‹ Œuvres de TissotChapitre 27 sur 160 · ARTICLE X. DES IRRITANTS · texte numérisé non relu

ARTICLE X. DES IRRITANTS

§ 61. On a déjà vu dans la première partie que toutes les liqueurs acres et irritantes, appliquées aux nerfs, donnaient des convulsions et occasionnaient tous les accidents qui peuvent résulter des mouvements des nerfs les plus violents et les plus irréguliers ; on a aussi vu, dans un article de ce chapitre , que les aliments ou les boissons acres irritaient sensiblement le genre nerveux; il y a beaucoup d'autres causes irritantes , et ce sont ces causes , parmi les causes physiques, qui produisent le plus de maux de nerfs. Pour apprécier mieux leurs effets, je les distinguerai : 1» en humeurs àcres ;

2" en irritants mécaniques. — Je considérerai aussi sous cet article ces vices internes de quelque partie qui, ayant une sensibilité exirême , est irritée par des humeurs qui ne seraient point un irritant pour elle si elle n'était jas dans un état maladif. Il n'y a proprement point de cause irritante; mais une partie ayant acquis trop de sensibilité , tout devient irritant, et les effets sont les mêmes que s'il y avait une cause d'irritation. Enfin , je rapporterai à ce chapitre les effets des remèdes acres.

SES HUMEDBS ACRES.

§ 62. L'homme sain a naturellement les humeurs douces : elles ne doivent avoir d'autre vertu stimulante que celle qui leur est nécessaire pour exciter dans les solides les mouvements qu'ils doivent exécuter, et quand elles n'ont que ce degré de stimulus, on ne doit point les appeler acres , puisque , quoiquelles puissent le paraître à nos sens, elles ne sont cependant que ce qu'elles doivent être : c'est ainsi que le fiel le plus amer pour notre langue n'est point sensé àcre , s'il ne Test qu'au point nécessaire, pour donner aux intestins une action sullisaute ; mais si cette vertu stimulante est portée à un trop haut degré, ou si elle s'altère ; si, sans être plus stimulante , elle l'est autrement qu'elle ne doit l'être , au lieu de produire dans les parties qu'elle arrose le mouvement naturel, elle fait naître un mouvement plus considérable et maladif, qui peut produire ou de la douleur, ou de la fièvre, ou de l'inflammation, ou des convulsions, car c'est à ces quatre articles qu'on peut réduire les effets des irritants ; ils ont même été réduits à un plus génér.il , que M. Gorter propose comme une loi de l'économie animale, et qu'il établit dans ces termes : Vans les animaux vivants, toutes les parties mobiles peuvent être forcées, par l'' application des stimulants , à un plus grand mouvement, accompagne' de resserrement (1); d'où il est aisé de comprendre que si les irritants nuisent toujours dans un corps sain, il y a un grand nombre de circonstances de maladies dans lesquelles ils peuvent devenir utiles.

§ 63. 11 n'est pas facile d'assigner toutes les causes qui peuvent produire de l'âcreté, et ce n'est pas ici oii je dois les

(1) Compen,, tr, 84, § 4.

rechercher; mais en général, on peut dire que, 1 " les digestions viciées, 2° l'usage long ou réitéré d'alimenls ou de boissons acres, .3" les sécrétions ou les excrétions altérées par quelque cause que ce soit , 4» l'infection , 6° l'altération que les maladies laissent dans la masse des humeurs, sont les principales; il faut ajouter que , sans qu'il se l'orme aucune humeur acre , une humeur qui se fourvoie, peut devenir irritante pour des orgjines sur lesquels elle ne doit pas nalurellemeut agir. Les passionsde l'aine portent aussi très-souvent de l'àcrcté dans les humeurs, ou en affaiblissant les digestions, ou en troublant les sécrétions et les excrétions, ou enfin , en altérant l'action de tous les vaisseaux, dont l'action changée altère d'abord le caractère des fluides. On a remarqué que l'hermine n'a de l'odeur que quand elle est irritée, et quoique cet effet dépende sans doute beaucoup delà transpiration augmentée, il est tiès-vraisemblablc que les humeurs sont réellement altérées (1).

