PUBLIÉ PAR LE COLLÈGE ROYAL DES MÉDECINS DE COPENHAGUE
Ce mémoire est (rès-inléressant , elon peut le regarder comme un de ceux qui contribuent le mieux à nous mettre au fait de l'hisloire de celte terrible maladie. Les éditeurs ont divisé ce mémoire on deux sections , dont la première contient le plan envoyé parles médecins du roi de D.inemarck aux médecins des duclics de Sleswich et de Holstein.
(1) Je me sers de ce mot, qui est de l'invention de M. de Linné, d "autant plus volontiers qu'il parait avoir été adopté par plusieurs habiles gens, et en dernier lieu par M. Vogel ; non pas qu'il faille entendre par là que ce nom convient à la maladie en question, à raison de la cause à laquelle M. de Linné l'attribuait uniquement{danssa Diss.de Raphania,lJ[:)sa] ,1165, et qui se trouve dans les Amœnitates academ. de cet illustre botanisic, tom. vi, p. 450 et suiv.), savoir, aux graines de la rave sauvage appelée ruphanistnim, mais parce que. comme le dit M. Vogel, ce nom a la commodité de désigner cette maladie par un seul mot.
(2) Voici le titre de ce mémoire : Berichte und Bedenken die Kriebelkrankheit betrcjj'end, so von den Scltleswig-Hulsteinsclien Physicis an die kœnigliche deutsclie Kamnicr zii Kopenhagen cingesandtwordeii, nebst dem dcsfalls von dem kœmgtichen Collegio medico dasclbst ausgefertigtcn Responso und eincni Vnterricltt fiir dus Laiidvolk; c'esl-à-dire, réflexions et consultalions concernant le rapbania, adressées par les médecins des duchés de Slcswig Cl de Holstein à la chambre royale allemande de Copenhague, avec la réponse qu'y a faite le collège royal de médecine, et une instruction pour les gens de la campagne. Copenhague, 1772, in-S" de 140 jjages.
On y trouve d'abord les relations faites d'après l'expérience des médecins mêmes, parmi lesquelles celles qui sont les mieux faites tiennent la première place , lors même que l'auteur de qui elles sont n'a pas eu autant d'occasions que d'autres d'apprendre à connaître la maladie par lui-même. Le plan annonce, dit ftJ. Tode , un observateur clairvoyant, un jugement sûr: on y voit régner l'esprit de bienfaisance, qualités qui, jointes à la noble simplicité du style , feraient reconnaître la plume du célèbre Hens- 1er (I) , quand même il ne serait fait mention m de son nom , ui du lieu de sa résidence.
Il a tiré de solides conséquences de ce que ces médecins estimables ont vu et expérimenté touchant le raphania ; ce qui a dû être d'un grand secours au collège royal de médecine. — M. Hensler soupçonne aussi la mauvaise qualité du pain, et regarde comme lrcs-prob<iblc la présence d'une substance slupcliante dans le seigle frais. Il n'y a jamais trouvé de graine de rave sauvage (2) : le seigle ergoté (3) lui a paru plus suspect , mais sans pouvoir éclaircir ses soupçons jusqu'au degré de la conviction. Il ne parle point, ou très-peu de la gangrène. — Dans la vue de prévenir celle maladie, il conseille avec beaucoup de raison de sécher le seigle avant que de le moudre; et il fait à cette occasion une question très-importante ; savoir si les Livoniens, qui font sécher leur seigle avant que d'en faire usage, sont aussi sujets au même
(1) Médecin de S. M. danoise.
(2) Voyez à la fin de la noie (2).
(3) En allemand Kornzapfeu.
EXTBAlT b'uN MÉMOIRE SUR LE RAPHANlA.
fléau. — Quant au traitement de la maladie, il ne lui a pas aussi bien réussi qu'à feu M. Dame, médecin de Segeberg; mais les raisons de ce manque de succès nesont assurément point à sa charge. Cela n'empêche pas que les différentes propositions que fait M. Hensler ne soient très-intéressantes. Il s'explique aussi au sujet de la saignée , en désapprouvant qu'on en fasse usage indistinctement ; mais il fait surtout cas de l'émétique, de l'exercice et d'une réforme dans la diète. Il paraît qu'on peut se promettre beaucoup des sudorifiques et des ulcères artificiels dont on entretient l'écoulement; du moins est-il sûr que ces derniers sont d'une grande utilité dans les maux de nerfs opiniâtres.
