‹ Œuvres de TissotChapitre 41 sur 160 · Lond., 1750, p · texte numérisé non relu

Lond., 1750, p

ET DE LEURS MALADIES

§ 130. La compassion ou la pitié est celte douleur que nous fait éprouver la peine des autres ; c'est donc un chagrin, mais c'est un ch;igrin un peu tempéré par le plaisir que l'on a à se trouver sensible; aussi ses effets, quoique quelquefois très-marqués, sont rarement funestes. Il y a heureusement beaucoup de gens que la vue du malheur fait souffrir; il y en a à qui le simple récit d'un événement fâcheux arrache des larmes ; il y a des femmes qui ne l'entendent point sans s'évanouir; et l'on voit quelques hommes, qui soutiennent leurs propres maux avec la plus grande fermeté et presque sans y l'aire attention, être extrêmement sensibles à ceux des autres.

C'estcette sensibilité aux malheurs étrangers qui est la cause de ces impressions, tout à la fois si pénibles et si douces , que les tableaux tle toutes les situations touchantes nous font éprouver : mais elle peut avoir ses excès et occasionner des accidents très -graves; celui qu'a i éprouvé un jeune homme de quatorze ans, en voyant conduire au supplice un criminel atroce, mérite d'être conservé (I) : il sentit d'abord un mouvement ex- ! traordinaire et commença à se trouver I mal. Il voulut cependant suivre l'exécui tion. Mais, en voyant jeter Vesriie dans le feu, il éprouva un mal de tête violent avec une suffocation et une agitation extrême. La nuit fut troublée par des rêves affreux , il tomba dans le délire, la fièvre, des mouvements convulsifs ; l'effroi était peint sur son visage ; le plus \. léger bruit, l'approche de quelqu'un lui faisait horreur; il croyait avoir tous les 1 membres cassés, et se plaignait des dou- I leurs les plus cruelles; il fermait con- I stamment les yeux, et rejetait toute nour- 1 riture et tout remède ; sou corps se couvrit de tachesjaunes et noires comme des ! meurtrissures ; il passa de ce premier état à celui des convulsions les plus violentes; : il éprouva ensuite un cruel tétanos ; et, j enfin, tous ces accidents se sont terminés, ] dans le temps qu'on le croyait le plus i mal , par deux abcès aux reins (2).

i (1) Il est vraisemblable que la frayeur a augmenté les effets de la commiséra- I tion ; mais dans un grand nombre de cas, I les effets de plusieurs passions se combi- I nent, et on doit les placer sous celle qui i paraît y avoir la plus grande part.

(2) Journal de liltcruliire, Journal de médecine, Gazette de Berne, 1777, n° 62, 1 et autres journaux.

§131. Quels que soient les funestes effets des passions dont j'ai déjà parlé , elles sont peut être moins fâcheuses pouc la santé que la crainte et la frayeur, qu'il ne faut pas confondre, puisqu'elles ne diffèrent pas seulement par le degré, mais qu'elles ont des caractères réellement difl'érents. La crainte est l'appréhension d'un mal futur prévu ou présumé ; la frayeur est l'appréhension du mal dont nous nous croyons menacés par un événement subit et imprévu qui arrive actuellement. La crainte peut durer trèslong-teraps : il y a des gens qui passent leur vie à craindre; la frayeur est momentanée; et quoique ces deux états aient des effets communs, ils en ont aussi de très - différents , et leur action générale n'est pas la môme : celle de la crainte est lente et plus égale; celle de la frayeur vive et irrégulière. Les effets de la crainte ressemblent à ceux de la tristesse, et la crainte n'est en etîet qu'une espèce de tristesse ; ceux de la frayeur sont plus rapprochés de ceux de la colère. La crainte affaiblit l'action du cœur oii le sang s'amasse, et il en résulte des palpitations et des défaillances, un ralentissement marqué dans la circulation, l'arrêt du sang dans la saignée; elle arrête même les héraorrhagies, et elle peut entièrement déranger les fonctions du cœur. L'action nerveuse est aussi affaiblie ; toutes les fondions languissent; toutes les humeurs croupissent et s'altèrent de différentes façons, toutes les sécrétions , et surtout la transpiration , se dérangent; il se forme des obstructions; il survient des diarrhées, des maladies paralytiques, la mort même (1).

