ARTICLE 1". DES EFFETS DE LA FORTE
TENSION DE l'aME, ET DE CEUX DE l'iMA- GINATION.
§ 99. Je me suis occupé des effets d'une attention long-temps soutenue, ou d'une forte méditation , dans l'ouvrage que j'ai donné sur la santé des gens de lettres; j'ai prouvé que c'était une des causes qui détruisait le plus le genre nerveux, et je ne puis ici que rappeler ce que j'ai dit alors (I). — On ne peut point se refusera cette vérité, que pendant que l'âme est concentrée sur un seul objet, et qu'elle le médite profondément, l'action des nerfs est comme suspendue dans tout le corps, toutes les fonctions s'opèrent lentement , la sécrétion du fluide nerveux paraît souflrir, il s'en sépaie moins, il est moins bien travaillé ; sa distribulion souffre encore davantage; il peut donc éprouver les changements maladifs qu'éprouvent les liqueurs croupissantes ; on tombe, par l'affaiblissement des nerfs, <i»HS les mêmes maux que produit l'inaction ou l'épuisement , et l'on a vu que ces deux causes conduisaient à tous les maux de nerfs. — Le cerveau lui-même souffre, et les dérangements qu'il éprouve dépendent de trois lois de l'économie animale ; la première , c'est que quand l'âme long-temps occupée , a imprimé une trop forte action au cerveau , elle n'est plus maîtresse de la réprimer. La seconde , c'est que les humeurs se por-
(1) Voyez surtout p. 43, jusques à 60.
NERFS
tent à la partie qui est en action. La troisième , c'est que la fibre animale se durcit par l'exercice. — Ces trois lois et le croupissement du fluide nerveux que j'ai établi, comme le premier effet d'une forte méditation, expliquent tous les effets fâcheux, et ils sont en grand nombre, qui résultent de la tension d'esprit; il n'y a presque point de maladies chroniques, et surtout de maladies de nerfs qu'elles ne puissent produire ; la folie même en est une suite fréquente ; mais je renvoie les observations sur cette maladie au chapitre qui en traitera spécialement. Les autres effets, les plus ordinaires, sont d'affaiblir, d'épuiser, de jeter dans l'insomnie, dans la maigreur, quelquefois dans la fièvre lente, presque toujours dans le dérangement des digestions, dans l'hypocondrie, dans la mobilité, et de ces premiers pas, par un passage aisé, dans les maladies les plus fâcheuses. Pechiîna vu qu'une forte méditation donnait des sueurs abondantes à quelques hommes, la diarrhée à d'autres , et ôtait l'usage des jambes à des troisièmes. Il parle aussi d'un homme qui s'évanouissait s'il méditait trop long-temps ; d'une femme à qui quelques heures d'une lecture attentive donnaient des convulsions, et d'une autre personne qui éprouvait aussi des convulsions en pensant à une chose désagréable (1). Yiridet dit avoir vu une dame à qui toute application donnait une colique violente (2) ; et l'observation de feu M. Bordeu , qui connaissait un homme dont le bras enÇait considérablement, dès qu'il pensait ou qu'il éprouvait une sensation vive (3) , est une de celles qui me paraissent prouver le plus sensiblement l'effet de l'action de l'âme sur le corps. Galien a déjà conservé l'histoire d'un grammairien qui avait un accès d'épilepsie toutes les fois qu'ail méditaitprofondément ou qu'il enseignait avec chaleur. M. Hoffman fut consulté par uu jeune homme qui était dans le même cas , et j'ai vu souvent, aussi bien que Van Swieten, des enfants de la plus grande espérance , devenir épileptiques , quand des maîtres durs et imprudents les forçaient d'étudier sans relâche. L'accident singulier arrivé à M. le chevalier d'Epernay, qui, après quatre mois de travaux assidus, perdit, sans aucun symptômede maladie,
(1) Observ. phtjsic. medlc. lih. très. 4; Hamb.,1691, 1. m, obs. 6.
(2) Traité du bon chyle, t. ii, p. 646.
(3) Prix de l'Acad. dechir., t. vi, p. 199.
ET DE LEURS MALADIES
la barbe, les cils et les sourcils, enfin les cheveux et tous les poils du corps, prouve démonslrativemenl l'influence de la médilation sur les nerfs, et celle des nerfs sur la nutrition (l). Quelquefois cependant l'attention peut être le remède mo~ mentané de la mobilité ; j'ai vu une femme dont la mobilité était extrême , et qui n'en avait presque aucune si elle lisait quelque chose avec attention; elle n'apercevait plus alors des bruits qui , dans d'autres moments , lui auraient donné des convulsions; mais après avoir fini la lecture, la mobilité n'eu était que plus forte.
