ARTICLE PREMIER. — DES MALADIES ANOMA- LES DU CERVEAU
§. Il s'en faut beaucoup que toutes les maladies aient une marche déterminée :
il y m a un grand nombre dont les symptômes irréguliers ne permettent pas de les placer dans aucune classe bien carrtctérisée ; elles paraissent même appartenir par difféients symptômes à des maladies assez diflférentes; et cette multitude de symptômes divers, qui en rend le traitement si difficile, dé|iend presque toujours de causes graves , qui en exigeraient un très -efficace. — Tous les viscères offrent des malaiiies de cette espèce , mais le cerveau est celui qui en offre le plus grand nombre et les j)lus fâcheuses : ce sont ces maladies que
j'ai pclle anomales et innomintes. Il est impossible d'en donner une description générale complète , mais il me paraît important (le présenter quelques observations particulières , auxquelles je joindrai quelques remarques sur leurs caractères, sur leurs causes et sur les indications qu'elles offrent. Je me bornerai à un très - petit nombre d'exemples, qui nie paraissent suffisants pour faire saisir le caractère de toutes les autres. On verra que ce ne sont proprement ni des maladies convulsives ni des maladies paralytiques, mais qu'elles présentent line succession tie presque tous les symptômes de toutes les maladies de la tête , de vertige , d'apoplexie , de convulsion, de paralysie , de douleurs , d'insensibilité, de délire, etc. ; et cette succes^ion, d'apparences si (liftérenti^s , pourrait entraîner dans une multitude d'erreurs dangereuses de traileincnt , si l'on se laissait toujours aller au symptôme présent, et si l'on ne savait pas s'imposer la loi d'en chercher attentivement la cause, et celle de ne rien ordonner de considérable, aussi long-temps qu'onne se croit pas sûr de la connaître. Malheureusement on a rarement la sagesse et le courage de prendre ce parti :plus la maladie est obscure, plus on s'effraie. Dans l'effroi , on veut donner des secours, sans savoir quels sont les secours nécessaires; on oppose des remèdes actifs à des symptômes violents, et il en résulte une cure tout aussi anomale que la maladie , dont l'efl'el ordinaire est que ces maux-là, qui souvent dépendent d'une cause assez légère dans les commencements , deviennent bientôt incurables, et finissent par être extrêmement cruels.
§. La première observation que je présenterai est celle d'un officier-général hollandais : elle a été très-bien décrite par feu M. Swencke, qui n'a pu lui donner d'autre nom que celui d'une maladie rare. Un homme , âgé de soixante ans , très - fort , très - bien portant , reçut un coup si violent à la tète contre un arbre qu'il en lut renversé. Il perdit foute connaissance , et pendant plus d'une heure, on le crut mort; mais après que l'on eut pu le ranimer, il se trouva bien. Au bout dequelque temps, on remarqua qu'il f isait de fréquentes chutes, que ses amis attribuaient à quelque légère cause externe, raaisqui dépendaient vraisemblablement de (|ueb]ue légère attaque de vertige , puisqu'il éprouvait dans le même temps des uiouvemeats eonvul-
ET DE tSCRS MALÀDIES.
sifs dans plusieurs parties. Au bout de deux ans, il eut une maladie très-grave, qui parut allaqiier surtout le cerveau, et tout le côté droit fut à demi paralytique. Il se remit cependant; mais le malade resta sujet à des vertiges., à des pesanteurs de tête, qui l'attaquaient toul-à-coup, à des engourdissements de quelques membres, à des faiblesses de vue, à des embarras de langue. Il fut une fois jeté à terre sur le visage , ou par une suite de sa faiblesse, ou par un mouvement convulsif.
Il eut l'automne suivant une fausse paralysie de la langue , accompagnée de mouvements convulsifs dans le visage; il éprouva ensuite différentes attaques plus fortes de vertiges , de gonflements d'estomac, d'abattement, de fiiblesse, d'assoupissement, de fourmillements trèsincommodes dans les jambes; il se formait dans dilférentes parties des taches pétéchiales ; la disposition au sommeil augmentait, et le sommeil n'était jamais tranquille ; le pouls s'aff.iiblissait ; d'ailleurs, les autres fonctions étaient assez régulières , et tous les viscères paraissaient en bon état. Enfin, les forces du corps se perdirent tolalenient , celles de l'esprit s'affaiblirent , les yeux se ternirent, la vue se perdit, et il périt au bout de quatre ans passés dans une alternative de presque toutes les lésions nerveuses, sans aucun accident bien violent, et sans n'avoir reçu que de bien faibles soulagements des remèdes les plus sagement ordonnés par MM. Duby et Swencke, et par M. Boerhaave lui-même.
La cause du mal se trouva dans le crâne ; le cervelet était sain , mais le cerveau était dur, sec, comme tendineux, et entouré d une quantité considérable de sérosités , qui distendait extrêmement la pie-uière, et qui monlait au moins à dix onces. On voit que tous les accidents dépendent de la légère lésion que reçut la pie-mère dans le moment «lu coup, et que de cette lésion , augmentée peu à peu , sont nés l'épancUernent , l'altération du cerveau, et tous les dérangements que j'ai exposés (l).
Willis nous a conservé l'observation d'un homme qui éprouva pendant douze ans des accidents convulsil's, tiès-variés et très-douloureux, qu'on ne pouvait adoucir qu'en le tenant dans un mouvement presque continuel , et qui étaient
(1) Th. Swencke, Rnri casus explwatio ontUom, medic, in-12, La Uaye, 1733.
quelquefois si violents qu'il était baigné d'une sueur dont l'âcreté rongeait les linges, et qu'il paraissait à la mort. Il était souvent tourmenté par une cardialgie cruelle. Enfin il s'y joignit une paralysie générale, puisqu'elle occupait la langue , les bras, les jambes , et ne lui permettait aucun mouvement (1). Mais, malgré la paralysie, les spasmes, augmentant avec l'âge, lui ôtèrent entièrement le sommeil; ils gagnèrent la poitrine, lui donnèrent des accès d'asthme , et enfin il périt étiqiie. Le cerveau se trouva extrêmement rapetissé, très-mou, et inondé de sérosités. — Une femme, observée par le même médecin , eut, pendant longues années , une succession de maux de nerfs, qui l'attaquaient surtout le matin à son réveil ; circonstance qui dénote assez généralement un vice dans le cerveau. On trouva aussi dans le cadavre tous les vaisseaux du cerveau engorgés , toute sa substance amollie et inondée.
— J'ai sous les yeux un mémoire pour une femme qui , ayant fait , il y a deux ans , une chute d'une dizaine de pieds de hauteur sur un plancher, n'eut d'abord de mal apparent qu'à une épaule , mais elle conserva cependant des vertiges et de la faiblesse pendant quelques jours. On la fit saigner, elle fut mieux. Au bout de quelques mois, elle perdit le sommeil ; sa vue s'alîaiblissail pendant quehjues jours et revenait ensuite ; elle était triste et faible. Tout-à-coup , six mois après la chute , elle perdit la parole pendant quelques jours , et la recouvra assez bien. Trois semaines après , elle eut un tremblement général, sans trojd, qui dura quinze ou seize heures , et sa vue resta très - obscure pendant huit ou dix jours. Après un nouvel intervalle de bien, qui dura peu, il survint des convulsionstrès-fortes et accompagnées de délire , qui durè.-ent plus de quatre heures, et se reproduisirent, presque sons la même forme, cinq fois dans l'espace de six semaines. Le dernier accès la la ssa paralytique du bras, et dan.? une agitation d'es|)rit presque continuelle, et qui souvent tient du délire.
Elle paile mal; elle voit bien d'un des yeux, mais rien de l'autre , sans qu'il y ait aucun vice apparent ; elle était ré-
(1) Une joie vive lui rendait l'usage de tous SCS membres; il pouvait marcher seul et bien, mais seulement pendant une laiuute.
glée , et les fonctions ne se faisaient pas mal à l'époque où je fus consulté. Tous ces cas , et un grand nombre d'autres très - ressemblants, tels qu'on en trouve dMns les collecteurs , et tels que lous les mcilccins sont appelés à en voir, ne tiennent à aucune maladie particulière du cerveau , mais annoncent évidemment une lésion considérable dans cet organe. Et comme presque dans tous les cas dont j'ai eu connaissance la marche du traitement a prrsque toujours été très-incertaine , et même erronée , il me paraît nécessaire de présenter ici quelques réflexions sur leur traitement.
g.U'abord il est très -important de ne pas se méprendre entre ces maladies et les maladies purement hystériques , qui, comme on le verra dans le chapitre où j'en traiterai, jouent toutes les maladies d;i cerveau : délire, insomnie, assoupissement, apoplexie, paralysie , convulsions variées à l'infini , sans un danger bien grand , et souvent sans qu'il y ait aucun vite dans le cerveau; mais pour peu que l'on soit familiarisé avec les maux de nerl's, cette méprise est facile à éviter. — En général, les personnes qui ont quelque vice organique dans la têle ne parviennent jamais à cette intégrité de force , à ce même bon visage , à ce même naturel dans les yeux, à ce bienêtre complet dans lequel les malades qui n'ont qu'une extrême mobilité se Irou- ■vent quelquefois au moment même oii les accès les plus effrayants viennent de finir. Leur sommeil est rarement aussi tranquille; ils sont volontiers un peu tri-sles; ils n'ont pas bon visage; leur estomac se dérange quelquefois sans cause apparente , leur nutrition ne se fait pas aussi bien ; ils maigrissent insensiblement; des mouvements convulsifs trèslégers et très - passagers dans quelques parties, de légères paralysies dans d'autres, sont encore des symptômes qui servent à faire présumer quelque vice dans le cerveau; et l'on a vu plus haut tous ces symptômes parmi les symptômes précurseurs de l'apoplexie.
Une seconde réflexion, c'est que, comme beaucoup de cas de celte espèce sont une suite de quelque accident externe né;rliiré, on ne peut trop prendie de précautions après ces aociilcnts , pour s'assurer si le cerveau n'est point intéressé; et lors même que tout fait présumer qu'il ne l'est pas, si le coup, la chute, la secousse, ont été un peu forts, je me suis toujours bien trouvé d'une saignée, à
moins qu'elle ne fût tout-à- fait contre' indiquée; d'un retranchement très considérable d'aliments pendant une quinzaine de jours, de quelques délayants et d'un ou deux laxatifs. En désemplissant considérablement les vaisseaux, et en diminuant la pression du sang sur le cerveau, on peut être presque assuré que la nature remédiera aux légères lésions que ce viscère peut avoir éprouvées. Quelques gouttes de sérosité épanchée, s'il y en a eu, se résorberont ; les embarras se dissiperont , les vaisseaux reprendront leur ton , au lieu que , sans ces précautions , ces germes insensibles auraient amené les maux les plus fâcheux. Parmi plusieurs cas de celte espèce , j'en clioisirai un qui me ])araît pouvoir être utile. Un jeune homme russe, âgé de dix -neuf ans , fut jeté rudement à terre par son cheval, et traîné l'espace de huit ou dix pas sur un terrain qui, quoique fort dur, n'était point pierreux ; il était à un quart de lieue de la ville , et on l'apporta d'abord. Il n'avait d'autre mal extérieur que trois légères écorchures au visige, au menton, à la joue et sous un œil, une quatrième à une main, une ecchymose à un bras et une autre à un genou ; mais il n'avait aucun sentiment quelconque ; sa respiration était aisée , et son pouls plutôt petit que fort. Je lui fis une saignée de douze onces, et immédiatement après je fis raser la tête, que l'on enveloppa,depuis les sourcils jusqu'à la nuque, dans des compresses trempées dans une forte décoction de fleurs de millepertuis et de sureau , sur quarante onces de laquelle on mit deux onces de vinaigre et deux drachmes de nitre. Le pouls s'éleva un peu trois heures après la saignée , et j'en fis faire une seconde de dix onces. Dix heures après cette seconde , on en fit une troisième, après laquelle il fit une profonde inspiration, et on s'aperçut qu'il avait uriné. On lui donna avec un biberon quelques onces de décoclion de racine de chiendent avec del'oxymel, qu'il avala , et dès lors on continua régulièrement trois onces de cette boisson toutes les heures ; trois fois par jour, on lui substituait un peu de grus. Vingtquatre heures après la troisième saignée, j'en fis faire une (jualrième, et l'on continuait les fomentations très - régulièrement. Quatre-vingts heures après la chute, il entr'ouvrit les yeux au moment où ou lui donnait à boire, et fit un léger mouvement dans son lit : on lui tira encore huit onces de sang. Dis heures'
après , il regarda, et conlinua de temps en temps à regarder avec un peu plus de connaiss:ince. 11 avail toujours uriné, mais n'avait point eu de selles : un lavement lui en procura une consiilérable, et ensuite il prit un peu de nioileur. Six heures après , il nomma le domestique qui lui donnait à boire , regarda avec surprise le chirurgien <]ui clait à côlé de lui, et demanda son gouverneur. La sueur coiilinna ; quand elle parut diminuer, on changea les linges, et il aidait un peu au mouvement ; il connut, il parla, mais faiblement. Un lavement réitéré amena line autre évacuation plus considérable.
