LES MALADIES CAUSÉES PAR L'USAGE DU SEIGLE ERGOTÉ
Monsieur (1), je suis bien charmé de l'idée avantageuse que vous avez de mes petits ouvrages; j'ai reçu avec reconnaissance voire excellent Mémoire sur la 1 dysenterie et le catarrhe , et je l'ai lu j d'un bout à l'autre avec beaucoup de I profit. — Ce n'est pas moi qui suis l'auteur de ce qu'on lit dans mon ^vis au peuple, touchant le seigle ergoté, mais cela appartient à l'éditeur anonyme de Paris. Ce petit chapitre et tous ceux qui traitent de diverses maladies chroniques, depuis la page 420 jusqu'à la page 504 , sont des additions du même auteur : je les ai mises de côté dans la seconde édi- Ition imprimée à Lausanne, laquelle est I cependant beaucoup plus complète que ia précédente , et que vos lil)raires MM. Beckct et de Hondl ont fait traduire en anglais. Je me détermine cependant volontiers, et pour vous complaire, monsieur, à vous envoyer ce que j'avais recueilli ci-devant sur cette matière , en faisant des recherches soigneuses sur les diverses parties de la diététique : vous pourrez , monsieur, si vous le trouvez à propos et si ces observations vous paraissent le mériter, en faire la lecture de ma part dans les assemblées de l'illustre société. — Les grains de froment et de seigle sont principalement sujets à trois sortes de maladies , savoir : à la rouille,
(1) Celte lettre a été insérée dans les Transactions philosophiques , vol. lv. J'ai pensé que quelques mddecins ne seraient pasfâçhés de la trouver ici.
à la nielle et à Vergot (1). On trouve presque partout une étrange confusion au sujet de ces maladies, surtout au sujet des deux premières : il sera à propos de les définir avec plus d'exactitude. — La rouille, que vous appelez mildew, et qu'on nomme ruggine en italien, est une poudre d'un jaune rougeâtre , gluante, et qui , en s'altachant à la tige et à la balle de plusieurs plantes graminées , empêche leur accroissement : cela fait que le grain étant mal nourri , il tombe dans l'atrophie elle dessèchement, et ne donne point ou presque point de farine. C'est , si je ne me trompe , cette maladie qu'on appelle dans certains endroits ble' vente' : le peuple croit qu'un vent chaud a consumé le grain. — La nielle ou ùriilure, que les Italiens appellent fuliginc, est un nom générique qui désigne une dégénération, qui fait que les graines deviennent noires : il y en a deux espèces, le charbon (2) et la carie.
Le charbon est une maladie du grain, laquelle se fait à peine connaître à l'extérieur , si ce n'est que les grains paraissent plus ronds : elle consiste en ce que leur substance interne se change en une poudre noire , visqueuse et fétide. Les grains attaqués du charbon grossissent quelquefois beaucoup. M. du Hamel a appelé cette maladie la bosse. Il est trèsfacile d'observer la nature du charbon
(1) En latiu rubigo, ustilaijo et secale cornutum.
(2) Carbunculus.