§ 100. Si les effets de la tension de l'âme concentrée par la méditation peuvent être funestes et sont toujours fâcheux, l'action de l'âme augmentée par une succession rapide d'idées produit des effets très-différents , et qui peuvent devenirtrès favorables au corps. M. Mead en rapporte deux exemples frappants. Le premier est celui d'une fille de vingt ans, qu'une succession de différentes maladies de langueur avait jetée dans une Lydropisie ascite , accompagnée du marasme le plus décidé ; tous les remèdes étaient inutiles, et elle était déclarée absolument incurable , quand tout-à-coup elle devint folle ; alors son corps reprit des forces, son ventre diminua , elle put soutenir les remèdes , ils opérèrent favorablement, et au bout de quelques mois elle recouvra sa santé et sa raison. Le second est celui d'une autre fille âgée de vingt-huit ans, qui, après avoir eu des crachements de sang , était tombée d.an3 une fièvre lenie accompagnée de maigreur , de crachats purulents, de sueurs nocturnes et d'autres accidents qui annonçaient une mort prochaine; elle commença à avoir des craintes sur son salut, ces craintes dégénérèrent bientôt eu folie religieuse , et son imagination égarée lui présentait continuellement des supplices afifreux et éternels; mais à mesure que la folie augmentait, la chaleur fébrile diminuait, les crachats étaient moins abondants, les sueurs s'arrêtaient, et elle était si sensiblement mieux qu'on la crut au moment d'une guérison parfaite ; mais la folie ayant diminué et s'étant réduite à une simple mélancolie, dont les effets ne sont jamais favorables, lapreraière maladie reprit des forces et la tua (2).
(1) Gazette de France, 23 févr. 1763, t. 11, part. I.
(2) Mead, Monita med'tca, ch. m, p. 45,
M. Baker rapporte un autre fait qui ne prouve pas moins l'influence de l'âme sur !e corps; un homme du plus beau génie , et célèbre par ses t.ilents pour l'éloquence et la poésie , affecté de ne point jouird'une faveur telle qu'il croyait la mériter, irrité contre ses ennemis, contre ses amis et contre lui-même, tomba d'abord dans le marasme le plus complet , et ensuite dans une folie entière; dès qu'il fut fou, la nutrition recommença à se faire, il reprit sa santé et redevint gras (l). C'est ici qu'il faut placer l'histoire du rhéteur Gallus Vibius, qui tendant toutes les forces de son âme pour comprendre les causes de la folie, devint fou lui-même. N'est-ce pas à un acte trop fort de l'âme , sans aucun mélange de frayeur, que l'on doit rapporter l'exemple récent de cette jeune fille, qui, familiarisée par son père avec l'idée du suicide, et trouvant sous sa main un pistolet qu'elle crut chargé , mais qui ne l'était point, l'appuie avec transport sur son front , lire en criant je suis morte , heureusement je suis morte ! cette image de la mort trop profondément imprimée pour s'effacer , la jeta dans le délire , et elle mourut frénétique le lendemain (2). — Le fils du Crésus voyant , à la prise de Sardis, un soldat persan qui allait assassiner son père, acquiert la faculté de parler qu'il n'avait jamais eue, et crie, soldat, épargne Cre'sus (3), et le paralytique à qui la frayeur du feu rend l'usage de ses jambes , sont de ces exemples qui prouvent qu'une très-forte action sur le sensorium peut rétablir le cours intercepté des esprits animaux et lever les obstacles qui le gênaient ; tout comme les exemples précédents prouvent que la simple augmentation de l'action des vaisseaux , animée par la folie , qui a agi comme un tonique , a sufii pour guérir l'hydropisie, l'étisie, le marasme.
§101. Ces cas, oîi l'attente d'un grand événement entretient tes restes d'une vie mourante , s'expliquent encore par les mêmes principes. L'âme ranime l'ac-
(1) G- Baker , De ajfectib. anîmi. 4.
Canlabrig. , 1755, p. 20. On verra dans le chapitre de la folie l'histoire d'une folie religieuse, décrite par M. Dufieu, dont les accûs avaient la plus grande influence sur la santé. Dufieu, Dictionn. rais., t. i,^
(2) Amiêe littêr., 1777, t. iv, p. 45. (5) Hérodote, 1. i, t. i, p. 78.
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tion dusensorium, la vie se soutient par l'artifice de ces forces réunies jusqu'à l'événeineiit; mais alors cet agent extraordinaire manque et la mort est trèsprompte. Pechrm(i) vit, dans l'invasion des Français en Hollande, en 1672, une femme très- âgée et très -malade, qui, maltraitée, chassée de chez elle et totalement dépouillée par les soldats, fut Dienée toute nue par ses fils, sur nn traîneau, à quelques lieues de lii ; la diarrhée, le délire, la gangrène, l'extrême faiblesse, un pouls à peine sensible, et que l'on n'apercevait que par ses irrégularités, annonçaient une mort très prochaine; elle ne parle que de temiis en temps, mais c'est avec chaleur, pour demaiiilcr de? nouvelles de sa fille ; elle fait connaître par des mots entrecoupés, par des gestes , qu'elle ne peut pas mourir sans l'avoir vue ; on voit que son existence ne lient plus qu'à sa tendre inquiétude sur le sort de cette fille chérie qui ne paraît que le huitième jour; et il y avait alors près de trois jours (jue la mère était froide, sans pouls, et ne donnait plus de marque de sentiment ; sa fille parle, elle l'entend, revient à elle, l'embrasse avec joie, et meurt en l'embrassant (2). On voit avec un peu d'attention qu'jl n'est point nécessaire de recourir à de nouveaux principes différents de l'âme pour expliquer tous ces phénomènes ; mais on comprend aussi que des hommes éclairés ont pu croire ces principes nécessaires et les imaginer, sans devoir être déclarés aussi ridicules que le décident quelques métaphysiciens trop intolérants ; ces principes sont \' Ame sensiLivc d'Arislote, de Platon, d'Empedocles ; VAichœus de Yan Helmont ; les Natures plaslùjiies de Cudworlh ; et le Prt'sidc/U du système iiciveux de Wepfer, qui est, selon lui, l'auteur des convulsions (3).
