ARTICLE II. — DESEFFKTS DES PASSIONS
Après avoir présenté les effets d'une attention trop soutenue et trop concentrée, et ceux d'une imagination trop exaltée , je reviens aux effets des passions sur les nerfs, et par là même sur toute l'économie animale ; il serait ridicule de vouloir me renfermer dans les lésions purement nerveuses ; ce serait déchirer un tableau en lambeaux , pour n'en faire voir que la partie dont on a parlé.
§ 109. Toutes les passions peuvent se réduire aux suivantes : t" la joie; 2» l'espérance; 3° l'amour, sous lequel on peut comprendre celui de la gloire ; 4° le désir, sous lequel il faut comprendre l'ambition et l'avarice, qui s'y rangent mieux que sous l'amour, puisque l'amour a des jouissances complètes au-delà des-? quelles il ne désire rien, au lieu que rien ne satisfait les désirs de l'ambitieux et de l'avare, qui , par là même , restent toujours désirs ; 5° la haine ; G" l'envie ; 7» la jalousie ; 8" la colère ; 9° la tristesse, dont le dernier degré est le désespoir; 10° la crainte et la frayeur ; 1 1" la honte et la pudeur; 12" la miséricorde; 13»
l'orgueil; et 14° le rire. — Je m'occuperai de toutes dans l'ordre dans lequel je viens de les rapporter. — Plusieurs ont le double efTet de produire dans l'âme une volonté forte, et de la disposer à prendre des arrangements en conséquence ; mais , outre cet effet , qui est sans doute le but auquel elles sont destinées , puisque sans passions il n'existerait que des déterminations faibles, une conduite molle, peu de plaisirs; outre cet effet, dis-je, dès qu'elles sont un peu vives, elles en ont un second que j'ai déjà indiqué dans la première partie , c'est de produire un changement dans le sensoriwn commune , indépendant de notre volonté, qui occasionne
ET DE LEC
dans les nerfs une action dont les effels sont marqués sur les fonctions de l'économie animale ; et c'est ce dernier effet que je dois décrire, puisque c'est principalement celui qui produit tant de maux de neifs. Mais il faut cependant faire attention que, quoique ces mouvements soient très-souvent nuisibles , ils sont souvent aussi utiles , et en général ils paraissent presque tous avoir une fin relative à la volonté que l'âme doit éprouver, ou mettre le corps dans l'état dans lequel il convient qu'il soit , vu les circonstances.
Dans la grande joie, nous n'avons qu'à sentir ; les vœux remplis ne laissent rien à faire pour le moment, tous les solides se relâchent, et peut-être que la diminution de la résistance partout, laissant un plus libre cours aux esprits animaux, le sentiment en est plus exquis. — Le désir, en hâtant le mouvement des esprits animaux et du sang, rend le corps plus agile et plus capable d'opérer tous les mouvements nécessaires pour parvenir à son but. — L'espérance , qui est de tous les états de l'âme le plus favorable au corps, lui assure une durée qui le mettra à même de jouir du bien qu'il attend. — L'espèce d'abattement moral et physique qui succède à la volupté physique conduit au repos qui est nécessaire. — Les esprits arrêtés parla crainte suspendent l'emploi de nos forces , et par là même nous empêchent de courir vers le danger; mais quand le danger est présent, la frayeur augmente tout-à-coup assez nos forces pour que nous puissions nous en éloigner. — En nous donnant une action prodigieuse , la colère nous met à même de repousser l'insulte qui nous irrite. On peut encore remarquer sur les passions, en général, que leurs effets étant opposés, se détruisent souvent, et que par là même l'une peut réparer le mal que l'autre a fait. Les effets de la joie, et surtout du rire, dissipent ceux de la tristesse ; l'amour relâche , et la colère contracte ; la crainte diminue le mouvement, et l'espérance l'augmente.
Mais toutes ces vérités , qu'il importe si fort au médecin de connaître, seront rendues plus sensibles par le détail des différents effets de chaque passion.
