‹ Œuvres de TissotChapitre 38 sur 160 · DE LA COLÈRE · texte numérisé non relu

DE LA COLÈRE

§ 1 2 1 . La colère , qui est peut - être la plus violente des passions, est une haine prompte, subite, et accompagnée du désir, non-seulement d'éloigner, mais même de faire du mal à l'objet qui nous a nui : elle est dans la classe des passions qui augmentent le mouvement, et elle peut l'augmenter à un degré excessif; elle anime l'action des nerfs , du cœur, des vaisseaux , des muscles , de tous les organes sécrétoires; quelquefois cependant, en serrant tous les sphincters , elle arrête toutes les sécrétions. — Elle occasionne la fièvre , des hémorrhagics , des inflammations, des diarrhées , des épanchements de bile , des fièvres malignes. C'est la colère qui fait la force des maniaques; elfe augmente celle des êtres les plus faibles , et elle est quelquefois violente, même au berceau. Les changements qu'elle imprime sur le visage sont si frappants que la physionomie la plus

(1) Ilisloiredes Troubadours,t, i, p. 147.

ET DE LEURS MALADIES

agrrëable peut devenir affreuse ; les yeux animés, et réellement grossis, sortent de leurs orbites ; le visage, quelquefois excessivement rouge , peut devenir extrêmement pâle ; tous ses muscles sont dans un état de contraction qui en dessine tous les contours, les lèvres sont tremblantes, tout le corps est involontairement agité ; on frappe des pieds, on brise tout ce qui se présente; on ne voit , on n'entend rien , on ne connaît personne ; la respiration est gênée et entrecoupée, le pouls acquiert une vitesse étonnante ; tous les vaisseaux se gonflent et crèvent quelquefois; on balbutie au lieu de parler, et la salive, fouettée par les mouvements précipités de la lanfi-iie, l'orme une écume affreuse; quelquefois on vomit, d'autres fois on prend la diarrhée surle-champ ; on devient jaune en un clind'œil, on tombe en faiblesse, et si l'effort du sang est extrême, il peut occasionner des apoplexies , des paralysies , des dilatations du cœur et des gros vaisseaux , la mort même la plus prompte. Outre ces effets, qui dépendent de l'augmentation du mouvement , il y en a un autre plus marqué dans la colère que dans toutes les autres passions , c'est une altération singulière des humeurs , altération qui dépend, il est vrai, de l'action changée dans tous les vaisseaux , et surtout dans les vaisseaux sécrétoires , mais qui doit cependant être considérée comme un effet d'une espèce particulière , parce qu'il devient souvent cause d'effets trèssinguliers. — On ferait plusieurs gros ■volumes en recueillant toutes les observations des maladies produites par lu colère; je me bornerai à présenter quelques-unes des plus importantes , et j'en donnerai ensuite quelques-unes de celles dans lesquelles on voit qu'elle a produit des effets favorables à la santé; ce dont on ne doit point être surpris, puisqu'une augmentalion si forte de mouvement doit nécessairement opérer des changements qui peuvent être utiles, quand il y a engourdissement et relâchement dans les solides, épaississement lent dans les fluides et ralentissement dans les mouvements.

§ 122. Les effets de la colère pouvant, comme on l'a vu , se rapporter à la circulation augmentée , à la bile séparée trop abondamment , à la bile arrêtée et repassée dans le sang-, au spasme, à la paralysie et à l'altération des humeurs, on verra que tous les accidents maladifs qui sont la suite de cette passion , devenue