(1) L. in obs. 3.
(2) C'est celte espèce d'attente de l'âme que Racine a si bien exprimée en peignant Étéoclc mourant, mais qui ne peut pas expirer qu'il n'ait tué son frère:
et son âme irritiie
Pour quelquL' grand dessein semble s'être arrêtée,
(2) De cicut. aquat. Préface. Molilur prœses, imperut prœses , sont des expressions fréquenics chez lui , p. 156 , eic. Apulée, dans son histoire de Psyclié, avait mis à ses ordres un être qu'elle ne voit pas, qu'elle ne connaît pas, qui exécute ce qu'elle veut avec tant de prjmp-
On a des exemples qui prouvent que ràme aperçoit ce qui se passe dans le corps , lors même qu'elle ne peut plus donner aucun signe de cet aperçu; peutêtre même qu'elle ne s'exerce quelquefois que par un seul sens , pendant que les autres sont réellement dans un état de mort. Un homme âgé de soixante-six ans étiiit regardé comme mort depuis quelques heures; on avait marqué^ le moment de l'ouverture du cadavre et celui de l'enlerrement ; deux prêtres étaient gardes dans la chambre, et ayant pris une dispute pour savoir lequel des deux réciterait les prières d'usage, ils firent tant de bruit qu'un parent entra jiour les appaiser, et ayant par curiosité découvert le visage du mort, pour voir s'il avait beaucoup changé, il crut y remanquer quelque mouvement; ce qui le détermina k approcher la chandelle du.
nez et de la Louche, et à lui toucher attentivement les tempes ; mais il ne put découvrir aucune apparence de respiration et de pouls, et il se retirait plus convaincu que jamais que si mort était bien réelle; en se retirant, il crut encore apercevoir le même mouvement; il lui frolta le nez, les tempes , les lèvres avec du vin, il lui en mit dans la bouche sans qu'il donnât aucun signe de vie , et il allait l'abandonner de nouveau quand il s'aperçut qu'il commençait à savourer le vin; il lui en remit dans la bouche; quand il en eut avalé quelques cuillerées, il ouvrit les yeux , et , enfin , étant revenu de sa faiblesse, il raconta tout ce qui s'était passé entre ses gardes sans en omettre la moindre circonstance (l).Une
titiide et d'exactitude, qu'elle croit l'exécuter elle-même sans savoir comment.
On voit que ce domestique de Psyché est le même que les natures plastiques, auxquelles Cudworth donnait deux caractères; le premier, d'être immatérielles, le second, d'agir sur la matière avec un ordre constant et réglé. L'âme sensitive de Lamy n'était qu'une matière ténue, « l'âme et les esprits sont la même chose; »je me suis plus souvent servi du mot • d'esprit pour signifier la portion de » l'âme contenue dans les nerfs, et du mol » âme pour signifier les esprits contenus » dans le cerveau, » p. 205. Tous ces systèmes ne lèvent aucune, des difficultés pour lesquelles on les a imaginées, et ils augmentent l'obscurité. Il i'uut savoir ne pas vouloir expliquer ce qui doit nous être inintelligible.
(1) Réjlexions sur la nature des remèdes,
ET DE LEURS MALADIES
femme crue morte, après une fièvre continue, entendait tout ce qui se disait et se faisait pour sa sépulture ; quelque effortqu'eilefîl pour faiie connaiire qu'elle vivait encore elle n'en pouvait pas venir à bout ; enfin entendant les lamentations et les gémissements d'une tante qu'elle avait toujours regardée comme une mère, qui se désespérait, et qui se jeta sur son corps pour l'embrasser, elle fit un dernier effort et poussa un cri qu'elle ne put faire suivre d'aucun autre signe de vie , mais qui fut cause qu'on lui ap- ]iliqua des ventouses et d'autres remèdes qui la ranimèrent et la rappelèrent à la vie (i). Ces deux observations m'ont paru, aussi bien que la précédente, de la plus grande importance et digne de toute l'attention des physiologistes et des psycbologistes les plus éclairés ; ce sont des faits contre lesquels viennent se briser la l'oule des sophismes étalés avec tant d'appareil dans tant d'ouvrages écrits en faveur du matérialisme et qui ne prouvent que contre leurs auteurs.
