DE LA NUTRITION
§ 270. La nutrition, cette fonction importante à laquelle l'animal doit son accroissement et sa conservation, a deux p.irlies, l'assiniilation et l'application ; il faut que les aliments que nous prenons commencent par s'animaliser, et par s'animaliser conformément à chacun des individus qui en fait usage ; le gramen ne s'animalise pas dans le cheval comme dans le bœuf, ni le pain dans l'homme comme dans le chien (1). Après avoir pris ce caractère de ressemblance avec les humeurs de l'animal auquel ils sont destinés, ils deviennent partie de cet animal, et c'est cette seconde partie de la nutrition que l'on appelle proprement nutrition ; la première est presque entière-
ment ce qu'on appelle digestion. Je ne dois point entrer dans les détails de ces deux belles opérations de la nature, il me suffit de faire voir que les nerfs y ont beaucoup de part, et qu'ils y concourent dans plusieurs endroits, et vraisemblablement de plusieurs façons.
§ 271. L'estomac est l'organe qui a le plus de partà la digestion, que l'on doit regarder comme la première opération de la nutrition ; et la quantité de nerfs qui se distribuent dans ce viscère suffirait pour prouver que les nerfs sont très-nécessaires à celle fonction . On en retrouve aussi beaucoup dans les intestins, quoique moins que dans l'estomac ; et comme ce qui s'exerce à l'ordinaire d'action musculaire dans ces parties est principalement dû au stimulus des aliments ou des humeurs qui y affluent, qu'elle est à l'ordinaire indépendante du stimulus des nerfs, on voit évidemment que c'est pour un autre usage que celui de l'action musculaire qu'il s'y trouve une si grande quantité de nerfs; si l'estomac en a plus que le diaphragme, c'est sans doute pour que les esprits animaux y agissent comme
(1) On voit que , parlant ici de la nutrition en général, je n'envisagerai comme aliments que les végétaux, et alors celle proposition -.Il faut que tes aliments commencent par s'animaliser , est généralement vraie; mais, pour les animaux carnassiers qui vivent de nourritures animales, cette première partie de la nutrtlion est en partie faite ; les aliments tirés des animaux sont déjà animalisés en général , mais ils ne sont pas animalisés pour tel ou tel animal , et les particules de la chair d'un mouton ne peuvent devenir partie du loup qui le dévore qu'après avoir subi de nouvelles métamorphoses, beaucoup moindres, il est vrai, que celles qu'auraient subies les aliments dont il s'est nourri, si le loup les eût pris immédiatement , puisque le mouton a déjà fait une grande partie de l'ouvrage; mais les métamorphoses qui restent à faire sont cependant assez considérables encore pour exiger de bons organes. Si l'on voulait traiter la nutrition d'une manière complète, il faudrait commencer à l'envisager dans les végétaux, qui paraissent être l'agent dont la nature s'est servie pour adapter à la nature des animaux des particules minérales qui par elles-mêmesy étaient ineptes, et pour lui réadapter d'autres particules qui, après avoir servi à cet usage, en étaient devenues incapables; peui-ètre que certains animaux ne sont destinés qu'à faire cette |>répstration
pour d'autres; peut-être que la terre est le seul nutritif, moyennant qu'elle soit alliée à une certaine portion d'eau, d'air et de feu ; mais peu d'animaux savent se nourrir immédiatement de terre brute; la fonction des plantes est de la préparer pour un très-grand nombre; quelquesuns de ceux-ci la préparent pour d'autres: la terre ne peut nourrir la fourmi qu'elle n'ait été grain, et le grain ne peut nourrir le fourmilion qu'il n'ait été fourmi. Ces mêmes végétaux ont la faculté de redonner aux particules putrides et incapables de nourrir plus long-temps une altération qui les rend de nouveau propres à cette importante fonction; peut-être que quelques animaux ont une vertu semblable. Une suite d'observations sur la nutrition des piaules et sur celle des petits animaux répandrait le plus grand jour sur ces conjectures et sur l'histoire de la nutrition; et elle démonirerait peut-être aux plus incrédules que les molécules organiques vivantes sont un être de raison , et que c'est l'organisation des plantes qui est le secret que la nature emploie pour adapler et réadapter toutes les molécules élémentaires à l'usage des êtres vivants. La corruption sépare les éléments, l'eau, la terre, l'air et le feu ; l'assemblage qui en était composé meurt ; les végétaux le réintègrent, il revient à la vie.
