VÉSICATOIRES
§ 195. Le dernier remède dont il me reste à parler , c'est les caustiques ou cautères, et les sétons. Je n'examinerai point ici la façon d'agir de ce genre de remèdes connus dans quelques endroits sous le nom d'issues, fontaines, etc. ; je me borne à remarquer qu'on en a observé souvent les bons effets : 1° dans les maladies qui dépendent d'une surabondance d'humeurs cacochymes ; 2" dans celles où une humeur Acre roulante se porte tantôt dans une partie, tantôt dans une autre, et fait craindre qu'en se portant sur les organes intérieurs elle n'occasionne de grands désordres ; 3° quand les humeurs ont une tendance opiniâtre sur quelque organe. Ils peuvent être utiles dans l'épilepsie à ces trois titres , et à un quatrième auquel on fait moins d'attention; c'est qu'une irritation fixée sur une partie quelconque du corps est une espèce de frein puissant aux mouvements irréguliers des nerfs. En employant le cautère dans l'épilepsie, oa n'a fait qu'imiter la nature, qui, comme •on l'a vu plus haut, a guéri des épilepsies en produisant un égoût d'humeur âcre dans quelques parties extérieures , et l'art, par cette imitation, a eu souvent les succès lesplus heureux; aussi les cautères et les sétons, qui sont le même remède, sont recommandés par plusieurs auteurs qui s'en sont servis avec succès. J'ai déjà rapporté quelques exemples de leurs bons effets en parlant de la guérison des épilepsies sympathiques. Craton en faisait tant de cas , que c'est sur leur efficacité qu'il fondait la guérison dans les cas les plus fâcheux, et Montanus guérit par un cautère à chaque bras un homme de cinquante-deux ans, sujet depuis long-temps
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à cette maladie. Fabrice de Hilden guérit un jeune tiomnie d'ici , qui avait au moins un accès par jour et pour lequel on avait essayé inutilenienJ tous les remèdes, uniquement par un séton (I); les accès devinrent d'abord plus rares, ensuite ils cessèrent tout-à-fait. Paré avait déjà vu guérir parfaitement par ce moyen un jeune homme de vingt ans, qui avait des accès très - fréquents, et à qui Hollier l'avait conseillé (2). Mercatus , par le moyen d'un cautère au bras , éloigna si fort les accès et les rendit si légers qu'on croyait le malade parfaitement guéri (3). Et j'ai vu moi-même quelques enfants à qui ce remède avait fait beaucoup de bien. Willis parle d'une femme épileptique qui n'avait point d'accès aussi long-temps que le caulère fluait , et qui les reprenait dès qu'il séchait (4). C. Pison avait guéri un homme de IS'ancy, en lui appliquant un cautère au sommet de la tête, et il connaissait une femme qui avait été guérie , par le même secours, de vapeurs hystériques très-forles ; mais comme les cautères s'ouvraient alors avec le feu, il avertit avec raison , que l'application de ce remède est dangereuse sur cette partie, parce qu'il est à craindre qu'on n'enflamme les membranes du cerveau; il conseille de les appliquer à la nuque, où ils opéreront tout aussi favorablement (6). Meekren a fait une cure semblable à celle de Pison ; c'est celle d'un jeune homme de dix-sept ans, attaqué de cruels accès d'épilepsie , dont le symptôme le plus horrible était l'allongement de la langue qui descendait jusque sur Sa poitrine , avec une quantité prodigieuse d'écume ; tous les remèdes lurent inutiles ; on se détermina à appliquer un cautère, au point de concours de la suture sagittale et de la coronale; on se servit pour cela d'un fer rouge qui brûla l'os même ; on pansa avec le basilicum ; l'escUare tomba le sixième jour et le malade fut guéri. Quand l'eschare fut tombée, on mettait tous les jours un pois dans le trou, et par ce moyen l'on donnait issue aux humeurs; on laissa longtemps le cautère ouvert; mais quand on n'eut plus lieu de craindre de rechute ,
on ôla le pois et on laissa revenir les chairs (I). M. Pujati parle d'un homme de cinquante ans, épileptique dès son enfance , qui avait fait beaucoup de remèdes, et qu'un cautère à la cuisse guérit presque entièrement (2). Un jeune homme de quatorze ans , sujet depuis neuf ans à l'épiiepiie , et qui tombait tous les jours, en fut guéri par trois cautères , un à la nuque et un à chaque bras, qu'il ne porta pas même un an (3). Il est vrai qu'il prenait en même temps quelques autres remèdes, mais si faibles qu'on ne peut leur attribuer aucune part à la guérison ; et l'on trouve dans les Anecdotes de mc'decine deux observalions qui prouvent également les bons effets de ce remède. Une demoiselle de dix-huit ans était sujette , sans aucun dérangement de ses règles, et sans aucune cause apparente , à une épilepsie dont les accès, malgré les remèdes qu'on employa, revenaient tous les mois depuis deux ans; un cautère au bras éloigna l'accès de quatre mois, on en fit un second à l'autre bras, elle fut neuf mois sans aucun ressentiment; un troisième à une jambe la guérit radicalement. Un homme de soixante ans, attaqué aussi d'épilepsie, sans cause apparente, la suspendit pendant huit mois, par le bénéfice de deux cautères; mais se croyant radicalement guéri il en laissa fermer un , et son imprudence fut bientôt marquée par le retour d'un accès.