— Dans la frayeur le mouvement du cœur est d'abord augmenté ; M. de Sauvages avait vu une violente frayeur procurer vingt-cinq battements de plus par minute ; et Ton a vu une violente frayeur laisser le pouls accéléré le reste de la vie pendant plus de vingt ans (2). Elle donne des hémorrhagies , elle change quelquefois les règles en pertes, quoique d'aulres fois elle les supprime, et ces suppressions sont ordinairement très-

(1) Aristote, qui a été, quoi que l'on en dise, un si grand observateur à tant d'égards, avait déjà dit que, dans la crainte, le sang retournait de louies parts au cœur; on est comme paralysé, on a un sentiment de saisissement, de froid et de faiblesse.

(2) Journal de médecine, t. xvii, p. 264

opiniâtres ; et j'ai vu , après la peur, des palpitations violentes, qui, au bout de dix ans, n'étaient pas radicalement détruites ; depuis lors j'ai perdu le malade de vue : elle produit les maux de nerfs les plus violents , et l'on verra , dans le chapitre de l'épilepsie , qu'elle est une des causes les plus fréquentes de cette maladie ; elle occasionne aussi des paralysies, des apoplexies, des morts subites. Il est vrai que quelquefois en animant l'action , dans les maladies oîi elle est trop faible, elle produit des effets heureux, et j'en rapporterai quelques exeuiples ; mais il faut cependant faire attention que dans cette passion, comme dans toutes les autres, la cause n'étant j.imais qu'une action fort troublée, elle n'a aucune marche régulière , que ses effets sont souvent diamétralement opposés , qu'il est impossible de les prévoir, et par là même dangereux de l'employer comme remède. Les observateurs sont pleins des accidents occasionnes par ces deux passions ; j'en présenterai un assez grand nombre pour que l'on puisse se faire une idée juste de tous les ravages que l'on peut en craindre.

§ 132. Le premier eflTet de la frayeur est une espèce de frisson dans toute la peau occasionné par le spasme, par là même très-souvent une suppression de la transpiration , et souvent des urines abondantes et aqueuses, ou une diarrhée subite très-forte et quelquefois très-opiniâtre. J'ai vu , il y a vingt-quatre ans , un enfant qui en avait alors quatre ou quatre et demi, et qui, ayant été effrayé le premier dimanche de mai par des enfants masqués qui couraient les rues à cette époque, c])rouva d'abord plusieurs accidents convulsil's, et fut dans un état d'extrême faiblesse pendant quelques jours, au bout desquels il survint une diarrhée, pour laquelle on essaya, depuis le mois de mai jusqu'à la fin de septembre, tous les purgatifs, apéritil's, astringents, toniques, stomachiques, cordiaux, possibles; tous furent inuliles ; le mal fit des progrès journaliers ; la diarrhée, à la fin de septembre, était devenue entièrement lientérique , les forces étaient totalement perdues, la fièvre continue, le dégoilt total , l'insomnie complète , et l'altération prodigieuse : appelé à celte époque, je remarquai que la peau était d'une sécheresse extrême, et jugeant que l'irritabilité des inlestins était sans doute très-grande, je me déterminai à quitter le

régime chaud pouf lui donner que

les aliments les plus doux, et le lait d'amande pour toute boisson, et à se borner pour tout remède à un lavement de bouillon de veau avec un jaune d'œuf et une petite dose d'opium, et à un bain d'eau tiède avec quelques poignées de fleur de sureau et d'herbe de mélisse et une bouteille de vin. J'espérai par ces secours diminuer l'irritabilité des intestins, amollir la peau, ranimer la transpiration et relever les forces; le bain parut d'abord éprouver beaucoup le malade; il avait mal au cœur, il paraissait comme ivre et très-faible ; j'eus de la peine à obtenir qu'il y restât vingt-cinq minutes; on le mit dans un lit tiède , et il dormit deux heures, ce qui n'était pas arrivé depuis deux mois; il eut encore quelques sommeils pendant la nuit, et la diarrhée fut moins fréquente ; le lendemain on réitéra le lavement et le bain oh il fut quarante minutes, et après lequel il dormit cinq heures, la diarrhée diminua considérablement, la fièvre baissa, les forces revinrent et je ne fis pas réitérer les lavements, mais il prit encore sept bains, et le dixième jour il se portait à merveille; quinze jours ensuite il prit la petite vérole et l'eut abondante mais heureuse; depuis cette époque je ne lui ai pas vu la plus légère indisposition (1). Quelquefois la diarrhée est un effet promjit et subit de la frayeur; on en est surpris tout à coup et sans pouvoir s'en défendre (2); le déraBgement des fonctions de l'estomac est aussi un elï'et de la peur ; Van Helmont a vu une jeune fille qui , eflrayée par le tonnerre , perdit sur - le - champ l'appétit , et qui depuis lors n'avait pris que quelques cuillerées d'eau fous les huit jours (3).