Il s'aperçut qu'on lui avait coupai les cheveux el se chagrina un moment ; on lui donnait un pi u plus de nourriture. Le neuvième jour, il l'ut parf.iitement éveillé pendant quinze heurts, et causait très-bien : il fit un sommeil doux de sept heures, et se trouva à son aise. 11 désira se lever: je lui fis encore une petite saignée avant que de lui laisser prendre aucun mouvement. On continua les fomentations jusqu'au seizième jour ; je le purgeai, j'augmentai un peu la nourriture, et les forces revenaient journellement. Au bout de cinq semaines, il était aussi bien portant qu'il l'eijt jamais été, et surtout il était inliniment plus gai. Il resta encore ici quelques mois, et j ai su que, quatre ans après, il continuait à jouir d'une excellente santé. On ne peut douter qu'il n'y eût ici un engorgement bien fort oa un épanchement : il n'est cependant resté aucune suite flclieuse , parce que l'on a lait tout ce qu'il fallait pour dissiper le mal , de (ine!([iie nature qu'il fût. Un mil beaucoup plus léger, abandonné à lui-même, aurait sans doute amené des accidents du genre de ceux qu'éprouva le général Kcjipel.
Une troisième réflexion, c'est que, quand le mal n'a pas été soigné d'abord , dès que l'on s'aperçoit de quelques symptômes, il faut recourir à la même méthode. Je vis, il y a plusieurs années, un tonnelier, âgé d'environ cin(iuante ans , qui, ayant fait une chute sur un escalier, se luxa un pied. Il s'était (rouvé fort étourdi, sans perdre cependant connaissance. On lui avait fait jjoire du faltranc, et réiourdissement s'était dissipé, ou il n''y avait plus fait d'attention. Le pied avait été bien remis, el il avait repris son travail depuis plus de trois mois, quand il fut pris de vertiges-, de douleurs au fond des yeux et de bruits dans les oreilles, pour lesc{uels on lui donna raal-à- propos
un émétique : les vertiges augmentaient et le mettaient en danger de tomber plusieurs fois par jour. Je lui conseillai une forte saignée, du petit-lait avec du nilre; de suspendre tout travail et de ne vivre que de trois petites soupes aux herbes, peu grasses, et de quelques cerises. Il eut assez de sens pour observer régulièrement cette direction. La saignée le soulagea ; je lui en fis faire nue seconde de huit onces le sixième jour, et une troisième le douzième jour; je le purgeai le lendemain ; et le dix-septième jour de ce régime, après avoir eu un frisson la veille et un peu de chaleur dans la nuit, il tomba dans une sueur abondante qu'il entretint pendant près de deux jours avec du sureau et du miel ; quand elle eut fini, il éprouva un sentiment de bien-être qui l'assura de sa guérison ; et dès-lors, en efl'et, il s'est porté à merveille.
Si le mal ne vient pas d'accidents externes,il faut d'abord s'assurer s'il n'y a (loint de complication et surtout point de vice dans le l'oie, qui serait un obstacle à la guérison,et quand on n'en trouve que dans le cerveau, on doit chercher à découvrir s'il dépend de pléthore ou de sérosités, de pus ou de quelque vice organique, tels qu'obstruction, endurcissement, tumeur, carie. Je sais que celte découverte est extrêmement ditlicile, surtout pour les der-» rières causes : on peut cependant s'aider de quelques remarques qui peuvent donner beaucoup de plausibililé aux conjectures. Le tempérament du malade, l'histoire des maladies qu'il a eues, sou genre de vie, ses aliments, ses boissons, son âge, son pouls surtout, l'épnque du commencement du mal, les dilYéreiites causes qui paraissent augmenter ou diminuer les accidents, servent réellement à juger, avec assez de confiance, s'il y a pléthore dans le cerveau ou si l'on doit accuser un excès d'humidilé ou quelque épanchement séreux qui peut être produit dans la iète par plusieurs causes, et auquel de fréquentes attaques d'oppression, un gros goitre, les glandes du cou engorgées, conduisent souvent. Des maladies inflammatoires ou aiguëi quelconques mal terminées, la petite vérole, une maladie purulente dans laquelle les évacuations ont fini sans causes, peuvent faire soupçonner un abcès qui, quelquefois , n'occasionne d'autres symptômes qu'un mal de tète habituel, une envie de dormir sans le pouvoir, un pouls assez vile, des sueurs fréquentes à la tête et une grande faiblesse : accidents qui per-
mettent cependant aux malades d'être levés quelques heures, de causer, mais peu, el de prendre quelques aliments, mais sans plaisir.
Lts obslruclions partielles, les squirrlies, les exostoses, les caries n'arrivent guère qu'après les accidents externes, ou dans les maux vénériens. — Duns les cas où l'on soupçonne la distension des vaisseaux par le trop de sang, et qu'il est à craindre que les vaisseaux n'aient été dilatés el ne soient restés variqueux, il faut: 1" s'imposer la loi d'observer une trèsgrande sobriété; 2° se mettre à un régime absolument végétal, s'interdire même le lait ; 3° se faire saigner de temps en temps au bras, ou se faire appliquer <(uelques sangsues; 4" augmenter une fois par semaine la liberté du venlre ])ar l'usage de la crème de tarlrc ou d'une infusion de tamarin ; .S» éviter tous les mouvements violents, le soleil, les appartements chauds, l'application; en un mot, tout ce qui peut porter le sang à la tète. J.'ai vu, dans un grand nombre de cas, -.Me méthode avoir les succès les plus :*tl|rcux; mais, de tous, le plus frappant 4Kttelui d'un homme de cinquante-trois »ns, qui avait été très- fort et très-robuste, et sujet à des hémorrhagies très-considérables jusqu'à ràge de trente ans, ensuite à des héniorrhoïdes. Il avait fjit des excès considérables en vin, en liqueurs, en fatigues, en veilles; et il avait eu, ii y a trois ans, des chagrins dont un des effets avait été de supprimer totalement les hémorihoïdes. Un an après, il avait été attaqué loul-à-coup de vertiges violents, pour lesquels on lui avait fait une saignée qui le soulagea. Trois mois après, le même acc;dent revint , mais plus fort et avec un embarras de langue et une extrême fiibUsse des jambes ; on lui fit une très-petite saignée et on lui donna un émétique. 11 fut pendant quelques jours très-faible, si dégofilé et si altéré, qu'il ne prit que de l'eau, et il se trouva mieux. On le repurgea encore Sans beaucoup d'effet. 11 se rétablit et fui passablement pendant une couple de mois, ayant cependiint toujours mal à la tête , dormant peu et ne pouvant s'occuper long-temps.
Dix semaines après la dernière attaque il éprouva un vertige plus fort et perdit l'usage d'un bras. 11 se fit l'aire une forte saignée sans conseil, et ces accidents passèrent ; mais le mal de tête resta plus fort, et la tristesse augmentant aussi, il se livra encore davantage au vin. Le
NERFS
mal de tête et l'insomnie augmentèrent ; les vertiges étaient presque continuels.
On employait des sels volatils, des spiritueux, des vésicaloires, des fomentations spiritueuscs sur la lêle et sur l'épine du dos. Il eut, dans l'espace de six semaines, cinq attaques de fortes convulsions dans un bras, et au bout de ce terme, il eut, deux heures après s'être couché et avoir été fort inrjuiet, une attaque de convulsions générales, sans perdre cependant totalement la connaissance; sa langue resta fort embarrassée pendant une douzaine de jours, et sa tristesse fut si grande qu'elle ressemblait souvent à une espèce de délire : sa mémoire parut souffrir, et il ne pouvait plus s'occuper. Le peu d'aliments que le dégoût lui permettait de prendre, et beaucoup de purgatifs parurent un peu débarrasser la tête ; il en souffrait moins, et sa mémoire se rétablit passablement; mais on lui donna beaucoup de teinture de succin qui ramena trois attaques de convulsions générales. Le bras gauche fut de nouveau paralytique, et la tristes^e allait à une apathie qui tenait de l'insensibilité. Ce fut à cette époque que l'on me consulta. J'ordonnai :
1° le régime végétal, l'eau pour seule boisson, trente onces de petit lait clair et un drachme de sel de Sediilz tous les matins ; 2° une saignée de dix onces d'abord, huit jours après une de huit, réitérée de quinze en quinze jours pendant trois mois, et le lendemain de chaque saignée un laxatif. Je défendis tout autre remède, et au bout de trois mois le malade avait perdu entièrementles vertiges et les convulsions; les maux de tête étaient trèstolérables et ])oint continus, il dormait quelques heures, la tristesse était fort diminuée, la mémoire bonne, et les forcesse rt lablissa'ent tous les jours, excepté celles du bras paralytique, qui augmentait bien aussi, mais peu. Je conseillai de continuer le même régime, de ne saigner et purger que de six en six semaines, et de continuer le jielit lait. Au bout de quatre mois on me manda que le malade n'avait plus de maux, excepté quelquefois mal à la tête et encore un peu d'engourdissement dans le bras. Je me bornai à conseiller le même régime, et depuis lors je n'ai pas ou'i parler de sa santé ; mais, quel(|ues années après, un autre malade m'écrivit qu'il me consultait par son conseil; ce qui me fil penser qu'il continuait à être bien. La plus ou moins grande force des accidents doit décider du nombre des saignées, de la quantité
ET DE LEURS MALADIES
du sang qu'on doit tirera chaque saignée, et de l'austérité du régiuie ; mais tous les stimulants quelconques, et même toutes les eaux minérales doivent être absolument défendus.
Dans les cas où il y a soupçon de sérosité épanchée ou surjibondanle, le régime doit êlre sobre, composé de viandes légères rôlie-, et de quelques végétaux savoureux. On doit ordonner une boisson un peu stimulante et diurétique, telle que la tisane des cinq racines apéritives, adoucie avec du sirop des mêmes racines, quelques prises de sel d'absinthe, des purgatifs hydragogues et un selon. La tête doit êire rasée el frotlée tous les malins ; on peut ensuite la recouvrir d'un emplâtre de bétoine. L'intlicalion se réduit ici à désemplir les vaisstaux et à solliciter toutes les sécrétions qui peuvent diminuer la quantité des liquides, afin de faciliter par là l'absorption de celui qui surabontle, el de. mettre la nature à même de développer ses ressources; mais tout ce qui peut poi lcr le sang à la tête, beaucoup de toniques, des spiritueux, des douches doivent faire et font ordinairement plus de mal que de bien.
— Une matière purulente, formée dans le cerveau, élude sans doute tous les secours de l'art, et doit être abandonnée à ceux de la nature, qui en a trouvé quelquefois d'efficaces. Tout ce que l'on peut faire, c'est d'observer une grande sobriété et une grande tranquillité, de faciliter toutes les sécrétions, et surtout les selles et les urines, et de donner quelque boisson anti-putride. Mais il faut remarquer que le vrai pus est rarement une cause chronique ; il succède, comme je l'ai dit, à des maladies aiguës , et , quoique les premiers symptômes de la maladie finissent, il subsiste toujours de la fièvre, et au bout de dix, quinze, vingt, trente jours tout au plus, l'abcès se rompt, et le malade meurt dans quelques minutes. — Quand tous les symptômes annoncent une cause fixe dans le cerveau , qui ne parait lenir ni à la pléthore , ni à une humeur séreuse , ni à la purulence, on peut soupçonner quelques-uns de ces vices dans les solides, dont j'ai parlé plus haut ; et, dans ce cas-là, il faut examiner avec le plus grand soin s'il n'y a pas tic virus vénérien ; et , si l'on a lieu d'en soupçonner, on dirige le Iraiteraent en conséquence. Si l'on n'en trouve point d'indice , il faut alors se borner à un régime très-simple , et à une boisson abondante d'unç légère tisane des bois :
quelquefois il £C développe, au bout d'un certain temps, des symptômes qui di'xèleut la vraie cause. Il y a plus de vingt ans qu'un de nos plus habiles chirurgiens me pi'ia de voir une dame qui était re-: venue d'un voyage d'Angleterre avec de très violents maux de lête, et surtout une douleur fixe, deux grands doigts au-des? sus du sourcil gauche, à laquelle s'étaient joints successivement des insomnies opiniâtres, des mouvements convulsifs dans différentes parties, des engourdissements dans d'autres, la perte de cet œil, la fièvre, des moments de désespoir ; on avait tenté inutilement tous les remèdes. Je crus qu'une exostose vénérienne de l'os frontal pourrait être la cause de ce mal: elle fut rejetée. Je me bornai à conseiller quelques bains tièdes, et je ne revis plus la malade. Quinze jours après, il se ma^ nifesta une tumeur extérieure , précisément à l'endroit douloureux. Le chirurgien commença à adopter mon soupçon ; et, quelques jours après, le mal dégorge et l'ulcération qui lui succédèrent ne laissèrent plus de doutes ; mais tous les accidents empirèrent si rapidement, que les remèdes ne purent rien faire. La tumeur du front s'enflamma et se gangrena; la moitié du coronal se trouva cariée; il sortit une grande quantité de sanie, et la malade mourut dans les défaillances et les convulsions.
ARTICLE II. l'hYDROPISIE DU CERVEAU.