Dès le lendemain le chirurgien rétablit l'égoût dont la suppression avait été si nuisible , et le malade vécut depuis sept ans entiers sans éprouver aucune rechute (4). J'ai reçu depuis quelques jours un mémoire à consulter pour un malade épileptique depuis plusieurs années, qui a essayé inutilement un grand nombre de remèdes , et qui s'étant enfin fait ouvrir un cautère, il y a quelques semaines, croit déjà remarquer des changements assez
(1) Cent. I, obs. 41.
(2) OEuvres de chirurgie, liv. ix. c. iv.
(3) Consuh. medic, cons. 3.
(4) Patholog. cerebr., c. xxvii.
(5) De morbis a colluv, seros,, obs. 31» p. 173.
(1) Joan. Meekren, Obs. med., cap. v, p. 45. Celle observation, les deux précédentes et quelques autres, ne doivent point empêcher d'être Irès-circonspect sur l'emploi de ce remède, dont le danger a été prévu par Pison, et démontré par des malheurs récents. M. de Haen a exposé les siens avec celte candeur qui caractérise le grand homme; mais tout le monde ne l'a pas imité.
(2) Decas, Obs. med., obs. 3, D., p. 95. (5) Journal de médecine , t, xxv, p. 47. (4) Anecdotes de médecine, 85, p, 124,
ET DE LEURS MALADIES
favorables pour lui faire espérer qu'il lui sera très-utile.
§ 19G. L'on peut mettre dans le même rang que les cautères , les vésicatoires , dont l'action a plusieurs choses communes , quoiqu'elle en ait plusieurs qui lui sont particulières et qui font que, quoique l'aclion du vésicutoire soit au moins longue, cependant comme elle n'agit pas seulement comme évacuant , mais aussi en animant l'action des solides, elle est souvent à préférer dans bien des cas , et j'en parlerai plus au long' dans le chapitre (les vapeurs, oii ils sont plus souvent applicables que dans l'épilepsie , quoiqu'ils aient bien leur usage dans celte maladie; j'ai rapporté plus haut leurs bons effets dans plusieurs cas d'épilepsie sympathique, qu'ils soulagèrent ou guérirent en les appliquatit sur la partie; j'en ai vu de bons effets dô'ns les épilcpsies idiopatliiqueà, et M, Serao a fait une belle observation qui prouve tout leur avantage. Il vit à Waples un enfant de cinq ans , qui , depuis un an ou deux , avait un accès d'épilepsie toutes les fois qu'il commençait à s'endormir, ce ([ui l'avait rendu slupide et lui avait laissé une espèce de paralysie sur les jambes, de façon qu'il ne pouvait pas se soutenir; on avait essayé plusieurs remèdes inutilement. Cet habile médecin ordonna un emplâtre de vésicatoires à la partie postérieure de la suture sagittale; l'effet en fut si heureux que les accès qui étaient auparavant innombrables diminuèrent d'abord , et cessèrent entièrement au bout de quinze jours ; il recouvra en même temps ses facultés et l'usage de ses jambes. M. Morgagni , qui nous a conservé cette observation , ajoute que M.
Serao en a vu d'autres fois encore de bons effets dans des cas semblables (1).
article xxxiv. — traitement pendant l'accès.
