‹ Œuvres de TissotChapitre 99 sur 160 · ARTICLE XXXI. — USAGE DU LAIT · texte numérisé non relu

ARTICLE XXXI. — USAGE DU LAIT

§ 191. La nécessité d'éviter tous les ali^nents qui ont quelque àcreté, et de se bornpr à ceux qui sont les plus doux et les moins propres à irriter, indique le lait comme une nourriture Irès- convenable aux épileptiques , et il est fâcheux qu'il n'ait pas été essayé plus souvent. On

(1) Observ., cent, iv, obs. 10.

(2) Nouvelles découvertes concernant la santé et les maladies, par M. Desault, elc. Paris, 1727, p. 287.

(3) Opuscula pathologie, obs. 79.

les tourmente cruellement en leur faisant avaler des tas de remèdes insipides et inutiles ; on aigrit leur mal eu leur donnant des remèdes chauds, des élixirs, des vins médicamenteux, des pilules fétides, et en leur défendant tout ce qui pourrait les calmer, au lieu qu'on les guérirait par la privation de tous ces remèdes et l'usage des adoucissants , et surlout du lait. — Le docteur Cheyne est celui qui a le plus insisté sur ie régime doux dans les maux de nerfs en général, et sa belle observation sur l'usage du lait dans l'épilepsie est plus instructive que beaucoup de traités sur cette maladie : « L'on » ne guérit point, dit-il, sans une grande; » sobriété et beaucoup d'attention à évi- ■ » ter tous les aliments qui ont la moiudre : » àcreté , et à ne vivre que de ce qu'ili )) y a de plus doux; le régime, avec unu » petit nombre de remèdes doux, a sou- » vent mieux réussi dans plusieurs cas; » que tous les remèdes des pharmacies t » ensemble, et l'e-semple d'un célèbre mé- » decin de Croyden , mort il n'y a pas « long - temps , est bien remarquable. » 11 était depuis long-temps sujet àl'épi- » lepsie, et il élaitsouvent tombé de che- » val par un accès en allant voir ses ma- « ladcs. Il avait épuisé tous les conseils » des médecins et tous 'Its secours de » la médecine (comme je le sais de lui- » même), sans en retirer aucun soulage- » ment ; mais il remarqua peu à peu que n plus ses aliments étaient légers, plus » ses accès étaient faibles ; ensuite il re- » nonça à toute autre boisson que l'eaui » pure, et les accès devinrent toujours < » moins violents et plus rares; enfin, » trouvant par degrés que la maladie di- » minuait à mesure qu'il lui fournissait » moins d'aliments, il ne vécut plus que » de végétaux et d'eau , ce qui termina » entièrement ses accès. Mais ce régime « étant un peu ilalueux pour lui, après » plusieurs essais, il se fixa à deux quarts » de lait de vache par jour, une pinte à » déjeiincr, une pinle à souper et un » quart à dîner (1) , sans poisson , sans » viande, sans pain, sansquoi que cesoit » d'autre que de l'eau fraîche. Pendant

(1) Le quart anglais est égal à la pinte de Paris, qui pèse trente-deux onces, et celle d'Angleterre seize; ainsi, deux quarts font soixante-quatre onces, ou quatre livres; il en prenait seize .n déjeuner, seize ù souper, trente- deux à dîner.

ET DE LÏORS MXI.ADIES.'