La jaunisse est un antre effet assez constant de la frayeur. J'ai vu une femme qu'une frayeur sur l'eau rendit jaune en quelques minutes : elle le fut plus de six

0) Cette observation m'a paru pouvoir Être très-utile, et c'est ce qui m'a déterminé à la donner ici avec un détail qui serait peut-êire mieux placé dans ua traite des maladies du bas-ventre.

(2) C'est à la même cause que Hallei" croit que l'on doit attribuer l'épanchenient de l'encre de la sèche, celui de l'air fétide de la bête puanfjî du Cap, et de quelques autres animaux. La peur donne la diarrhée aux chiens, et Wepfer assure qu'elle la donne aux loups; on a vu uu çliien mourir de la frayeur du canon.

(5) Jus çlwmviratmf § 25; op., p. 244«

ET DE LEURS MALADIES

mois , malgré , ou plutôt k cause d'un très-grand nombre de remèdes, puisqu'elle avait remarqué que presque tous 1 ui faisaient du mal; enfin , la poudre de chardon-bénit , prise trois fois par jour ( elle avait oublié la dose ) , la guérit au bout de quelques jours. Un homme , effrayé par la chute d'une galerie sur laquelle il était, tomba dans l'ictère noir le plus complet que je me rappelle avoir vu :

il ressemblait exactement a un Maure (1). Et M. Le Cat vit une jeune personne à qui les propos d'un homme insolent occasionnèrent une frayeur très - vive. Le lendemain, le dessous de ses yeux devint jaune, et cette couleur gagna, au bout de huit jours, tout le visage , après quoi ce jaune dégénéra peu à peu en noir; de sorte qu'en moins de huit jours elle eut un masque de velours noir parfait, qu'elle garda pendant quatre mois , sans aucun dérangement de santé et sans aucune douleur. Huit jours après, le visage , les avant-bras jaunirent , et ensuite noircirent; enfin , au bout de quatre mois , la peau noire s'écailla et la peau se trouva blanche dessous (2).

§ 133. C'est en diminuant l'action artérielle et la force excrétoire que la crain le augmente la disposition des vaisseaux absorbants à l'inhalation, et peut par- là même rendre plus susceptible de contagion dans les temps de maladies épidémiques. Yillis l'a vu évidemment dans les fièvres malignes qu'il décrit, et tous les médecins qui ont observé attentivement la peste l'attestent également. C'est en ranimant l'action excrétoire et en diminuant l'inhalation que le vin est utile comme préservatif; c'est à la crainte continuelle que d'habiles médecins ont attribué ces fièvres malignes qui se répandent quelquefois si promptemenl dans les villes assiégées avant que les causes physiques aient eu le temps d'agir (3j.

(1) M. Kirkpatrich, dans une des notes qu'il a ajoutées à la Iraduction de l'Avis au peuple, cite aussi une jaunisse trèsforte après la peur. Advice to people, pag.

(2) Mémoires de Berlin. De la Coll. acad., t. II, préf., p. 75.