§ 197. Il ne me reste à présent qu'à parler du traitement pendant l'accès , et il se réduit à bien peu de chose ; c'est d'éviter que les patients ne se fassent du mal. Les soins qu'on peut se donner pour cela consistent, premièrement, si on le peut , à introduire entre les dents un linge tortillé en rouleau et assez ferme , pour empêcher qu'ils ne se déchirent la
langue , ce qui arrive fréquemment , ou qu'ils ne l'amputent presque entièrement comme on l'a vu quelquefois ; le coin d'un mouchoir ou d'une serviette fine sont très-propres à cet usage, et je les ai toujours préférés au bois ou au liège. En second lieu, on doit empêcher la violence des coups qu'ils peuvent se donner contre les corps qui les entourent ; pour cela, s'il est possible, on doit les mettre d'abord sur un lit, et alors tous les soins se réduisent à empêcher que les convulsions ne les jettent à terre, que leur tête ne porte trop violemment contre le chevet qu'il faut garnir de coussins, et à modérer les coups violents qu'ils se portent quelquefois au visage avec lespoings, et qui occasionnent souvent des saignements de nez, des meurtrissures à l'œil , des ecchymoses considérables. Des assistants intelligents et adroits remplissent très-bien cette indication et se donnent bien de garde de vouloir réprimer des mouvements qu'il est impossible d'empêcher , et qu'il serait d'ailleurs trèsdangereux de contraindre quand on le pourrait. — L'idée oii l'on était, que si l'on pouvait ouvrir les pouces, dont la convulsion plus constante que celle d'aucune autre partie, était par là même regardée comme l'essence de la maladie , cette idée, dis je, avait conduit, comme l'a remarqué M. Van Swieten, à faire les plus grands efforts pour les ouvrir, et à force de les violenter, on leur occasionnait des douleurs souvent très-vives et très-longues en pure perte; tous ces efforts sont non-seulement inutiles, mais dangereux , et on doit absolument y renoncer (I).
198. L'usage des odeurs spiritueuses, des applications acres, des frictions fortes, n'est pas moins inutile ; l'action des nerfs sentants est absolument nulle, ainsi toutes les irritations n'opèrent rien du tout; Celse l'avait déjà vu, et les parfums fétides sont dangereux ; Cœlius-Aurélianus en a déjà averti. On les avait introduits dans l'espérance de faire éternuer, ce qu'on regardait comme très-avantageux, parce que l'on croyait que l'épilepsie était l'effet d'une secousse que le cerveau se donnait pour se débarrasser des mauvaises humeurs qui l'irritaient ; mais sans parler de la fausseté de cette idée, l'élernument serait très-dangereux, comme ce même Cœlius Aurelianus l'avait
(1) De sedib. et causis morbor, , ep. 10, I 8, p. 77.
(1) § 1080, t. iii, p. 451.
déjîi dit (I). Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à se rappeler que ce mouvement commence par une suspension dans la respiration qui accumule le sang dans les vaisseaux de la lêle où il y en a déjà trop , et que celte augmentation serait très - dangereuse , que d'ailleurs l'éternument même est une convulsion qui n'est point propre à en faire cesser d'autres.
§ i99. Les frictions huileuses sont un remède absolument opposé à l'éternument, et M. Morgagni parle d'un épileplique qui était soigné par M. Albertini , et à qui ce grand praticien avait conseillé de faire frotter l'épine du dos, pendant l'accès, avtc de l'huile d'amande chaude, ce qui lui faisait toujours beaucoup de bien. Il est rare que ce remède puisse avoir lieu dans l'épilepsie; mais, comme on l'a vu , il est très - utile dans plusieurs cas de convulsions.
§ 200. Les anciens qui voyaient l'engorgement du cerveau, et dont la conduite était dirigée par l'observation , conseillaient la saignée dans l'accès.
Quand le système dont je viens de parler fut introduit, et qu'on regarda l'épilepsie comme un combat du cerveau pour chasser l'bafneur âcre , on la défendit (2), crainte que la nature affaiblie ne pût pas se débarrasser de son ennemi, et que le malade ne succombât. Cette fausse crainte ne mérite aucune attention ; l'on peut sans risque ouvrir la veine dans l'accès etfiire une très forte saignée quand les symptômes de l'accès, la force et la dureté du pouls prouvent qu'il y a pléthore ; mais outre que cela est très -difficile , souvent impossible, et peut devenir dangereux par la difficulté d'assujettir un membre, cela serait trèssouvent infructueux; il survient souvent des hémorrhagies par les narines, q\ii ne soulagent point l'accès (3). On ne doit
(1) De morbis citron., lib. i, cap. iv. Valsalva blâmait aussi beaucoup cet usage, et croyait que généralement on devait très-rarement, ou jamais, employer l'élernument comme un remède; il n'approuvait pas non plus l'usage de la plupart des spiritueux volatils appliqués aux narines. Morgagni, ep. 9, § 6. M. Van Swielen a aussi indiqué le danger de cette pratique, qu'un médecin sensé doit absolument interdire.