§ G4. Dès qu'il existe une humeur acre, elle peut irriter, et ses effets varieront (2) suivant son degré d'activité, suivant ses caractères, suivant qu'elle est plus ou moins répandue, suivant les humeurs auxquelles elle s'allie, suivant les organes qu'elle irrite, suivant leur réceptivité , si l'on veut me passer ce terme, suivant la force avec laquelle elle est appliquée, enfin, suivant que cette partie a plus ou moins d'influence sur d'autres.

— On a vu, dans le détail des expériences faites avec les poisons liquides , que l'effet était toujours proportionné à l'activité du poison , et il en est de même de l'effet des humeurs àcres, toutes choses d'ailleurs égales : si l'on pouvait apprécier exactement les différents degrés d'àcreté , on verrait que l'effet est toujours en proportion avec chacun de ces degrés.

— Les caractères de l'âcreté varient aussi considérablement ses effets; on s'est convaincu de cette vérité par les expériences, et l'histoire des maladies prouve que cette même différence se retrouve dans les effets des humeurs acres,

(1) Hist. natur. suplem., t. m, p. 166.

(2) « Idem irrilamentum variis corporis partibus applicalum, varia producit, prout pars diCTerentes exercet funcliones, inagis minusque sentit; ad motum animalem, \el vitalem villas habet. » Gorter, tr. 84, § 7.

naturelles ; elles ont toutes les effets généraux d'irritation , mais chacune a ses effets caractéristiques ; l'irritation des acides n'a pas ceux des alcalis ; les premiers irritent plus les nerfs et donnent les convulsions, les seconds produisent plus souvent la fièvre. L'alun de plume, pour me servir de l'exemple de M. Gorter, occasionne un prurit insupportable, et les cantharides appliquées sur la même peau, font lever des vessies. Le virus de la petite vérole et celui de la rougeole irritent, mais leur façon d'irriter n'est pas la même: ils n'irritent pas également tous les organes. Les acres mêmes, qui produisent des maladies du même genre, occasionnent souvent des symptômes très-différents; j'ai déjà dit que notre dernière épidémie de lièvres putrides avait attaqué singulièrement le genre nerveux ; celle de Waples, si bien décrite par M. Sarcone, avait presque autant de caractères de maladie nerveuse que de maladie fiévreuse ; les rêveries, l'horreur de l'eau, la crainte de la lumière, étaient des symptômes assez fréquents (l).

On comprend aisément que, suivant que l'acre est plus ou moins répandu, ses effets doivent être très-différents , tout comme quand il s'attache h une humeur ou à une autre; mais je dois faire ici une remarque très-importante pour le traitement des maux de nerfs , c'est qu'une âcreté généralement répandue, et agissant sur presque tous les organes, ne produit pas des effets aussi frappants d'irritation, que quand elle n'agit que sur un seul organe, dont l'état comparé à celui des autres, rend les symptômes de l'irritation plus apparents; et il résulte delà un mal réel, c'est que l'on se trompe sur la cause , et l'on attribue à un tout autre principe ce qui dépend de cette humeur acre. J'ai vu si souvent des maux de nerfs longs , invétérés , opiniâtres , qui dépendaient de cette cause, et que l'on traitait par des méthodes directement contraires, que je ne puis trop inviter tous les médecins à y faire la plus grande attention. Celte humeur acre , mêlée à toute la masse du sang, entretient fous les nerfs dans une espèce d'irritation continuelle, qui leur donne la plus grande sensibilité , et eu même temps entretient une espèce de petite fièvre habituelle ; les syraplômes ner-

(1) Sarcone, Histor. ragiona.t. de mal.

observât, in NapoL, p, 452.