trop violente, se rapportent à quelqu'une de ces causes. — J'ai vu un enfant qui , dès l'âge de quatre ans , éprouvait une hémorrhngie du nez toutes les fois qu'il se fâchait. L'hémoptisie est aussi une suite de la même cause : j'en ai cité des exemples dans un ouvrage (1). Higmor en a vu une considérable chez unejeune fille (2), et Boris Gudenow, czar de Russie, au commencement du siècle passé , s'emporta avec tant de fureur contre Sigismond , roi de Pologne, qu'il fut attaqué d'un crachement de sang que rien ne put arrêter. Pechlin , cet observateur si exact, a vu des hémorrhagies , après la colère, par les oreilles, par l'utérus, par la peau même (3). Fick parle d'une femme à qui chaque accès de colère occasionnait un flux hémorrhoïdal abondant. Borelli a vu couler des larmes de sang (4) ; et , dans son agitation contre les Turcs , auxquels il allait livrer bataille , Scanderberg prit une hémorrhagie par les lèvres (6). La même cause qui produit l'hémoptisie et les autres hémorrhagies , peut occasionner des inflammations ; on en a vu résulter une pleurésie très - forte (6) et des maladies chroniques du poumon. Sennert avait déjà remarqué que la colère, souvent réitérée, conduit à l'étisie. M. Zimmermann parle d'une femme qui avait une toux très-forte dès qu'elle était contredite; et Van Helmont vit un homme qui, ayant reçu un affront public d'une personne dont il ne pouvait tirer aucune satisfaction , fut attaqué d'un asthme qui , faisant des progrès rapides, le tua au bout de deux ans (7). Les dilatations des gros vaisseaux, celles du cœur même , peuvent être la suile de cette passion. Harvey rapporte l'histoire d'un homme qui , ayant été obligé de retenir une violente colère,dans une circonstance parfaitement semblable à celle dont je viens de parler, tomba dans une oppression et une douleiir de cœur qui , augmentant peu à peu avec des symptômes cruels, le conduisirent enfin au tombeau. Les artères jugulaires parurent aussi

(t ) Maladies des gens du monde, § 23.

(2) Disquisitio analom., p. 172.

(5) Lib. ni, obs. 25, p. 458.

(4) Cant. Il, observ. 56.

(5} Libavius, De cruentatione cadave-

rum, p. 502.

(G) Bierling, TIteses practicce, cas. 38.

(7) Ortus mcdicin, 4. Amst., 1652, p,

grosses que le pouce pendant sa vie , et après sa mort Harvey trouva le cœur, les oieilletles, les gros vaisseaux, aussi gros que dans un bœuf (1) ; et Dionis rapporte le cas de M. Dubuisson , capitaine de vaisseau , qui , à l'âge de trente ans , après une violente colère , commença à éprouver de l'oppression , accompagnée d'un violent battement de cœur, d'un sentiment de picoltement sous le sternum, et d'un pouls rude et fréquent. Ces accidents faisaient des progrès lents, mais redoublaient dans les mauvais temps et dans les circonstances pénibles; il s'y joignit des assoupissements fréquents , dont les réveils étaient marqués par des douleurs de cœur insupportables. Cet état empira pendant treize ans, et l'on trouva l'oreillelte gauche plus grosse que la tête d'un enfant nouveau-né (2). C'est encore en augmentant l'aclion du sang que la colère produit l'apoplexie , celle maladie que M. Hoffmann et d'autres médecins appellent hémorrhagie du cerveau. Drelincourt vit un homme , qui s'était emporté en se mettant à table, tomber apoplectique et mourir sur-le champ. Les ventricules du cerveau se trouvèrent pleins d'eau (3). Et je tiens d'un ancien médecin , qui avait suivi long-temps les armées impériales (4) , un fait dont il avait été témoin : un soldat avait reçu d'un supérieur des coups de bâton, qu'il ne pouvait pas lui rendre : il en mourut sur - le - champ de colère , et on trouva son cerveau rempli de sang et d'une sérosité jaunâtre.