ARTICLE lil. — DE LA JOIE,
§ 1 10. La joie est cet état dans lequel l'àme épr ouve un griind plaisir, est contente, satisfaite, heureuse. Ce n'est pro-
preraent point une situation morale qui, de quelque cause qu'elle vienne, produit des effets physiques très -souvent fort sensibles, et toujours favorables quand elle est modérée , quelquefois funestes quand elle est extrême. Elle anime l'action de l'âme même , et celle de toute la machine ; elle donne des idées ; elle fait penser plus vivement, plus fortement; les yeux sont plus brillants, la circulation plus forte , plus égale ; et j'ai observé très-souvent qu'elle fait disparaîtra les intermittences chez les personnes qui y sont le plus sujettes. Les sécrétions et les excrétions se font mieux , la transpiration est plus abondante , et l'on a remarqué qu'elle colore les urines chez les personnes languissantes qui les ont ordinairement crues. Les digestions sont plus aisées et meilleures ; le sommeil est plus long et plus doux, les guérisons sont plus faciles, les convalescences plus courtes, la vie plus longue ; et l'on a dit avec raison que c'est à ce principe qu'il faut rapporter la longévité de plusieurs hommes célèbres , dont la vie était une course dans une carrière agréable (1). Pechlin vit un homme âgé et attaqué d'une forte jaunisse , avec une lièvre lente , rebelle à tous les remèdes , que le plaisir de la naissance d'un fils guéiùt très-promptement; et de simples impressions agréables , qui peuvent à peine s'appeler joie, produisent les effets les plus heureux.
Le plaisir que fit à 31. Peiresc une lettre du président de Thou, le guérit d'une paralysie dont il était attaqué depuis quelque temps, et qui affectait surtout la langue , dont il recouvra si bien l'usage dans le moment même , qu'il put chanter un hymne plaisant que M. de Thou avait renfermé dans sa lettre. Quelque temps auparavant, il avait été guéri d'une affection rhumatismale par la lecture d'une préface qui l'avait fait beaucoup rire. Conringius fut guéri d'une fièvre tierce par le plaisir de causer avec Meibomius. Alexandre de Palerme guérit Alphonse-le-Sage d'une maladie de langueur en lui lisant Quinte-Curce , et la
(1) Elément physiol,, liv. ivii, sect. ii, § 5, t. V, p. 581. Aretôe avait déjà bien apprécié les effets de la gaîlé, • delectationis quideni lii fruclus sunt, bona concoctio , carnis convenions increnientum, corporis floridus color; trisiiii.-e vero istorum conîraria. » De morb. citron., \, II, cliap. VI, cdii. in-fol. Leid, p. 57.
lecture de Tite-Live produisit le même effet sur Ferdinand V (1).
§111. Mais celte même joie qui produit des effets si favorables peut en avoir de funestes si elle devient trop vive. L'augmentation dans la force et dans la vitesse des battements du cœur peut devenir palpitation ; modérée , elle avait fait disparaître les intermittences ; excessive, elle peut occasionner la plus grande irrégularité, qui dépend sans doute ou de l'irrégularité même de l'action nerveuse, ou de ce que les obslacles au mouvement du sang- ne cèdent pas en proportion de l'augmentation de la vitesse. J'ai connu une femme presque septuagénaire à qui tine joie vive donnait un tremblement dans le cœur et dans l'artère, tel qu'il était impossible d'en compter les pulsations. Le poumon se trouve tout-à-coup surchargé de sang , ce qui produit une légère angoisse, et un sentiment de gonflement que l'on exprime en disant que l'on a le cœur gros et qui fait couler des larmes. L'effet physique est, à cet égard, le même que dans le chagrin et que dans quelques douleurs , et les larmes coulent dans des situations bien opposées ; mais, dans le premier cas elles coulent avec le sentiment le plus délicieux, dans le second avec le sentiment le plus amer.
M. Gorter vit une femme qu'une joie imprévue jeta dans un crachement de sang mortel (2).
L'agitation peut être assez vive pour donner la fièvre la plus forte ; d'autres fois il survient des défaillances , quelquefois des accidents paralytiques ; on a vu un homme dont le genre nerveux et les facultés avaient été affaiblis par une joie imprévue, qui tombait souvent, s'il éprouvait de nouveau le même sentiment, dans un bégaiement considérable et une hémiplégie complète de tout le coté droit (3) : elle peut aussi égarer les facultés, et la mère de Thamas-Kouli- Ican, fidèle alors à son souverain, tomba dans un vrai délire pendant plusieurs jours en apprenant que son fils avait battu l'armée des rebelles (4). Les observateurs et les historiens nous ont euxmêmes conservé les exemples des morts
(1) Verdries, Dewquilib. ment, et corpor.