(3) Si l'application de la main d'un mort, dit M. Junker, a jamais réussi dans les vices de la peau, c'est sans doute par l'effet de ce spasme, suite de l'effroi, et en général par là même dangereux, qui, plus marqué sur la partie où se fait l'appliçation; parçe qu'il y est augmenté par

§ 134, C'est en portant le spasme sur les organes de la bile que la frayeur produit l'érysipèle, ce qui n'est point rare : Sennert l'a vue occasionner cette espèce très-douloureuse que l'on appelle la rose (1). — L'action de la frayeur n'est pas moins marquée sur les autres glandes que sur le foie. M. Yan Swielen vit une femme très-saine à qui une frayeur subite occasionna sur-le-champ une tumeur au sein , qui , quoique traitée d'abord par les meilleurs remèdes, devint un squirrhe incurable (2); et il fait k cette occasion une observation très-juste: Quand quelqu'un, dit-il, est frappé d'une crainte subite, il pâlit, son visage (il aurait pu dire tout son corps ) s'affaisse (3j, tous ses vaisseaux se contractent, et si l'on réfléchit que tous ces changements que nous voyons si évidemment à l'extérieur peuvent avoir lieu intérieurement, on comprendra comment il peut en résulter les maladies les plus étonnantes et les plus opiniâtres. Il cite ailleurs (4j, d'après La Molle, le cas d'une accouchée , dont les lochies furent supprimées par une violente frayeur : il se forma dans le ventre une inflammation qui se termina en abcès , dont il sortit plusieurs livres de pus. Il avait vu luimême un homme à qui la frayeiir du tonnerre donna un tremblement très-violent (5) , qu'il garda toute sa vie ; et j'ai vu deux jeunes filles qui , par la même cause, mais plus rapprochée, puisque l'une

le froid, y suspend l'action des vaisseaux et y arrête la nuirilion; mais il serait très-nuisible dans les maladies cutanées, critiques ou dépuraloires, en faisant diS' paraître une éruption utile.

(1) De consens Chijmic et Galen., c. xiv.

(3) Cet affaiblissement, cette flaccidité, cet amollissement subit des parties musculeuses, dans le chagrin, la crainte, la frayeur, dans différents maux de nerfs, ont été remarqués par plusieurs médecins ; j'en ai déjà parlé et je l'ai expliqué ailleurs. Les médecins animistes les attribuent à l'incurie de l'âme perturbée par les affections viol en tes qu'elle éprouve. . Si metu vel doloresubiio commovetur animus, carnes debilitataî et quasi inanitœ illico llaccescunt : quod cum de corpore nihil decesserit, soli anima de cura corporis, et suo officie, rémittent! trihuere licebit. » Nichols, Anima medica, p. 13.

(4) T. IV, p. 622.

(5) Yoy. § 627, t. ji, p. 182.

tl'elles avait été légèrement blessée à la téle, et que l'autre était liès-prèà d'une personne qui fut tuée, restèrent dans une espèce d'imbécillité. Une autre jeune liile, âgée seulement de neuf ;ins, effrayée ])ar le violent orai:e et l'affreuse grêle du 28 juin 1752 , tomba dans une agitation étonnante et perdit la parole, qu'elle ne recouvra qu'au bout de quelques lieures , et même imparfaitement, puisqu'elle bégaya pendant plusieurs jours.

On lit dans un des meilleurs journaux l'histoire d'un matelotqu'un orage effraya si fort qu'il tomba de peur, et son vis.ige suait du sang' , qui , comme une sueur ordinaire, revenait à mesure qu'on l'essuyail pendant tout le temps que dura l'orage (i). Stahl avait vu une fille qui, menacée de mort par des soldats, perdit tout son sang par tous les pores de son corps et fut promptemcnt morte (2). Les accidents convulsifs sont aussi une suite très-ordinaire de la frayeur. J'ai vu une jeune fille à qui la peur d'un ciiàtiment donna, la veille du jour oîi elle devait le subir, (les convulsions violentes, qui durèrent jjlusieurs jours ; et une autre qui, effrayée par le danger qu'elle avait couru en se mettant à cheval sur un balcon très-élevé, eut dès le lendemain une crainte générale : tout lui faisait peur, elle n'osait pas rester seule. Au bout de quelques jours, elle eut de violentes convulsions dans les muscles du cou, ([ui ne tardèrent pas à gagner tout le corps.

