LE SOUPER DES ARMURES
Avec des mouvements £intasques Courbant leurs phalanges d'airain, Les gantelets versent aux casques Des rasades de vin du Rhin,
Ou découpent au fil des dagues Des sangliers sur des plats d'or... Cependant passent des bruits vagues Par les orgues du corridor.
La débauche devient farouche, On n'entendrait pas tonner Dieu; Car, lorsqu'un Êintôme découche.
C'est le moins qu'il s'amuse un peu.
Et la Êmtastique assemblée Se tracassant dans son harnois.
L'orgie a sa rumeur doublée Du tintamarre des tournois.
Gobelets, hanaps, vidrecomes.
Vidés toujours, remplis en vain, Entre les mâchoires des heaumes Forment des cascades de vin;
Les hauberts en bombent leurs ventres, Et le flot monte aux gorgerins :
— Ils sont tous gris comme des chantres.
Les vaillants comtes suzerains 1
L'un allonge dans la salade Nonchalamment ses pédieux, L'autre à son compagnon malade Fait un sermon ùstidieux ;
84 HMAUX ET CAMÉES
Et des armures peu bégueules Rappellent, dardant leur boisson, Les lions lampassés de gueules Blasonnés sur leur écusson.
D'une voix encore enrouée Par l'humidité du caveau, Max fredonne, ivresse enjouée.
Un lied, en treize cents, nouveau ;
Albrecht, ayant le vin féroce. Se querelle avec ses voisins, Qji'il martèle, bossue et rosse.
Comme il faisait des Sarrasins ;
Échauffé, Fritz ôte son casque.
Jadis par un crâne habité.
Ne pensant pas que sans son masque Il semble un tronc décapité.
Bientôt ils roulent pêle-mêle Sous la table, parmi les brocs.
Tête en bas, montrant la semelle De leurs souliers courbés en crocs.
C'est un hideux champ de bataille, Où les pots heurtent les armets.
Où chaque mort, par quelque entaille, Au lieu de sang, vomit des mets.
Et Biorn, le poing sur la cuisse.
Les contemple, morne et hagard.
Tandis que, par le vitrail suisse, L'aube jette son bleu regard.