§ 102. Les effets de l'imagination fortement affectée peuvent aller au point de faire éprouver involontairement les mêmes mouvements que la personne qu'on a sous les yeux. Il entra dans l'hôpital de Villamané , dans la nouvelle France, en 1698, une fille attaquée d'un hoquet convulsif très -fort; il y avait dans la salle oii on la mit quatre autres filles attaquées de maladies très-différentes; trois jours après son entrée elles commencèrent toutes à prendre le même hoquet et des convulsions très-fortes qui se reproduisaient fréquemment et désolaient les religieuses ; on ne put les guérir qu'en les séparant et en les menaçant de la plus forte discipline si l'accès revenait ; l'impression de la crainte du châtiment dissipa l'impression imitative,
par M. Saint-André, Kouen, in-12, 1700.
C'est sans doute le même auteur qui, vingt-cinq ans après, publia des Lettres an sujet de la magie, des maléfices et des sorciers, Paris, in-12, 1725, dans lesquelles il prouve Irôs-bien que tous les phénomè.ncs attribués à ces trois causes, sont ou une suile naturelle de causes physiques Irt's-simples , ou le résultat de la friponnerie ; on y trouve des observations intéressantes pour la médecine, dont je ferai usage plus bas.
(1) Ibid.
Tissot.
les accès ne revinrent pas (1) ; et, ce qu'il est important de remarquer, parce que cela donne une nouvelle force aux observations citées plus haut d'après MM. Mead et Baker, elles se trouvèrent guéries des maladies pour lesquelles elles étaient entrées à l'hôpital. M. Nicole connaissait une maison religieuse où il était arrivé un fait semblable mais plus frappant. « C'était une communauté très- » nombreuse de filles , lesquelles se trou- » valent saisies , tous les jours à la 1) même heure, d'un accès de vapeurs le » plus singulier et pour sa nature et )> pour son universalité, car tout le cou- » vent y tombait tout à la fois; on en- M tendait un miaulement général par » toute la maison qui durait jusqu'à plu- » sieurs heures au grand scandale de la » religion et du voisinage qui entendait » miauler toutes ces filles. On ne trouva « pas de meilleur moyen, plus prompt, » ni plus effi«ice pour arrêter ces ima- » ginations blessées, qu'en les frappant « d'une autre imagination qtii les retînt M toutes et toutes à la fois. Ce fut M de leur faire signifier, par ordre des )) magistrats, qu'il y aurait à la porte » du couvent une compagnie de sol- »dats, qui, au premier miaulement, » entreraient dans le couvent, et que sur- « le-champ ces soldats fouetteraient cha- » que fille qui aurait miaulé; il n'en » fallut pas davantage pour faire cesser M cette ridicule scène ; car l'imagination » de ces religieuses, frappée par la honte >> qu'elles auraient d'être fouettées par » des soldats , les réduisit à un si parfait « silence que les soldats n'eurent pas à » exécuter une seule fois leur commis- » sion (2). »
L'histoire de la maison de charité de Harlem est parfaitement semblable à celle que je viens de rapporter. Une jeune fille entretenue dans cette maison tomba, après une frayeur, dans des accès de convulsions qui revenaient périodiquement; une autre jeune tille qui l'assistait dans un de ces accès fut attaquée du même mal; le lendemain une seconde, le surlendemain une troisième , et successivement presque tous les jeunes gens de la maison tant filles que garçons; tous les secours lurent inutiles; enfin on eut
(1) Naturalisme des convulsions , in-12.
Solfiure, 1733, t. ii, p. 110.
(2) Même ouvrage , Réponse à la lettre à un confesseur, p. 30.
recours à Boerliaave , qui, instruit du peu de succès des remèdes prcccdents , et ayant été témoin qu'un premier accès en donnait sur-le-champ à presque tous ceux qui se trouvaient dans la même salle, jugea que l'imagination frappée était la seule cause du mal , et ordonna, en présence de tous ces jeunes gens, comme le seul remède qui restât à essayer, d'avoir des fourneaux ardents dans différents endroits de la salle oîx il y eût des fers rouges, dont il prescrivit la figure, toujours prêts à être appliqués dans un endroit du bras qu'il désigna pour y faire une profonde brûlure au premier moment de l'accès. l^'etTroi que ce remède occasionna eut le plus prompt succès, et la maladie ne reparut plus (l). On doit rapporter ici l'exemple d'une imitation forcée plus générale encore que celles dont je viens de parler, puisqu'elle portait sur toutes les actions dont on était témoin. Donalt Monro, né à Strachborg près d'Aberdeen , vieillard petit, faible, maigre, avait été sujet, dès sa plus tendre enfonce, à imiter, malgré lui , tous les mouvements qu'il voyait faire aux autres ; de quelque mouvement qu'il fût témoin il était obligé de le rendre tout de suite dans la plus grande exactitude. Soit que ce fût des mouvements de la tète, ou des yeux, ou des lèvres, ou des bras, des mains, des pieds, etc., il les rendait sur-le-champ avec la plus grande facilité; si on lui serrait les mains pendant qu'un autre gesticulait en sa présence, il faisait tous ses eflbrts pour se débarrasser, parce, disait-il, que cette gêne le faisait souffrir dans le cceur et dans le cerveau; en public il était obligé de marcher les yeux fermés , et s'il était en compagnie il était obligé de tourner le dos aux autres (2). N'est-ce pas au même principe que l'on doit rapporter le bâillement involontaire que l'on éprouve en voyant bâiller, et les efforts pour vomir dont on est saisi en voyant vomir? Les délires contagieux , si on peut se servir de ce terme, puisque les travers de l'esprit le sont plus que les maux du corps, les délires contagieux, dis-je, sont des cas de la mftme espèce que ceux dont je viens de parler; tels étaient les délires des femmes de Milet et de celles de Lyon, qui prenaient
(1) Kauw, Jmpetum facient, § 408.