Elles revenaient fréquemment, commençaient quelquefois par le pouce, d'autres fois par le pied , et duraient plusieurs bcures. Les bains tièdes, une tisane fort douce, de la magnésie, et ensuite la racine de valériane, la guérirent.

M. Lorry i)arle d'une très belle personne qui, effrayée par les violences d'un père ivre, tomba dans des mouvcmenis convulsifs des différents muscles, si forts que son visage devena t affreux, et elle était souvent jetée de son siège à te; re , sans cependant jamais perdre la connaissance. Mais ce ne sont pas seulement les femmes qui peuvent éprouver des accidents de cL-tte espèce ; M. Zimmermann nous a donné l'histoire d'un paysan des plus robustes, âgé de (rente - six à quarante ans, qui, ayant été emprisonné pour cause de vol, eut tellement peur de Ja j.olence qu'il perdit toutes ses forces,

H) Joiirit. rnniclcip. Janv. ITTGJp.lSS.

(2j De ailiemat., § 20.

au point de ressembler à un homme mort : Je ne sentis son pouls, dit mon illustre auii, en aucun endroit de son corps; je ne pouvais point apercevoir le mouvement du cœur ni aucune apparence de respiration ; son visage et ses lèvres étaient d'un pâle cadavéreux , ses yeux étaient fermés, tout le corps était froid : en apparence, cet homme n'était qu'un cadavre. Des irritations mécaniques douloureuses, l'application des stimulauls les plus actifs ne procuraient aucun sentiment; les remèdes injectés de force dans la bouche ressorlaient bientôt par les commissures des lèvres. Il resta dans cet état pendant vingt-quatre heures : alors il commença à avaler quelques remèdes.

Au bout de trente heures, il ouvrit les yeux ; six heures après , il articula quelques sons : au bout de six jours , il fut entièrement remis. Je fus consulté en 1761 par un robuste paysan , âgé d'environ vingt - quatre ans , qui , ayant été effrayé par un bœuf furieux qui courait sur lui , ne se sentit pas incommodé d'abord; mais le lendemain, il se trouva mal à son aise et il eut des palpitations. Bientôt il ne put ni entrer au lit , ni rester tranquille : il était obligé d'être dans un mouvement continuel, et il perdit entièrement le sommeil. 11 eut un effroi et des angoisses inexprimabks , avec un peu de fièvre. Il rendait tout ce qu'il prenait par un simple soulèvement de l'estomac, et il y avait déjà plusieurs mois qu'il était dans cet état. Je lui conseillai le régime le plus doux, une simple décoction d'orge ou de l'eau , et un peu de lait pour boisson, et tous lesmatins une poudre composée de très-peu de nitre, d'un peu plus de crème de tartre et de deux grains de camphre. Au bout de dix semaines, il revint presque entièrement guéri. Je lui conseillai de continuer les mêmes remèdes , et j'appris assez long - teuips après qu'il ét.)it très-bien. J'ai vu une lemme , effrayée le second jour d'une couche par la cloche du feu, qui élait restée sujette à des spasmes si violents de l'avant-bras qu'elle jetait des cris douloureux toutes les fois qu'elle en é|)rouvait des accès, qui étaient accompagnés d'une angoisse inexprimable, et les accès duraient quelquefois vingt- quatre heures. M. Haen a vu la frayeur produire un spasme très fort de la mâchoire inférieure ; Van-der-Wiel a vu lafemmed'un jardinier du prince de Nassau si affectée par la frayeur, que les os pariétaux se séparèrent daasla suture qui leur est com-

ET DE LEDUS MALADIES

mime (i). Un des effets les plus singuliers delà peui', c'est celui que rappoi-le M. Vater, d'un jeune homme i|ui d'abord après en avoir eu une très- vive , qui le laissa pendant quelques uiomeiils la bouche ouverte sans pouvoir parler, commençaà éprouver une difiicultéà respirer, avec une envie continuelle de tousser; et en toussant , on voyait et on pouvait sentir un tubercule dur de la grosseur d'une noix muscade, qui s'élevait d'un des côtés du larynx , mais qu'on ne pouvait ni voir ni sentir quand il n'y avait point de toux. Le mal fit des progrès pendant deux ans, et augmenta au point que, ne jiouvant presque plus respirer ni avaler, on prévoyait une mort prochaine, quand la tumeur grossit , resta toujours apparente, et se trouvant par là en prise aux remèdes extérieurs , fut résoule elle malade entièrement guéri. On a vu plus haut la frayeur f;rossir et durcir promptement le sein : il est à présumer que, dans ce cas, elle avait opéré le même effet sur une des sLindes bronchiales.