» les quatorze ans qu'il vécut depuis ce » régime , il n'éprouva aucune altéra- » tion dans sa santé , sa force ou sa vi- » loueur, excepté une fièvre d'accès, qu'il 5) dissipa très aisément , en mâchant un » peu de kina ; et il aurait vraisembla- » blement vécu aussi \ong temps et aussi » bien portant que Coinaro, si, en cou- » chant dans un lit humide, il n'avait » pas gagné une pleurésie , à laquelle il » n'opposa aucun secours, persuadé que M son régime devait guérir tous les maux, >) et qui le lua en peu de jours. Si l'on » réfléchit, ajoute M. Cheyne, que lou- » les les maladies de nerfs sont des bran- « ches du même arbre , on comprendra )> par cette observation quels effets éton- » nants on peut espérer, pour les maux » de cette espèce , d'un régime et d'une » diète ordonnés avec sagesse et exécu- M lés avec courige (Ij. » J'ai employé très-souvent le lait dans les maladies nerveuses , et dans l'épilepsie même , avec le plus grand succès. J'en rapporte un bel exemple dans le chapitre des convulsions, et j'ai vu un homme pauvre et épileptique à qui je ne donnai d'autre conseil que celui de ne manger ni lard ni fromage, et de ne boire ni vin ni eaude-vie , mais de manger le soir et le matin une soupe au lait ou au pelit-lait, et dont les accès, qui revenaient auparavant sept ou huit fois par mois , ne sont revenus que deux fois dans sept mois.

Je ne doute point qu'eu continuant ce régime il ne se guérisse parfaitement, et je ne crains point de proposer l'observation du médecin de Croyden comme une ressource à beaucoup de malades, ou abandonnés ou fatigués inutilement par des remèdes qui nuisent à leur santé sans souliger leur maladie. Combien n'y en !.-t-il pas qui seraient guéris , s'ils s'étaient mis à ce régime simple, et que des remèdes violents ou mal indiqués ont réduits à l'état le plus triste! — Il y a des cas dans celte maladie, comme dans d'autres maux de nerfs , oii le lait d'âucsse peut être un excellent remède; mais il y en a aussi dans lesquels il nuit : cela arrive surtout toutes les fois que les organes de la digestion ne sont pas disposés comme ils doivent l'être pour le bien digérer; quand il y a des obstructions, quand il constipe et quand il y a une suppression des règles. J'ai vu des malades

(1) Cheyne, Ati essay on the goût, etc. fcond., 1724, p. 105.

qui s'en sont trouvés très-mal , et chez qui son usage produisait des accès redoublés; mais un médecin éclairé et attentif, qui pèsera exactement toutes les» circonstances , peut presque s'assurer de ne l'ordonner jamais sans succès.

ARTICLE XXXll. — LE DAIN FROID.

§ 192. Le bain froid est un antre secours qui est du plus grand usage dans un grand nombre de maux de nerfs , et qui a aussi ses avantages dans l'épilepsie , dans le cas oii elle paraît dépendre principalement de la mobilité des nerfs, ce qu'on connaît par les symptômes de mobilité décrits ailleurs ; mais pour l'employer, il faut : 1° qu'il n'y ait point trop de sang dans les vaisseaux , sans quoi la première impression du bain serait de le porter à la tête ; 2° que la sensibilité ne soit point excessive, car, dans ce cas, il agirait comme irritant ; 3° qu'il n'y ait ni obstructions invétérées, ni suppuration, ni aucune des autres causes qui sont regardées avec raison comme des obstacles à son usage. Excepté dans ces cas-là, c'est sans contredit un des remèdes les plus propres à redonner de la force au genre nerveux, et à dissiper cette convulsibilité que la plus légère cause met en action et qui produit un accès. J'ai déjà détiillé ailleurs les avantages de ce remède; je ne me répéterai point ici, mais j'ajouterai que je vois actuellement un homme de vingt - six ans qui, depuis quelques mois, a eu des accès sans aucune cause apparente, qui est frère d'un malade dont j'ai parlé à l'article de la mobilité, et que j'avais guéri par les bains froids , auquel j'ai conseillé le même remède, et qui s'en trouve trèsbien ; il est malheureusement serrurier, et celte profession est très- contraire à son mal (i). Cœlius Aurélianus paraît déjà avoir conseillé les bains froids dans l'épilepsie (2) ; et Floyer, qui les recommande dans son ouvrage sur cette matière , ajoute une réflexion que j'aime à présenter souvent, parce que je suis convaincu de son importance dans le traitement de celte maUdie : Puisque le vin, dit-il, les aliments échauffants, les bains

(1) Les bains froids et la racine de valériane l'ont enlièremenl guéri ; il y avait plus de deux ans qu'on avait remarqué les premiers accès.