(2) Sennert, lib. part, ii, cap. xxxi , quœst. 6.
(3; Boerhaave, De morbor. nervor,, p.
pas mieux espérer , pas même autant ,'
des saignées; cependant dans les cas où elle paraîtrait très - pressante , on devrait, je crois, se déterminer sur-lechamp à faire ouvrir une des jugulaires, qui sont ordinairement très-apparentes.
La saignée peut encore être indispensablement nécessaire sur la fin de l'accès, quand les convulsions finissent , et que les symplôraes de la pléthore du cerveau subsistent et font craindre un engorgement apoplectique.
§201. Quand l'accès est fini, si les malades sont faibles, abattus, angoissés, assoupis, les meilleurs remèdes sont une très-grande tranquillité, de petites tasses d'eau fraîche fréquemment, un lavement d'eau tiède, et ensuite, quand ils sont revenus, quelques distractions agréables qui les étourdissent sur leur mal, dont ils sont quelquefois très-affectés pendant les premières heures après l'accès. On peut même donner, quand il n'y a que de l'abattement sans irritation, de légers cordiaux, comme de l'eau de mélisse avec un peu de liqueur minérale anodine, de l'euu de fleur d'orange , ou quelque auire mélange analogue. Les spiritueux que d'habiles médecins conseillent, me paraissent bien actifs, et j'ai vu l'accès récidiver pour avoir seulement flairé l'esprit volatil de sel ammoniac.
ARTICLE XXXV. — TRAITEMENT DES SUITES DE l'épilepsie.
§ 202. J'ai parlé plus haut de ce qu'on devait faire d'abord après l'accès; il me reste un mot à dire des moyens de remédier aux suites fâcheuses que cette maladie laisse, dont j'ai donné I hisloire, article XIV, et quej'ai divisées en morales et en physiques. — Les suites morales sont l'affiiiblissement de la mémoire et des autres facultés, il dépend de celui que les difféienles parties du cerveau éprouvent; ainsi l'indication que piésenle cet état, c'est de fortifier ces parties ; le temps est ici le plus grand remède, et quand l'échec que le cerveau a reçu n'est pas incurable, ses forces se relèvent à mesure quel.i guérison avance. Quant aux autres secours, on suivra les directions qu'on trouve dans les endroits de cet ouvrage où je me suis occupé plua particulièrement de cet affaiblissement des facultés.
Les suites physiques sont : 1° l'affaiblissement du genre nerveux dans toutes ses brancbçs , U mobilité ou les autres
ET DE LEURS MALADIES
effets qui en sont la suite ; 2" les dififérenls désordres occasionnés par la violence des convulsions , fels que l'amputation delà langue, les fractures de dents, les luxations, les contusions, les épanchemenls de sang- , les liémorrhagies. — On a vu plus haut les moyens de remédier à l'Hifaiblissement du genre nerveux, et les effets de la seconde classe doivent se traiter, quand ils sont l'effet de l'épilepsie, comme quand ils dépendent de quelque autre cause, en faisant cependant toujours attention dans le traitement, lorsqu'il est nécessaire d'en faire un , ce qui est rare , qu'on traite des malades épileptiques : l'amputation de la langue'exige quelquefois nécessairement les sutures ; Turner rapporte un exemple qui le prouve démonstralivement. La langue avait été amputée de façon qu'elle ne tenait que par un filet à chacun de ses bords, on fit des sutures, et trois jours après l'accident , ces filets, qui avaient été fort meurtris, tombèrent en suppuration ; sans les sutures, la langue se serait entièrement détachée à cette époque, au lieu que par leur moyen le malade recouvra parfaitement cet organe.
ARTICLE XXXVl. — ÉPILEPSIE FEINTE.