La folie peut être une autre suite de )a frayeur. J'ai vu autrefois une paysanne robuste qui , descendue par un corde dans une caverne assez profonde, pour y chercher un animal égaré , en ressortit folle, et n'a jamais été guérie. On a vu à l'hôpital de Montpellier un jeune homme qui, ayant été attaqué sur un grand chemin [)ar deux voleurs , devint tout de suite maniaque (2); et Gorris, arrêté par une troupe d'Iioiuines armés, dans le temps des troubles de la ligue , tomba dans une imbécillité dont il ne sortit jamais (3). — L'épilepsie est une suite si ordinaire de la frayeur, que je crois que cette passion est la cause la plus fréquente de cette cruelle maladie. On en verra plusieurs exemples dans le chapitre qui en traite : il serait superflu d'en réunir d'autres ici. M. Boerhaave en a recueilli plusieurs (4), parmi lesquels il y en a deux dans lesquels la frayeur fut produite par des masques ; et si l'on rapproche ces exemples de celui que j'ai cité plus haut, on verra que ce genre d'amusement n'est pas sans inconvénients. — ■ La frayeur peut tuer sur-le chanip : on a vu ua criminel mourir en entendant pro-

(1) Cent. I, obs. 1.

(2) Observ. de méd, des hôpitaux milit., t. 1, p. 4.

(.3) Eloy, Dict.

. (i) De morb. nervor., p. SOI.

noncer son arrêt de mort; el Kerkring rapporte qu'un homme, à qui l'on avait annoncé la mort pour un jour fixé , s'effrayant tous les jours davantage, mourut enfin au jour fatal. On sait que Charles- Quint , effrayé par la cérémonie de son enterrement , qu'il avait voulu exécuter, prit mal en la terminant et mourut au bout de peu de jours. Et Platerus rapporte l'exemple d'une femme qui , étant arrivée à la porte de la ville au moment où elle se fermait, y mourut de peur pendant la nuit. M. Petitvitun hommeblessé à la main qui mourut subitement en voyant ses tendons à nu ; et M. Haller a vu plus d'une fois les chiens destinés à ses expériences mourir de peur dès qu'ils étaient liés, avant même qu'on en eiit approché le scalpel (l).

La peur du péril passé peut -elle être aussi dangereuse ? Est - ce à la frayeur , comme l'a cru M. Kirkpatrick , ou à la joie d'un danger évité, comme je suis porté à le croire, qu'il faut rapporter la mort d'un malade du D. liollings , à qui l'on cacha qu'il avait la petite-vérole, qu'il craignait beaucoup , et qui mourut sur-le-champ quand on lui annonça qu'il en était guéri? A. Pétrone cite aussi l'exemple d'un domestique qui , ayant traversé à cheval le Pô gelé, sans savoir qu'il le traversait, mourut en l'apprenant à son arrivée au lieu de sa destination (2). — La frayeur en songe même a ses inconvénients : j'en rapporte un exemple frappant dans le chapitre de l'épilepsie ; et M. Lorry a vu une jeune fille qui fut dans le délire pendant quelques jours, avec les yeux égarés , pour avoir rêvé qu'on la précipitait dans les enfers et que les démons la tourmentaient (3) ; et Andrée cite aussi une jeune personne qu'un rêve eflrayant jeta d^ins un accès de convulsions qui dura plusieurs heures, et la laissa dans une faiblesse et une

(1 ) Langhans, De consensu parthtm, § 43. On lit dans le même endroit, que Haller, dans ses nombreuses berborisaiions sur les Alpes, avait souvent remarqué les impressions que faisaient sur ceux qui l'accompagnaient la vue des précipices; les uns prenaient un vertige, les autres un tremblement, les troisièmes une faiblesse qui allait à la défaillance, les quatrièmes une forte diarrhée.

(2) Allex Pelronii, De vlctu Roman.