§. Je n'ai parlé jusqu'à présent, dans ce chapitre, que des maladies anomales de la tête , et , parmi leurs causes , j'ai placé les sérosités épanchées dans le cerveau ; mais cette sérosité forme quelquefois une maladie qu'on appelle plus particulièrement liydropisie du cciweau, dont il est naturel de parler ici , quoiqu'elle soit très r:ire chez les adultes. — Elle a été si bien décrite par M. Whytt, que je ne puis mieux faire que de présenter tout ce qu'il y a d'essentiel dans son ouvrage (1). Cet habile médecin n'appelle hydropisie de cerveau que la maladie occasionnée par l'eau épanchée dans les ventricules du cerveau : c'est, dit-il , la quatrième espèce d'hydrocéphale. Dans la première, l'eau est épanchée dans la membrane cellulaire des téguments ; dans la seconde, entre le crâne
(1) Observations on (lie dropsij in the brain, 6°. Edin., 1768.
et la (lure-mèrc;dansla Iroisièmc, entre la duix'-inère cl la pie mère; et enfin, dans la quatrième, j'épanclienu'nt se fait dans les ventricules, iinniédialeinent souslecorps cilieux : c'est la plds frc-|uente , la [ilus lâcheuse et la plus mal observée. Hippocrale et Celse ne paraissent pas en avoir parlé ; JEtius et Paul d'Egine, qui, comme eux, parlent d'hydropisie de cerveau , n'oi.t p:is mieux connu qu'eux cotte espèce : Mercurial n'en a piirlé qu'en l'envisageant comme cause d'apoplexie ; et, quoique Wepfer rapporte plusieurs ca.î dans lesquels il y a eu de i'eau dans les ventricules du cerveau, et que M. Boerhaave en parle comme d'une des espèces d'hydrocéphale , ni l'un ni l'autre n'ont donné les signes qui li caractérisent , et la distinguent des autres maladies du cerveau ; M. Petit , qui a donné un mémoire sur l'hydrocéphale(l}, et qui n'a jamais trouvé d'eau dans le crâne, excepté dans la cavité des ventricules, ce qui lui tait croire que les autres hydrocéphales internes .sont trèsrares (2) ; M. Petit , dis-je, a mieux détaillé les symptômes qu'il a observés ; mais ces symptômes ne sont pas tous les mêmes que ceux qu'a vus M. Whylt.
Yoici la description de M. Petit, dans ses propres termes :
« L'hydrocéphale est une tumeur aqueuse de la têle, qui attaque plus souvent les jeunes gens que les adultes; les auteurs en reconnaissent de plusieurs espèces, eu égard à la situation des eaux, ils en ont admis une externe et trois internes. Dans la premièiede celles-ci, les eaux sont épanchées entre le crâne et la dure-mère ; dans la seconde, les eaux sont entre la dure-mère et la pie- mère; et la troisième n'est que l'augraenlation excessive des eaux, qui sont naturellement dans les ventricules du cerveau. Celleci est la seule que j'aie reconnue dans la pratique de la chirurgie, ou par l'ouverture des cadavres : ce qui me fait croire que les autres espèces sont trèsrares. — Aux enfants qui sont dans le sein de leur mère, cette maladie est quelquefois la cause de la difficulté qu'ils ont à sortir : ce qui nous oblige de per-
(1) Mêm. de l'Acad., 1718.
(2) Ils ne sont point aussi rares qu'il le croit, et quoique le hasard ne lui en eût point présenté, ils sont assez fréquents, et très-souvent les difTérenles es. pèccs sont compliquées.
cor la tête, pour en faire sortir les cauî,
et faciliter l'accoucliement A la suite
des douleurs de dents , aux affections vermineuses, aux fories convulsions qui affligent les enfants, il survient quelquefois l'hydrocé|iha'e. Celle maladie arrive aussi à ceux qui ont quelque vice de la lymphe, des obstructions aux glandi-S conglobées.
« Voici les signes de colle maladie, depuis ses prémices jiisqu'à son plus funesle degré. — Ceux qui commencent d'en être attaqués ont des convulsions légères à la bouche et aux pau[>ières ; ils mordillent leurs lèvres, grincent les dents, et se frottent le nez comme dans l'affection vcrmineuse. lisent le ventre paresseux , ou sont tro[i dévoyés ; et l'assoupissement plus ou moins forl, selon le degré de l'épanchement, les accompagne toujours. — lis sont faibles, languissants , tristes et pâles ; ils ont l'œil morne, la prj.inelle dilatée , les sutures écartées; les os s'amincissent, deviennent mous, et ont des figures irngulièrcs ; le nez s'enfonce, le front s'élève, les yeux semblent sortir de la léte, laquelle devient monstrueuse et d'un poids insupportable ; elle crève quelquefois; et le malade meurt peu après (1). »
Les remar(|ues de iM. Whytt sont :
1" que cette description ne caractérise pas assez bien la maladie; 2° qu'il n'a jamais vu des niouveinents convulsil's que sur la fin de la maladie, au lieu que iM. Petit lésa vu.s dès le coiTimencement ; 3° que les malades qu'il a observes, loin d'être assoupis dans les commencements, étaient au contraire trop éveillés, et ne pouvaient pas dormir ; 4" que quant à l'égard des sutures, elles ne peuvent avoir lieu que chez les très petits enfants, chez lesquels il n'a jamais observé celte maladie (2). De vingt sujets qu'il en a vu mourir, tous étaient depuis l'âge de deux ans jusqu'à seize ; un siul n'avait pas six mois. Enfin, M. Petit n'a point tait mention de l'aversion pour la lumière, du bégaiement et des variations dans le pouls (3j. M. Whytt ajoute (]uc si une
(1) Mém. de l'Acad., tus, p. VU.
(2) Ve&ale, dit M. Whytt, parle d'un enfant de deux ans, qui avait la Icic fort grosse, et dont les ventricules du cerveau coiilcnaient neuf livres d'eau; mais c'était un cas très extraordinaire , et sans doute l'épanchement avait commencé dès les premiers mois de la "y'ie.
(ô) En général il paraît que M, Petit
ET DE LEDRS MALAWES.
maladie si fréquente de nos jours a été si imparfaitement décrite, c'est sans doute parce que Rénéraleuient on l'a regardée comme uni; fièvre qui se terminait par un coma, et que rarement on a ouvert les cadavres, mais je crois qu'il y en a une r.iison plus simple, c'est que cette maladie ne se présente pas aussi souvent ailleurs qu'elle s'est présentée à Edimbourg, et que par là même, d'autres médecins n'ont pas pu l'observer aussi exactement que lui. 6i une maladie qui a beaucoup de rapports avec une autre, est rare , on est porté à l'envisager comme une variété de celle avec laquelle on lui trouve ces rapports : ce n'est qu'en la voyant souvent que la régularité de ces dissemblances, que l'on avait cru des variétés, prouve (ju'eik's sont des caractères essentiels qui constituent une maladie d'un autre ftenre. Je passe à la description de M. Wliylt.
Les premiers symptômes, et ils paraissent quatre, cinq, six semaines, quelquefois même beaucoup plus long teuijis avant la mort, sont : rabattement, la perte d'appétit, la pâleur, la maigreur, et une légère fièvre, qui quelquefois a des redoublements forts, mais ortlinaireinent irréguliers : quelquefois cependant ils viennent assez régulièrement sur le soir; et alors on prend la maladie pour une fièvre nerveuse ou verinineuse. A. cette époque le pouls a ordinairement 110,1 20, quelquefois jusqu'à 140 iialtements pnr minute; mais rarement il est assez plein pour indiquer une saignée : l'appétit se perd déplus en plus, la langue est souvent blancbe, quelquefois cependant fort nelte, et, vers la fin de la maladie, elle acquiert celle rougeur qui annonce des nplillies. Les malades sont altérés, ils vomisfenl souvent une ou deux l'ois par jour, ou une fois tous les deux jours. Ils se plaignent d'une douleur au front, au-dessus des yeux; quoique ordinairement resserrés, ils ont quelquefois des rt tours de diarrhée : les purgatifs agissent ordinairement peu. Ils ont quebjuefois des Iranchées : faibles, découragés, tristes, abattus (I ), ils restent volontiers au lit sans aucune disposition au sommeil; ils ont peine à soutenir la lumière, et se plai-
n'avalt pas assez vu de ces maladies, pour en avoir acquis une idée bien exacte; sa descripiion même le prouve.
(1) Ces quaire mois soni ceux qui rendent le mieux le sens de loiv spirils.
gnent quand on approche la chandelle de leurs yeux. Ils se grallent volontiers le nez , et grincent les dents dans le sommeil, comme quand on a des vers. C'est là ce que M. Wlijtt envisage comme le premier élat de la maladie , qui est assez dillicile à distinguer des fièvres lentes, nerveuses ou vermiocuses, ou de celles qui sont entretenues par quelque vice dans les intestins. — Dans le second élat, le diagnostic devient beaucoup plus aisé ; mais , avant que de le décrire, cet habile médecin remarque qu'il n'a vu que deux malades qui n'eussent pas les vomissements dans le premier ou dans le .second étal. Le premier était une jeune fille de huit ans, qui ne vomit que ]iendant trois jours, et ii'éprouva le mal de tète que douze ou quatorze jours avant sa mort , au lieu (|ue tous les autres Téprouvtnt pendiint plusieurs semaines, et quelquefois plusieurs mois. Elle supportait aussi beaucoup mieux la lumière que les autres. Le second était un garçon de onze ans, qui ne vomit jamais, et qui n'eut point mal à la lète. Mais, en général, les vomissements, le mal de tète et la crainte de la lumière sont les symptômes caracléristi(iues de cette période.
La seconde est marquée par un caractère bien sensible et bien dislinctif : 1« pouls, qui était vile et régulier, devient irrégulier et lenl. Elle tommence environ trois semaines , quelquefois quinze jours avant la mort; et non-seulement le pouls est plus lent que d.ms le premier état, mais plus iiièuie que dans la sanlé. Chez une jeune fille de treize ans , dont le pouls avait été pendant quin/e jours à 100, il tomba, neuf jours avant sa mort, à S4, le lendemain à 70, et le troisième jour à 60, et devint plus irrégulier, à mesure qu'il devenait plus faible. Un jeune homme de seize ans, qui avait eu le pouls fiévreux pendant plusieurs semaines, ne l'eut plus qu'à 03 , quinze jours avant sa mort ; deux jours après, il tomba à GO, et une fois à 50. Chez une fille de sept ans, de qui le pouls battait 160 fois le seizième jour avant sa nior', il fut, le lendemain ; plus lent que dai s Fétat de sanlé, et Irès-irrégulier. J'omets les autres exemples. M. Whytt en rapporte jdusieurs, et les termine en disant que, de tous les malades qui ont eu de l'eau dans le cerveau, il n'y en a eu qu'un dont le pouls ne soit pas revenu à son état naturel. Dans cette seconde période, la plupart des symptômes de la première subsistent; mais les malades
sont plus f.iibles , et ne peuvcr.t pns se tenir assis. Ils dorment cependant peu ; ce n'est que vers l;i fin qu'ils commencent à s'assoupir. On les entend gémir, siins qu'ils puissent arliculer ce qui leur fait mal. Souvent leurs yeux se portent sur leur nez ; d'antres fois ils louchent en deliors ; (|iielquefois ils voient les objets doubles. Vers la fin de cette période , quelques uns tombetit dans des rêveries, et poussent dos cris comme s'ils étaient effrayés ; ils rendent quelquefois des vers, mais sans soulagement, et cette évacuation n'a d'autre elYet ([ue de contribuer à tromper un praticien peu expérimenté. L'urine dans ce temps-là, comme dans tout le cours de la mala lie, varie beaucoup ; elle dépose quelquefois un sédiment abondant et siilfuraeé :
quelques jours avant la mort, il ne se fait ordinairement plus de séparation.
L'haleine a une odeur infecte, et telle que M. Wbytt ne l'a trouvée dans aucune autre maladie. Quand le pouls, après avoir été lent pendant quelques jours, vient à reprendre une vitesse fiévreuse , c'est le commencement de la troisième période, qui dure ordinairement cinq, six ou sept jours. Ce retour de vitesse dans le pouls n'a manqué que sur deux malades : chez deux autres , il commença déjà dix jours avant la mort.
Quelquefois le pouls se relève graduellement, et monte de 60 à 70, à 120, 1 40, IGO, quelquefois même à plus de 200 avant la mort (i). Dans d'autres, il parvient quelquefois, dans un jour, à 150.
M. Whytt n'a jamais vu mourir, que le pouls ne fut monté au moins à 130. Dans celte période, le patient qui au[)aravant, ou au moins jiis |u'à la ûn de la seconde, était peu disposé au sommeil, devient assoupi et comateux. Si on l'éveille, il paraît insensible, et ne répond que des mots peu colirrerits. Souvent une paupière, et bientôt après l'autre devient paralytique ; l'iris perd aussi son action , et la prunelle ne se resserre plus, même à la plus grande lumière. Riais l'époque oî»
ces symptômes paraissent varie : quelquefois c'est cinq o'u six jours, d'auires fois seulement deux ou trois jours avant la mort. M. "Whytt a vu, dans quelques sujets , l'iris reprendre son action , et
(1) Quand le pouls est au-delà de 150, je ne sais pas si d'autres peuvent le compter avec une exacte précision ; mais je ne le puis pas.
resserrer la pupille , quand il ordonnait une potion spirilueuse; mais, au bout d'une demi -heure, elle était tout aussi dilatée qu'auparavant. L'assoupissement est quelquefois précédé par des visions d'objets effrayants ; la conjonctive s'enflaminesouvent une couplede jours avant la mort; l'ouïe subsiste plus long-temps que la vue. Dans cette période, il y a fréquemment des convulsions du visage, dci bras, des jambes, de la gorge. Quelques malades portent assez constamment une de leurs mains au visage. On a vu, chez une fille de treize ans , les mains fortement courbées par un spasme fixe.
Les soubresauts des tendons sont trèsordinaires : deux ou trois jours avant la mort, une des joues devient tiès-rouge, deux ou trois fois par jour, pendant que l'autre et tout le reste du visage restent Irès-pàles. Les derniers jours , les malades ont |)eine à avaler, la respiration devient laborieuse et quelquefois singulièrement lente, puisque M. Whytt a vu des intervalles de plusieurs secondes entre la fin de l'inspiration et le commencement de l'expiration : ils saignent quelquefois du nez.