(2) Deperspîr. insensib., p. 545.
(3) Weber, Observât, medic. , in- 12.
i 7G5, faseic. ait., p. 07.
(4) Gaubius, Sermo aller, p. 56.
subites produites par la joie excessive : on voit dans l'histoire romaine une mère qui avait cru son fils tué à la bataille de Cannes mourir de joie en le revoyant.
J'ai rapporté ailleurs (1) l'histoire de Diagoras, qui mourut de joie d'avoir vu couronner ses trois fils , et celle de Sophocle et de Philipides, j'aurais pu ajouter de Denis, morts de plaisir d'avoir été couronnés ou au moins applaudis euxmêmes. M Boerhaave rapporte l'histoire d'une fille dont la famille était dans la misère , et qui , appelée aux Indes par un frère qui s'y était enrichi, mourut de joie en voyant les superbes effets qu'il lui destinait (-2) ; et tout le monde sait, parce que tout le monde lit les éloges de M. de Fontenelle, que l'héritière de Leibnitz mourut de joie en ouvrant un vieux coffre qui se trouva plein d'argent. Léon X mourut de joie en apprenant les malheurs des Français.
Quelle est la cause de ces morts? Est-ce une transpiration excessive des esprits animaux, comme l'ont cru Sanctorius et Nogues , son premier commentateur?
Est-ce une apoplexie, comme la rougeur et la chaleur pourraient, dit M. Haller, le persuader, comme Aretée paraît déjà l'avoir pensé, et comme MM. Junkeret Gaubius l'affirment positivement ? Est-ce que le cœur se paralyse tout -à -coup comme d'autres l'ont cru? Il me paraît qu'aucune de ces opinions n'est satisfaisante, et que l'on ne pourra vraisemblablement expliquer ces faits avec confiance que quand on aura eu quelque triste occasion d'ouvrir le cadavre de quelqu'un mort pour cette raison. On peut croire que plusieurs causes y concourent : et 1" il est certain qu'il y a une trop grande dissipation instantanée des esprits animaux ; 2° le sang est porté avec promptitude et violence aux extrémités par la forte contraction du cœur, et n'en revenant pas avec la même vitesse, le cœur n'est pas stimulé quand il devrait l'être, il y a par là même une défaillance ; mais le cœur ne perd pas si vite son irritabilité et le retour du sang, dont le retard irait difficilement à quelques secondes, rétablirait la circulation si le mal ne dépendait que de cette cause; 3" on peut aussi ])enser que le sang porté au cerveau peut donner une apoplexie en occasionnant une bémor-
(1) De lu santé des gens du monde.
('2) De morbis nervorum, p. 553.
ET DE LEURS MALADIES
rhagie comme on a vu qu'il en produisait dans le poumon ; mais je suis trèsporté à croire que la trop forte action qu'éprouve lesensorium commun le paralyse absolument; cette paralysie est au moins aussi facile à comprendre que celle du cœur; et l'on trouvera dans la suite de cet ouvrage plusieurs exemples qui persuadent qu'une très-forte action sur cet organe peut le détruire sur-lechamp, ou au moins en détruire quelque partie essentielle. Les animaux mêmes peuvent èlre la victime de leur joie, et je crois devoir rappeler ici un fait consigné dans des mémoires très-véridiques : « Un chien couchant que je n'avais pas vu depuis deux ans , me reconnaissant comme s'il ne m'eût perdu que depuis deux jours, vint me sauter au cou, d'oii l'on me l'arracha raide mort de la joie qu'il avait eue de me retrouverai).»
DE l'espérance.