LETTRE
dans ce blé des Indes qu'on appelle maïs, suivant l'observation de M. Bonnet (1); car il en a vu des grains qui étaient aussi gros qu'un œuf de poule, et qui étaient remplis d'une poudre noire, fétide, sanieuse, et séparée par plusieurs petites lames. — La carie, qu'on désigne le plus souvent par le nom générique de nielle , infecte le froment , le seigle et plusieurs autres plantes ; elle nuit beaucoup non-seulement aux grains , mais aussi aux fleurs et aux feuilles , et cela sous la forme d'une poudre noire , visqueuse, qui s'attache de toutes parts, et qui détruit tout ce qu'elle touche : celte maladie commence à se manifester dans le temps que le froment fleurit et elle empêche ainsi que le grain ne mûrisse jamais ; car je ne croirais pas facilement qu'il pût se corrompre lorsqu'il est parvenu à Sa maturité. J'ai sous les yeux plusieurs épis attaqués de carie, et dont la couleur est partout obscurcie [lar cette poudre: ils sont entièrement vides de grains ; ils ne présentent que des balles blanchâtres et au milieu de la balle je ne sais quoi de fibreux, qui paraît avoir été la partie fibreuse du grain ou son ébauche. Je vous en envoie quelques-uns , monsieur ; cette poudre a peu de goût ou d'odeur, et elle n'en a pas eu davantage au moment où on a cueilli ces épis. — M. Ginanni croit que la carie a été observée de tout temps; mais il n'y a pas si long-temps qu'on connaît le charbon, et on ne l'avait jamais vu en Lombardie avant l'année 1730 , et à Césène avant l'année 1738. — Le h le cornu ou seigle ergoté est une maladie bien difiérente ; elle n'attaque que le seigle et deux ou trois autres plantes graminées des Alpes, comme l'a rapporté M. Haller, mou illustre ami. C'est une végétation irrégulière du grain du seigle , lequel devient une substance qui tient en quelque sorte le milieu entre le grain et la feuille, qui est comprimé irrégulièrement et dont la couleur est d'un vert brun, coiiime je l'ai vu, quoique très-rarement (car ii est rare d'en voir dans notre pays]; de plus, il est souvent long de quatorze ou quinze lignes et large de deux, comme l'ont déjà vu autrefois les célèbres Marchand et Yaillant. Charles-Nicolas Lange est, de tous les auteurs , celui qui a décrit ces grains le plus exactement , en ajoutant
(1) Recherches sur l'usage des feuilles dans les plantes, p. 327.
des expériences sur leur qualité. Lorsqu'on les sème , ils ne germent point du tout ; ils abondent surtout dans les années pluvieuses et lorsqu'un printemps pluvieux a été suivi d'un été très-chaud (I). — Tout cela paraît simple , mais la confusion des noms a donné lieu à plusieurs erreurs. Les ])lus anciens documents ne permettent pas de douter que la rouille n'ait été connue de tout temps. Les anciens ont aussi connu la nielle à laquelle ils donnaient le nom de suie (2) ou de brûlure (3) : mais autrefois , tout comme dans Us derniers siècles , on a , i dans plusieurs endroits, abusé du terme ! de la rouille pour désigner la nielle, et réciproquement on a api)elé la rouille du nom de la nielle; abus dont se plaint M. le comte Ginanni (4) , et il croit fermement que la rouille décrite par Ramazzini, dans son histoire de la constitution épidémiquede l'année 1G92, a été une véritable nielle. Il se plaint que plusieurs ont attribué hardiment à la nielle ce qui n'appartient uniquement qu'à la rouille, que les anciens ont aussi appelée du nom d'œrugo. Il cite fort au long leurs passages, par lesquels il paraît évi- j demment que la brûlure ou la suie (car j le mot uslilago est moderne) a été , à la vérité, connue dès les premiers siècles, mais seulement d'une manière obscure.
Il y a moins de confusion dans la nomenclature du seigle cornu : quelquesuns, à la vérité, l'appellent secale luxurians (5), d'autres mater secalis (6), ce qui revient au mutlerkorn des Allemands; d'autres l'appellent org-a ; Lange lui donne le nom de clavus secalinus ; mais on ne peut presque pas confondre cette maladie avec les autres. M. Moneta est peut-être le seul qui puisse induire en erreur à cet égard , en tant qu'il affirme que le seigle cornu n'est autre | chose que des grains d'une grandeur dé-
fi) L'ouvrage de M. Lange, sénateur et médecin de Lucerne, a élé écrit en allemand, et a paru à Lucerne en 1707. Le titre signifie : Description des maladies provenant de l'usage du seigle ergoté dans le pain : on en trouve un bon extrait dans les Acta ertiditorum de l'an 1718, p. 509.
(2) Fuligo.
(3) Vre:!o.
(4) Dclle malattie dcl grano in herba, trattato storico Jisico, in-A° , in Pcciaro ,
(5) Seigle qui foisonne trop-
(6) Mère du seigle.