fluide autant que comme stimulus, et que si on se rappelle les expériences rapportées plus haut sur les ligatures des nerfs de l'eslomac qui ont occasionné la pourriture de tout ce qui y était renfermé, on comprendra aisément combien l'action des nerfs est importante à cette fonction; on ne peul pas, il est vrai, espérer de démontrer en quoi elle consiste, mais on peut conjecturer avec assez de vraisemblance qu'elle sert de trois façons : 1° en se mêlant aux aliments, et à ce titre, on pourrait placer les esprits animaux parmi les liqueurs digestives; 2° en favorisant l'action musculaire; 3° en aidant les sécrétions qui se font dans cet organe.
§ 27 2. I.e nu'langc des esprits animaux aux sucs diseslifs est présum('', d'après cette quantité de nerfs qui s'épanouissent dans 1 estomac, et qui le rendent si sensible. Il ne faut pas penser qu'ils s'y épancLent lout-à-coup au gré de la volonté comme dans le muscle ; j'ai déjà dit qne la volonté ne leur commandait point ; mais, par une suite de ce mouvement progressif que l'on ne peut pas refuser de reconnaître dans tous les neifs , et qui ici est aidé par le mouvement continuel propre à resloniac, par celui que lui imprime continuellement le diaphragme ; par l'irritation douce, mais continuée, que les aliments y produisent ; c'est cette titillation qui fait q ue les extrémités des nerfs se vident avec plus de facilité, et l'effet de ce mélange est peut-être : 1° d'aider à stimuler un peu mieux les fibres musculaires, dont ils sont le stimulus le plus efficace ; 2° de donner aux aliments par leur mélange un commencement de cette animalisation, ou générale, ou particulière, qui leur est si nécessaire ; et je vois que cette dernière idée a vraisemblablement été celle de M. Boerhaave, puisqu'on la trouve dans ses préleçons (1), et qu'elle est répétée et détaillée dans les commentaires sur les instituts, parHaymann, qui a été un de ses derniers auditeurs. Un des usages des nerfs <le l'estomac, dit-il, c'est que le fluide nerveux, la plus animalisée de nos humeurs, donne ce caractère aux aliments (2); et, dans un autre endroit, il établit que les nerfs en assez grand nombre, qui vont au pancréas, partie qui n'est point musculaire et peu sentante, sont destinés sans doute à donner au suc pancréatique ce caractère d'hu-
meur humaine qu'il portera au chyle (1). Si l'on fait attention à ce que j'ai dit plus haut de l'effet de l'action habituelle des nerfs sur les muscles, on sentira aisément que dans un viscère aussi musculcux que l'estomac, si les nerfs manquent ou sont dérangés, les fonctions doivent beaucoup souffrir; ainsi, à ce second litre, l'intluence des nerfs sur la digestion doit être très considérable ; et il faut rappeler ici une observation importante de Vieussens, c'est que, comme le nombre des ramifications de la huitième paire et de l'intercostale varient beaucoup, il y a des personnes chez qui tous les organes auxquels elles se distribuent en ont plus que d'autres, ce qui doit fiire une grande différence dans leur force, et par là même dans la régularité et la constance de leurs fonctions (2). — Comme la digestion dépend en grande partie des humeurs gastriques qui y abordent, et que, de quelque façon que s'en fasse la sécrétion , soit par la simple exhalation des Vaisseaux artériels, soit par le moyen des glandes , les nerfs ont beaucoup d'influence sur cette sécrétion, leur lésion influera sur la nutrition à ce troisième titre. — On comprend par tout ce que je viens de dire, pourquoi, si les nerfs sont paralysés , les digestions ne se font plus ; pourquoi le chagrin et les fortes contentions de l'àme, qui diminuent l'action des nerfs , nuisent si fort à la digestion ; pourquoi dans le temps de la digestion; qui emploie beaucoup d'esprits animaux , il est bon de ne point s'appliquer et de ne pas s'exercer fortement, quelquefois même il est inutile de dormir; quoique dans d'autres cas , et surtout pour les personnes qui ont beaucoup de sang, ce soit une pratique dangereuse ; enfin on comprend comment l'action de l'estomac sur les aliments étant si fortaffaiblie parla ligature du nerf, les aliments, au lieu d'y subir les changements què cette action lui imprime , el qui est si diflférente de la putréfaction, n'ont dû que s'y [lourrir,