§ 112. L'espérance est une joie future ; on se réjouit d-e l'événement heureux que l'on attend; elle a tout les tons effets de cet état, et elle n'en a aucun des inconvénients, parce que l'attente du bien ne peut jamais affecter aussi vivement que sa jouissance; ainsi, l'espérance est l'état de l'âme le plus favorable à la sanlé, et il n'y a personne qui n'ait pu en remarquer souvent tous les bons effets. On peut même observer que la forte espérance d'un g^rand bien a soutenu, jusqu'à l'âge le plus avancé, la santé (le personnes de qui les autres circonstances n'étaient rien moins que propres à la conserver.
DE l'amour.
§ f 13. L'amour est la passion que j'ai placée entre la joie et l'espérance, parce qu'il a beaucoup de caractères communs avec ces deux états de l'àme ; il en a aussi qui lui sont particuliers , et l'on pourrait distinguer dans ce sentiment tout ce qui dépend de l'attention continuellement fixée sur un seul objet; tout ce qui tient au contentement du sentiment heureux (2) , et toutes les peines qui peuvent être la suite d'un attache-
(1) Mémoires du marquis de Lang., pag,
(2) Il n'est point question ici du physique de l'amour dont j'ai parlé ailleurs.
ment très-fort; ainsi, on ne peut pas ne le voir que sous une de ses hces, on jugerait mal de ses effets; il faut faire attention à toutes. En l'envisageant d'abord sous son beau côté, c'est une joie continue et il en a tous les bons effets ; comme elle, il anime le pouls et il facilite toutes les fonctions ; si la vivacité du sentiment est très-forte, l'action du cœur très-augmentée devient palpilation, mais cette palpilation douce si vantée par les poètes et romanciers : il donne de la rougeur, une chaleur générale, une espèce de tremblement très-fort, mais point pénible, qui laisse cependant faible, parce que la faiblesse est , dans tous les cas, une suite de l'action augmentée.
Les effets de ce sentiment sont donc heureux quand il l'est lui-même, et il n'est point si rare de voir un fort attachement dissiper les maladies de langueur qui avaient résisté à tous les remèdes, parce qu'aucun remède n'augmente l'action des vaisseaux, et ne réussit par là même dans les maladies qui dépendent de la faiblesse de celle action aussi bien qu'un sentiment vif, doux et soutenu. J'ai beaucoup vu un homme qui, étant dans un état de consomption presque désespéré , inspira par sa douceur et son honnêteté une simple pitié à une femme charmante , qui se faisait un plaisir de lui donner des marques de l'intérêt qu'elle prenait à son sort ; quelque malade qu'il fût, son cœur était encore capable de sentiment ; il aima bientôt, et à mesure que le sentiment augmentait la maladie diminuait; la pitié qu'il avait inspirée devint un sentiment plus tendre, et l'amour satisfait lui rendit toute sa santé ; des bords du tombeau il passa au lit nuptial sans aucun autre remède que l'influence d'une passion forte et heureuse. Cette même passion peut opérer des changements presque aussi marqués dans les faculléset dans le caractère que dans la santé, parce qu'une volonté forte rend capable de tout , et que la plus forte des volontés c'est celle de réussir quand on aime. Chimon aima, puis iîevi}it honnête homme, est une vérité fondée sur des faits; et l'on a aussi plusieurs exemples de gens dont les facultés ne se sont développées que quand un sentiment vif a opéré ce développement. J'ai connu un jeune homme qui , âgé de plus de vingt ans , paraissait encore si pesant qu''il aurait été le jouet de la société si sa bonté et sa douceur avaient permis qu'où en lit un jouet ;
