‹ Œuvres de TissotChapitre 34 sur 160 · ARTICLE XIV. DES MALADIES CHRONIQUES · texte numérisé non relu

ARTICLE XIV. DES MALADIES CHRONIQUES

§ 93. L'effet de toute maladie étant d'altérer quelque fonction , et l'altération d'une fonction influant nécessairement sur toutes les autres , il est inévitable , à moins que le genre nerveux n'ait une force considérable , que les maux de langueur ne l'altèrent aussi bien que les maladies aiguës , et cette altération peut dépendre d'un grand nombre de causes, dont les unes ont lieu dans quelques maladies , les autres dans d'autres.— Les maladies des organes digestifs sont celles dont l'influeuce sur le genre nerveux est la plus marquée : dès que

ET DE LEDRS MALADIES

l'estomac est attaqué , comme il est extrêmement garai de nerfs , et de nerfs qui sont liés avec tout le corps, tous s'en ressentent plus ou moins ; etainsi la seule irritation locale de l'estomac peut produire de grands accidents nerveux. On en a vu des exemples en pariant des acides et des glaires, on en verra beaucoup d'autres dans la suite de cet ouvrage.

Mais les mauvaises digestions sont une autre cause très générale de maux de nerfs : dès que les aliments ne reçoivent pas les préparations nécessaires, le chile n'est plus ce qu'il doit être , la masse du sang estallérée; toutes lessécrétions s'en ressentent, et celle des esprits animaux , qui , étant la plus importante , est celle qui exige le plus de perfection dans toutes les opérations précédentes , est celle qui s'en ressent le plus. Voilà pourquoi il est bien rare que les digestions soient dérangées un certain temps sans que l'on remarque quelque affaiblissement dans le genre nerveux; et si à ces causes il se joint quelque vice local dans l'estomac , comme une ulcération , une obstruction, les symptômes qui en résultent sont affreux. Yillis rapporte le cas d'une femme de cinquante ans qui, quand ses règles lui manquèrent-, se plaignit d'abord d'une douleur très - vive dans le sein gauche, qui passa. Elle eut des douleurs dans l'estomac : il s'y forma une lum.eur dure , qui occasionna d'abord des douleurs , des gonflements , des nausées , des vomissements , et ensuite des spasmes , de l'insomnie , un trouble d'âme continuel et de fréquentes défaillances , accidents qui tous dépendaient de cette tumeur (().

§ 94. Les obstructions des autres viscères peuvent aussi contribuer adonner des maux de nerfs , mais c'est d'une façon lente, en tant qu'elles troublent les fonctions, surtout fa digestion, et qu'elles altèrent à un certain point la masse du sang, et voilà pourquoi celles du foie

(I) Les convulsions, dans les cas de cette espèce, sont la suite et des douleurs que soulTre l'estomac, et de la compression qu'il occasionne sur les nerfs voisins. Willis ajoute que tous les évacuants, les anti-scorbutiques, les anti-liysl6riques , lui faisaient du mal; que la saignée à l'aide des sangsues, et le lait d'ânesse lui firent du bien, et qu'ensuite les acidulés la soulagèrent beaucoup. De morb, con~ vhIs., ch. VI, p. 58.

en occasionnent plus souvent que les autres; mais elles n'occasionnent des accidents gravesque quand elles compriment quelque Ironc nerveux essenliel , ou quand, dégénérées de squirrhe en cancer, elles irritent par leur humeur acre , et alors ce n'est plus comme obstruction qu'elles nuisent : ainsi , il ne faut point penser , toutes les fois que l'on trouve des obstructions et des maux de nerfs , qu'ils dépendent des obstructions. On en voit tous les jours d'énormes chez des personnes qui ont les nerfs très-bons; et chez plusieurs malades qui avaient des obstructions prodigieuses et des nerfs très-délicats , souvent même des maladies de nerfs très-graves, j'ai vu souvent de la façon la plus évidente que les obstructions ne contribuaient point aux maux de nerfs ; il est même bien plus ordinaire que les maux de nerfs produisent des obstructions , qu'il ne l'est que les obstruclionsprodiiisentles mauxde nerfs, comme je l'ai déjà dit en parlant des sécrétions. Cependant , il peut se trouver des cas dans lesquels l'obstruction est la seule cause de convulsion, et M. Whylt a vu une petite fille qui , dès sa naissance, avait été tourmentée de vents , de coliques et de convulsions, qui mourut à cinq mois, et dans le cadavre de laquelle on ne trouva d'autre vice qu'un squirrhe, qui occupait une partie du colon d'environ cinq doigts de longueur (Ij.

§ 95. Les maladies chroniques qui ne dépendent que de l'atonie, comme l'anasarque et quelques autres espèces d'hydropisie , n'irritent les nerfs que quand elles ont fait assez de progrès pour que la corruption des humeurs épanchées , agissant par son âcreté , produise difi'érents spasmes , quelquefois même des convulsions fortes; mais alors ce sont des symptômes de cette maladie, symptômes dont je parlerai dans un autre chapitre , qui ne surviennent presque que quand la maladie est désespérée, et ainsi on peut à peine placer les maladies de celte espèce parmi les causes prédisposantes de maux de nerfs ; je puis en dire presque autant des maladies qui sont produites par une suppuration interne.