(2) îbid., § 394, tiré des Trans, philos. Abridg., t. iir, p. 8.
tout-à-coup le dégoût de la vie et se précipitaient; et la façon de les guérir, en rendant un arrêt qui ordonnait de faire porter les cadavres nus sur une claie, est une nouvelle preuve de la force de l'imagination; elles rougissaient de honte ; après leur mort leur imagination leur présentait l'infamie à laquelle leur cadavre serait exposé comme si elles l'avaient éprouvée elles-mêmes, et le sentiment douloureux de cet affront futur les déterminait au sacrifice de ce qui leur paraissait un bien présent.
§ 103. La force de l'imagination va jusqu'à nous olïrir comme continuellement présents des objets éloignés ; comme réels des objets faclices, quelquefois même des objets chimériques ; c'est ainsi que Spinello, après avoir peint le diable, fut si effrayé lui-même des traits terribles qu'il lui avait donnés , que tout le reste de sa vie il crut le voir à ses côtés lui reprocher de l'avoir l'ait si laid. Et pour prendre des exemples plus simples, c'est ainsi que l'idée d'un plat désiré fait venir l'eau à la bouche , que celle d'un plat dégoûtant fait vomir tout comme si on le voyait, et qu'un morceau de cire présenté comme une araignée à une personne qui les craignait, lui occasionna, dit M. Zimmerman, des spasmes et un tétanos. C'est par le même principe que le malade qui , dans une fièvre ardente, croyait voir un étang à côté de son lit, et désirait passionnément de s'y baigner, se trouva presque guéri après s'être roulé sur le pavé de sa chambre (I); le froid du marbre lui fit sans doute du bien , mais l'imagination en augmenta vraisem-' blablement l'effet.
§ 1 04. En appréciant les effetsde l'imagination, il faut bien faire attention qu'ils ne sont pas toujours ses effets immédiats, mais ceux d'une autre passion qu'elle met en jeu , et dont les efTets sont quelquefois diamétralement opposés aux siens:
ainsi , quand un jeune homme , frappé de la mort de son ami, et s'imaginant devoir mourir de la même maladie , perd peu à peu sa santé , et tombe , au bout de quelques semaines , dans une maladie putride , c'est que son imagination lui a présenté un objet effrayant , et que la frayeur l'a disposé à la putridité. Il en est de même de toutes les autres maladies contagieuses : ce n'est sûremeent pas l'imagination qui les produit, comme elle
(1) Sigward, De vi imaginationis, p. 22,
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produit les maladies nerveuses ; au contraire , elle pourrait les éloigner, parce que l'action des vaisseaux, augmenlée par l'imagination , pourrait évacuer d'abord un léger principe d'infection ; mais dans le temps de ces maladies , l'imagination présente un objet qui imprime une crainte continuelle , et l'un des effets de la crainte étant de diminuer l'action des vaisseaux , l'infection se fait bien plus aisément, et une cause dont l'effet eût été nul sans cette disposition , peut devenir très-efficace. Ce sont ces effets de la crainte qui font que , dans les maladies , quelques événements imprévus , comme la mort d'un malade atteint du même mal, celle d'un parent, d'un contemporain, produisent souvent tout-à-coup des événements si fâcheux. C'est encore ce même principe qui a pu être cause que des morts sont arrivées dans le moment prédit : l'âme effrayée a produit l'affaiblissement , qui est l'effet naturel de la crainte; à mtsure que le temps marqué approchait, la frayeur augmentait; l'affaiblissement et le dérangement augmentaient dans la plusgrande proportion; le sentiment de cet affaiblissement, ajoutant à la certitude de la prédiction, l'augmentait encore, et les derniers jours ont nécessairement dû être mortels. Si, au lieu d'inspirer la crainte , l'imagination présente un objet de confiance , au lieu de produire ou d'aggraver les maux, elle les dissipera. Si les amulettes , les charmes, les charlatans, ont quelquefois guéri, c'est que l'imagination, trompée sur leur puissance, inspire pour eux la plus grande confiance, et en dissipant la crainte , qui seule suf6t pour rendre incurables les maladies les moins graves , ils font ce que ferait la présence d'un médecin en qui l'on aurait la plus juste et la plus grande confiance : c'est cette même confiance qui donne souvent aux remèdes les plus inefficaces, et que l'on ne prescrit que pour amuser le malade, tels que des pilules de mie de pain dorées (1), une action qui n'est que celle de l'espérance , et qui devient salutaire. Mais on a cependant quelquefois trop étendu le pouvoir de rimagination , en lui faisant
(1) Ridlin est, je crois, le premier qui îes ait imaginées, et c'était une idée heureuse ; on l'a attribuée depuis lors à Boerhaave, à Dumoulin et à plusieurs autres médecins, qui n'ont fait que profiter de celle de Kidlin.
opérer des faits qui n'ont jamais eu lieu, comme la guérison de la rage par le bain de mer, et celle des écrouelles par le tact des rois.