ET DE LEURS MALADIES

veux sont plus sensibles ; on ne voit qu'eux, ou décide que la maladie est une maladie nerveuse; mais comme on ne voit aucune partie singulièrement attaquée, que l'action d'un stimulant ne se fait pas remarquer évidemment sur quelque organe particulier, on ne pense point à un stimulant , on accuse vaguement la faiblesse des nerfs; on fait peu d'attention au pouls parce qu'on se persuade que dans les maladies nerveuses il n'est ])oint un caractère sûr; ou, si on le trouve trop vite , on attribue cette vitesse à une irrégularité nerveuse ; on néglige par là même le seul symplônie qui pourrait conduire ii la vraie cause, et on la pei d entièrement de vue ; on donne des Ioniques, des forlifianls, des calmants; le mal empire , les nerfs s'irritent davantage, les symptômes nerveux sont plus apparents ; on s'affermit cependant dans son idée et dans son traitement, et tout va de mal en pis. Je le répète donc , un San;; àcrc cstsouvent une cause fréquente de maux de nerfs, quelquefois sans fièvre, souvent avec une petite fièvre, trop peu consi lérable pour que les symptômes fiévreux soient apparents ; et cependant, si l'on perd de vue cette cause, on nuit à coup sûr au malade; elle n'exige qu'un traitement, c'est d'adoucir celle humeur acre , et de ralentir le pouls. Je parlerai des moyens dans le chapitre du traitement; on est frappé alors de la rapidité avec laquelle le mieux arrive, et l'on remarque constamment que les nerfs ne se calment qu'à mesure que le pouls perd de sa vitesse.

Mais la même humeur âcre produit encore des symptômes absolument différents , suivant les différents organes qu'elle attaque ; et en effet, on comprend très-bien que les lésions du mouvement, dans cha(]ue organe, doivent avoir des effets très-variés, soit que ces lésions y augmentent simplement le mouvement , soit qu'elles le rendent irrégulier, soit qu'elles occasionnent des serremenis.

M. Gorter a ])eint cette variété avec beaucoup de précision et de netteté, et son tableau doit être placé ici : « Un ir- )) ritant, dit-il, appliqué au globe de 3) l'œil, occasionne , outre la douleur et M les phénomènes généraux ( qui sont la » rougeur , la tumeur), des larmes abonj)dantes; l'irritation des narines, une » abondante sécrétion de mucosité et » l'éternuement ; en mettant des choses j) Acres dans la bouche, on fait cracher ; » en iu'itautla gorge, on donne des nau-

» sées , et en irritant l'estomac on pro^ « duit la cardialgie, des nausées, le vo- »misJement; l'irritation des intestins » occasionne des douleurs de colique ou )) un llux de ventre ; celle du rectum, le )) téuesme ; celle des reins, la néphréti- » que, la sujipression des urines ou leur » trop grande abondance ; celle de la » trachée artère fait tousser ; celle des » poumons donne l'asthme ; celle du » cœur et des arlères, des palpitations, » des mouvements irréguliers, la fièvre ; » celle de quelque rameau particulier ar- >' tériel , l'iufl animation ; dans les orga- » nés sécrétoires et excrétoires , elle u augmente les sécrétions , les suspend, » les trouble, et produit quel(|uefois des » liqueurs très-surprenantes (l)». — On a vu plus haut que quoique la structure de tous les nerfs fût sans doute la même, la différente façon dont ils étaient développés dans les organes, les rendait susceptibles de diftërentes sensations ; et cette variété dans l'aptitude à recevoir certaines sensations, s'étend sans doute à différentes parties du même organe , comme on le voit évidemment sur la peau, dont les différentes parties n'ont ni le même degré ni le même genre de tact. C'est cette différence qui fait que ce qui est stimulant doux pour un organe, est stimulant très-àcre pour un autre qui n'est pas destiné à en être stimulé habituellement , et c'est ce qui forme la difîérente réceptivité des organes , et ce qui fait qu'un corps trèsinsipide pour les nerfs de la langue, peut irriter ceux de l'estomac , au point de donner des convulsions affreuses.

M. Whytt a très-bien vu (2) que c'est par ce principe qu'il faut expliquer pourquoi certains levains épidémiques s'attachent, les uns aux yeux, les autres à lu gorge, à la poitrine, à l'estomac; il a raison de donner beaucoup de part aux nerfs dans ce phénomène ; mais il faut aussi y faire entrer la considération des différentes humeurs qui tapissent les différents organes. C'est cette même cause qui explique pourquoi certaines épidémies attaquent, les unes les enfants, les autres les adultes, les femmes, les vieillards; et l'on juge aisément que, dans ces cas, la variété des humeurs contribue autant à la différence de la réceptivité , que la différence dans l'état d'expansioa des nerfs.

(t) Compend., t. 84, § 9.

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