J'ai dit que les acides irritaient plus la sensibilité des nerfs que l'irritabilité des muscles , le pus au contraire paraît réveiller l'irritabilité musculaire plulôt que l'action des nerfs, et l'on voit périr

d'étisie plusieurs malades, sans avoir aucune atteinte de maux de nerfs ; s'il en survient, ce n'est presque jamais que quelques jours, tout au pl'is quelques semaines avant la mort , <i moins que l^i suppuration ne porte sur quelque partie très-sensible, comme l'estomac , les intestins , la vessie ; mais encore, dans ce cas, comme dans celui des maladies précédentes, les maux de nerfs sont un symptôme de la maladie, ou plutôt de ce dépérissement auquel la maladie a conduit ; et dans un état de dépérissement considérable , de quelque cause qu'il puisse venir , le manque d'une sécrétion sulïisantedes esprilsanimaux, leur âcreté, celle de toutes les humeurs, le manque de mucosité doivent souvent produire des maux de nerl's. J'ai vu une fille qui , les deux derniers mois d'une étisie, avait alternativement des moments d'ansoisse nerveuse cruelle, des rêveries, des pleurs, des sui'sauts, et des douleurs vagues et très-passagères dans tous les membres , et une autre âgée de vingt-quatre à vingtcinq ansqui, dans uneélisie lente, éprouva à dilïérentes reprises des convulsions violentes, des spasmes souienus, des paralysies passagères, pendant plus d'un an; j'ai vu un homme âgé de vingt-six ans, et trèsvigoureuxavantsa maladie, qui, étant tombé dans l'étisie à la suite d'une maladie aiguë mal terminée , éprouva un changement singulier dans sa physionomie qui dépendait de ce que les muscles des yeux étaient liabituellement dans un état de spasme, qui dérangeant leur position , faisait que l'œil droit voyait les objets un pouce plus haut que l'œil gauche. — Ces accidents dépendent ordinairement de la rt sorptioti du pus et de son dépôt sur quelque rameau nerveux; ils ont lieu, ou quand l'expccloratiou ne se fait pas bien , ou sur la fin de la maladie, quand les sueurs sont fort diminuées ou supprimées, ou quand les nerfs sont naturellement délicats ; mais , malgré ces observations, on ne peut pas placer les maladies à suppuration parmi les . causes des maux de nerfs.

§ 9G. Le virus vénérien ne les produit presque que quand le dernier degré de dépérissement, ou quand il a occasionné des exostoses et des caries; on voit cependant quelquefois des convulsions produites par ce mal dans un degré moins avancé , et l'on eu trouve un exemple marqué dans les observations de Fabri de Hilden ; mais ces petits nombres de cas ne font pas une exception à la règle. Les

NERFS

virus cutanés chroniques et le scorbut rentrent dans la classe des acres ; ainsi , l'on peut dire en général que les maladies chroniques , si l'on en excepte celles des or(;anes digestifs, les obstructions et quelques ulcérations internes dans les parSics sensibles, sont peu causes prédisposantes de maux de nerfs; mais elles peuvent cependant être causes occasionnelles chez les sujets qui ont les nerfs forts délicats, ou même quand elles sont parvenues à un certain point, les occasionner comme un de leurs symptômes ; symptôme qui alors est presque toujours fâcheux.

§ 97. La goutte, dans le sysième ordinaire, agit comme un acre irritant, et il est vrai que l'on remarque chez plusieurs goutteux , surtout quelque temps avant l'accès, plusieurs symptômes d'un irritant qui agit sur presque tous les nerfs , mais singulièrement sur ceux de l'eslomac et du bas- ventre ; j'ai déjà dit que quelquefois l'apparition delà goutte dissipait les vapeurs; on peut voirions les jours qu'elle dissipe l'hypocondrie; dans le système île M. Cullen, elle est une affection des nerfs mêmes, ainsi quelque système que l'on adopte, on compreiul qu'elle doit avoir une grande influence surcetle parti'e. On m'amena, il y a quelques années, de la campagne, un jeune homme de dix-neuf ans, qui, après avoir eu pendant trois ans des douleurs de sciatiques très-fortes, prit, par le conseil d'un chirurgien , des bains froids; après le cinquième, la douleur se dissipa, mais il fut attaqué de mouvements singuliers dans le bras, la jambe et la cuisse ducô'é opposé, et dans la langue. Des bains domestiques chauds, des vésicafoires, le lait et des poudres légèrement diajihorétiques le sou lauèient d'abord considérablement; mais je le]>erdis de vue, e! j'ai ignoré s'il s'ét.iit parfaitement guéri. Quelle que puisse être , sur le genre nerveux, l'influence de toutes les causes physiques dont je viens d'examiner les effets, je ne crains point de dire que celle des causes morales, qui seront l'objet du chapitre suivant, est bien plus considérable, et je vais m'en occuper.

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