§ 105. Occupée fortement d'un objet, exaltée sur cet objet, l'âme peut arranger toutes les circonstances d'un fait qui la regarde avec le plus grand ordre , quoique cet objet soit éloigné; et si le fait arrive avec quelqu'une de ces circonstances, on croit avoir deviné o\x prédit. C'est ici le cas, si le narré est bien exact, du jeune homme qui annonça la mort de son ami , avant que l'on pût en avoir la nouvelle (l).
§ 106. Les effets de l'imagination sont ordinairement plus frappants pendant le sommeil , parce que rien ne peut alors nous avertir de ses erreurs : elle se livre par là même tout entière à son égarement; et il peut y avoir des états de veille qui , à cet égard , ressemblent au sommeil. C'est ainsi que, quand les enthousiastes se sont livrés avec tant de force à la contemplation d'un seul objet qu'ils n'en voient point d'autre, ils sont autant absorbés dans cette idée que si leurs sens étaient enchaînés par le sommeil; et M. Zimmermann rapporte des observations en ce genre très-intéressantes. — On doit mettre dans la classe des enthousiastes les prétendus sorciers, qui sont ou des fripons ( ce ne sont pas ceux
(I) L'abbé de Saint-Pierre nous a conservé l'histoire détaillée de ce lait {Journal de Trévoux, 1728), et Camérarius en a fait l'objet d'une dissertation. Un jeune homme nommé Bezuel, et son ami Desfonlaines, s'étaient promis, en se séparant en août 1696, que le premier qui mourrait viendrait voir son ami après sa mort, et la lui apprendre. Bezuel en allant aux champs vers les moissonneurs, prend un accès de fièvre avec délire, qui revient le lendemain et le surlendemain ; après le troisième, il dit que son ami mort lui a apparu, et il compte plusieurs circonstances de cette mort, qui était en effet réelle, et quelques circonstances se trouvent vraies : c'est une tête fréquemment occupée d'nn objet , qui prend la fièvre. Dans cette circonstance, on comprend qu'il a dû rêver à Desfontaines, le croire mort, le voir revenir et entendre son récit; le rêve était donc dans l'ordre des choses, et aurait eu lieu, quoique la mort ne fût pas arrivée. Les circonstances vraies dépendaient de ce que Bezuel connaissait du voyage de son ami; des lieux où il allait, etc.
dont je parle ) ou des têtes faibles et des imaginations ardentes, échauffées encore par des narcoliffues. Ceux - ci, dupes de leur crédulité, de leur curiosité et de leur fausse confiance, frappés vivement des objets qu'on leur a peints avec des couleurs très-fortes, s'en occupant continuellement , enivrés par les poisons qu'on leur fait avaler , se frappent tellement l'imagination de ce qu'ils rêvent dans leurs moments d'exaltation que rien ne peut les tirer de leur erreui-. J'ai vu encore en 17G2 un homme fermement persuadé qu'il passaitla nuit en Espagne, d^ns un eniroit qu'il me dépeignait avec beaucoup de suite et de détail. L'idée de sorcellerie est cependant presque entièrement détruile aujourd'hui , au moins dans ce pays, même parmila portion la plus grossière du peuple. Elle se perd moins dans d'autres endroits , et il n'est plus surprenant qu'elle conserve encore quelque droit dans des têtes faibles et ignorantes , puisqu'elle a trouvé un défenseur dans l'un des médecins les plus éclairés de ce siècle. Il y a cependant plus de deux raille ans qu'Hippocrate avait prévenu les médecins contre une erreur si grossière , en rangeant les possessions parmi les symptômes de l'hypochondrie (1); et l'on trouve dans un ouvrage peu connu , mais généralement très-sensé, et j'ai déjà cité un passage qui renferme tout ce qu'il y a de bon a dire sur ce sujet :« Un fou, un mélancolique, » uue fille travaillée de vapeurs , s'ima- « gine qu'elle est obsédée; l'idée qu'elle M s'en forge lui fait faire mille extrava- 3> gances et lui fait souffrir mille peines 5) de corps et d'esprit. Persuadée que le » diable la tourmente et la suit partout , » elle en fait mille contes, et les assure » si positivement qu'on a peine à ne les V point croire (2j; le peuple surtout croi-
(1) « Ex morbis quibusdam nervorum adeo forliter pavenl homines, ut délirent et dcemonesquosdam videra se pulent ipsis infestos, quandoque interdiu, aliquando vero uiroque lempore, poslea ab liujus modi spectris, multi jam se strangulaveruni; plures aulem mulieres quani viri. »
(2) Les déclarations des théologiens et des médecins sensés et honnêtes, dans la fameuse affaire des possédées de Loudun (a), furent, mulla ficta, pauca vera, a
(a) Non, C9 fut dans l'affaire de Jfatlho Brossief de Rosnorautio.