§ 203. Voilà tout ce que je connais de plus essentiel à dire sur l'épilepsie, je n'ajouterai qu'un mot sur cette maladie simulée. — L'esjjrit humain s'est avisé de toutes les fourberies possibles, et plus d'une fois des scélérats ont affecté de certaines maladies pour se soustraire à la peine du travail, se faire exempter de quelques punitions , ou inspirer la pitié ; l'épilepsie est une de celles qu'on a le plus souvent voulu affecter, parce que, sans doute, l'effroi qu'elle inspire fait qu'on a plus de pitié pour ceux qui en sont atteints ; peut-être aussi parce qu'elle n'exige qu'une représentation momentanée, et qu'après l'accès, il est permis de se portera merveille. — «Une » jeune fille , dit M. de Haen, qui a ouï » dire que le mariage a quelquefois guéri «l'épilepsie, joue celte maladie pour » qu'on la marie ; un moine paresseux et )) friand en fait autant pour se dispenser » des austérités du couvent; de jeunes » gens, pour se soustraire aux écoles; et » il est souvent très-dif&cile de découvrir » la fourberie. » Je ne puis rien faire de mieux que de rapporter les observations de cet habile praticien, et une de M. de Sauvages.
§ 204. Le premier, ayant été consulté par la mère d'une jeune fille qui avait d'abord été sourde , et qui, quand la surdité fut guérie, devint épileplique, la fit venir dans son hôpital pour être plus à portée de l'examiner. Les accès, qui ne revenaient d'abord que deux ou trois fois par jour, revenaient alors toutes les heures ; M. de Haen en vit un qui ressemblait parfaitement à un accès naturel , et les pouces étaient si serrés qu'il pouvait à peine les entr'ouvrir, les yeux étaient horriblement agités ; il conçut cependant du soupçon, 1" sur ce que, quand elle ouvrait les yeux, c'était comme dans l'état naturel ; 2" sur ce que le pouls n'était presque point changé ; S» sur ce que la prunelle se dilatait quand on fermait les rideaux du lit, et se res>errait quand on les ouvrait; sur ce que, si on approchait une chandelle des yeux, les prunelles se contractaient très-vivement , et la malade tournait la tète pour éviter la douleur. Il ordonna à un garde de la sortir du lit , et de lui donner des coups de bâton si elle tombait; ce remède la guérit radicalement, et elle avoua que la surdité et l'épilepsie étaient des maladies feintes pour ne pas aller en service.
Un jeune homme , dans le même hôpital, était encore meilleur mime ; l'accès était accompagné d'un ho(]uet très-violent, et les convulsions du bas- ventre étaient terribles; M. de Haen ayant cependant quelques soupçons, le fit enfermer dans une chambre où il pouvait être épié ; aussi long-temps qu'il se croyait seul, il se portait à merveille ; les accès ne le prenaient que quand il y avait du monde, et même ils diminuaient si l'on paraissait ne pas le regarder. Convaincu de fourberie, il avoua qu'il avait voulu par là éviter l'apprentissage de charpentier et rester dans la maison paternelle.
§ 205. En les irritant fortement, en les brillant même, s'il le faut, on découvre ordinairement la fourberie, parce qu'il est beaucoup plus aisé d'imiter des mouvements extraordinaires que de dissimuler la douleur. M. de Haen cite cependant une femme de vingt ans, qui avait soutenu l'épreuve du feu et qui portait encore les cicatrices de trois briilures considérables qu'un chirurgien lui avait faites pour découvrir l'imposture, s'il y en avait, sans que cela eût pu la forcer à se démasquer ; mais étant détenue en prison pour meurtre, elle avoua naturellement sa fourberie, et imita si bien l'accès devant MM. Van Swieten , de Haen,
et plusieurs autres médecins, qu'ils crurent que ses accès de commande étaient devenus réels (1). — Une jeune fille de sept ans contrefaisait si parfaitement cette maladie, à l'hôpital général de Montpellier, que personne ne doutait de sa réalité, mais M. de Sauvages, ayant pris de la défiance, lui demanda si elle ne sentait pas un vent qui passait de la main à l'épaule et de l'épaule à la cuisse, elle répondit que oui; cette réponse décelait la coqtiinerie ; il ordonna qu'on la fouettât , elle fut guérie (2); elj'ai vu un jeune garçon qui, contrefaisant une paralysie de la langue, après avoir fait une sottise, alarma prodifrieusemcnt ses parents; j'avais été dupe quelques niojnents d'un casa peu près semblable quelques années auparavant ; je ne doutais pas que celuici ne fût une espièglerie de la même espèce; j'ordonnai, pour dégager la langue, de fouetter le haut des ép.iules avec des orties jusqu'à ce qu'elles enflassent : le petit drôle soutint bien son rôle, il laissa cueillir les orties et ne recouvra la parole que quand ellesarrivèrent ; et M. de Hacn rappelle un fait assez connu, c'est celui de ce mendiant de Paris, qui tombait épileptique dans les rues ; on donna ordre qu'il y eût auprès du lieu qu'il habitait un lit de paille, oîi l'on put le jet. r dès qu'il prendrait l'accès, pour ne pas se faire de mal; l'accès vint, on le mit sur le lit, mais dès qu'il y fut, on approcha du feu des quatre coins, et le scélérat s'enfuit comme un éclair. De tout cela, on doit conclure que, pour s'assu rer si une épilepsie est feinte, il faut, 1" examiner attentivement si rien ne peut en avoir produit une véritable ; 2" si le sujet peut avoir quelques sujets de la feindre; 3° observer si tous les symptômes sont bien semblables à ceux qui caractérisa nt l'épilepsie naturelle; 4" exposer les milades k quelques douleurs ou à quelque grand danger ; si le mal est vrai , ils ne sentent pas la douleur et ils n'aperçoivent pas le danger ; s'il est feint, quel ménagement doit on à des misérables capables d'une fourberie aussi indig-ne, et qui est d'autant plus étonnante que tous ceux qui ont le malheur d'être attaqués de celle maladie, en sont désolés et atlacbcnt à ce mal une fausse honte, qui fait qu'ils ne négligent rien pour le
(1) lialio medendi, pars 5, c. iv, §5.