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ignorant autant qu'on peut l'être , il ne parlait que pour dire des choses honnêtes , il est vrai, mais toujours triviales, ou il ne parlait que des choses les plus communes; il s'attacha à une Espagnole de la figure la plus agréable, mais qui ne savait pas un mot français et paraissait fort peu soucieuse de l'apprendre; au bout de trente -cinq jours il pouvait converser cti espagnol ; au bout de deux mois il avait lu et relu tout Don-Quichotte et une multitude de pièces de théâtre en celte langue; sa conversation devint absotuuient méconnaissable , il y mettait du feu, de la chaleur, des idées; sa physionomie n'était plus la même ; ses facultés engourdies prirent le plus grand essor; je le laissai au bout de quinze mois entièrement métamorphosé ; je l'ai revu au bout de quelques années un homme véritablement intéressant et instruit. Mais des changements de cette espèce, le plus frappant, sans doute, est celui de Quiulin : il avait exercé depuis vingt ans la profession de maréchal à Anvers sous le nom de Mésius; ainsi il n'était pas bien jeune quand il devint amoureux de la fille d'un peintre qui la lui refusa et jura de ne la donner qu'à un peintre ; il quitta le marteau pour le pinceau, et fut bientôt si bon peintre que le père lui donna sa fille avec grand plaisir; il parvint à une grande célébrité , et les tableaux qui restent de lui sont encore précieux. — Un amour trèsvif, en occupant continuellement et fortement d'un seul objet , nuit cependant par cet excès de tension ; il en résulte des veilles opiniâtres, de réchauffement, de la maigreur , de la faiblesse et de la fièvre ; et en général les impressions de ce sentiment, agissant plus particulièrement sur les nerfs du cœur, se manifestent sing:uiièrement sur le pouls. C'est aux variations du pouls qu'Iiippocrate reconnut l'amour de Perdicas pourPhila, l'une des femmes de son père, et Erasistrate celui d'Antiochus pour Stratonice, qui était aussi femme de Seleucus son père.
§ 114. Ce sentiment, qui peut produire les plaisirs les plus vifs, doit également occasionner les peines les plus cruelles et les effets les plus funestes. Une femme de Sienne ne survécut point au départ de son amant, et ayant appris qu'il avait été obligé de suivre Churles-Quint, elle mourut peu d'heures après. La mort de la maîtresse de Guillaume de la Tour le rendit fou; sa folie consistait à ne vou-
loir pas la croire morte et h la chercher partout; enfin il mourut au bout d'un an (lu chagrin de ne h point trouver (1). Aimesi de Belenvey mourut de douleur de ce que la princesse Barbossa s'était faile religieuse (2). Tulp donne l'histoire d'un jeune homme qui devint sur-lechamp cataleptique quand on lui eut refusé d'épouser la femme qu'il aimait (3). De Moor vit une fille qui devint folle en apprenant le mariage de son amant avec sa sœur (4) ; et l'on trouvera dans le chapitre de l'épilepsie l'histoire d'une femme que j'ai vu mourir avec les symptômes les plus violents après une passion trompée.
§ lia. 'Tous les goûts forts pour des objets de plaisir peuvent avoir des effets semblables à ceux de l'amour ; la passion du jeu surtout a des rapports sensibles; et le joueur heureux éprouve presque les mêmes symptômes que l'amant content; chaleur, rougeur, palpitation, tremblement, yeux animés par le plaisir, veilles, petite fièvre, maigreur. Ses chagrins sont aussi vifs, aussi impétueux, et s'ils n'ont pas de suites aussi funestes c'est qu'ils sont toujours adoucis par l'espérance et bientôt effacés par les succès.
§ lie. L'amour de la gloire , celui du bien en tout genre , sont encore des sentiments qui ont, dans leur marche et dans leurs effets, de très-grands rapports avec l'amour : la plus grande ardeur pour réussir , la plus grande activité dans l'emploi des moyens, la plus grande joie dans les succès, la douleur la plus vive dans les revers ; j'en ai déjà rapporté des exemples plus haut , et l'on en trouve beaucoup d'autres. Pythagore courait dans les rues après avoir trouvé l'égalité du carré de l'hypoténuse à celui des deux petits côtés ; et Francia , qui avait la passion de la gloire en peinture, mourut de chagrin après avoir admiré la Cécile de Raphaël , en pensant combien il était éloigné de la perfection (5). — On peut placer ici une remarque qui est vraie dans la plupart des passions , et dont on a déjà vu des preuves plus haut, c'est
(1) Histoire des Troubadours, t. ii, pag.
(2) Ibid., p. 533.
(3) Observ., 1. i, obs. 22.
(4) Patliolog. cerebri, ch. xxiv, p. 582.
(5) De Pyles, Vies des peintres. UEuvr., t. I, p. 85.