M. Buchan, célèbre médecin d'Edimbourg, a vu une femme à qui un violent accès décolère donna une apoplexie sanguine. Elle sentit dans le moment même une douleur extrême , comme si on lui eût plongé un poignard dans la tête ; ensuite elle tomba dans l'assoupissement ; son pouls s'affaiblit très - considérablement et devint fort lent : les secours qu'on lui administra la conservèrent en vie environ une quinzaine de jours , et quand on ouvrit la tète, on trouva une çrande quantité de sang épanché dans le ventricule gauche (6). — Harderus vit

une femme que la colère rendit apoplectique , et qui mourut dans les convulsions ; et j'ai vu , comme M. Lorry, une femme si mobile que la plus légère con tradiction la faisait évanouir (1). Cet habile médecin cite le cas effrayant d'une femme honnête qui , ayant paru en public dans un habillement peu convenable, fut si irritée par les propos indécents que cet habillement lui attira de la part de jeunes libertins , qu'elle tomba morte (2). Ces faits suffisent pour prouver combien Galien s'était trompé en croyant que la colère ne tuait jamais (3). — La paralysie dépend des mêmes causes que l'apoplexie : ainsi, on a dû l'observer après (les colères. — Valère Maxime rapporte déjà l'histoire d'une Athénienne qui, en se fâchant, perdit absolument la parole; et j'ai vu une jeune fille qui , en se disputant , à l'âge de sept ans , avec une de ses amies sur la couleur du lacet qu'elles emploieraient pour leur poupée, sortit de sa chambre si violemment irritée qu'elle tomba apoplectique à la porte, et elle est restée toute sa vie paralytique de la main gauche. — Fabri de flilden a vu un accès de colère jeter un blessé, qui touchait à sa guérison , dans une fièvre accompagnée de frénésie , qui le tua le quatrième jour. Chez un autre blessé, la colère rappela l'hémorrhagie et la rendit incurable. 11 parle aussi d'un homme , qui avait un ulcère dans l'urètre, à qui chaque accès de colère donnait de la fièvre, de l'insomnie, et une si forte irritation dans ce canal , qu'il poussait quelquefois des cris de douleur pendant deux jours. Chez un quatrième malade , elle rouvrait un ulcère parfaitement cicatrisé. Il a vu aussi un homme à qui la colère donnait toujours une fièvre éphémère ou une fièvre tierce (4).

Cette même cause qui produit tous ces accidents fâcheux en produit un beaucoup plus léger, mais beaucoup plus fréquent , c'est le gonflement et la rougeur du visage. Ces accidents sont surtout apparents chez les femmes , qui deviennent quelquefois de couleur cramoisi jusqu'à la racine des cheveux ; celles qui ont la peau très-délicate ont même souvent, après s'être fâchées fortement, des

(1) Exercitat. aller, ad Riolanum. Oper, omnia. 4. Lond., 1766, p. 127.

(2) L'anatomie de l'Iiomme, 722.

(3) Sepidcr., 1. 1, p, 88.

(4) Feu M. Cliaillet, célèbre médecin à Neufchâlel.

(5) Domeslic. medicin, p. 519.

(2) Ibid., p. 34.

(5) De symptomatum cattsis, (4) Cent. I, obs. 18, epist. j, p. 958, cent. V, obs. 75.

EX DE LEURS MALADIES

taches rouges , brunes , noires, enfin de véritables ecchymoses (1) , et le gonflement du visage le laisse quelquefois dans une espèce de flétrissure qui dure souvent pendant quelques heures. Ce gonflement , joint à la défiguration que produit le spasme, altère la physionomie au point d'être méconnaissable ; et c'est là-dessus que Stobœus conseillait de présenter un miroir aux gens en colère, comme le moyen le plus sûr de les apaiser sur-le-champ. C'est à ce même principe (2) que l'on doit rapporter le rouge qui paraît sur le cou des coqs d'Inde quand ils sont irrités, et le changement de couleur du caméléon. — Les fausses couches en sont encore une suite: il n'y a point de médecin qui n'ait pu s'en assurer par lui-même; et j'ai connu une femme qui se blessa quatre l'ois dans deux ans, entre le troisième et le cinquième mois, après des emporlements. Chez des femmes très délicates, une légère vivacité peut produire le même effet.

