouve ! »

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