La quantité de fluide qu'il a trouvé dans les ventricules était depuis deux jusqu'à cinq onces; d'autres en ont trouvé jusqu'à huit; et il ne se coagule pas par la chaleur, comme la sérosité qui se sépare du sang, celle du péricarde, ou celle qu'on lire du bas -ventre des hydropi(|iies. — M. Whytt passe ensuite aux causes, à l'evplication des symptômes et à la curalion. 11 admet pour cause prochaine de cette bydroiiisie, comme de toutes les autres, celle que j'ai assignée (1), c'est que les artères exhalantes ré- ])andent plus de fluide que les veines absorbantes n'en repompent; mais cette cause peut être produite par plusieurs autres; et celles qu'il assigne sont : 1" une faiblesse de constitution ; 2° celle qui peut être la suite d'un accouchement pénible; 3" une tumeur squirrheuse de la glande piluitaire, ou de (juelque autre partie conliguë aux ventricules du cerveau, qui, en comprimant les troncs des vaisseaux absorbants, empêchent la résorption; 4" un sang trop aqueux; et il cite l'exemple d'un hydrocéphale etd'une ascile , qui lui parurent dépendre uniquement de celte cause; à" une suppression ou une diminution dans les urines;
(1) Epistolà Hallero.
ET DE LEURS MALADIES
6° enfin , dans toutes les longues maladies du cerveau: il peut, dil-il, s'amasser des sérosités diins les ventricules du cerveau , coiame dans la cavité du péricarde, mais pas en quantité suffisante pour produire rhydropisie du cerveau (l). — Je ne le suivrai point dans l'explication des symptômes, qui n'est pas extrêmement difficile ; et d'ailleurs je ne puis pas adopter celle qu'il donne de la lenteur du pouls dans le second état , et de sa vitesse dans le troisième. — Les remèdes qu'il conseille sont : des purgations fré<)uenles avec du jalap , de la l'iuibarbe , du mercure doux , et l'application des vésicatoiies. Miiis il avoue que quoique ces remèdes soulagent quelquefois, il ne les a pas vus guérir, quand la maladie a fait assez de progrès, pour que l'on puisse la connaître avec certitude; et il soupçonne que les médecins qui se sont flatlés de l'avoir guérie, se sont trompés. Il me parait que l'on doit suivre dans ce cas les mêmes principes de traitement que j'ai établis plus haut, en parlant de la surabondance de sérosité dans le cerveau : mais n'ayant point d'observations propies sur cette espèce d'iiydropisie, qui est sans doute très-rare dans ce pays, aussi bien que la véritable hydrocéphale externe des petits enl'anls, je ne puis point donner de directions plus détaillées. — Avant que de finir cet article, je crois devoir remarquer rju'il y a quelquefois des maladies du genre des bydropisies , qui jouent sing-iilièrcment les maux de nerfs. Une humeur séreuse vugue occasionne, en irritant les nerfs dans différentes parties, de l'insomnie, de l'élouffement, des palpitations , des bâillements, de la tristesse, tous les symptômes de vapeurs; mais d'autres symptômes et les causes précédentes éclairent sur la véritable cause : le visage est un peu enflé le matin, les jambes le soir;
(1) M. Whytt a raison de dire que l'eau qui s'épanche à la lin des maladies chroniques du cerveau, ne produil pas les symptômes qui en caractérisent l'Iiydropisic; mais il se tromperai! s'il disait généralement que c'est parce que la quantité n'est pas assez considérable :
elle l'est quelquefois plus que celle qu'il a trouvée généralement dans les cadavres de ceux qui étaient morts de cette maladie ; mais si , la cause étant la même , et quelquefois plus forte, l'effet varie, cela dépend de beaucoup d'autres circonstances.
l'enflure se porte quehiuefois sur d'autres parties; on sent la peau comme tirée; en môme temps les malades sont pâhs, le pouls est faible, ils se plaignent d'avoir le cœur mourant, comme nageant dans l'eau; ils ont habilueUemcnl froid, et sont aisément oppressés. Dans ces cas, lesdiuréliqucsun peu actifs sont les seuls vrais remèdes; j'ai même employé l'oignon de mer; et si l'on emploie les simples aqueux , les bains, les adoucissants, on peut jeter promptement le malade dans une véritable hydropisie : c'est un de ces cas dans lesquels les maux de nerfs sont la suite du colluvies serosa de Pison.
ARTICLE m. — DES MALADIES PRODUITES PAR LE SEIGLE ERGOTÉ (l).
L'ergot est une maladie qui n'attaque ordinairement que le seigle , et, à ce que
(1) Cet article n'est presque qu'une traduction de ma lettre sur celte matière, à M. Baker, célèbre médecin anglais, insérée dans le 55« tome des Tram. plùL, en 1764, et réimprimée ici en 1770. On distingue trois principales maladies du froment et du seigle; en latin * rubigo, itstitacjo et seccile cormitnm. Le rubigo, en français la rouille, en italien ruggine, et en anglais mildew , est une espèce de poussière d'un jaune rougeâtre, visqueuse, gluante, qui, s'atiacliant à la tige et à l'enveloppe du grain de plusieurs plantes graminacées, en empêche l'accroissement: le grain ne se nourrit point, il reste petit et ne contient presque aucune farine. C'est cette maladie qu'on appelle dans quelques endroits blé venté, parce que le paysan croit qu'un vent chaud a rongé le "grain. L'uslilago, en français 7iielle ou brûlure, en italien fuligvie, en anglais Masling , est un nom générique, qui comprend deux espèces; \c charbon (carbunculus), et la carie {caries). Le charbon ne se manifeste presque extérieurement, qu'en ce que le grain est plus rond et quelquefois plus gros ; mais en dedans, il se trouve plein d'une poussière noire, visqueuse, fétide. M. Bonnet a trouvé des grains de maïs charbonnés aussi gros que des œufs de poule. Rcclierches sur l'usage des feuilles, p. Z'îl. La carie, à laquelle on donne souvent le nom générique de nielle, attaque non-seulement les graines, mais les fleurs et les feuilles du froment et de beaucoup d'autres plantes. C'est une poussière noire, visqueusCj adhérente, et qui lue tout ce à quoi elle s'atlaehe; c'est ce qu'on appelle communément le
j'ai appris de M. Haller, deux ou trois autres plantes graminacées dans les AlpL's ((}. C'est une végétation irrégiilière du gi-ain , qui acquieit une substance comme moyenne entre le grain et la feuille , d'une couleur verte , foncée et sale; il est fort prolongé , et assez irrégulier dans sa longueur et dans son arrondissement. — MM. Warclinnd et Vaillant en avaient vu de quinze lignes de lonp et de deux lignes de large; j'en ai vu de dix-sept lignes (2). M. Lang est celui qui a le mieux décrit leur figure; il a aussi donné des expériences sur leur caractère (3). L'ergot m'a paru d'environ un tiers au moins plus léger que le seigle.— Si l'on en sème, il ne germe point. C'est surtout dans les années pluvieuses qu'on le remarque, et q land un été t: èsclnud succède immédiatementà un printemps très - pluvieux. Tous les auteurs qui en ont i)arlé s'accordent sur cette description, et je n'en vois que trois qui paraissent l'avoir vu difl'éremmcnt (4).
noir. 11 parait attaquer dans le temps de la floraison; cette poussi<^re n'a que peu d'odeur et peu de goùl. J'ai vu un grand nombre d'épis tous couverts de nielle, et il n'y a que l'enveloppe du grain qui, quand on l'a neil<jyée, est absobinient Llanclie, et ne contient qu'un ilssu fibreux, qui paraît avoir été la partie vasculeuse du grain. IM. Cinnaiii , Délie malat'ie del grano, etc., dit que la carie a élé connue de tous temps, niais que le charbon n'a 6té observé que depuis peu, en Lombardie en 1750, à Cczenne en 175y.
(1) Le seigle, en compensation, n'est pas sujet à la nielle. M. Tillet a vu près de Rheims, du frjmeiU ergoié , et l'habile auteur du Journal encyclopédique, un grand nombre d'épis d'avoine qui avaient des grains parrailcmeni souiblables à l'ergot (juin 1771 , p. 209); mais ces cas sont sûrement très-rares.
(2) L'ergot ne se trouve presque point dans ce pays. Je n'y en ai vu que deux fois; la dernière fois en 1771, el chaque fois dans un seul village.
{ô) L'ouvrage de M. Lang, sénateur à Lucerne, parut en allemand en 1717. J'en ai trouvé un extrait très-bion lait dans les Actes des savants de 17 IR, p. 500. Le litre est : Description des maladies qui naissent de l'usage du hlé cornu ; il est très-bien décrit dans le Dictionnaire de M. de Bomarc.
('i) M. Monela, Commenlar. de rébus iu liisl. nntur. et med. gesl., i. m, p. 520, dit que l'ergot n'est autre chose qu'un grain
On a un peu plus varié sur les noms fl). — Les anciens n'ont point ignoré que les grainsgâtés fournissaient une nourriturc mal saine; et l'on trouve dans Galien , qui est encore aujourd'hui le premier des auteurs diététiques, d'excellentes observations sur le danger du froment cliarbonné et sur ceux de l'ivraie. Jl rapporte les maladies qu'il en a vu résulter, et il défend que les boulangers s'en servent (2J. Le pain dans lequel est entré du froment niellé ou cliarbonné lève toujours mal , et n'est jamais bien cuit : il resle visqueux, pesant, et il est même nauséabond pour ceux qui n'y sont pas accoutumés. En 17!jS , il y eut dans ce pays beaucoup de cil irbon ; et je crus devoir rapporter h celle cause quelques maladies chroniques du bas-venlre et de la peau. J'ai remarqué d'autres fois que quand les grains ne parvenaient pas à leur maturité , ou souffraient dans le temps (le la récolte, le pain était moins bon ; et le paysan , à qui les plus mauvais grains restent , parce qu'il ne peut pas les vendre , qui mange plus de pain que le citadin , qui le soigne moins , et
gigantesque, produit par un trop fort accroissement dans les années fertiles, et qu'il n'a rien de nuisible- 11 ajoute que l'orge el le froment peuvent aussi devenir cornus, ce qui répugne à presque toutes les observations que l'on a sur celle matière; et l'on serait porté à croire que M. Moneta n'a jamais vu de blé cornu, qui a un goût totalement difTérent du seigle, mais seulement des grains irèssains, niais vraiment gigantesques, tels que l'on peut en trouver partout, toutes les années, dans toutes les espt-ces de graines. Une Icmme dont M. Salernc nous a conscrsé une Icitre (Mémoires prés,;ntés, t. II, p. l'îl), dit que le seigle cornu est quelquefois plus grand , cl quelquefois ])lus polit que le seigle, et M. Ilanow (Cotnmcntar ., etc., ibid.) dit aussi que l'ergot est quelquefois une maladie marasiiiodique : mais si cela est, cela est bien rare.
(1) Quelques auteurs l'appellent sccale luxurians : d' AuWdi, mère de seigle; ce qui répond au mutlcrkom des Allemands, et orgn : Lang le nomme clavus secalinns, clou de seigle : en Sologne, on l'appelle ergot, nom qui peut lui venir de quelque rapport de furme et de consislance avec les ergots des poulets : en Galinois, blé cornu.
(2) De aliment, facultalib., Wh. i, cap. xxxvir.
ET DE LEURS MALADIES
qui ne fuit presque aucun usage des assaisonnements, éprouvait quelques incomniodilés qui me paraissaient en dépendre, et qu'il ei^it prévenues par quelques attentions aisées. Longol a vu un homme qui , ayant avalé par curiosité quelques grains de fioment cliarbonné , eut des douleurs de membres , qui ne cessèrent que quand il eut eu quelques selles.
Mais les dangers de l'ergot sont plus considérables ; et comme il est vraisemblable que cette dégénération du seigle a existé de tout temps , on peut penser que, dans tous les siècles , quelijues personnes ont été attaquées des différentes maladies qu'il produit ; mais, faute d'observateurs , nous l'avons ignoré, et ce n'est qu'en 179G qu'elles ont été décrites exactement (I); et depuis ce fenii)s-là,on les a vues se répandre dans différcnls endroits de l'Europe, tantôt sous la forme de maladiesspasmodiques, tantôt sous celle de maladies gangréneuses. M. HolTmann (2) les a bien décrites l'une et l'autre; et je m'occuperai successivement, d'abord de la spasmodique, ensuite de la gangréneuse. — En 179G, il régna dans la Hesse et dans les provinces voisines une maladie convulsive , dont la facullé de médecine de Marbourg attribua la cause au blé ergoté, et elle publia en allemand, en 1797, un petit ouvrage sur les symptômes, la cause et le traitement de cette maladie. C'est dans celte source que Sennert paraît avoir puisé lu longue description qu'il en donne , et dont je présenterai ici les symptômes essentiels (3). Celte maladie , accompagnée de convulsions, d'assoupissement , de délire , attaquait très - violemment , tantôt avec fièvre , (anlôt sans fièvre. La maladie commençait par une espèce de fourmillementdans les extrémités d'un ou de plusieurs membres; les convulsions succédaient à celte espèce de sensation , et après avoir commencé par les doigts , elles gagnaient tout le membre , et pas-
(1) Dans les grandes villes, on donnait beaucoup d'alleniioii aux grains; ainsi ils y étaient ordinairement bons , et les médecins n'étaient pas répandus dans les petites villes et dans les campagnes.
(2j Path. rjene., pars 2, c. ix, § Iti.