La conclusion r|ui termine cette petite mais précieuse dissertation de M. Hensler pourrait bien , continue M. Tode , Tiire soupirer par sympathie certains médecins étrangers. «Je voudrais, dit-il, )) et je pourrais en dire davantage ; mais » je doute que ni moi ni d'autres puis- » sions le faire , si on ne nous en fournit » pas l'occasion en pourvoyant à ce que » les malades soient traités sous nos yeux » ou par d'habiles chirurgiens de cam- » pagne , secours dont on éprouve par- >i tout la plus fâcheuse disette : cela » est d'autant plus triste , que la |)lu- » part de ces malades sont si pauvres et » si fort à l'abandon , qu'il n'est point de » sujet qui ressente un aussi grand be- » soin des regards compatissants et des » bontés du père de la patrie. Nos éla- )) blissements en faveur des pauvres sont » encore trop au-dessous de leurs véri- » tables besoins. Les rentes qui leur sont » destinées sont une espèce de pension M où l'on ne trouve rien pour les cas im- » prévus, et il est rare qu'on y puisse » prendre de quoi assister les malades. » Cependant les pauvres qui sont ma- » lades sont doublement pauvres. »
Le seconde relation est de feu M. Dame , médecin de Segeberg. Il décrit le raphania d'après nature. Il ne le regarde pas comme contagieux, parce qu'il a vu des enfants téter leurs mères qui en étaient atteintes, sans en éprouver aucun mal. M. Wichmanri, médecin de la cour de Zell, a fait la même observation. Il conclut , sur diverses raisons solides , que celte maladie reconnaît pour cause la nielle qu'il confond à la vérité avec le seigle ergoté. Il conseille, à titre de préservatif, de nettoyer soigneusement le seigle , de faire usage de l'huile de lin et
du lard , de cultiver davantage d'autres plantes , et de prendre un vomitif dès les premiers indices de la maladie. Les secours les plus efficaces, selon M. Dame, consistent à prendre un émétique toutes les semaines, puis du guy de chêne avec de la valériane , auxquels il a pourtant associé l'assa-fœtida et le camphre. — Il apaisait les convulsions violentes avec de l'opium , et la fièvre avec du nitre et du camphre. Il donna à un malade dix grains de tartre émétique avec vingt grains d'ipécacuanha , sans qu'une si forte dose pût le faire vomir : cela fait voir jusqu'à quel point les nerfs des premières voies sont insensibles dans celte maladie ; ce qui décèle celte insensibilité d'une manière encore plus remarquable, c'est le peu d'effet qu'ont produit quarante grains de tartre émétique , suivant une obsertion de iVI. Taube, aussi médecin de la cour de Zell ; en supposant cependant que ce remède antimonial n'ait pas été affaibli par la manière de le préparer.
La troisième et la quatrième relation sont de M. Conrad! , médecin de Rendsbourg. Il a remarqué que la mauvaise graine qui avait donné lieu au raphania avait crû sur un terrain marécageux (I), tandis que tous les autres l'ont vu croître dans les champs sablonneux. Il démontre assez clairement la qualité vénéneuse de la nielle, mais il confond aussi cette maladie avec le seigle ergoté. Il a trouvé que les émétiques , les purgations, les emplâtres vésicatoires et quelques autres remèdes étaient les plus salutaires. Il se plaint beaucoup de l'opiniâtreté des paysans, qui ne connaissent point de qualité nuisible à la mauvaise graine , et qui ne veulent point se laisser traiter. — La cinquième et la sixième sont de M. Hermann , médecin de Plœn et autres lieux. Il a vu le raphania dans le bailliage d'Arensbœk. Il accuse pareillement la nielle, et la dépeint assez exactement aussi, si ce n'est qu'il ne la distingue pas parfaitement du seigle ergoté. L'évacuation
(1) Il y a dans l'allemand mohrigten Boden , ce qui de mot à mot signifierait un sol noir comme un Maure; mais j'ai soupçonné, d'après ce quej'ai lu ailleurs, qu'il s'agissait d'un sol marécageux, et que mohrigten avait été mis par faute d'impression pour morasligen, qui signifie marécageux : au reste, les terrains noirâtres sont souvent marécageux, et dans ce sens encore je ne crois pas m'ètre beaucoup trompé.
