‹ Œuvres de Théophile Gautier: Poésies (volume 2)Chapitre 79 sur 117 · III · texte numérisé non relu

III

GÉRONTE

Marinette, Frontin, je vous crois Tun et l'autre Et sur chacun de vous mon avis est le vôtre.

Mon choix entre vous deux hésite suspendu ; Aussi, tout bien pesé, bien vu, bien entendu. J'aime encor mieux Champagne, et vais à sa recherche Dans le cabaret louche où d'ordinaire il perche.

// sort.

SCÈ'hlE V MARINETTE, FRONTIN.

FRONTIN

Diantre I le vieil oison s'envole efiarouché l

MARINETTE

Frontin, ai-je été sotte l

FRONTIN

Ai-je eu l'esprit bouché, Marinette I

D'abord j'aurais dû te comprendre.

FRONTIN

Et nous nous sommes nui, faute de nous entendre I

MARINETTE

J'ai défait ton ouvrage.

FRONTIN

Et moi détruit le tien.

MARINETTE

Au lieu de nous prêter un mutuel soutien 1

FRONTIN

C'est trop de deux fripons pour la même partie.

MARINETTE

Toujours par l'un des deux la dupe est avertie.

FRONTIN

Jouons cartes sur table, et parlons sans détour : Tu machinais ici pour des choses d'amour?

MARINETTE

Sans doute ; — comme toi ?

FRONTIN

Tu venais pour l'amante ?

Oui ; — toi, pour l'amant ?

FRONTIN

Oui.

MARINETTE

La rencontre est charmante 1

FRONTIN

Pour Inez?

MARINETTE

Pour Valère?

FRONTIN

Assez 1 embrassons-nous!

Unissons nos moyens et concertons nos coups I

SCÈTLE VI Les Mêmes, VALÈRE.

FRONTIN

Mais j'aperçois de loin venir monsieur Valère, Mon nouveau maître.

MARINETTE

Il a tout ce qu*il &ut pour plaire Beauté, jeunesse...

Oui, tout, hormis l'essentiel :

L'argent.

A Valère.

Qu'apportez-vous ?

VALÈRE

Pas un sol.

FRONTIN

Terre et ciel 1 A quoi vous sert d'avoir un oncle ridicule ?

VALÈRE

Sois plus respectueux pour Géronte.

FRONTIN

Scrupule Touchant I Un oncle afireux qui vous laisse nourrir Par les juifs, et s'entête à ne jamais mourir 1

VALÈRE

Il m'a déshérité.

FRONTIN

C'est différent : qu'il vive l

VALÈRE

Et toi, qu'as-tu fait?

J'ai dans l'imaginative Certain tour fort subtil, d'un effet assuré.

VALÈRE

Raconte-moi la chose.

FRONTIN

Oh 1 non ; je suis muré.

Le secret est beaucoup dans un tel stratagème, Et vous ne saurez rien que par le succès même.

Itu^ parait à son balcon.

SCÈ'hLE VII Les Mêmes, INEZ, au balcon,

MARIKETTE.

Monsieur, de ce côté veuillez tourner les yeux : C'est Inez qui paraît.

VALÊRE.

Je vois s'ouvrir les deux I

FROKTIK.

Les cieux 1 — Une fenêtre à carreaux vert bouteille 1

VALÈRE

L'Aurore resplendit, souriante et vermeille...

L'aurore se met donc au balcon, ce matin?

VALÈRE

Faisant pâlir la rose à l'éclat de son teint 1

FRONTIN

Pardon, monsieur 1... Ce style est trop métaphorique.

Et VOUS perdez le temps en fleurs de rhétorique : L'occasion est femme, et ne nous attend pas... Marinette, aux aguets cours te mettre là-bas. Au pied du mur, je vais £ûre la courte échelle, Afin de vous hausser jusques à votre belle.

VALÉRE

Comment payer...?

FRONTIN

Plus tard, quand vous serez en fonds.

VALÂRE.

Frontin, ô mon sauveur I

FRONTIN

Allons 1 vite, grimpons I Une I deux I

VALÈRE, sur U dos de Frontin, M*y voilà I

Tenez-vous au balustre.

VALÈRE, à Im^,

Pour s'élever à vous, il faudrait être illustre, Inezl être le fils des rois ou des héros.

FRONTIN

n suflit d'un Frontin qui vous prête son dos...

VALÉRE

Je sens tout mon néant et toute ma misère I

Je n'ai rien, je le sais, qui soit fait pour vous plaire ; Mais vos yeux, à la fois charmants et meurtriers, Ont des traits à percer les plus durs boucliers. Ne vous offensez pas des soupirs qui s'échappent Du sein des malheureux que, par mégarde, ils frappent ; Ne vous offensez pas d'un téméraire espoir, Et ce cœur tout à vous, daignez le recevoir I

INEZ

Le pardon est aisé quand l'offense est si douce I

VALÉRE

Croyez que mon amour... Diantre! quelle secousse I J'ai fûlli choir I

FRONTIN

Monsieur, vous pesez comme un plomb.

Achevez, et, pour Dieu I ne soyez pas si long I

Valère, je vous crois ; Valère, je vous aime !

Je vous l'avoue ici beaucoup trop vite même ;

Mais la gêne où je vis excuse cet aveu.

Qu'une autre moins gardée eût fait attendre un peu.

Ces vieux barbons jaloux, avec toutes leurs grilles,

A ces extrémités forcent d'honnêtes filles 1

VALÈRE

Votre franchise, Inez, augmente mon respect.

MARINETTE

Garde à vous ! un objet monstrueux et suspect S'avance à l'horizon.

FRONTIN

Vite, qu'Inez se penche 1 Dressez-vous et baisez le bout de sa main blanche.

MARINETTE

C'est Gérontc 1

FRONTIN

Abrégeons.

INEZ

Adieu, Valère, adieu 1

FRONTIN

Nous autres, maintenant, changeons d'air et de lieu.

Ils sortent.

SCÈ'K.E VIII

GÉRONTE, seul

Quel est donc le fossé, quelle est donc la muraille Où glt, cuvant son vin, cette brave canaille ? O Champagne 1 es-tu mort ? As-tu pris pour cercueil Un tonneau défoncé de brie ou d'argenteuil ?

Modèle des valets, perle des domestiques, Qui passais en vertu les esclaves antiques, Que le ciel avait fiit uniquement pour moi.

Par qui te remplacer, comment vivre sans toi ? — Parbleu I si j'essayais de me servir moi-même ?

iir. 27

Ce serait la façon de trancher le problème.

Je me commanderais et je m*obéirais;

Je m'aurais sous la main et, quand je me voudrais,

Je n'aurais pas besoin de me pendre aux sonnettes.

Nul ne sait mieux que moi que j'ai des mœurs honnêtes,

Que je me suis toujours conduit loyalement.

Ainsi donc je m'accepte avec empressement.

Ahl messieurs les blondins, si celui-là me trompe,

Vous le pourrez aller crier à son de trompe :

J'empocherai votre or, et me le remettrai;

Vos billets pleins de musc, c'est moi qui les Jirai.

D'ailleurs, je prends demain, qu'on me loue ou me blâme.

Mademoiselle Inez, ma pupille, pour femme.

Elle me soignera dans mes quintes de toux,

Et, près d'elle couché, je me rirai de vous,

Les Amadis transis, les coureurs de fortune.

Gelant sous le balcon par un beau clair de lune I

Et quand j'apercevrai mon coquin de neveu,

De deux ou trois seaux d'eau j'arroserai son feu...

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