§ 123. On peut placer les érysipèles parmi les maladies qui dépendent de l'augmentation de la circulation , et parmi celles qui dépendent du dérangement du cours de la bile. Fallope cite une femme qui ne se fâchait jamais qu'elle n'eût un érysipèle au visage ("3). Les femmes y sont surtout très-exposées si elles se fâchent à l'approche des règles ; et les accidents produits par l'augmentation de la sécrétion ou par les resserrements des couloirsdu foie sont très-fréquents. Pechlin a très-bien remarqué que la bile est l'humeur sur laquelle la colère paraît avoir le plus d'action. Portée tout-à-coup en abondance dans le duodénum, elle l'irrite , et occasionne ou des vomissements ou une diarrhée. Camerarius avait vu une femme à qui le plus léger mouvement de colère faisait rendre tous les aliments qu'elle avait dans l'estomac et beaucoup de bile; et comme elle se fâchait très-souvent , elle détruisit si complètement son estomac que les vomissements devinrent habituels. Fabrice de Hilden a vu une femme qu'un accès de

(1) L'immortel auteur de Télémaque, dont tous les tableaux sont si vrais, a bien vu cet effet de la colère, et l'a rap. pelé en parlant de celle de Calypso : « Ses joues tremblantes étaient couvertes de taclies noires et livides.

(2) Haller, Elem. phys.

(3) Oper. omnia., fol. 3584, p. 761.

colère purgeait comme une médecine ; et l'on trouve dans les Mémoires des curieux de la nature la singulière observation d'un maître d'école qui était obligé d'aller à la selle dès que ses écoliers le fâchaient (1). C'est sans doute ce même afflux de bile qui fit sortir, après une forte émotion (2) , chez une femme que je vis peu de temps après , une assez grande quantité de ver solitaire , dont elle ne savait point qu'elle fût attaquée.

La bile peut acquérir assez d'àcreté pour irriter fortement les intestins , occasionner de violentes coliques , des inflammations même, et laisser une suppuration. Tulp a vu un miséréré, mortel en peu de jours , être la suite immédiate d'une violente colère (3). Les diarrhées sont aussi très-fréquentes, et c'est sur ce principe sans doute qu'un médecin ingénieux, qui n'avait pu venir à bout de purger un malade , ordonna à son valet de chambre de ne lui donner la médecine qu'après l'avoir mis en colère; mais cette même inertie qui le rendait si peu sensible à l'effet des purgatifs le rendait peu irascible, et le valet de chambre désespérait de remplir sa commission, quand un plaideur entra pour l'informer. Il était en habit de taffetas et parlait avec chaleur; le bruit de son habit inquiéta le malade ; le valet s'aperçut qu'il était en colère, il lui donna le remède, et le succès en fut complet (4), — Quand, au lieu d'augmenter la sécrétion et l'excrétion de la bile, la colère , en agissant sur les extrémités des organes sécréteurs et excréteurs, ne la laisse point passer dans les intestins , mais l'arrête dans ses propres vaisseaux , dans lesquels la stagnation l'épaissit bien vite ou la fait repasser dans la masse du sang , il en résulte ou des jaunisses ou des maladies très-graves du foie. RI. Yalcarenghi rapporte le cas d'un homme âgé qui, après une forte colère, devint sur-le-champ jaune. Dès ce moment, il eut la bouche sèche, ses selles

(1) Append. ad decur. secund, ann. 5,

(2) Les malades disent également qu'ils ont eu une émotion, pour dire qu'ils ont eu un grand plaisir, un chagrin, une frayeur ou une colère, et en effet on est ému dans tous ces cas, et on l'est à proportion de sa mobilité; il y a des personnes pour qui tout est émotion.

(3) L. n, ch. XLi.

(4) Anecdotes de médecine.

