III
2l8 THÉÂTRE EN VERS
GÉRONTE
Tout à fait.
FRQNTIN.
Or çà, reparaissons.
// passe devant Gérante.
GÉRONTE
Je te vois à merveille.
FRQNTIN.
Pardieu I
GÉRONTE
C'est étonnant I je ne sais si je veille, Ou si je dors. — Veux-tu me donner ce chapeau ?
FRQNTIN.
Je voudrais bien, monsieur, vous en faire cadeau ; Mais, vraiment, je ne puis... Ce chapeau, c'est mon gîte. Ma cave, ma cuisine...
Il te sert de marmite 1 Je ne suis plus surpris alors qu'il soit si gras 1 Fait-il de bon bouillon?
FRQNTIN.
Vous ne comprenez pas.
QjLiand l'heure du dîner me carillonne au ventre, J'enfonce mon castor jusqu'au sourcil et j'entre Chez quelque rôtisseur, invisible pour tous.
Là, parmi les poulets, colorés de tons roux, J'avise le plus blond, je le prends et le mange, Les pieds sur les chenets, où nul ne me dérange. Puis au bouchon voisin, pour arroser mon rôt. Je sable du meilleur, sans payer mon écot.
GÉRONTE
C'est merveilleux 1
FRONTIN
J'en use avec la friperie Comme avec la taverne et la rôtisserie.
Demandez-moi mes yeux, demandez-moi ma peau.
Ma femme, mes enfants, mais non pas mon chapeau.
GÉRONTE
De ce feutre coiffé, qu'il me serait Êicile De savoir ce que font Valère et ma pupille I
FRONTIN
Pour un tuteur hors d'âge, amoureux et jaloux. Ce moyen est plus sûr que grilles et verrous : Avec un tel trésor, plus de ruse possible ; Devant le criminel vous surgissez, terrible, Au moment périlleux, sans que l'on sache d'où. Comme un diable à ressort qui jaillit d'un joujou 1
GÉRONTE
Je te l'achète.
FRONTIN
Non. — Vous êtes trop avare I Ce feutre me fait roi de France et de Navarre, Et vous m'en of&iriez des prix déshonorants.
GÉRONTE
Cent écus, est-ce assez?
FRONTIN
Cest peu..., mais je les prends.
GÉRONTE
Je voudrais bien, avant de te donner la bourse, Essayer...
FRONTIN
Comment donc!
GÉRONTE, à part, mettant U chapeau.
Je vais prendre ma course, Et j'aurai le chapeau sans qu'il m'en coûte un sou 1 II ne me verra pas.
FRONTIN, à part.
J'ai compris, vieux filou.
Haut.
Ah 1 monsieur, c'est très mal de frustrer un pauvre homme I Une telle action me renverse et m'assomme ; C'est affreux 1... — Il ne peut encore être bien loin ; Afin de le trouver, bâtonnons chaque coin :
Tapons, faisons des bleus sur le dos de l'espace; Dans notre moulinet il Êiudra bien qu'il passe 1 Frappons à tout hasard... Pan 1 pan 1 pan 1... pif I paf I pouf 1 En long, en large, en haut, en bas, en travers I...
GÉRONTE
Oufl...
Ah, la cuisse 1 ah, le bras I ah, le dos I ah, l'épaule 1
FRONTIN
Je m*escrimerai tant du bout de cette gaule,
Qjie je l'attraperai... Si je ne le vois pas,
Je l'entends qui renifle et geint à chaque pas...
A part.
D'un revers de bâton faisons cesser le charme.
// fait tomber le chapeau.
GÉRONTE, à part.
Je suis tigré, zébré I
FRONTIN
Çà, déposons notre arme.
— Votre éclipse m'avait vraiment inquiété ; Je vous cherchais partout. Vous aurais-je heurté?
GÉRONTE
Nullement.
J'aurais pu vous faire quelque bosse.
GÉRONTE
Je suis dur. — Je paierai quelqu'un pour qu'il te rosse, Assassin 1
FRONTIN, lui présentant le chapeau.
Achevons promptement le marché.
Nous sommes confiants... Qjiand vous aurez lâché. Je lâcherai.
GÉRONTE, lui donnant une hourte.
C'est fait.
222 THÉATKE EN VERS
FRONTIN
Heureux mortel! Le monde Est à vous maintenant, moins cette bourse ronde.
// l'empoche.
Vous êtes comme Tair, vous entre2 en tout lieu ; Homme, vous possédez la science d'un dieu 1 Rien ne vous est caché, vous lisez dans les âmes. Et, ce que nul n'a Eût, vous connaissez les femmes... Marinette à propos se dirige vers nous ; Disparaissez, je vais la confesser sur vous.
Gérante se coiffe du chapeau.
SCÈ'H.E XI Les Mêmes, MARINETTE.
Q^'as-tu donc, mon en£ant?
MARINETTE, feignant de ne pas voir Gironte.
Je n'ai rien.
FRONTIN
Si ; ta mine, Qp'un sourire joyeux d'ordinaire illumine.
Est lugubre, aujourd'hui, comme un enterrement; On dirait que tu viens de perdre ton amant.
MARINETTE, mime feu.
Pour le perdre, il faudrait l'avoir eu... Je suis sage. Et n'admets que soupirs tendant au mariage, Frontin 1
GÉRONTE, à part.
Où diable va se nicher la vertu?
FRONTIN
Mais, alors, d'où te vient cet air morne, abattu?
MARINETTE, même feu.
D'une tout autre cause. A me flatter trop prompte. J'avais l'espoir de plaire au bon monsieur Géronte Et d'entrer, pour tout faire, en service chez lui... Tu sais le résultat, et j'en ai de l'ennui.
GÈKOiiTE f même feu.
Je suis vraiment fâché de ne l'avoir pas prise.
MARINETTE, même feu.
Maintenant, il est seul. Qui le coiffe et le frise? Qjii lui met sa cravate et lui cherche ses gants? Moi, j'aurais eu pour lui tous ces soins fatigants, Et je l'aurais choyé comme une fille un père 1
GÉRONTE, même feu.
Ce que je n'ai pas fait, je puis encor le Êdre.
MARINETTE
C'est un homme si doux, si poli, si charmant 1
FRONTIN
Je ne partage pas du tout ton sentiment.
Un vieux...
GÉRONTE, baSf à Fronttn.
Comment?
FRONTIN
Laid, sot...
G É R G N T E , mhne jeu.
Gredin 1
Bandit !
FRONTIN
GÉRONTE, de menu.
FRONTIN
Acariâtre...
Crasseux 1...
GÉRONTE, de même.
Je vais te battre comme un plâtre , Si...
FRONTIN, bas, à Gérante.
C'est pour l'éprouver, monsieur ; tenez-vous coi 1 Haut, à Marinette.
Tu le trouves donc bien?
MARINETTE
Il a je ne sais quoi De franc, d'épanoui, qui me plaît et m'enchante. Ah I que de le servir j'aurais été contente I
GÉRONTE, à part.
Qpel bon cœur I Je me sens le coin de l'œil mouillé, Et par rémotion j*ai le nez chatouillé.
// iUrnue.
MARINETTE
J'entends éternuer, et je ne vois personnel
Cest moi qui...
MARINETTE
Mais quelle est cette voix qui résonne?
Un fantôme, un esprit I...
GÉRONTE
Eh I non ; c'est moi.
MARINETTE
Qpi donc?
Géronte.
GÉRONTE
MARINETTE
Et votre corps, où donc est-il ?
FRONTIN, décoiffant Géronte,
Pardon I Monsieur, vous oubliez que pour être visible Il Êiut vous décoiffer.