(3) De febrib., lib.iv, cap. xiv. De febre maligna ( iirn spfW)?JO. Willis, et depuis peu M. Car.lieuser, dans sa Pathologie, ont décrit cette maladie d'après Sennert.
saient ensuite aux muscles du tronc , qu'elles arrondissaient quelquefois presqu'en boule, et que d'autres fois elles tenaient étendus avec la plus grande raideur. Chez quelques malades , la même convulsion se soutenait, d'aulresen éprouvaient une grande variété. Ces convulsions étaient toujours extrêmement douloureuses, et arrachèrent plus d'une l'oi.s des cris aux malheureux qui en étaient alleints. L'atlaque de la maladie était quelquefois si jiromple que , si elle saisissait à table , elle faisait souvent tomber la cuiller ou le couteau des mains, et si elle attaquait le laboureur à sa charrue, elle le renversait à terre ; quelquefois on vomissait dans le commencement du mal. Des remèdes convenables et appliqués à temps pouvaient empêcher la maladie de gagner la tête; mais si elle s'y portait ,elle occasionnait un violent accès d'épilepsie , après lequel le malade restait pendant plusieurs heures si insensible et si immobile, qu'on pouvait le croire mort. A cet état succédait souvent un délire plus ou moins long , qui était remplacé par la perte de l'ouïe ou de la vue , quelquefois par une paralysie plus générale. Cette maladie était souvent accompagnée d'une voracité insatiable; et si l'on guérissait, elle se terminait ou par une diarrhée abondante ou par une enflure des pieds et des mains, accompagnée de vésicules pleines d'une sérosité âcre. Les deux indications que Sennert propose, d'après ses guides , sont d'évacuer la matière vénéneuse et de fortifier le genre nerveux. Il a fait quelques remarques générales qui doivent trouver place ici.
1" Ceux qui , pendant le cours de la maladie , étaient attaqués d'épilepsie , n'en guérissaient presque jamais. 2°Ceux qui devenaient fous le restaient jusqu'à la mort. 3° Quoique plusieurs personnes aient survécu long - temps à cette maladie , cependant loulcs les années, en janvier et février, elles en avaient quelque ressentiment. 4° Cette épidémie ne fut pasabsolumenïextmpte decontagion, ce que l'on n'a point vu ailleurs. 5" Les cadavres des hommes morts de cette maladie se corrompaient beaucoup plus vite qu'après toute autre (1). 6» Elle n'épargna pas même quelques animaux ; les cerfs surtout en étaiint attaqués comme
(I) Goelicke, Exercitat. subcissiv., t. ji, p. 17.
les hommes , et on les voyait couchés à terre dans un grand engourdissement (1). M. Hoffuiann nous apprend que la même maladie reparut dans le Voigtland en iG-iS, 1649, 167ft (2). Wepfer dit qu'elle régna dans une partie de la Forêt-Noire en 1G93 , et il en cite quelques cas affreux (3J. Eu 1702 , elle parcourut tout le pays de Fritberg, et en 1716, elle désola la Saxe et la Luzace : c'est cette épidémie que décrivit Yédélius. Peu après, M. Gogelicke s'occupa de cette même maladie dans une petite dissertation, dans laquelle il a extrait avec soin ce que tous ceux qui avaient écrit jusqu'alors , Horstius , Buddé, Longol , Huberkon , Willius , en avaient dit; et il indiqua avec soin les différences de la maladie dans les dilFérentes épidémies. — La même maladie se répandit, en 1717, dans diltcrenls endroits de l'Allemagne; en 1722, elle parut en Silésie, et M. Vater en donna une description (4). En 1736 , elle régnait dans la dynastie de Saboth en Silosie , et dans le district de Wartemberg en Bohème. M. Burghart a décrit l'épidémie de Saboth (6) , mais la plus grande partie de sa description est en allemand. M. Srinc décrivit très-exactement celle de Wartemberg', après avoir vu plus de cinq cenis malades (6). En 1741, elle attaqua la Nouvelle -Marche, et y régna jusqu'en mai 1742. M. Muller en donna une très-bonnedescription (7).
En 1764, RI. Colhénius publia en allemand la relation de celle qui avait attaqué les environs de Polzdam ; et en 1 756, M. Blohm d'Altona donna la description d'une épidémie , mais sans dire où elle avait régné (8). Je ne suivrai plus l'his-
(1) Ibid., p. 25.
(2) Dissertatio de morbo spasmodico epidemico maligno in Saxonia, etc. Jenœ,
(5) De morb. capit., obs. 120. Mais c'est au cliarbon qu'il l'altribue, et en gén^'-ral à la mauvaise qualité du grain.
(4/ Clir. Vaieri, Dis.tcrtrii. de morb.
spasmodico silesiaco. Willeniberg, 1723.
(5) Satyrce medic. silesiac. specim. tert., obs. 4.
(6) Ibid., obs. 5.
(7) C. A. Bergen, et J. M. F. Mulleri, Vifputat. de morb. épidémie, convids. contagiis e.rp rte. Francol'. ad Oder, 1742. Celle bonne dissertation se trouve dans la collection pratique de M. Haller.
(8) De affeclu spasmud. vago, maligne, Erford., 1756. 11 n'y a rien de neuf.
toire des retours qu'elle peut avoir eus , et je placerai ici la description de M. Srinc ; c'est une de celles qui m'ont paru les mieux faites , et elle est d'un témoin oculaire. La maladie commençait par un chatouillement désagréable sous la plante des pieds, qui ressemblait à ce qu'on éprouve quand une fourmi marche sur la peau. Bientôt on éprouvait une violente cardialgie; de là la maladie passait aux mains, et bientôt à la tête même.
Ce chatouillement était suivi nonseulement de la contraction des doigts , des mainset despieds, mais d'unesi violente contraction des bras et des jarnbes , que l'on en craignait la luxation. Les malades éprouvaient aux mains et aux pieds un sentiment de briilure si fort qu'il leur arrachait des cris et Us jetait dans des sueurs excessives. Après de vivesdouleurs, la tête devenait pesante, et ils éprouvaient de forts vertiges; ils voyaient des nuages devant les yeux ; quelques-uns devenaient aveugles, d'autres voyaient tous les objets doubles : ils ne se connaissaient plus et tombaient dans un délire complet; les uns devenaient maniaques, les autres mélancoliques, les troisièmes tombaient dans la léthargie ; ceux qui avaient plus de quinze ans étaient exposés à prendre des accès d'épilepsie, qui , pour plusieurs , devenaient bientôt mortels , et dans lesquels le malade rendait une écume veite et sanglante : il y avait souvent un violent opistotonos (l). La langue était fréquemment déchirée par les convulsions, et chez quelques malades, elle enflait si fortqu'ils perdaient la parole : quand l'épilepsie succédait à la cardialgie , la mort était inévitable ; quand il survenait du fi oid après le premier sentiment de chatouillement, les convulsions étaient moins fortes. La boulimie se joignait souvent à tous ces maux, et rien ne pouvait rassasier les malades : il y en eut un qui eut des charbons à la nuque , où il se forma un pus jaune, avec des douleurs affieiises. Il a quelquefois pjiru sur les pieds des petites taches rougi s , qui duraient
(1) M. Blohm a vu des tétanos, des emprostolonos, des opisiolonos, des paralysies qui, après avoir occupé un côl6, passaient bientôt à l'autre : il a vu aussi des symptômes qui diinolaixjnt des convulsions internes. VVédélius, qui cependant n'observa qu'un petit nombre de malades., vit les mêmes accidents.
ET Dï LEU
pendant plusieurs semaines; d'autres fois, ces lâches se répandaient sur le visage et le défiguraient; le pouls, chez tous, a constamment été celui delà santé. La r.iideur des parties succédait à leurs spasmes, de façon qu'ils ne pouvaient se servir ni de leurs bras ni de leurs jambes.
Le cours de la maladie était de deux , de quatre , de six , et jusqu'à douze semaines, chez quelques-uns , avec des intervalles. De cinq cents malades , dont trois cents étaient au-dessous de quinze ans , il en périt cent , presque tous du nombre des derniers. — Tous les habitants de deux maisons périrent. La maladie n'était point contagieuse. — • Ci lie qu'observa en même temps M. Biirghart avait les mêmes caractères; mais, aux autres convulsions , il ajoute celles des yeux et des lèvres, et le délire qui les accompagnait. Il n'a pas vu la maladie céder avant trois seniaines , et elle s'étendait souvent jusqu'à deux mois, si les malades ne se soimiettaientpasau réffime et aux remèdes. Ceux à qui il survenait une fièvre , surtout si elle était accompagnée de sueurs abondantes, se guérissaient plus vile; ceux qui mouraient éprouv;iient avant la mort une espèce de paralysie générale. Les femmes étaient plus mal pend.int les règles, et si ensuite elles se trouvaient mieux, la maladie reprenait des forces au retour suivant , et elles se retrouvaient plus mal. Ceux qui se rétablissaient restaient tiès- faibles pendant très long-temps, et leurs facultés étaient aussi très - faibles. Dans la description de M. Muller, on retrouve les mêmes symptômes que dans celle de M.
Srinc, avec cette ditTérence que tousses malades avaient la tîèvre , et ce dernier n'en trouva jamais.
DES MALADIES GANGRENEUSES (l).
Il paraît, par une lettre de M. Thuillier, médecin du grand Sully , que les gangrènes produites par l'ergot étaieivt déjà connues dans quelques piovincesde France en 16a0('2). En 1G60, IGGO, IGG-i,
(1) Celte forme de la maladie n'appartient point aux. maux de nerfs; cependant je n'ai pas cru devoir la séparer: elle inièressera plusieurs lecteurs, eij'es- "pùre que les auires nie pardonneront de l'avoir insérée : elle n'est pa.s longue, et l'auire partie en esi plus complète.
(2) Lettre de M. Dodart, au Journal des ftivants, ann, 1776, t. iv> p. 79.
elle régnait dans plusieurs endroits de la Guyenne , dans la Sologne , dans le Câlinais et , surtout la dernière année, à Montargis, au rapport de M. Perrault (1). — Le ])remier symptôme était l'engourdissement des jambes, ensuite la douleur avec line légère tumeur sans inflammation ; le froid , la lividité , le sphacèle et la séparation du membre succédaient rapidement.— Dans la Sologne, il n'y avait point de fièvre , les douleurs n'étaient pas aiguës , et on négligeait tous les secours. Le nez, les doigts , les mains, les bras , les pieds , les jambes , les cuisses , tombaient spontanément après être sphacélés. — M. J.-C. Brunn , l'un des plus grands médecins du siècle passé , vit à Aiigsbourg une femme attaquée tout à la fois de la maladie spastnodique et du sphacèle des mains, pour avoir fait usage du seigle ergoté, et il apprit du chirurgien qui était avec lui , et qui avait amputé un pied pour la même raison , que cette espèce de grain dégénéré était cause que les habitants de la Forêt - IN'oire étiùent non - seulement sujets à des convulsions exlriiordinaires , mais aussi à perdre souvent leurs membres par le sphacèle. — En 1709, la maladie se reproduisit dans la Sologne , oix il y a presque toujours un peu d'ergot , et oii celte année il yen eut le quart (2). M. Noël, chirurgien de l'Hôtel-Dieu d'Orléans, vit dans cet hôpital , en moins d'un an , plus de cinquante ergotés , presque tous hommes ou jeunes garçons : il n'y eut aucune femme , et très - peu de jeunes filles. Le mal commençait ordinairement par les doigts des pieds ( chez un seul il commença ])ar ceux des mains) , et s'étendait souvent jusqu'au haut de la cuisse. — Le premier symptôme , après l'usage de ce pain empoisonné, était une espèce d'ivrcfise , et bientôt la giingrène se déclarait. Quatre personnes moururent après l'amputation , la gangrène ayant gagné jusqu'au tronc (3), et cette amputrition est aussi nuisible que la répercussion des sueurs critiques dans les maladies vénéneuses.
(1) Journal des savants, ibid.
(2) En 1716. il y en eut un tiers dans quelques provinces de la Suède et de la Saxe.
(3j C'est une nouvelle observation à ajouier à tant d'autres, pour prouver qu'il ne faut pas faire l'amputation que la gangrène ne soit arrêtée.
DFS NERFS
M. de Fontenelle cite un cas terrible, qui doit trouver place ici. Un paysan fut attaqué de la manii-re la plus cruelle : la gangrène lui fit tomber d'abord tons les doigts d'un pied, ensuite ceux de l'autre , après cela les ri^sles des deux pieds, et enfin les chairs des deux jambes , et celles des deux cuisses se détachèrent successivement et ne laissèrent que les os. Dans le temps qu'on en écrivit la relation, les cavités des os des hanches commençaient à se remplir de bonnes ciiairs qui renaissaient (1). — ■ Li même année , si désastreuse dans toute l'Europe parle gel , celte maladie parut pour la première fois dans le canton de Lucerne ; elle y reparut en 1715 et 1710, et se répandit en même temps dans ceux de Zurich et de Berne : c'est cette dernière épidémie qu'a décrite Lang. La maladie commençait ordinairement, sans aucune fièvre, par une lassitude plus ou mois longue. Les membres devenaient froids, pâles et ridés, comme s'ils avaient trempé long - temps dans l'eau chaude.