144 DES furent grises , ses urines extrêmeraent colorées; il éprouva au bas de l'hypochondre droit une petite tumeur qui ht peu à peu des progrès , mais resta toujours mobile et ne lui occasionna aucune douleur ; son pouls s'affaiblit et ses forces diminuaient. Au bout de six semaines, il eut de la fièvre , il fut altéré , ses forces se perdirent tout-à-fait, et il mourut à la fin du second mois. Le foie se trouva rempli de tubercules , et la vésicule du fiel était si grosse qu'elle avait une palme de diamètre et était remplie d'une bile absolument noire ; c'est elle qui formait la tumeur que l'on avait sentie au hus de l'hypochondre. Des jaunisses molli s fortes sont très-fréquenles , et Pechlin , qui a si bien vu tous les effets des passions, remarque qu'après des colères on estpresque toujours un peu jaune,etquecette leintedécèle souventles vivacités des femmes , chez qui la transparence de la peau la rend plus apparente.

Les calculs de la vésicule du fiel sont une autre suite de la colère, qui peut avoir lieu foutes les fois que la bile croupit , et qui arrivera fréquemment si le spasme serre le conduit cholédoque ; aussi l'on a remarqué avec raison qu'il devait se former principalement quand la colère est suivie de la tristesse et de la crainte , qui arrêtent l'évacuation de la bile, dont la colère a produit une plus grande séparation ; et en effet , ce passage subit d'une passion qui porte la plus grande action partout à d'autres qui ralentissent tous les mouvements ne peut qu'être funeste (1) ; et plusieurs des observations que j'ai rapportées plus haut prouvent que la colère réprimée produit souvent des effets plus funestes que si elle eût été abandonnée à elle-même. J'ai vu une suite de maladies du foie et de la vésicule produites par une forte colère , à laquelle succéda sur - le - champ une honte plus forte de s'être fâché. La colère laisse souvent un sentiment douloureux au haut de l'hypochondre gauche.

§ 124. C'est encore à la bile séparée trop abondamment , et peut-être en niêrae temps altérée , croupie et corrompue dans les intestins , ensuite en {)artie repompée el portant son infection dans le sang, qu'il faut attribuer ces fièvres. intermittentes , rémittentes , putrides, malignes, qui succèdent souvent à la colère jointe au chagrin , et qui sont presque

(1) Pechlin, Ibid.

ERFS

toujours d'un mauvais caractère (1). M.

Staahl a vu plusieurs exemples de fièvres mortelles, après des colères étouffées.

§ 125. Tout le corps de l'homme en colère est dans un élat convulsif ; l'enfant qui se fâche prend des convulsions ; la femme délicate en prend très - aisément, mais qui se dissipent souvent sans suites fâcheuses , et qui d'autres fois en ont de funestes. M. Collin vit dans son hôpital une femme en pleine convalescence qui , s'étant fâchée contre la garde, prit un accès de convulsions dans lequel elle mourut (2) ; et l'on verra dans le chapitre de l'épilepsie des exemples de cette maladie produite par la colère.

On doit rapporter aux dérangements convuhifs l'irrégularité dans le pouls.

Elle avait déjà été remarquée avant Pechlin, et il l'a vue rester très-forte pendant deux ans, après une vive colère. Zacutus vit une femme prendre une forte palpitation et mourir presque sur-le-champ (3).

Un dérangement dans les yeux après une colère , qui faisait voir tous les objets doubles à celui qui les avait altérés , de façon qu'il ne voyait que pendant le jour, esi encore une suite des lésions nerveuses produites par cette violente passion (4). — Si le spasme porte sur les vaisseaux urinaires,il en suspend les fonctions, et cette suspension peut être mortelle. J'ai vu un homme, âgé de soixantedix-sept ans , qui , ayant reçu une lettre qui l'irrita et le laissa mal à son aise, deux jours après n'urina presque plus , et le peu d'urine qu'il rendait était couleur d'encre. Je ne le vis que le troisième jour. La suppression fut bientôt totale : le hoquet , le dégoût, le vomissement , l'enflure des jambes survinrent , et il se fit un dépôt à la langue, qui, la grossissant rapidement, étouffa le malade le dixseptième jour.