(2) No.sologia medica, class. iv, arl. 19, t. I, p. 582.
cacher et qu'ils donnent différents noms à leur mal pour le déguiser aux autres , quelquefois peut être à eux-mêmes ; ce qui fournit un cinquième moyen jiour distinguer les faux épileplioues, qui (ont beaucoup de bruit de leur maladie, des véritables, qui ordinairement cherchent à la cacher, fondés sans doute sur ce qu'on la craint généralement et qu'un redoute d'en voir les accès.
§ S06. Cette petitesse du public tire son origine de cette antique superstition qui, ignorant les véritables causes de cette maladie, l'attribuait .î un ac!e particulier de la colère céleste, et regardait un accès d'épilepsie d^nsune assemblée l)ublique comme un signe de l'improbation des dieux, ce qui la faisiit rompre sur-le-cliamp, et rendait les inforlunes épileptiques en quelque façon l'objet de l'exécration publique. Les lumières qu'on a acquises depuis le temps des comices auraient dû effacer jusqu'aux moindres traces de ce barbare préjugé, qui a des suites fâcheuses. Si l'on témoignait moins d'éloignement pour ce m:il , ceux qui en sont attaqués perdraient celle horreur qu'ils en ont, et qui, empoisonnant f ur bonheur et irritant toujours les nerfs, ne contribue pas peu à l'entretenir et à l'auguienter. — l/épilepsie est plus fâcheuse pour le malade que bien d'autres maladies, mais elle n'a rien déplus fâcheux pour les assistants : c'est un spectacle triste que celui d'un accès, mais il n'est effrayant qu'autant que la prévention le rend tel ; on en prend peur la première fois qu'on en entend prononcer le nom ; on s'en effraie toute sa vie sans en avoir vu, et il est cependant vrai qu'il n'y a point de maladie moins douloureuse pour le malade et moins dangereuse pour un spectateur qui, la considéranl de sang-froid, n'y verrait qu'un houimc privé du sentiment, dont les muscles sont mu-i avec une force, une vitesse et une variété étonnante, et ne serait pas exposé par la même aux influences (|ui sont le produit d'une imagination erronée. On ne séquestrerait plus alorsces infortunés, comme on ne le fait que trop, on ne les reléguerait plus, comme on le faisait autrefois, dans des maisons de gens qui ne s'en chargent (jue pour bénéficier sur la pension , les traitaient ordinairement très-durement, et ne contribuaient pas peu à augmenter le mal. L'ennui de la solitude, le chagrin de l'^ibandon, pourraient seuls occasionner la mahidie; combien ne doivcnl-ils pas l'accroître?
ET DE LEURS MALADIES
Il me semble qu'heureusement l'on revient peu à peu à une manière de penser plus juste el plus humaine, que l'on n'attache plus de honte à une maladie aussi peu faite pour en inspirer qu'un rhume, ou la hèvre tierce, et j'espère que bientôt elle ne sera plus un objet de mystère ni lie dédain , mais seulement de pitié comme toutes les autres.
ARTICLE XXXVII. RECAPITULATION.