ET DE LEURS MALADIES
que l'objet d'une passion favorite peut réveiller le sentiment éteint pour tout autre objet. Le cataleptique de Tulp revint à lui quand on lui dit qu'il épouserait sa maîtresse. M.deLagni ne parlait plus, et ne paraissait plus entendre , nomma encore le carré de douze quand on le lui demanda. Un de mes collègues ne pouvant tirer aucune marque de sentiment d'une femme fort avare, qui était tombée en léthargie, s'avisa de lui mettre dans la main quelques écus neufs, et elle commença à reprendre connaissance en les serrant; et M. Morand a vu un joueur qui ne sortit de la plus complète insensibilité que quand on lui cria à haute voix: Quinte, quatorze et le point (1). — Ces faits, peu importants en eux-mêmes, servent à faire voir évidemment que les impressions souvent réitérées laissent une plus grande aptitude au mouvement dans la partie du sensorium qui avait servi à les transmettre; la sensibilité s'y soutient , lorsqu'elle est émoussée dans toutes les autres , et elle est un moyen dont on peut se servir pour l'y réveiller.
BU DÉsIR.
§ 117. Le désir est moins une passion qu'un attribut , et un attribut essentiel de toutes les passions ; on peut cependant envisager ses effets séparément de ceux des difîërentes passions auxquelles il est joint, et l'on verra qu'ils dépendent de ceux de l'attention soutenue, combinés avec ceux de l'espérance ou de la crainte. L'esprit est toujours tendu vers l'objet de son désir, et de cette tension peuvent résulter tous les mauvais effets dont j'ai parlé plus haut; mais ils seront ou fort aggravés, si la crainte se joint au désir, ou fort adoucis, si l'on espère. C'est d'après ces principes qu'il faut calculer les effets de l'ambition et de l'avarice, passions qui ont plus constamment, peutêtre qu'aucune autre , les yeux ouverts sur leur objet , parce qu'il n'y a presque point de mouvements oii les circonstances ne puissent leur apporter quelque avantage ou quelque perte : l'ambitieux et l'avare aésirent sans aimer, et réussissent sans cesser de désirer, parce que dès que l'on est pa.venu à un but , il s'en trouve un autre derrière qui devient dans l'instant même l'objet de nouveaux désirs ; on a cependant souvent des moments
. (1) Opuscules,
heureux en voyant qu'on approclie d'un/ de ses buts , et en sentant que l'on y atteint.—Mais si le désir, trop fort et trop continu, nuit, on peut cependant dire que le désir vif, mais modéré , joint à l'espérance , est la ))ase de toutes les situations heureuses ; le désir immodéré et insatiable jette dans tous les maux de nerfs ; le désir joint à la crainte jette dans une fièvre lente et détruit peu à peu. Il faut toujours se rappeler qu'Anacréon , ayant reçu de Polycrate une somme considérable , devint avare, perdit le sommeil, l'appétit et ia gaîté. Effrayé de son état , il rendit tout et redevint heureux. — La simple curiosité de voir un spectacle qui est inutile peut être assez vive pour animer bien puissamment l'action des nerfs , puisque l'on a vu en JG82 , à l'hôpital général de Paris , six malades qui , depuis plusieurs mois , étaient sans mouvement, se lever et marcher, au grand étonnement de tout l'hôpital , pour voir l'ambassadeur de Maroc (l).La curiosité, dit M. Andry, fit, dans cette occasion , ce que les médicamenis les plus souverains n'eussent pu opérer sitôt , tant la nature a de force quand elle agit elle-même.
DE LA HAINE , DE l'ENVIE , DE LA JALOUSIE.
§ 118, La haine produit une situation directement opposée à celle de l'amour ; et si ces deux sentiments ont quelques effets communs, comme l'agitation et les veilles , c'est par des moyens bien différents. Les effets les plus constants sont l'agitation , l'inquiétude , une fièvre lente, la perte de l'appétit, la pâleur, la maigreur, la cachexie , quelquefois même des symptômes nerveux plus forts. J'ai vu une femme devant qui l'on ne prononçait point le nom d'une autre femme qu'elle détestait, qu'elle n'eût des défaillances et des convulsions ; et Montanus avait déjà vu que cette passion donnait des vapeurs (2).