NERFS
» rait faire un crime s'il n'ajoutait pas foi ^ » à tout ce qu'elle dit , s'il n'attribuait 1 }> pas au démon tout ce qu'il lui voit » faire et tout ce qu'il lui entend dire » d'extraordinaire. La crainle se met ' » quelquefois de la partie et dérègle l'i- i )) magination des gens timides et faibles » d'esprit, qui se persuadent qu'un grand » homme noir les obsède, qu'il les pousse » à se pendre, à se noyer, à se jeter dans » des précipices (1). «
Il y a des cas dans lesquels l'âme peut être si fortement occupée , sans enthousiasme , qu'elle se détache prestjue entièrement du corps; et M. Hecquet cite l'exemple très - bien avéré d'un homme de lettres qui , quand il pensait fortement, tombait en extase, prenait des convulsions et perdait tout sentiment.
Archiraède et \iette n'entendaient , ne voyaient , n'apercevaient rien de ce qui se passait autour d'eux ; et en combinant ces effets possibles d'une imagination exaltée avec ce que peuvent l'astuce , la vanité et l'intérêt , on expliquera aisément ces prétendus miracles enfantés par l'esprit de secte , qui , pendant cin- i quante ans, ont scandalisé tous les gens sensés et amusé tous les rieurs, non-seulement de Paris, théâtre de la farce, mais de toute l'Europe, qui ne dédaignait pas de s'en occuper.
§ 107. C'est cette même influence , d'une forte imagination sur les malades qui peut servira expliquer le très - petit nombre de guérisons opérées , si tant est qu'il y en ait eu d'opérées par le curé charlatan qui faisait des miracles il y a quelques années dans la Bavière; et il faut en général établir que la magie étant une chimère, les cures qu'on lui attribue dépendent de quelqu'une des causes suivantes , que M. Kauw Boerhaave a le premier bien indiquées : 1" la guérison spontanée de la maladie; 2" la stupidité du public , qui , portant toute son atten- i tion sur ce qu'on lui présente, ne pense point à tout ce qu'on lui cache; 3° la force de l'imagination excitée avec soin et mise en œuvre avec adresse ; i" la vertu de quelque remède extérieur, ordonné comme simple amulette , mais qui a une i
dœmone nulla. Je n'ai point pu voir l'ou- ; Vrage de François Pidoux , médecin de i Poitiers, sur cette scène dont l'atrocité I ne laissa pas voir tout le ridicule. : (1) Lettres de M. deSaint-André aii sujet \\ de la magie, etc., in-12. Paris, 1725. ' ]
ET SE LEURS MALADIES
efficacité réelle ; 5» la fourbe , qui feint
des maladies pour en faire opérer la çuérison ; 60 , dit encore M. Kauw , l'idée que tout est plein de démons (1). — La vraie guérison des sorciers , des magiciens, des obsédés, des possédés, est trèsbien indiquée dans l'ouvraee de M. de Saint-André : « On n'entendrait plus M parler, dit -il , de filles et de femmes 3» possédées , si d'abord qu'il en parait }> quelqu'une on l'arrêtait , on la faisait » jeûner au pain et à l'eau, et on la fouet- » tait vivement deux ou trois fois le jour : » je voudrais qu'on mît les femmes et les » filles aux repenties, elles hommes, s'il w y en a , sous la direction des frères de » Saint - Yon ou de Saint - Lazare. C'est 3> un bon moyen d'empêcher que ces four- » bes n'en imposent au peuple et ne pro- )) filent de sa crédulité (2). »
§ 108. Après avoir présenté les effets que la tension des facultés produit sur le genre nerveux , je dois dire un mot , avant que de quitter celte matière, d'un effet singulier et qu'on a souvent cru miraculeux, c'est le changement que l'état des nerl's peut produire sur les facultés : il consiste en ce que les facultés , et surtout la mémoire, paraissent réellement augmentées , au point que le malade se trouve avoir des connaissances qu'on ne pouvait pas même lui soupçonner. « On » a vu un jeune homme à qui son pré- » cepteur n'avait jamais rien pu appren- » dre , et qui ne savait point joindre , » comme on dit, l'adjeclif à son substan- » tif , parler latin sans hésiter, après M quelques jours de fièvre maligne, récij) ter des choses qu'il n'avait jamais sues, i> et développer des idées qui jusque - là » ne l'avaient point frappé (3). » Deux autres jeunes gens, à mesure que leur Santé se détruisait , se trouvèrent également pleins de connaissances qui leur étaient étrangères. Huart (4) parle d'un paysan fort grossier que la frénésie rendit excessivement éloquent, et du page d'un seig:neur espagnol , très - borné et
{\) Impetum fac, § 415, 416, etc.
Ouelques-i'nes de ces causes concourent, comme on l'a déjà vu, à opérer les guérisons qu'opèrent les charlatans non sorciers , mais tout aussi fourbes et aussi ignorants qu'eux.
(2) Lettres sur la magie, p. 27'2.
(3) Medicin. Septent., t. i, p. 88.
(4) Examen des Esprits, chap. iv et ailleurs.
très-ignorant, à qui la maladie donna les plus belles connaissances en politique.