La peau perdait sa sensibilité , mais les malades soufi'raient dans l'intérieur des douleurs cruelles, qui augmentaient prodigieusement par la chaleur du lit ou de l'atmosphère ; et dans un endroit frais , elles diminuaient pour faire place à un sentiment de froid intolérable. — Des extrémités des doigts , où ces symptômes commençaient, ils s'étendaient aux bras, aux jambes , aux cuisses ; les douleurs étaient remplacées par le sphacèle , et une partie du membre se séparait de l'autre , ou tout le membre se séparait du tronc. La santé pendant tout ce temps-là souffrait peu de dérangements, si ce n'est une légère chaleur fébrile , des sueurs après avoir mangé , un sommeil laborieux, des songes inquiétants (2). Depuis cette époque , la maladie n'a pas reparu en Suisse. Mais depuis 1709 jusqu'en 17.39 , 31. Noël Ta observée plusieurs fois dans l'hôpital d'Orléans (3), et il paraît qu'en général elle est assez fréquente dansée pays-là, où elle a été de nouveau observée par M. Mulcaille et par M. Salerne. C'est M. Duhamel , à qui rien de ce qui intéresse l'humanité n'est étranger, qui a fourni à l'académie les observations de M. Mulcaillc. 11 règne en
Sologne, depuis la moisson, une maladie appelée ergot , nom qu'on lui a donné à cause d'un grain qui la produit : c'est un seigle dégénéré, dont l'usage doinie à la masse du sang une quidité putride et gangréneuse , qui se fait d'abord sentir dans les pieds et dans les jambes, par des lassitudes douloureuses et une lividité extérieure, qui forme une gangrène plus sèche qu'humide; il s'y engendre souvent des vers; enfin les doigts des pieds se détachent de leurs articulations et tombent avec le métatarse, le pied, la jambe, et jusqu'au fémur, qui abandonne la cavité cotyloïde. Il en arrive autant aux extrémités supérieures ; et on a vu à riIôtel-Dieu des gens, n'ayant plus que le tronc , vivre né.mmoins plusieurs semaines , car ces chu!es des membres ne sont jamais suivies iriiémorrhagie. Jusqu'ici on n'a pas réussi à guérir ces maladies : il en a péri plus de soixante (1).
Les principaux phénomènes de l'épidémie observée par M. Salerne étaient les suivfin's ; 1" elle ;iltaquait tous les âges et tous les sexes ; 2° cette année - là (qui n'est point indiquée ), elle ne montait pas au-dessus du genou ; au lieu que r.innée précédente on avait vu un enfant de dix ans perdre les deux cuisses, et son fière , âgé de quatorze ans, perdre d'un côté la cuisse, de l'autre seulement la jambe: ils étaient morts au bout de vingthuit jours ; 3" du petit nombre qui échappait, peu survivaient long - temps; 4° l'amputation hâtait la mort; 6" de cint vingt malades , à peine en échappait - il cinq ; G" le sang, extrêmement visqueux, coulait à peine de la veine; 7" l'inflamliiation de la peau désignait l'endroit oii s'établirait la suppuration ; 8" après la chute du membre , il n'y a point besoin de ligalure ; 9' dans la Sologne , qui est un pays marécageux, la maladie attaque plus souvent les pieds; 10" tous les malades, presque imbéciles dès le eonimencenient, raconlcrit fort mal l'histoire de leur maladie : ils ont le visage jaune , et maigrissent si fort qu'ils ressemblent à des cadavres; 11'^ la maladie n'est jamais contagieuse (2). — M. Puy, cliirurgien de l'Hôtel -Dieu de Lyon , m'a dit y avoir vu amener plus d'une fois des lieuv voisins, et toujours dans les années humides, des malades de cette espèce, et
(1) Hi^t. dp. VAcad. royale, 1710, p. 81.
(2) Acin emdit., 1718, p. 509.
(3j Quesnay, Traité de la ganarène, p.
(1) Mém. de l'Acad. ro'jale des sciences, 1748, p. 528.
(2) Mémoires présentés, t. ii, p. 155.
ET DE tEDRS MALADIES.
entre autres une femme qui perdit les deux cuisses. Le symptôme dont ils se plaignaient le plus était un feu brûlant dans la partie; il ajouta avoir ouï - dire qu'on observait quelquefois cette maladie en Dauphinc. En 1749 , il régna à Béthune une maladie parfaitement semblable au milieu d'août, c'cst-à diied'aboid après la moisson. En 1764 , cette espèce de ganyrène fit de grands ravages dans l'Artois. La maladie commençait par une douleur aiguë aux extrémités, avec peu de gonflement, point d'inflammation et un peu de fièvre ; au bout de dix ou douze jours , quelquefois plus lard , cet élat douloureux devenait engourdissement , avec un froid excessif ; et quand ce second état avait duré huit ou dix jours , la gangrène commençait à se manifester aux doigts des ])ieds ou des mains , et gagnant successivement les parties supérieures du membre, les mains, les pieds, les bras, les jambes, se délacbaient de leur articulation , et il périt plusieurs malades. — MM. de l'Arsé et Taranget , chargés de l'examen de celle maladie, déclarèrent qu'elle dépendait de l'usage du pain de seigle, mêlé de beaucoup d'ergot.
En 1770, à Noyen, dans le Maine, un paysan ayant fait du pain avec de la criilure de seigle , composée pour la plus grande partie d'ergol, cet infortuné perdit, d.ans l'espace d'un mois, sa femme et deux de ses enfants; et un troisième , qui avait mangé de la bouillie de celte farine, échappa à la mort, mais resta sourd, muet, et privé des deux jambes (1). — Le seigle ergoté ne nuit pas seulement aux hommes, il empoisonne aussi les animaux. Dans le district de Warteiiiberg, les mouches périssaient, les truies avortaient. M. Srinc ayant nourri un chien, de pain fait avec de l'ergot, il périt dans des spasmes affreux; et d'autres médecins ayant tenté le même essai sur des porcs, des oies, des poules, le résultat de toutes ces expériences fut le même (2). — Les cerfs qui en avaient mangé périrent aussi dans les convulsions (3). — M. Salerne a vu un cochon, nourri de deux tiers d'orge et d'un tiers d'ergot , qui périt avec le ventre gros , dur, noir, les jambes ulcérées , le foie et une partie des intestins gangré-
(1) Read, Traité du seigle ergoté. In- 12, 1771.
(2) Salijr. medic. Siles., ibid., 'p. 57.
(3) Muller, § 14, p. 53.
Tissot.
nés. Un autre , qui n'avait vécu que de son d'ergot, perdit les quatre pieds et les deux oreilles; plusieurs canards s'en trouvèrent très-mal, et deux périrent (1). — On ])eut faire sur tous les fails que j'ai présentés jusqu'à présent plusieurs questions intéressantes ; et la première, c'est : Quelle est la cause de cette dégénération du grain? M. Aimen, qui , dans le troisième volume des Mémoires présentés , avait promis de faire des recherches sur cette cause , les a données dans le quatrième (2); et l'on est bien surpris de voir qu'il l'atlribue à la même cause que le charbon dans le froment : ce que le charbon esi nu froment , l'ergot l'est au seigle (3). i\L Tillct , cet observateur si exact et si éclairé, l'attribue à la piqûre d'un insecte. J'avoue que ce système ne; me paraît rien moins que démontré; et peut-être faut-il s'en tenir au système plus simple de Bauhin et de M. Dodart, qui, ayant vu que l'ergot était plus abondant quand , après un temps humide , il survenait tout-à-coup des chaleurs, concluent que la sève se portant trop abondamment au grain dans ces circonstances, il croît trop (4).
(1) Mémoires présentés, ibiJ.
(2) Mémoires présentés, i. iv, p. 37i.
(5) M. Aimen établit : 1° que la sèvô
est composée d'une partie aqueuse et de corps g;lobuleux; 2° que si la sôvo s'épaiiclie hors de ses vaisseaux, la partie aqueuse s'évapore, et alors les corps globuleux se rapprochent et deviennent noirs par leur rapprocliemeni ; 3 que cet épanchemcnt vient de ce que les grains n'ont pas été fécondés, comme M. Geofroy l'avait déjà dit. Je ne dois point discuter ici ce sysiAme, ni examiner un point de théorie aussi étranger à cet ouvrage; mais on a do la peine à comprendre, quand on a vu un grain de froment charbonné, et un grain de seigle crgolé, comment deux corps si différents peuvent être produits par la même cause.
(4) Tous les grains ne deviennent pas trop gros; mais ce fait ne nuit point aii système. Il est vraisemblable qu'une irruption trop forte de la sève peut rompre l'enveloppe ou une des lames de l'enveloppe : il peut résulter de là une augmentation : mais d'autres causes peuvent aussi l'arrêter; le froid, un vent sec, peuvent même alors resserrer davantage les vaisseaux intérieurs, et rapetisser le grain. Mais dans tous les cas, l'élaboration du grain sera constamment moindre ; il s'altérera, et celle altération peut être
418 Dfes 1
2°. Comment nuit l'ergot? Je réponds à celle question dans nia Lettre latine : fint lux. Je vois avec plaisir qu'on a loué celle réponse; el , quatorze ans après , je n'en ai point d'autre à faire. Kous connaissons un grand nombre de poisons végétaux, dont nous ne pouvons pas déterminer avec certitude la façon d'agir, et tel est l'ergot. Il a un goût âcre et nauséeux, que l'on trouve dans beaucoup de vjjiiins narcotiques ; tout ce que l'on peut dire , t t est - ce dire quelque chose, c'est qu'il porte dans nos liumeurs un principe acre et délétère, qui, en irritant les nerl's , donne des convulsions, ou, en putréfiant, occasionne la gangrène (1).
3°. Pourquoi produit -il quelquefois des épidémies convulsives , d'autrefois des épidémies gaiigréneuses ? — Il n'est point rare de voir des épidémies de fièvres très-putrides ou malignes, produire chez quelques sujets des symptômes convulsifs, chez d'autres des symptômes gangréneux. Différentes circonstances, tirées ou de la nature de l'ergot, ou de celle du sol, du climat, des aliments, peuvent encore occasionner ces variétés dans reffft. Peut - être que , si le venin se développe dans les premières voies, il produit des symptômes nerveux ; et , s'il passe dans la masse du sang, des symptômes gangreneux. En général , ces questions offrent encore beaucoup d'obscurités, auxquelles on ne pourra répondre qu'après des observations et des expériences dirigées avec intelligence , et exécutées avec soin, qui répandraient sûrement beaucoup de jour sur plusieurs phénomènes intéressants de l'économie animale.
■4". Comment nuit la nielle? Il paraît que c'est un venin âcre et visqueux; et si quelqu'un se promène à pieds nus dans des prés oii il y en a, il se procure des ulcérations fâcheuses aux jambes (2).
plus ou moins considérable , et par là même plus ou moins vénéneuse, il y a un grand nombre de planles qui, saines, sont irùs-utiles, et qui, dégénérées, deviennent vénéneuses.
(1) En admettant le système de M. de Bufîon sur la nature de l'ergot, qui, suivant lui, n'est qu'un assemblage de peliies anguilles vivantes et irés-mobiles, on expliquerait les symptômes comme ceux d'une maladie vermineuse. Histoire naturelle, t. ii, el Suppl., t. IV.
(2) Mémoire t/e Laïuj,
[>". Y a-t-il d'autreâ graines qui occasionnent les mêmes maladies que l'ergot? M. Linnaeus décrit fort exactement, dans une très-bonne dissertation Cl), une maladie convulsive , endémique dans plusieurs ])rovinces , qui se manifeste toujours en automne , qui a les plus grands rapports avec la maladie convulsive occasionnée par l'ergot, qui n'attaque que les pauvres , jamais les riches, et que cet habile naturaliste attribue à la graine de raphanisli um , mêlée parmi le froment : ce qui l'a déterminé à appeler celte maladie raphania, nom qui a été adopté par M. Yogel. On ne peut pas présumer que l'hisloire de l'ergot eût échappé à l'attention de M. Linnxus :
ainsi on peut croire que cette graine opère les mêmes ravages. Je n'ai point été à même de l'examiner et de la comparer avec l'ergot; sans doute cette comparaison découvrirait, entre ces deux graines, des ressemblances qui expliqueraient celles de leurs efl'ets. Celle de riiphanislrum , donnée à des volailles, produisit tous les symptômes que l'on observait chez les hommes dans celte maladie.
Après ce détail des symptômes, et ces observations sur les causes, je dois indiquer ce que l'on a dit du traitement. Les médecins de Marbourg commençaient par purger, et donnaient ensuite des sudorifîques amers à très -grandes doses.
Longolius conseillait les acides. Lang employait d'abord l'émétiqiie, qui parait en eflet mieux indiqué que les simples purgatifs, et ensuite il prescrivait lessuîlorifiques amers, et défendait d'employer aucun aliment visqueux, gras, ou de diflicile digestion. Tous ceux qui en ont traité, se sont réunis à défendre le pain chaud , que partout on a trouvé beaucoup plus funeste que le pain rassis.
L'ergot même perd sa qualité vénéneuse par le temps : on a remarqué qu'elle était dans toute sa force après la moisson, et c'est alors que les maladies sont les plus fréquentes et les plus fâcheuses : peu à peu elles diminuent, et enfin elles cessent, quoiqu'il continue à y avoir de l'ergot dans le seigle (2). On a observé
(1) Raphaiiia, amœnit, académie, t, v.
(2) Cette diminution de la vénénosité en vieillissant, n'est point parliculiéi'C au seigle jergolé : on trouve plusieurs autres substances végétales .qui sont dans le même cab.
ET BE LtXSUS MAtASlKS.
la même chose pour les autres altérations du grain. — La cure que prescrit M. Mul- 1er est faible , et ne peut avoir aucune efficacité. Il se borne à de vains antispasmodiques : les vésicatoires sont le seul article utile de son traitement. — Dans la Sologne, on adoucissait les douleurs par la saignée, et l'on se servait d'une solution de vitriol, d'alun et de sel commun, pour arrêter la gangrène commençante (1). — M. Puy fit à un enfant des incisions dans les chairs de la jambe gangrenée jusqu'à l'os, et il trépana le tibia dans plusieurs endroits. La plus grande partie de l'os tomba en carie ; mais, partout, le cal repara le dommage, et l'enfant se remit parfaitement.