(2) Chronicor., lib. i, cap. iv, p. 312,

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chauds, les odeurs fortes, occasionnent des accès d'épilepsie , nous pouvons raisonnablement espérer que les contraires, unediète rafraîchissante, la boisson d'eau, les lavations froides, les préviendront(l). rioyer paraîtrait dans cet endroit condamner les bains tièdes, que j'ai recommandés plus haut , et que je crois utiles : je dois lever cette contradiction apparente

§ 1 93. Les effets des bains chauds, des Lains tièdes et des bains froids , sont très - différents , et il est étonnant que souvent ils n'aient pas été assez bien appréciés par ceux qui les ordonnaient. — Le bain chaud peut convenir quelquelois, avec bien des attentions, dans quelques cas de maladies externes , rarement dans les internes , jamais dans l'épilepsie ou dans les autres maladies dans lesquelles on craint de porter le sang à la iète ; et l'on a vu, § 52, le mauvais effet que produisirent les bains fort chauds que le malade prit à Cauterets (2).

Le bain tiède convient quand il faut faciliter la transpiration, en humectant, détrempant, relâchant; quand il faut diminuer l'épaississement inflammatoire du sang, quand il faut modérer une petite fièvre produite par ce même épaississement ou par l'àcreté des humeurs, et ces

(1) ipyxpoîvoyffJa , p. 144.

(2) La Uussie est le pays du monde où l'on prend les bains les plus chauds, ce sont des bains do vapeurs auxquels tous les ordres et tous les âges s'astreignent avec la plus grande régularité. Nous Crémissons en pensant que le thermomètre de M. de Réaumur est, dans ces étuves, à soixante degrés au-dessus de la glace; aussi les éirangers qui n'y sont pas accoutumés, sentent d'abord leur sang se porter à la tête avec violence, et y périraient promptement s'ils n'avaient pas la force d'en sortir, comme cela manqua d'arriver à M, l'abbé Cliappe d'Auleroche, et à son domestique, à Solikamskaïa. Cependant cet habile ptiysicien les croit nécessaires à un peuple chez qui le froid continue llemenl rigoureux, et le peu de mouvement qui en est la suite, arrête absolument la transpiration, et qui se préserve du scorbut et de maladies rhumatismales par le secours des é(uves. Voyages en Sibérie, f. i, p. 50. Mais je suis persuadé qu'il y aurait d'autres moyens moins dangereux d'opérer le même effet, et que ces bains sont vraiment nuisibles.

cas étant Irèsrfréquents , il y a une multitude de circonstances dans lesquelles ils font très-bien; mais ces cas sont peutêtre plus rares dans les pays du nord qu'ailleurs , et plus fréquents dans les pays chauds, oii les bains tièdes doivent souvent être nécessaires et opérer les plus grands effets. — Le bain froid , comme on l'a vu, a au contraire plusieurs effets opposés, et réussit admirablement dans des circonstances différentes, et ces circonstances se présentent vraisemblablement plus souvent dans les pays oii la putridité des humeurs et le relâchement des solides sont fréquents , et les maladies vraiment inflammatoires rares, que dans ceux oîi les constitutions sont différentes; mais quoique certains pays ofirent plus de cas d'une espèce que d'autres, il n'y en a point dans les zones tempérées oii il ne s'en trouve de toute espèce ; les variétés des épilepsies sont de tous les pays, et dans tous les pays il y en a par là même qui peuvent exiger les bains froids, d'autres qui exigent les tièdes.