EXTRAIX b'uN mémoire SUR LE RAPHANIA.
des premières voies a aussi été de la plus grande utilité dans ce district. Le catalogue des remèdes dont il a fait usage est très-ample. Il rapporte le cas remarquable d'une pauvre famille de la petite ville de Piœn , laquelle avait été attaquée du raphania pour avoir matigé du pain où il y avait de la nielle, ce qui donne beaucoup de poids au sentiment auquel se range aussi ce médecin ( savoir : que l'usage de la nielle produit le rapliania). > — Dans le nombre des autres médecins qui en général n'ont pas observé celte maladie par eux-mêmes, il faut excepter M. Wegner, médecin du bailliage de Hiitten. Il a trouvé, dans le voisinage du district où il avait régné en 1713, une épidémie décrite par Waldschmied , des gens d'âge qui ont eu des recliutes de cette maladie , dont ils avaient été atteints tant d'années auparavant. — M.Bœssel, médecin de Flensbourg, fait menlion d'une maladie semblable qu'on observa en 1766 dans une partie du bailliage qui n'était d'ailleurs point infertile, laquelle se manifesta pourtant parmi les serfs, mais qui disparut aussitôt qu'on eut soigneusement nettoyé le blé de la graine de rave sauvage qui y était mêlée. — 11 paraît très-évidemment par la relation de M. Esmark, médecin de Fonden, et par celle de M. Fabricius , médecin de Sonderbourg, que le seigle ergoté n'a absolument aucune part à la maladie du raphania, vu que dans ces deux districts le seigle ne manque point d'être ergoté chaque année, et que cependant on n'y aperçoit point celle maladie. Et M. Fabricius a vu un fermier â;;é «le quarante ans manger impunément du seigle ergoté à pleines mains.
La seconde section de ce recueil contient la réponse du collège de médecine, et une courte instruction qui enseigue les moyens de se garantir à tout événement du raphania, sans le secours d'un médecin. — Dans cette réponse on attribue la cause du mal à la nielle , sans que ce soit pourtant avec la certitude de la conviction, c'est pourquoi on recommande aussi à tous les médecins du Holstein de l'aire toutes les recherches possibles pour s'en assurer. On conseille, à titre de préservatif, de ne pas faucher le seigle trop tôt, de le nettoyer et de le sécher aussi bien que possible, d'arracher celui qui est atteint de la nielle, de cultiver d'autres plantes et de changer de nourriture. On propose ensuite de
faire usage, dès les premières attaques de la maladie, d'un vomitif qui soit en même temps purgatif , puis d'un sudorifique; mais on propose d'employer, lorsque la maladie est avancée, un électuaire composé de valériane, de jalap et de myrrhe, d'user , outi'e cela, de toutes sortes de plantes analogues aux oignons, et principalement d'aliments tirés du règne animal, et d'une nature huileuse. Je dis qu'on propose tous ces moyens: car, grâces à Dieu, les médecins de Copenhague n'ont point eu d'occasion d'apprendre,par leur propre expérience, quels sont les secours les plus efficaces pour la guérison du raphania.
Du reste , le collège de médecine forme quelques souhaits très-sages, mais qui ne s'accompliront pas si facilement; il souhaite aux seigneurs de terres assez d'humanité pour donner de bon seigle contre celui qui est gâté, aux meuniers assez de probité pour sacrifier au bien public le gain illégitime qu'ils n'ont pas honte de faire , il souhaite aux paysans assez de docilité pour se laisser instruire, il souhaite qu'il y ait dans les villages des chimbres pour les malades; qu'on donne aux malades de quoi adoucir leur misère; que les médecins soient pourvus de machines électriques et qu'ils emploient un traitement tout-à-fait simple , ce qui n'est pas des plus facile pour tous les gens de l'art. — Cependant le collège de médecine ne s'en lient point à de simples souhaits, il promet aux médecins qui donneront la meilleure description du raphania, d'après leur propre expérience et d'après des observations nouvelles, un prix de cent rixdalers. Personne jusqu'ici n'a encore therché à mériter ce prix, parce que vraisemblablement il ne s'est point présenté d'occasion convenable pourcela.
Ainsi, si ou a été privé à Co|)enhague de la satisfaction qu'on se promettait de découvrir de plus près la nature d'une maladie qu'il importe si fort de connaître, ce n'a été que par l'effet d'un bonheur bien plus grand et bien plus essentiel , savoir : la prospérité des récoltes, avantage qui a remédié à ce fléau de la campagne bien plus efficacement que n'auraient pu le laire toutes les précautions humaines.' — La petite instruction destinée au peuple de la campagne contient, outre les foriiiules et les conseils qui se trouvent dans la réponse du collège de médecine , une description abrégée de la nielle.