— S'il m'était permis de hasarder quelques conjectures sur le traitement d'une maladie que je n'ai jamais vue, voici la méthode que je proposerais :
1". Suivant les circonstances, on pourrait commencer par une saignée, mais ce n'est qu'après l'examen le plus attentif qu'il faut se déterminer. On juge par les causes, par les symptômes, par les caractères de la maladie, que très -souvent elle n'est point indiquée; et Waldschmith, qui a décrit l'épidémie qui régna dans le Ilolstein, en 1717, a remarqué que la saignée avait nui dès que la maladie était déclarée. Cependant elle a réussi dans d'autres cas, et surtout dans l'épidémie des environs de Béthune.
2". On donnerait l'ipécacuanha comme éraétique; et peut-être même qu'il faudrait le répéter : on purgerait ensuite avec les sels amers.
3". Après ces premiers secours , on ordonnerait, à assez grandes doses, le camphre , l'élixir de vitriol , et le kina , avec une décoction de camomille, de scorilium, et de cbardon bénit.
4°. On ferait appliquer de grands vésicatoires à la nuque et à l'os sacrum : ils furent utiles en 1717, dans lé Holslein.
5". On ferait de grandes incisions dans les parties , et on les fomenterait continuellement avec une forte décoction de scordium bouilli dans du vin.
Est-ce que dans les affections nerveuses, et surtout paralytiques , qui dépendent de cette cause, les bouillons de vipère ne seraient pas de la plus grande utilité , si les facultés des malades leur en permettaient l'usage? Tout le per-
(I) Mém. présentés, t, ji, p, 62.
suade , et je ne balancerais pas à les conseiller. Pour ceux à qui les facultés ne les permettraient pas, on pourrait y suppléer par des bouillons avec les herbes anti - scorbutiques , et les écrevisses.
A-t'On eu raison d'appeler cette g'dngxèaeuslilagine'e? Non, puisqu'elle dépend d'une cause très-différente de la brûlure. — Est ce le mal des ardents?
Cette maladie, que l'on ne connaît que par les historiens, paraît avoir été un érysipèle très -douloureux , qui se terminait par la gangrène , et souvent par la perle des membres. Et M. Puy m'a dit qu'elle paraissait encore quelquefois sous cette forme dans le Oauphiné, oîi elle fit, dans le onzième siècle, des ravages qui donnèrent lieu à la fondation de l'ordre de Saint- Antoine (1). Et, quoique les au-
(1) M. Réad a recueilli une notice de quelques-unes de ces épidémies : il cite d'après Frodoart , celle de Paris de l'an 947. C'était un feu sacré qui s'altacliaità chaque partie du corps, et la consumait entièrement atvec les douleurs les plus aiguës. Environ l'an 1000, c'est-à-dire, peut-être dans le même temps, il régna dans la Lorraine une maladie épidémique bien nombreuse, puisque dans l'hôpital qu'Aldaberon II, évèque de Metz, ouvrit dans sa maison, il entrait de 80 à 100 malades par jour. Le ciractère de cette maladie était, qu'après une chaleur brûlante , les membres se gangrénaient et se séparaient, et assez promptement sans doute , puisque plusieurs avaient déjà perdu un pied, d'autres étaient privés des deux, avant que d'entrer à l'Iiôpital. Sigebart de Gemblours rapporie qu'en 1089, le feu sacré régna dans la partie occidentale de la Lorraine; les malades moururent après des tourments inouis; quelques-uns en furent quittes pour la perle de quelques membres; d'autres n'éprouvèrent que de violentes contractions de nerfs. Dans l'épidémie du Dauphiné de 1089, qui est celle dans laquelle on recourut à saint Antoine, la tradition apprend qu'un de ces infortunés n'avait conservé que le tronc et la tête, et avait vécu quelques jours dans ce cruel état qui, comme on l'a vu plus haut, a reparu dans l'hôpital d'Orléans. En 1095 et 1125, la même maladie reparut : ses ravages furent affreux, et elle était atroce : elle emporta 14000 personnes à Paris en 1129. En 1153, le feu sacré ravagea Dormans : en 1254, elle fit de si grands ravages dans le voisinage
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leurs ne parlent point de l'ergot, et n'indiquent point les causes, si ce n'est dans la non-maturilé du froment et du seigle, on voit des rapports trop marqués et trop caractéristiques entre celte maladie et celles que j'ai décrites , pour ne pas se persuader qu'elles dépendent de la même cause. — Est-ce la même espèce de gangrène qui désoin si cruellement la famille de J. Downing, dans le village de Wattisham, en 1762, et qu'ont décrit MM.
Bones (1), Wollaston (2), et Parsons (3)? Un père, une mère et six enfants furent saisis de douleurs violentes dans les pieds, les jambes et les cuisses, sans que les autres parties parussent affectées : les parties souffrantes noircissaient, se gangrenaient et tombaient. Le père , plus légèrement malade que les autres, fut assez beureux pour ne perdre aucun membre. Un petit garçon de quatre mois mourut avant que la chute des membres eut eu lieu. La mère, trois filles et deux fils perdirent sept jambes et quatre pieds: ainsi, de douze pieds il en périt onze; et ce tableau horrible est trop rapproché de ce que l'on a vu en Sologne, pour méconnaître la même maladie. Cejiendant l'on ne retrouve pas la même cause; il n'y avait point d'ergot dans le blé , mais il y avait beaucoup de froment gâté; le pain que l'on en faisait était très-mauvais , et un homme étranger à cette famille, qui en avait mangé, en avait été très-incommoJé. C'est dans le froment noir et corrompu, charbonné ou carié, comme le remarque M. Wollaston, qu'il faut chercher la cause de la maladie.
Mais pourquoi, dira t-on , celle famille fut-elle seule attaquée? Je répondrai: 1° Que les maladies des grains ne sont pas toujours générales dans tout un territoire : on est frappé de voir deux champs à côté l'un de l'autre, dont l'un est rem-
de Marseille, qu'on l'appela feu d'enfer. elle reparut encore en 1550. 11 paraît qu'il y a bien de la différence entre les maladies que les historiens paraissent avoir indistinctement désignées sous le nom de mal des ardents, et de feu Saint- Antoine; il faudrait recueillir tous ces fragments, les comparer, et l'on jugerait alors de cette différence, ;iprès quoi il serait aisé de déterminer à laquelle des deux l'ergot ressemble.
(1) Philos, trans., vol. jlu, n. 84 et 85.
(2) Ibid., n. 83 et 98.
(3) Médical muséum, t, i, p. 442, t.. ii,
pli d'ivraie , de noir ou de nielle, pendant que les champs voisins n'en ont que peu ou point. Celte différence peut dépendre de plusieurs causes ; elle existe très-souvent, et Downing était peut-être le seul dont les champs en eussent assez pour nuire; peut-être aussi qu'il avait moins trié ses grains. — En second lieu, l'effet des mêmes causes dépend beaucoup de la réceptivité de ceux chez qui elles agissent. On a vu plus haut que , dans la Silésie, il y avait eu deux familles entièrement détruites; que, dans la Sologne, deux frères furent plus maltraités que tous les autres: à Blois, il n'y eut qu'un seul homme malade ; et des observations étrangères à cette maladie prouvent qu'il y a des personnes pour lesquelles la gangrène est bien plus funeste que pour d'autres ( 1 ). — Troisièmement, on a vu qu'en Silésie la maladie attaquait principalement les enfants : ici ce sont les enfants et la mère , affaiblis par le nourrissage , qui sonl attaqués : tous étaient maigres et valétudinaires, ce qui prouvait un mauvais sang , une disposition prochaine à la gangrène. — Eur fin, on a remarqué ailleurs que l'air humide et renfermé , la chair de porc , la diète laiteuse augmentaient la maladie.
El toutes ces circonstances se trouvaient réunies dans celte malheureuse maison, dont les infortunés habitants avaient aussi fait usage de mauvais moutons, de mauvais lard, et de pois gâtés.
En 1749 et 1760, il régna, dans le voisinage de Lille, une maladie spasmodique et gangréneuse , dont M. Boucher, trèsbon observateur, a donné une description intéressante (2). La maladie commençait dans les extrémités inférieures par des douleurs aiguës , et des spasmes si violents, que les talons étaient ramenés jusqu'aux fesses. Il survenait ensuite un engourdissement auquel succédait une gangrène, et quelquefois la séparation spontanée des membres. M. Boucher ne parle point de l'ergot, et il attribue la maladie à la dépravation de l'air, comme M. Couvet avait attribué celle des envi-
(J) Quesnay, Traité de la gangrène, p.
(2) Journ. de niéd., t. u, p. 327. Il a .•iussi régné, il y a quelques années, une fièvre épidémique et gangréneuse dans un des hôpitaux de Bologne, mais qui n'a point les caractères de la maladie dont je m'wçupe.
rons de Béthune auî fréquentes variations de l'air , du chaud au froid. Mais l'état de l'air ne paraît pas pouvoir produire cette maladie, qui a de très-grands rapports avec celles que l'on a vu produites par l'ergot, s'il est vrai que l'ergot en produise], comme on l'avait cru pendant plus de cent soixante ans, quand tout-à-coup on s'est élevé contre cette idée, et l'on a cherché à la faire envisager comme un vieux préjugé, dénué de tout fondement. Ce chapitre serait incomplet , si je ne disais pas un mot de celte controverse ; et si je me suis occupé des effets d'une cause chimérique, je dois au moins indiquer les raisons qui m'ont déterminé à la croire réelle. — En 1770, M. Schleger publia, en allemand, tin ouvrage (l) dans lequel il nia la vertu vénéneuse de l'ergot , que M. Moneta avait déjà niée. Les auteurs d'un excellent journal contribuèrent à répandre celte doctrine, par l'extrait qu'ils donnèrent de son ouvrage, et à l'accréditer en l'adoptant ; et elle trouva des sectateurs , parmi lesquels il faut distinguer feu MM. Model et Voçel (2) , et M. Parmenlier, qui, toujours occupé, d'une façon utile, de différents objets relatifs à la nourriture de l'homme, fut naturellement conduit à s'occuper de celui-ci (3) : elle a
(1) Expériences failes sur l'ergot par M. Th. A. Schleger, conseiller aulique et irédecin de S. A. R. le landgrave de liesse, à Casse], 1770. Journal encycL, juin 1781, p. 208.
(2) Le litre de l'ouvrage de M. Vogel est : Mémoire justificatif en faveur de l'ergot, accusé faussement de causer la maladie désignée sous le nom d'ergot. Gœlt., 177!.. C'est une harangue conlre les accusateurs de l'ergot, dont les craintes, dit-on, sont absolument chimériques.
L'ergot est une excellente nourriture, très-recherchée des anciens; ei si, quand on a mangé de l'ergot, on tombe malade, c'est uniquement de peur. Voilà, à en juger par l'extrait, les plus forts arguments de M. Vogel, médecin d'ailleurs très-célèbre et Irès-éclairé. Après l'avoir lu et relu, on est tenté de croire que c'est sous le titre d'apologie, une critique
taisante des protecteurs de l'ergot. Voy. ournal encycl., 1771, t. viii, p. 404, décembre.
(3) Récréations physiques économiques et chimiques, par M. Model, traduites avec des additions, par M. Parmenlier; in-S", 2 vol., t. II.
eu aussi ses împrobaleurs. Je ne Suivrai point les détails de cette controverse, je me bornerai aux raisons qui m'ont paru la décider (i).
M. Schleger commence par établir que : « Supposé même que l'ergot fût » vénéneux, il ne pourrait guère influer » sur l'homme, puisque, sur une mesure » du poids de 220 à 240 livres, on nC « peut trouver que depuis une once jus- » qu'à deux onces et demie tout au plus » d'ergot, u Puisque le seigle que M.
Schleger a examiné, ne contient pas plus d'ergot que ce qu'il indique, c'est-à-dire moins d'une dix-neuf centième partie, il a raison de croire qu'il ne peut pas être dangereux : tout le monde en conviendra avec lui. L'ergot n'est point un poison assez actif pour cela , et il n'y a que les poisons minéraux les plus violents, dont on pût craindre quelques mauvais effets à celte dose; mais ce n'est pas à celte dose qu'on le trouve dans les pays où il paraît endémique , dans la Sologne surtout, et dans le Galinois, où un bon observateur m'a assuré qu'il y en avait 1res- fréquemment plus du demi-quart, assez souvent une sixième partie (2). On a vu qu'en 1709 , il y en avait le quart, el , en 1716 , le tiers dans quelques endroits de Suède et Saxe. La cribiure de Noyen était, pour la plus grande partie, de l'ergot ; et il y en avait vraisemblablement plus d'une deux millième partie en Hesse, en 1695 et 169G, etc. Ainsi, la première raison de M. Schleger se réduit à ce qu'il ne nuit pas, quand il est à dose imperceptible; mais tout ce qu'il ajoute ensuite , donnerait la plus forte crainte sur son usag'e à ceux qui ne le connaîtraient que par cette description.
« Au premier instant où on le mâche, il a « une saveur farineuse j bientôt il im- » prime sur la langue un goût d'huile « rarcie , une sensation briilanle , et il
(1) M. du Boueix, docteur en médecine à Clisson , écrivit contre l'opinion dô M. Schleger, Journ. encycl., septembre 1771, p. 275, mais le seul fait intéressant, c'est qu'en juillet 1771, l'ergot de 1770, mâché pendant très-long-lemps, n'avait presque plus de goût.