§ 207. J'ai cru ne devoir rien omettre de ce (jui pouvait servira répandre quelque jour sur le traitement d'une maladie aussi grave et aussi fréquente que l'épi- Icpsie ; cela m'a obligé à réunir une multitude d'observations qui ont rendu ce chapitre exlrêraemt'nt long, et cette longueur (louvant empêcher plusieurs lecteurs d'en saisir exactement l'ensemble , il ne sera peut-être pas inutile de rappeler ici en peu de mots, sous un petit nombre d'articles, les principaux objeJs qui doivent fixer l'attention.
I. L'épilepsie dépend toujours de la cessation de l'action des nerfs sentants, et de l'augmentation de celle des nerfs mouvants ; par là même il y a toujours perte totale de sentiment, et convulsions ou spasme dans plusieurs ou seulement dans quelques muscles.
II. Les accès varient, non-seulement beaucoup en durée, mais aussi dans leurs phénomènes, suivant rpie l'irritation se porte à plus ou moins de muscles, et à dliféients muscles.
m. L'accès est quelquefois présagé par différents symptômes, qui dénotent ou un commencement d'embarras dans la tête, ou un commencement d'irritation dans les parties éloignées, et dans ce cas, on peut quelquefois supprimer l'accès par une forte ligature au-dessus de l'endroit oii l'irritation couimence.
IV. Comme le cerveau, les nerfs' et les muscles sont très-fatigués pendant les accès, s'ils se répètent souvent, ils allèrent les fonctions du cerveau, affaiblissent la mémoire, jettent dans l'iinbéciliito, produisent des maux de nerfs, détruisent les digestions, laissent dans une faiblesse générale, et font éclore d'autres maux qui sont une suite de ces premiers.
Y. Quelquefois l'épilepsie succède à d'autres maladies ; d'autres fois elle cesse et produit une maladie différente ; j'ai vu tout récemment un malade chez lequel celte marche était très-marquée : le dérangement de sa sanlé avait commencé à
l'âge de quinze ans par de fortes migraines ; bientôt il s'y joignit un autre accident, qu'on appela vertige, mais qui était réellement épilepsie , puisque le malade se sentait tout à-coup la tête embarrassée et perdait un instant la connaissance avec une très légère convulsion ; le mal devenant plus long et plus fort, il eut, il y a deux ans, des accès d'épilepsie les plus marqués, qui ont dégénéré en faiblesse totale des nerfs moteurs, de façon que l'action de tous ses muscles est cousidér ablement gênée et affaiblie ; il parle, mâche, avale, marche très-péniblement et très-mal, l'usage de ses bras n'est pas plus facile, sa mémoire a beaucoup souffert, les autres facultés ne paraissent pas sensiblement endommagées.
VI. Cette maladie est produite par tout ce qui peut irriler assez les nerfs pour faire entrer le cerveau en convulsion , et ces causes sont ce qu'on appelle les causes procathartiques , mais la disposition d'un cerveau plus susceptible de convulsion qu'il ne devait l'être dans l'état de parfaite sanlé, est ce qui s'appelle cause proéguraène.
VII. Ces causes procathartiques ont leur siège dans la tête, et agissent immédiatement sur le cerveau , on les appelle idiopathiques ; ou dans quelques parties éloignées, soit internes, soit externes, on les appelle sympathiques, et il y en a un grand nombre ; elles résident ou dans les solides ou dans les fluides.
VIII. Les humeurs âcres, portées sur le cerveau, sont une des causes qui le plus souvent ))roduiscnt cel effet ; on a vu plus haut une épilepsie succéder à une gale répercutée, cela est ordinaire après les dartres : j'ai vu un malade chez qui l'humeur de la goutte produisit, entre une foule d'autres maux, trois accès véritablement épileptiques.
IX. Ces causes procatbarliques sont elles-mêmes mises en action par les causes accidentelles qui se tirent des varialions perpétuelles dans les six choses non naturelles. La trop grande sobriété même nuit ; on a vu un homme, d'ailleurs trèsbien portant, avoir deux accès d'épilepsie en sa vie , et n'en avoir que ces deuxlà, occasionnés l'un et l'autre par un trop long jeûne (ij, qui avait sans doute rendu les humeurs trop acres.
X. Ou est d'autant plus exposé à celte maladie que les nerfs sont plus sensi-
(1) Wainevright, On naturals, p. 172.
bles ; par là même les enfants, les femmes et les gens f:iibles en sont plus attaqués que les vieillards, les hommes et les personnes robustes.