§ 194. Imporle-t-il, dii'a-t-on , quand on prend les bains froids, de plonger la tête la première? Cette idée est généralement répandue, elle est fondée sur les conseils de très-grands médecins, et ils ont cru puiser cette idée dans les règles de la mécanique du corps humain. Si l'on plonge tout le corps, ont -ils dit, sans plonger la tête, l'aslriction que fait le froid sur toute la surface du corps doit pousser plus de sang clans les vaisseaux de la tête qui ne participent point à ce resserrement , et cette surcharge peut être dangereuse; pour la prévenir, il faut plonger la tête la première. Mais malheureusement il y a dans ce raisonnement une erreur considérable, c'est que l'on n'a point fait attention que les vaisseaux qui portent le sang au cerveau, et qui sont renfermés dans une boîte osseuse , ne participaient pointa cette astriction , qu'elle ne porte que sur les vaisseaux externes de la tête, et que celte compression des vaisseaux externes, bien loin d'être utile , nuit de deux façons : 1" parce que non-seulement celte astrictiou empêche qu'ils ne se prêtent à recevoir une partie de sang surabondant, déterminé dans les carotides , qui alors se porte tout aux internes; mais aussi, 2" parce qu'ils en reçoivent moins que de coutume, et que cette diminution est une augmentation à celui des vaisseaux internes; aussi il ne faut jamais com-

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mencer par la tête (1), d'autant plus que cela ne peut point se faire sans la mettre dans une attitude plus propre h y déterminer le sang qu'à l'en détourner. Le seul avantage qu'il y ait à la baigner , n'est que celui qu'on retire de la laver à l'eau froide, et l'ablution est aussi utile que l'immersion : ceux qui ont la tète rasée peuvent )a baigner toute entière , ceux qui portent leurs cheveux les enveloppent sous un bonnet de tatïetas ciré qu'une attache à coulant joint exactement autour de la tête , afin qu ils ne se mouillent point, et alors ils se baignent jusqu'au sommet du front et au haut de la nuque.

Je dois aux bains tièdes principalement, au régime et à la crème de tartre, la cure d'un jeune homme de treize ans, dont je n'osai point promettre d'abord la guéjrison. Cette observation a quelques circonstances instructives. Quoiqu'il fiit né très -bien portant, de parents trèssains et n'eût eu aucune maladie, il était bitieux et sanguin, et avait des accidenis qui dénotaient un vice dans sa constitution : 1« il devenait quelquefois tout-àcoup et sans aucune raison apparente, chagrin, rétif, et si colère, qu'il paraissait en fureur ; 2° sans aucune cause externe il était de temps en temps frappé d'une terreur subite, et se croyait dans le plus grand dnnger; son imagination était même si égarée dans ces moments qu'il méconnaissait les personnes qui lui étaient les plus familières et les prenait pour autant de spectres et d'ennemis; 3" pendant ces accès il avait le visage rouge, la prunelle plus dilatée, le pouls serré et fréquent, cet état ne durait que quelques minutes et le laissait dans la tristesse; 4° on lui donna les anti-spasmodiques chauds les plus actifs, qui rendirent son état plus fâcheux et le changèrent en véritables accès épileptiques pour lesquels on me consulta , et qui avaient sensiblement affaibli sa mémoire; une saignée avait fait voir que son sang était fort enflammé. La densité des humeurs, la raideur des solides , et surtout l'àcreté de la bile me parurent la cause de cet état; je le réduisis à ne prendre pour toute viande qu'un peu de poulet,

(1) Quoique la généralité des médecins s'accorde à prescrire de commencer par la tète, je me souviens cependant d'avoir lu le conseil contraire, mais sans me rappeler où.

et à vivre uniquement de végétaux , à éviter les appartements chauds , à ne boire que de l'eau, à prendre long-temps les bains tièdes, à faire un très-long usage de petit-lait et de crème de tartre, et surtout à éviter absolument tous les remèdes qu'on appelle anti- épileptiques.

Il suivit régulièrement ces directions qui amendèrent promplement son état, peu à peu tous les accidenis ont disparu , les accès ne sont pas revenus, et sa santé s'est extrêmement fortifiée. L'on sent aisément qu'en continuant l'usage des antiépileptiques on aurait toujours rendu l'état du malade plus fâcheux.

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