(1) <t Non incredibile est spirilum nervosum dicium succo ■pancreiitico imprimerecliaracterem liumanum; qua de causa facullate aliéna in inquilina immutandî prcediti esse observantur. » Ibid., § 100, t. II!, p. 497. Silvius, mort professeur à Leyde, en 1G69, avait déjà donné pour cinquième usage aux espriis animaux, d'opérer plusieurs ciiafigemenls dans lest liqueurs auxquelles ils se mêlent. Silviii Oper. omnia.
(2) Liv. m, p. 180.
£T DE LEURS MALADIES
comme dans un endroit fort chaud et fort humide. — Si la putréfaction est plus considérable dans les plaies après la ligature du nerf, c'est sans doute encore par la même raison ; ces fluides épanchés dans un lieu chaud et humide, qui n'éprouvent plus l'action des nerfs , sont plus tôt déterminés à la putréfaction ; peut-èlre aussi que celte plus grande quantité de pus vient de ce que, l'action des vaisseaux absorbants étant aÛ'aiblie , ils ont moins repompé de liquide.
§ 273. Tout ce que j'ai dit de l'estomac est vrai des intestins, et l est aussi des vaisseaux chyleux et sanguins, dans lesquels le chyle passe au sortir des intestins ; partout il trouve des nerfs, partout ces nerfs aident à l'action des vaisseaux; et comme c'est en grande partie à cette action qu'il faut attribuer la dernière partie de la nutrition , la parfaite assimilation et l'application , il est aisé de comprendre comment cette partie souffre par l'allaiblissement de l'action des nerfs. Une seconde cause d'afl'aiblissement ou de diminution d'action dans ces vaisseaux, c'est que les nerfs n'y versent plus cette petite portion d'esprits animaux i]ui s'exhale partout oit les nerls s'ouvrent, et qui rend les humeurs plus irritantes , en même temps que, les aniraalisant davantage de l'animalité individuelle, elle les rend plus propres à être appliquées. Enfin la cessation de l'exercice musculaire qui cesse avec l'action des nerfs, et (jui est un des grands agents de !a nutrition, est une cause d'atrophie dans les membres paralysés (Ij. Voilà
(1) C'est à ce défaut d'action sur les i vaisseaux qu'il faut allribuer la diminution considérable de chaleur que l'on remarque presque toujours sur les membres paralytiques , et même l'affaiblissenienl sensible du pouls dans les artères. Dans les animaux à sang IVoid, chez lesquels l'irritabilité est beaucoup plus forte et l'action des nerfs moins importante , cet affaiblissement dans l'action des vaisseaux, par la lésion des nerfs, est j beaucoup moins sensible. M. Monro le fils, ayant fait une suite d'expériences très-ingùnieuses pour observer la diffé- I rente façon d'agir des remèdes sur les nerfs ou sur les vaisseaux, a vu qu'en coupant les nerfs qui vont aux jambes de i derrière d'une grenouille, on lui faisait I perdre sur-lc-champ le mouvement et la sensibilité, mais que l'action des vaisseaux se soutenait sons affaiblissement
sans doute pourquoi, partout oii les nerf» sont lésés, la nutrition manque, les muscles se flétrissent, les parties s'atrophient et enfin se dessèchent, connue on le verra dans la partie pratique de cet ouvrage: aussi M. Monro a déjà très-hitn dit que la paralysie et l'atrophie, qui ordinairement s'accompagnent réciproquement , prouvent que la nutrition , le sentiment et le mouvement dépendent ordinairement de la même cause (i), et je suis persuadé que c'est pour n'avoir pas vu que l'atrophie dépend ordinairement de la lésion des nerfs que les médecins ont si rarement réussi à la guérir quand elle est parvenue à un certain point. Si la nutrition est plus prompte dans l'enfant, une des raisons, car il y en a plusieurs, c'est que les nerfs sont plus considérables à cet âge, proportion gardée ; et, h mesure que cette proportion dnninue, la promptitude de la nutrition s'arrête.
