‹ Œuvres de Théophile Gautier: Poésies (volume 2)Chapitre 81 sur 117 · GÉRONTE, FRONTIN · texte numérisé non relu

GÉRONTE, FRONTIN

FRONTIN, à part.

Décidément Géronte est un oncle farouche.

Vieillard dénaturé, puisque rien ne te touche, Je m'en vais te donner une bonne leçon Et te servir tout chaud un plat de ma façon.

Haut et s'avançant.

Monsieur, qu'avez-vous donc ? Vous avez l'air tout chose !

GÉRONTE

J'étrangle de colère.

FRONTIN

Et le pourquoi?

GÉRONTE

La cause Qjii peut faire passer de Técarlate au bleu Un oncle modéré, quelle est-elle?

FRONTIN

Un neveu.

GÉRONTE

Sous prétexte qu'il est un peu fils de mon frère, Ce Valère maudit me damne et m'exaspère.

FRONTIN

Heureux, trois fois heureux, qui n'a pas de parents 1

Sous le balcon d'Inez tous les jours je le prends, Brassant quelque projet, dressant quelque machine...

FRONTIN

La tulipe se plait aux vases de la Chine, La marguerite aux prés, la violette aux bois. L'iris au bord des eaux, la giroflée aux toits ; Mais la fleur qui le mieux vient sous une fenêtre, Cest un amant... Inez l'a remarqué, peut-être.

GÉRONTE

Je saurai nettoyer et sarcler le terrain...

Mais, Frontin, couvre-toi ; tu prendras le serein.

Si tu restes ainsi sans chapeau dans la rue.

FRONTIN

Si je mets mon chapeau, j'échappe à votre vue. Je m'éclipse...

GERONTE.

Comment ?

FRONTIN

Je disparais tout vif!

GÉRONTE

Qjit me chantes-tu là ?

FRONTIN

Rien que de positif.

Avec attention examinez ce feutre.

n est d'un poil douteux et d'une teinte neutre.

FRONTIN

Dites qu'il est déteint, bossue, crasseux, gras; Que le soleil, la pluie et les ans l'ont fait ras ; J'en conviens. Mais jamais sur la terre où nous sommes, Depuis les temps anciens que se coiffent les hommes, Bien qu'il soit déformé, sans ganse et tout roussi. Il n'exista chapeau pareil à celui-ci I

GÉRONTE

J'en ai vu d'aussi laids, mais non pas de plus sales 1

FRONTIN

D'où pensez- vous qu'il vienne?

GÉRONTE

Eh I des piliers des halles !

FRONTIN

Fi donc I c'est le chapeau de Fortunatus I

GÉRONTE

Ça?

FRONTIN

Ça 1 le chapeau qui rend invisible. Il passa

Dans mes mains par un tas de hasards incroyables,

D'événements trop vrais pour être vraisemblables.

GÉRONTE

Quand on a ce chapeau sur la tête, dis-tu.

Personne ne vous voit?

2l6 THÉÂTRE EN VERS

FRONTIN

Oui, telle est sa vertu.

GÉRONTE

J'ai confiance en toi... Mais je ne puis te croire; Un tel prodige veut une preuve notoire.

FRONTIN

Vous l'aurez.

GÉRONTE

Sur-le-champ ?

FRONTIN

Tenez, regardez bien...

GÉRONTE

Oui..., oui...

FRONTIN, passant derrière Géronie, et le tenant par la basque de son habit.

Le tour est fait. — Qjie voyez-vous ? Plus rien .

GÉRONTE

Où donc est-il passé ? C'est incompréhensible 1

FRONTIN, même jeu.

Nulle part; je suis là, devant vous, invisible.

GÉRONTE

Il faut que je te trouve absolument.

FRONTIN, mime jeu.

Cherchez, Gros homme 1

GÉRONTE

Je n*ai pas pourtant les yeux bouchés.

FRONTIN, mime jeu.

Je le lui donne en cent. Je le tiens par la basque

De son habit 1 — Monsieur, vous courez comme un Basque 1

Ménagez-vous.

GÉRONTE

Prodige étrange à concevoir 1 Il est là qui me parle, et je ne puis le voir I — Où donc es-tu, Frontin? A gauche?

FRONTIN, mime jeu.

Non, à droite.

GÉRONTE

Par ici ?

FRONTIN, mime jeu.

Non, par là. — Va, marche; je t'emboîte!

Ouf 1 je suis tout en nage 1

FRONTIN

Êtes-vous satisfait?

Étes-vous convaincu pleinement?

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