Fernel parle aussi d'un page de Henri second très-ignorant , qui était tombé malade , parlait bon grec , et l'on peut s'en fier à Fernel. Erasme vit un Italien parler, dans les accès d'une maladie, l'allemand , qu'il n'avait jamais appris ; et j'ai vu moi-même, en 1766, une fille du peuple , du bon sens le plus commun , âgée de vingt - quatre ans , sujette à de fréquentes et fortes convulsions , qui produisaient des effets bien différents : quelquefois elles la laissaient dans une léthargie complète pendant trois ou quatre jours; d'autres fois, il lui restait, après l'accès , une force d'imaginalion et de mémoire , et une volubilité de langue étonnantes :elle mettait dans ses discours une multitude d'idées fortes et d'images frappantes ; elle récitait un grand nombre de morceaux de prose ou de vers français qu'elle n'avait jamais sus; elle jiarlail même quelquefois en ,latin , mais rarement et peu : au bout de quelques jours, elle retombait dans son état naturel , qui éîait d'êtie très-bornée et peu instruite. Il n'y avait ni exagération , ni fraude , ni intérêt , ni but : c'était une pauvre tille dont les parents affligés, mais honnêtes , et fort éloignés de penser à faire du malheur de leur fille un objet de gain pour eux , me consultaient sur son état , qui avait été suivi et bien attesté par deux hommes éclairés et très-véridiques. On trouve dans les observations de Wepler celle d'une jeune fille qui, dans des accès de délire spasmodique , chantait des chansons , qu'elle ne savait pas auparavant, dansdes langues qu'elleignorait ( 1 j ; « et l'on a des exemples de per- » sonnes stupides qui, étant dans le dé- » lire , raisonnaient avec justesse , par- » laient avec éloquence, faisaient sur les » sujets qu'on leur proposait des vers » très-justes et très-naturels (2). »
Tous ces faits, et tous les autres de cette espèce que l'on cite et que l'on pourra observer à l'avenir, ne tiennent ni aux miracles ni à la magie : la simple disposition du sensorium, changée par la maladie , opère tous ces effets. Des impressions reçues précédemment , mais faibles et incapables d'opérer aucun effet sur un sensorium peu mobile , acquièrent une
(1) Obs. 115, p. iin.
(2) Saint-André, Lettres sur la magie, p. 56.
nouvelle force , parce qu'il acquiert une organisation plus exquise , plus facile , mieux jouante : comme lel poids qui n'opérait aucun mouvement pendant qu'il était attaché à une machine rouiliée , lui donne la plus grande action dès qu'elle est repolie. Tout ce que le premier écolier, tout ce que les pages avaient entendu dans le cours de leur éducation , souvent très-soignée, n'avait pas fait une impression assez forte pour leur être resté présent ; mais par le changement heureux arrivé dans leur organisation, ces légers vestiges se trouvent plus efticaces, et ils opèrent les plus grands effets. Il en est de même de la fille dont j'ai parlé : des morceaux qu'elle pouvait avoir entendus dans les maisons oîi elle avait servi , des phrases latines aperçues en s'occupant à quelque service dans une chambre où l'on fait une leçon, quelques morceaux de poésie entendus dans les mêmes circonstances , des prières qu'on avait voulu lui apprendre , mais qu'elle n'avait pas retenues, qu'elle ne saura même plus quand l'accès sera passé , des fragments de sermons, reparaissent alors avec force. La malade de Wepfer avait entendu toutes les chansons qu'elle chantait dans ses délires , mais les vestiges qu'elles avaient laissés n'étaient pas suffisants avant la maladie pour les rappeler. Quelquefois même il a pu arriver que la maladie ait opéré tous ces faits , qui paraissent si étonnants , uniquement en détruisant celte extrême timidité qui enveloppe, qui tue en quelque façon toutes les facultés, et en donnant celte'hardiesse qui les développe, qui les vivifie, je dirais presque qui les crée. J'ai vu , il y a dix-huit ans , un étranger, âgé alors de dix-neuf ans, qui avait du génie, des connaissances, del'honnêteté, mais froid, timide, taciturne, hypochondre, parlant peu , ne contant rien, ne riant jamais, qui , dans la convalescence d une fièvre maligne très-longue, acquit une vivacité, une gaîté , une volubilité .singulières ; il parlait beaucoup , avec feu , avec assurance, avec la plus grande justesse et la plus grande gaîté : je n'ai jamais oui conter plus plaisamment, plus rapidement et plus agréablement.
L'organisation d'un sot n'est pas celle de l'homme de génie ; mais que la maladie varie celte organisation, pourquoi le pâtre grossier ne pouirait-il pas acquérir la sagacité , la force , l'éloquence de Démosthène , comme Démoslhène peut passer à 1« plus complète imbécillité ?
Avant que de quitter l'article de l'imagination , je dois ajouter que l'on se sert très-souvent d'elle contre elle-même , et quand elle a produit une erreur permanente et forte, le seul moyen de la dissiper, c'est de chercher à remplir l'imagination de quelqu'autre impression plus forte. On verra dans le chapitre de l'hypochondrie avec quel succès on peut employer ce moyen dans des cas oîi tous les moyens physiques ont échoué. Je prou-« verai dans le chapitre de l'épilepsie que l'imagination des mères ne peut avoir aucune influence sur les enfants.