XI. Les passions, et surtout la crainte, la peur, la tristesse, les cliagrins et les regrets, la produisent plus souvent que les dérangements physiques. J'ai vu plusieurs maliides chez qui il était impossible d'assigner d'autres causes qu'un chagrin soutenu, une vie malheureuse qui rend les nerfs trop sensibles et les humeurs âcres.
XII. Quand la convulsibililé du cerveau est devenue très-considérable, les accès sont reproduits par des causes si légères qu'ordinairement elles échappent.
XIII. Quelquefois l'épilepsie est incurable, mais elle l'est moins souvent qu'on ne l'a cru, et si on la guérit si peu, il y en a deux raisons ; la première, c'est que sans donner aucune attention aux causes éloignées qui la produisent, aux causes occasionnelles qui la renouvellent, et à la constitution physique du mxlade, on a voulu guérir tous les épileptiqiies par des remèdes spécifiques, qui, sans agir sur les causes éloignées et sur les vices de tempérament, et sans pouvoir corriger les erreurs du régime , dont l'observance est si importante dans cette maladie, n'étaient destinés qu'à agir sur le cerveau même; la seconde, c'est que les moyens qu'on employait ordinairement pour cela étaient incapables d'opérer cet effet.
XIV. Pour se mettre en état de guérir cette maladie, il faut commencer par s'assurer s'il y a quelque cause sympathique qui l'entretienne, et quelle elle est, et si elle est idiopalhique, c'est-à-dire si elle dépend uniquement de la grande convulsibililé du cerveau, il faut observer avec soin quelles sont les causes accidentelles qui la reproduisent le |)lu3 Souvent, et quels sont les vices de constitution qui peuvent se trouver chez le malade.
XV. Pour la guérir, il faut, si elle est sympathique, détruire sa cause par les moyens que la médecine indique pour cela ; ensuite si la con vuKibilité du cerveau subsistait après que cette première cause est détruite, employer les moyens propres à la déraciner. Si elle est idiopalhique, il faut prescrire la façon de vivre la plus propre à empêcher que les humeurs ne se portent à la tête, en faisant observer une grande sobriété et un régime très-doux. S'il y a pléthore, obstruc-
tions , sécheresse , y remédier par la saignée, les délayants, les purgatifs , les bains tièdes ; il arrive souvent que ces remèdes guérissent les épilepsies qui dépendent (le quelqu'une des causes que je viens d'assigner, sans qu'il soit nécessaire de recourir aux spécifiques; j'en ai rapporté plusieurs exemples, et l'on n'a rien dit de mieux sur la guérison en général, que ce qu'en dit Celse. Il recommande « de ne manger que peu de viande, et » point de celle de cochon, d'éviter le » soleil, les bains chauds, le feu, le vin, » tout ce qui peut échaufft-r; les plaisirs » de l'amour, le froid, la vue d'un préci- » pice, tout ce qui peut elFrayer ; la fa- » tigue, les inquiétudes, les affaires (1).»
XVI. Quand on a mis le corps dans un très-bon état, qu'il ne reste d'autre vice que la convulsibililé du cerveau et la mobilité des nerfs, et qu'on n'a plus à craindre que les spécifiques, qui ont tous quelque chose de stimulant, nuisent plus en enflammant le sang et en le portant à la tête qu'ils ne feraient de bien en fortifiant les nerfs, on peut les employer ; le meilleur de tous est la racine de valériane siuvage en poudre, ou en extrait spiritueux. Le bain froid, le lait, les cautères, le musc, les feuilles d'oranger, sont aussi très souvent des remèdes utiles.
XVII. Il ne peut point y avoir de spécifique immanquable ; celui qui le promet est ignorant ou fripon, celui qui le prend, dupe, et ces spécifi(|ues vantés manquent tous les jours; mais les charlatans qui les donnent ont ordinairement soin de prescrire tant d'observances minutieuses et difficiles qu'il est impossible de ne pas manquer à quelc|u'une, et l'infraction à cet ég.n d sert alors d'excuse au peu de succès du remède.
XVIII. Par une contradiction bien singulière, l'épilepsie est la maladie que les fourbes jouent le plus souvent et que les vrais malades redoutent le plus.
XIX. La fausse honte qu'on y atlache est un mallieur réel qui contribue à l'augmenter, et il serait à souhaiter qu'on parvînt à la regarder comme les autres maladies ; le préjugé populaire à cet égard est la suite d'une antique superstition dont Ilippocralc avait déjà montré le ridicule , et qui se soutient cependant depuis plus de deux mille ans.
(1) De medic'ma, lîb. m, cap. xxiii, p.
ET DE LEC