(2) C'est un homme qui avait vécu et vieilli à quelques lieues de Monlargis, mais il y a dix-sept ou dix-huit ans qu'il avait quitté ce pays; peut-être que depuis lors les soins que l'on s'est donné pour l'agriculture en France, auront fait diminuer çette dégénôration.
j) communique à la bouche une séche- }> resse acre, mordicante , et qui ne se 5) dissipe ni par l'usage de l'eau pure, ni » par celui de l'eau de chaux , ni même }> par l'usage du vinaigre (I) , mais seu- » lement par celui du lait (2). La pousj> sière qui s'envole, quand on le pulvé- 3) rise, pique le nez comme un tabac très- )) fort (3) : sa poudre, jetée sur une plaie « récente, a arrêté le sang tout-à-coup, j) et le blessé a senti une légère douleur 3) brûlante, suivie d'un engourdissement » très-fort dans la plaie et dans tout le j) doigt (4). Son eau distillée donnait de » la sécheresse et de l'ardeur dans la » bouche : l'infusion de l'ergot, injectée j) dans la veine d'un mouton, a occasion- « né des mouvements convulsifs, de l'op- « pression, des batlements ou palpila- 31 lions au ventre; il a mange cnsuitC) et 3) il lui est survenu une roideur univer- 3) selle. M
Je doute qu'après ^Ire instruit de ces fails, aucun homme raisonnable voulût se nourrir d'un pain dans lequel il y aurait, je ne dirai pas la moitié, le tiers, le quart, mais la trentième partie de celle substance que l'on appelle bénigne. J'ai déjà dit qu'en goûtant l'ergot, je l'avais trouvé acre et nauséeux ; réunion de caractères que l'on trouve dans un grand nombre de plantes vénéneuses, et qui prouve combien M. Monela s'est trompé, en le regardant comme un grain sain, mais trop pourri. Ce qui seul aurait dû faire rejeter celte idée , c'est
que l'ergot abonde , ou dans les pays à seigle, qui ne sont jamais un sol bien riche (l), ou dans les années pluvieuses, qui ne donnent presque jamais de bons végétaux; et les années qui produisent de l'ergot produisent aussi du noir : ce ne sont donc point des années favorables aux grains. Les expériences de M. Schleger sont aussi peu favorables h son système que ses observations. Dans la première, il donna une once de farine d'ergot à un petit chien, dans du lait. C'est, d'après ses propres observations, donner le poison dans son contre-poison (2).
Trois onces données dans du bouillon à un très-gros chien , ne prouvent rien encore : on sait que ces animaux soutiennent des doses de poison beaucoup plus fortes que les hommes ; el, en supposant qu'un homme mange dix livres de pain par semaine , ce qui fait plus de vingt-deux onces par jour, en supposant environ un demi-quart d'ergot, il en prend trois onces par jour; et ce n'est qu'au bout de quelques jours qu'il en est incommodé : celte expérience et celle faite sur le chat ne prouvent donc rien; et toutes les autres, trop peu détaillées, paraissent-encore moins concluantes. La livre d'ergot, aussi divisée qu'elle l'a été par M. Parmenlier, ne pouvait plus 0[)érer des effets vénéneux : ce n'est ni de l'arsenic, ni du sublimé corrosif.
Mais, outre que les expériences rapportées plus haut prouvent positivement ces mauvais effets ; outre qu'on lui trouve ,
(1) Cette observation doit faire présuroei" que la fermentation ne le corrigera pas.
(2) Il faut donc, pour n'en être pas incommodti, employer les mêmes secours que contre les poisons le plus corrosifs. On voit dans une très-bonne lettre de M. des Essars, lieutenant-colonel du régiment de Blois, à MM. les auteurs du Journal encycl., que feu M. Poluclic. ancien médecin, s'était servi avec succ("'S du lait, pour guérir les animaux à qui il avait fait prendre de l'ergot , quand il voyait qu'il commençait à opérer; et qu'il avait guéri parle même régime les paysans qui s'étaient laissé traiter dès les premiers symptômes, 1772, t. Ji, 2 févr., p. 122.
(3) Quelle recommandation pour une substance alimentaire? La décoction de tabac, même faible, est un poison.
(4) Douleur brûlante, puis engourdissement, son^l encore des effets vénéneux.
(1) Il y a beaucoup de landes dans la Sologne, l'air n'y est pas bon, les eaux y sont pesantes, le sol y est maigre et aquatique. Le terrain du Gâtinois est stérile et sablonneux dans bien des endroits; les deux villages de ce pays qui m'ont fourni de l'ergot, sont deux des moins propres à la culture des grains.
(2) M. Sclileger, dans une lettre à MM. les journalistes, juin 1772, p. 282, désavoue cette circonstance, et l'aliribue h l'erreur du traducteur; ainsi on doit l'omettre. Mais j'ai voulu rapporter les expressions du journal sans altération.
Dans celte même lettre, qui est une réponse à la réfutation de M. des Essars, il affirme de nouveau sa doctrine, mais sans nouveaux fuils; il se borne à dire qu'il ne parle que de l'ergot de la Hesse. Mais les observateurs qui l'ont devancé, attestent qu'il est poison, comme ceux des autres pays, et ses propres expériences démontrent qu'il doit l'être.
ET DE LEB
en le goûtant, des qualités vénéneuses; si l'on veut relire attentivement toutes les histoires des épiJémies, soit spasmodiqiies , soit gangréneuses , qu'on lui a atlribîiées , il est impossible de n'y pas reconnaître des maladies d'un genre unique, qui ont les caractères les plus marqués et les plus pniticuliers , qui, partout oii elles ont été observées et attribuées à l'ergot , ont des caractères communs , qui ne permettent pas de se déguiser que c'est la même maladie ; et je demande à tous les médecins , versés dans la lecture des maladies épidémiques, depuis Hippocrate jusqu'à celte année, à tous ceux qui ont eu occasion de voir des épidémies, de quelque espèce qu'elles soient, s'ils n'ont rien vu qui ressemble aux épidémies spasmodiques décrites par Srinc, ou aux gangréneuses attestées par MM. Noël, Mulcaille, Salerne, Couvet : elles sont si différentes de toutes celles qui peuvent dépendre des vices de l'air, qu'il a bien fallu les attribuer à une autre cause; et tous ceux qui les ont observées ont reconnu la même. Des médecins éclairés, chargés de la recherche des causes de ces maladies, MM. de Larsé et ïaranget, dans l'Artois, M. Vétillard , dans le Maine, n'ont pu l'attribuer qu'à l'ergot ; et il n'est pas aisé de voir comment on peut l'innocenter. M. Couvet attribua , il est vrai , aux promptes et fréquentes variations de l'air qui avait souvent alterné entre une chaleur extrême et un grand froid , l'épidémie des environs de Béthune ; et M. Boucher attribue à la même cause celle des environs de Lille ; mais, outre que les grands froids du commencement d'août ne sont jamais bien rigoureux , je demande de nouveau à tous les médecins éclairés, sans en excepter MM, Boucher et Couvet, quand ils y auront réfléchi sérieusement , si les alternatives du chaud et du froid peuvent produire des effets approchants? Si cela était, il n'y en aurait point de plus fréquentes , puisque ces alternatives existent très-souvent. Nous devrions y être plus sujets dans ce pays oii les montagnes sont à une moindre distance que dans les plaines de Lille et de Bélhune; et cependant on n'y en a jamais remarqué. 11 n'est pas étonnant qu'il y ait de l'ergot dans le voisinage de Bélhune, puisqu'il y en a dans le voisinage d'Arras qui n'en est qu'à quelques lieues.
L'époque même oii commence toujours cette maladie n'est point celle oîi com-
mencent les maladies qui dépendent des variations de l'air. On ne voit ordinairement d'autres maladies à cette époque que des choléra-morbus ou des misérérés.
Quinze personnes atteintes tout h la fois , vers le 1 6 août , dans un seul village , annoncent évidemment une cause dans les mêmes aliments. Enfin , si ces épidémies pouvaient être l'effet des variations de l'air, pourquoi est-ce que l'on n'en aurait jamais vu dans les villes oii l'air est moins bon, en généi-al , que dans les campagnes? Au lieu que ce phénomène s'explique tout simplement, les habitants des villes s'approvisionnent sur les marchés , oii l'on ne porte pas de mauvais grains , qui ne s'y vendraient pas ; oii l'on ne porte point des grains aussi fraîchement recueillis; et ce n'est que frais que l'ergot est aussi dangereux : au lieu que le paysan , et surtout le plus pauvre , réduit à la misère, hàle quelquefois sa moisson pour avoir de la farine : il moissonne, bat, moud , pétrit et mange du pain nouveau dans l'espace de quatre jours (1) : il trie et crible le blé qu'il doit vendre , et joint les vanures et les criblures à celui qu'il doit garder pour son usage : l'ergot doit s'y trouver en plus grande quantité , et le plus pauvre sera le plus maltraité.
Mais, dit-on, c'est le grain gâté et non pas l'ergot qui produit ces maladies. Je suis persuadé que toutes les altérations du grain peuvent nuire, je l'ai vu moimême ; mais, de toutes les altérations du grain, l'ergot paraît le plus funeste; puisque, dans toutes ces épidémies, c'est toujours l'ergot que l'on a accusé ; et quoique, dans l'épidémie du Bas- Anjou, en 1770 et 1771, M. Renou ne nomme pas l'ergot, on trouve, dans la description du seigle atteint des mala-
(1) Quelques jours après que les grains sont cachés, il s'y fait une espèce de fermentation, le grain s'échauffe, il Iranspire, et pendant quelques jours, il y a dans les granges une odeur peu agréable, qui caractérise cet état , après lequel le grain a plus de dureté, et une saveur plus agréable. Je ne doute pas que ce mouvement intestin ne contribue à donner au grain une perfection dont il est privé, quand il n'a pas eu le temps de l'éprouver, cl il est plus complet dans les grands tas, pourvu qu'ils soient aussi bien aérés que dans les petits.
DES ET DE LEURS MALADIES
d:cs les plus cltins^ereuses , des car.ictèrt's qui prouvent que celle altération éiait très-iiDalogue à l'ergot; et rien ne dit ni ne fait croire qu'il n'y en eût pas. Le noir est de tous les pays , de tous les temps; il est beaucoup plus fréquent que l'ergot : s'il pouvait donner les mêmes maladies, elles seraient infiniment plus communes. Je crois donc pouvoir continuer à croire que l'ergot est une substance véritablement vénéneuse, et dont les effets ont des caractères sensibles qui lui appartiennent presque exclusivement , ou , tout au plus , à quelques autres dégénérations du seigle qui sont vraisemblablement les mêmes sous une forme différente, et peut-être, comme on l'a vu plus haut, à la graine de rapbanislrura. M. des Essars , quia vu plusieurs de ces misérables, qui ])érissaient en détail par la perte de leurs membres, rapporte un fait qui y)araît décisif. Pourquoi, dit-il, la maladie de l'ergot, si commune dans une partie du Gàtinois, du Berry, du Blaisois, dans la Sologne entière, n'est-elle point connue dans la Beauce, province que j'habite, et qui est limitrophe de celle ci, où l'on n'a jamais eu qui que ce soit attaqué de celte maladie.' C'est que le sol de la Beauce est sec et élevé, et que , d'ailleurs , on n'y cultive que la quantité de seigle suôisante à faire des liens pour les autres grains.
L'annlysc de l'ergot ne diminue point cel'e idée : d'ailleurs, il est démontré que les analyses par le feu ne peuvent point faire distinguer les plantes salubres des vénéneuses, et que les choux et la ciguë donnent les mêmes produits; et ftl. Parmentier lui-même en convient. Ce que M. Model a observé, et il observait bien, est trèsdéfavorable à l'ergot. H Toute la dift'é- » rence, dit-il, qu'il y a entre le seigle » et l'ergot, c'est que la substance vis- « queuse et mucilagineuse contenuedans » le seigle, et à la faveur de laquelle les » ])arlies huileuses sont dissoutes , se » trouve détruite dans l'ergot. L'er- » got manque donc de ce mucilage qui
» fait la partie essentielle des bons » grains, et qui lie les autres parties, u Ces autres parties n'étant plus liées, sont donc plus susceptibles de s'altérer; les huiles de rancir, les autres parties de devenir extrêmement acres; et, de ce tout si sain , si salubre , il résultera , par la perte d'une de ses parties, un mixte véritablement dangereux : il peut l'être plus ou moins, tout comme toutes les autres substances vénéneuses : il peut être en si petite quantité qu'il ne pourra ])as nuire; mais partout ce sera un poison , et en même tèmp.s ce sera une imprudence d'en faire usage. Oserai-je même dire que c'en est peut-être une d'avoir cherché a donner de la sécurité sur son usage, sans avoir des preuves plus convaincantes que celles que l'on a alléguées et dont je crois avoir prouvé l'insuffisance? Comment, en effet, opposer les observations de M. Schleger, qui a vu employer du pain ou il n'y avait qu'une dix neuf centième partie d'ergot, à cellfS faites dans les pays où il y en a souvent une sixième et quelquefois davantage? Comment opposer des expériences avec quelques onces d'ergot, partagées en très-petites doses, à celles de MM. Srinc et Salerne, ou à celle du paysan de Noyen , et à tant d'autres rapportées plus haut? — Comment croire que tous les médecins éclairés qui s'en sont occupés avec soin en Allemagne et en France pendant deux siècles, se soient laissés tromper? et un très-pelit nombre d'observations et d'expériences négatives , qui n'ont aucun des caractères qu'elles devraient avoir, peuvent-elles l'emporter sur les témoignages les mieux caractérisés , les plus nombreux , les plus positifs? Celui de M. Duhiimel suffirait, et devrait seul décider la question ; et il est impossible de penser qu'un observateur aussi éclairé et aussi exact ait pu s'en laisser imposer sur des effets qui s'opèrent tous les jours sous ses yeux, et que l'on attribue à une cause qui tient au plus important des objets dont il s'est occupé avec tant d'habileté, d'intérêt et de soin.
FIN DES NERFS Et DK LEURS MALADIES.
VIRO NOBILISSIMO CELEBERRIMO