(1) Andry, Orthopédie , t. i, p. 98. Je rapporle le fait, il tient à ma matière; mais je pense que c'étaient sans doute des paralytiques imparfaits, qui étaient encore capables de quelques niouvemenis, mais qui n'en faisaient point, manque de motifs.
(2) Kst-ce par haine, ou par frayeur, que le cercopithèque tombe en voyant seulement la peau du crocodile? (Comare,
§ 1 19. L'envie, qui est une haine gratuite, mais une haine qui peut avoir une multitude d'objets, qui par là même est toujours en action, use, détruit, consume bien plus encore que la simple haine.
Jntaclas vorat ossibus medullas Et totum bibit arlubus cruorem.
Composée sans doute du désir qui voudrait tout avoir, du cliagrin de ce que ce désir n'est pas satisfait , et de la colère contre ceux qui possèdent une partie de ce que l'on voudrait posséder, elle réunit les maux du désir, du chagrin et de la colère ; elle entretient dans une fièvre lente, habituelle et rongeante.
§ 120. La jalousie , qui est la crainte de perdre le plus précieux des biens, tient à l'amour, à la haine , à la crainte , à la tristesse, à l'orfrueil, à la colère : composée des passions les plus l'orles, elle en a toules les peines, et il ne faut pas être surpris si l'âme succombe souvent sous ces peines, et si cette cruelle piission conduit à l'emportement, au délire, à la mort. La crainte continuelle de se voir enlever ce qu'on aime , la crainte plus affreuse d'être trahi par ce qu'on aime , la haine contre tous ceux que l'on soupçonne pouvoir penser à nous l'enlever, et on soupçonne tout le monde, l'attention continuellement fixée sur tout ce qui l'entoure, l'amour - propre mortifié, jettent dans l'inquiétude la plus vive et la plus continuelle , dans le cliagrin le plus amer, dans la tristesse la plus profonde; le sommeil fuit, l'appétit se perd, la bile s'arrête , elle reflue dans le sang, la jaunisse survient , les organes vitaux, irrités par la bile, donnent la lièvre, l'irritation des nerfs produit des convulsions, et j'ai vu les symplômes les plus affreux se réunir pour tuer , en moins d'un mois, l'homme le plus sain et le plus gai. Subjugué par la passion la ])ius forte et la plus aveugle, sourd à tout ce que disaient et faisaient ses amis pour le détourner d'un mariage odieux, il n'ajouta foi à rien que quand son contrat fui passé. Dès ce moment , ses yeux furent dessillés comme par un funtsle enchantement ; la jalousie la plus violente s'empare de son âmej elle l'occupe tout entier;
Dict. d'Iiixt. mit.), cl que le singe d'Erasme prenait des vomlssemenls, ladiarrlice, la lièvre, une faiblesse ôionnante en voyant une tortue?
tout ce qui arrive l'inquiète, l'alarme, le désespère : il fut hors d'état de faire bénir son mariage , et tomba dans une jaunisse bientôt suivie de fièvre , de convulsions et de délire. Dans un accès de ce délire, il veut et croit tuer son épouse, qui n'était pas dans la maison ; il imagine voir couler son sang; il s'élance de son lit pour aller l'embrasser, se désespère de sa mort, et meurt quelques minutes après. On a vu cette horrible passion assassiner plus d'une fois en réalité, nonseulement son objet, mais celui de l'amour dont elle était la suite ; ei elle est affreuse surtout chez ces nations qui sont également portées par leur constitution à l'amour et à un léger degré de mélancolie ; mais elle existe et peut avoir les effets les plus violents dans tous les pays. La femme du prince de Condé mourut de jalousie, en voyant son mari s'attacher à la Limetiil, demoiselle de Catherine de JVIédicis. Camerarius nous a conservé l'histoire d'une femme à qui un accès de jalousie donna une fièvre violente , qui la tua au bout de quelques jours; et si l'histoire de Coucy et de Fayel n'est pas démontrée , il paraît que l'on n'a pas de doute sur celle de Raymond de Castel- RoMssillon, qui fit poignarder Guillaume de Cabestaing et manger son cœur à sa femme (Ij.