Lib. quinq. fol. Uom., 1581, p. 2S0.

perte d'appétit dont elle fut très - longtemps à se remeltre (1).

On peut pli^ce^ apiès la peur en rêve ce qui arriva à un jeune homme, qui a fourni à M. Hosman le sujet d'une petite dissertation. Eu traversant une place le soir, il crut y voir un spectre , et rentra chez lui presque mort, avec un abattement, un dégoût, une faiblesse , qui durèrent quinze jours. Une autre fois, il crut que le spectre le saisissait par le pied , qui devint rouge , s'enflamma et suppura. Bientôt il fut attaqué de convulsions atroces , avec délire , perte de Ja parole, quelquefois fureur, et tous les accidents des maladies convulsives ; il prévoyait toujours l'accès par un froid qui montait des extrémités inférieures , comme cela arrive dans la plupart des maladies de cette espèce (2). Loew vit aussi un enfant de huit ans, plus pardonnable par là même, que la prétendue apparition d'un spectre jeta dans des convulsionslcs plus affi'euses, avec le tétanos de la mâchoire , perte de la mémoire , des sens , de la raison , constipation la plus opiniâtre , et tout cela jour et nuit , presque sans interruption pendant plus de deux mois. Il guérit cependant (et je le fais remarquer parce que cela est consolant), sans qu'il restât aucun afl'aiblissementni dans les facultés ni dans aucun organe (3). Et M. Morgagni donne fort en détail l'histoire d'un vidangeur qui , se trouvant seul la nuit occupé de son travail , crut voir un spectre blanc , et fut tellement effrayé qu'il tomba dans une fièvre et des convulsions si violentes que, malgré tous les secours qu'on lui donna , il périt le sixième jour (4).

On pourrait peut-être dire que ces apparitions étaient l'effet du dérangement commençant du cerveau , plutôt que le dérangement n'était l'effet des apparitions; mais il est très - ordinaire de voir des enf.inis, des jeunes gens faibles, des femmes délicates , des hommes ignorants et pleins de préjugés, s'effrayer et, dans leur frayeur , engendrer des monstres

(1) Cas 7, p. 81.

(2) Morbits convidsivus a vivo spectro.

Jen., 1G8-2. Il est tr6s-vraisemblable que ce jeune liomme avait l'ânic faible, les nerfs très-mobiles, la libre lâche et le sang acre.

(3) Loew. Cnnsiit Epidem. Semprmni., 1706. Sydenliani, oper. 4, t. ii, p. 521.

(4) Episl. 02, § 5.

NERFS

qui l'augmentent et Ja portent à ce degré qui opère les effets fâcheux que je viens de décrire; au lieu qu'on ne voit ])oint des maladies nerveuses se dévelop- ])cr tout à coup sans quelque cause morale ou physique bien forte , avec cette violence. Ainsi , les apparitions ont été la suite de la timidité et de l'erreur de l'imagination ; mais les accidents et la mort même ont été la suite de l'apparition des monstres. J'ai rencontré il y a plusieurs années , dans une place assez isolée , au clair de la lune, un enfant d'environ huit ans et très-sain qui, ayant entendu quelque bruit à la porte de l'église voisine , s'en alarma au point de jeter les hauts cris et de se mettre à fuir d'un tout auti e côté que celui où il devait aller, persuadé qu'il avait vu des revenants. Comme il me connaissait , je le rassurai, je le calmai , je le remis chez lui , je lui fis donner un bain de jambes et quelques calmants : cela n'eut aucune suite. Mais s'il n'eût pas rencontré aussi proraptement quelqu'un , et quelqu'un qu'il connaissait ; s'il eût couru beaucoup et eût ajouté réchauffement à la frayeur; si , au lieu d'être calmé, il eût été grondé , ou si, au liiiu de calmants, on lui eût donné du vin ou de l'eau - de - vie, il pouvait trèsaisément tomber dans l'état des malades dont je viens de parler.