Mais peut- on dire que les esprits animaux soient le suc alimentaire qui opère la réparation des parties perdues? Cette idée adoptée par plusieurs physiologistes est absolument erronée , comme on l'a très-bien démontré (2); ce n'est pas un fluide aussi subtil, qui est le dernier travail de la machine humaine, qui sert ii en réparer les parties; la nutrition s'o- ])ère par des parties beaucoup plus visqueuses et moins élaborées (3) ; ainsi les esprits animaux servent à la nutrition comme agents, et non point comme matière; s'ils rentrent dans la composition des parties, ils n'en sont qu'une bien petite portion, mais qui, sans doute, doit
pendant plusieurs mois. Essais and ol>serv. plnjsical and litterurij, t. iii, p. 290; ce qui n'arriverait sûrement i>as chez un animal à sang chaud.
(1) On nerves, § 05, etc.
(2) Èlcni. phijsiol., liv. x, scct. vin, § ôO, t. IV, p. 40'i. On voit dans une note de M. Ilaller qu'une savante Italienne, Olive Sambuco, avait écrit un ouvrage dans lequel ellf présentait l'homme comme un arbre (jui avait ses racines dans le cerveau, d'où il tirait ses sucs nourriciers.
(5) C'est sans doute pout remédier ù cette difficulté, que Vieussens, liv. i, cli. XV et xviii, avait composé le suc nerveux de deux parties: l'une, plus épaisse, qui était une sérosité dépouillée, et qu'il appelait suc nerveux nourricier; l'autre, sèche, invisible, éihérée, engagée dans la première , et qu'il appelle les vrais esprits animaux.
contribuer îi leur donner beaucoup de force. M. Haller pense que c'est par cette raison que les muscles fort exercés deviennent plus forts (1). Cette idée ingénieuse est vraisemblable ; mais celte cause n'est pas la seule , et l'adunation plus forte des molécules, suite nécessaire de la pression qui a toujours lieu dans la contraction , est sûrement bien plus efiScace. Il est vraisemblable que l'action des nerfs sur les muscles ne se borne pas aux effets que je viens d'indiquer, et quand on s'occupe attentivement des phénomènes qu'offre l'animal sain , et surtout de ceux que l'on observe dans les maladies, il est impossible de se refuser à penser qu'une multitude de maladies aiguës, fiévreuses, douloureuses, ne dépendent que de l'action des nerfs sur les fibres musculaires, soit dans les muscles proprement dits, soit dans les vaisseaux, affaiblie, augmentée, ou variée ; et, quoique l'esamen de cette influence ne fiit pas absolument étranger ici, cependant, comme ses effets produisent des maladies qui ont des caractères fort différents de celles que l'on est en usage d'appeler maux de nerfs , cette reclierche doit être renvoyée ou à la pathologie générale, ou à la pathologie de chacune de ces maladies. Je passe à la dernière fonction des nerfs , qui est de concourir aux sécrétions.