§ 126. Un dernier effet de la colère , c'est d'altérer considérablement les humeurs : on voit les enfants et les femmes délicates rendre une bile absolument verte , et un enfant fut si véritablement empoisonné par le lait de sa nourrice , qui avait eu une violente colère , qu'il rendit du sang par la bouche, les yeux.

(1) IlolTmann dans différents arljrles, et surtout DepnrgmUibns post iram vcneno. ('2) Aniiuns. mcd'ic. tert., p. 23.

(3) Praxis admiranda, 1. i, obs. 142.

(4) TIiRs. medic. pract. , collect. Ilall, t. I, p. 352 et 364.

ET DE LEUHS MALADIES

les n.'irines , les oreilles et le fondement (1;. Des observations bien démontrées attestent que la salive des animaux irrités devient extrêmement dangereuse et opère comme un poison.

§ 127. Après avoir décrit tous les ravages que produit la colère, il faut se rappeler ce que j'ai dit, qu'il y a des circonstances , et je les ai indiquées, dans lesquelles elle produit des changements favorables. Le chancelier Bacon avait très-bien vu qu'elle pouvait être utile , comme tous les remèdes qui produisent une forte chaleur (2) ; et, dès les premiers temps de la médecine, Hippocrate, à qui le génie a souvent tenu lieu des connaissances qu'il ne pouvait pas encore avoir, jugeait qu'elle pouvait être utile pour ranimer la nutrition et redonner de la couleur : il l'avait conseillée à une femme qui, nourrie de mauvais légumes pendant un temps de disette , éprouvait des douleurs de genou et une grande faiblesse dans les jambes (3). iEtius adopte aussi l'idée d'Hippocrate (i). Un historien rapporte que la femme de l'empereur Paléologue second le guérit d'une maladie de langueur en le fâchant trèssouvent, de propos délibéré, par une contradiction continuelle (5) ; et parmi les conseils que Craton donnait un prince attaqué de paralysie , on trouve celui de se fâcher quelquefois (6). Les actes de Copenhague attestent qu un jeune homme, muet depuis quatre ans, recouvra la parole en se fâchant contre une vieille femme , qu'il avait déjà maltraitée trèssouvent (7).SchHlze a vu la colère guérir d'autres paralysies (8); et Pechlin parle d'un homme attaqué de paralysie d'un des muscles steruo - mastoïdiens , (]ui taisait que la tête se portait toujours d'un côté, et chez qui ces muscles recouvraient assez de force pour tenir la tète droite pendant quelque temps , quand il était animé par la colère ou par le vin. Une suppression très-invétérée des règles fut

(1) Éléments pliysiol., t. v, p. 583; ex Albino.

(2) Historia vitce et mords , vers la fin. (5) Epideni., 1. ii, sect. iv.

(4) Telrab., i, sect. iv, ch. xxxiii.

(5) Fick, De irœ efficacia. Jense, 1718. . (6) Coiisil., I. VI. Premier médecin de trois empereurs, il avait été bien à même d'observer les effets des passions,

(7) Vol. I, obs. 71.

(8) Consil. med., cons. 50,

Tissol,

terminée par une violente colère (1) ; on a vu la goutte guérie par le même moyen. Valenola guérit un homme d'une fièvre quarte, rebelle à tous les remèdes , en le lâchant ; et Borrichius et Schenck ont vu la même chose.

Il serait inutile d'accumuler un jilus grand nombre d'exemples , et si l'on fait attention que la colère agit en pous~ sant les esprits animaux av.ec une grande force dans tous leurs canaux, on comprendra qu'elle peut en rétablir le cours dans des parties où ils ne passaient plus , et guérir par là des paralysies; et en ranimant l'action des fibres musculaires, elle peut mettre en mouvement des humeurs dont la stase produisait une multitude d'accidents, — L'habitude diminue lu violence de ses effets , et c'est sans doute la passion qui peut se réitérer le plus souvent sans détruire. Elle est bien moins funeste que le chagrin : on a vu les personnes les plus irascibles parvenir au plus grand âge et tourmenler pendant tout un siècle ceux qui les entouraient.

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