Il serait inutile de recueillir un plus grand nombre d'exemples des dangers de la frayeur ; mais je finirai cet article, comme ceux de quelques autres passions, par remarquer que si la crainte et la frayeur nuisent si souvent, elles peuvent quelquefois être utiles , l'une en modérant l'action, l'auire en l'augmentant; c'est par ce double principe que la crainte donne la fièvre tierce , et que la frayeur la guérit, comme je l'ai vu moi même; il est vrai qu'elle peut aussi la donner, et que souvent elle la dérange. Paré avait déjà vu la frayeur du naufrage guérir une fièvre quarte , et la peur était un moyen usité autrefois en Courlande pour guérir la fièvre tierce (f). M. Traites, l'un des plus grands médecins et des meilleurs observateurs de ce siècle, a vu une femme à qui la frayeur d'une chenille, qui lui tomba sur le cou, donna la fièvre tierce. C'«st sans doute en ralentissant l'action nerveuse que la crainte est un des moyens dont on se sert avec succès pour le traitement de la

{l),Eph. C, N.,dçç. 2, ann. 0, p. 570.

ET DE LttJBS MALADIES.

taanie ; d'autre fols elle nuit en affaiblissant l'action dans les cas oîi elle est nécessaire, et M. Smellie se plaignait de ce que dans les accouchemenis la crainte fait quelquefois Cisser tout-à-coup la douleur (Ij : c'est en augmentant cette même action que la frayeur a souvent guéri la paralysie. Tulp a vu une paralysie qui durait depuis trois ans, etDiémerbroecli en a vu une qui durait depuis quarante, guéries par la frayeur du tonnerre (2). C'est sans doute dans l'espoir d'opérer une révolution violenle , et son espoir ne fut pas trompé, que M. Lieutaud fît tirer un coup de fusil au pied du lit d'une cpileplique au moment où l'accès finissait; elle fut trois heures dans un état violent et dangereux, mais elle se trouva guérie (3). On vit à Berlin, en 1720 , un jeune homme dans un état désespéré, et dont la mort était attendue d'un moment à l'autre , à qui l'explosion d'un magasin à poudre redonna la connaissance ; il reprit sur-lechamp des forces , se leva et fut guéri au bout de quelques jours (4). Les vapeurs, celte maladie si souvent produite par la frayeur , ont été guéries par ce même moyen (6), qui peut même opérer des changements mécaniques tels qu'on n'en aurait point attendu d'une cause morale : un homme , qui avait l'épaule luxée depuis trois semaines , fut guéri par une frayeur, et un autre le fut d'une hernie invétérée (6). Il est très-ordinaire de chercher à guérir le hoquet par la peur, et quelquefois cela réussit; on change une disposition vicieuse dans les nerfs, en produisant une disposition différente , mais le plus souvent cela ne réussit point et quelquefois cela nuit ; ainsi, malgré les exemples que je viens de ciler , il n'en esl pas moins vrai que les effets de la peur doivent en général être regardés comme fâcheux, qu'on ne doit l'employer comme remède que dans des cas absolument désespérés, et que

Cl) Â. Treatise on the tJieonj and practice ûf midwijenj , f. 5, p. 478.

(2) Tulp., 1. 1, ch. Lxi. Diemerb., Obs. med., obs. 12. L'électricité y avait-elle part?

(3) Médical, musœum, t. ir, p. 17G.

(4) Verdries, JEquUibr. ment, et corpor., p. 158.

(5) De Melle, De vi vitcdi, § 108.

(6) Mentz , Da animi commotionibus.

Leipsiçk, J700.

la peur est surtout funeste aux enfants , parce qu'indépendamment du mal présent , elle laisse une disposition à s'effrayer qui rend la vie amère et la couvre souvent de ridicule.

On peut faire cesser les effets de la crainte en produisant un sentiment différent; c'est ainsi qu'un oflicier général qui ne pouvait être saigné sans s'évanouir, soutint très-bien la saignée en faisant battre la caisse auprès de lui (1). — La crainte peut changer d'objet , et l'on remarque tous les jours qu'une personne qui craint tout pour elle peut devenir courageuse si elle voit en danger un objet qui lui soit plus cher qu'ellemême ; des mères tendres et craintives en fournissent des exemples fréquents ; on le voit même chez les animaux. — Une personne poltronne est rassurée par une plus poltronne; est-ce parce qu'en voyant le ridicule chez un autre, on en est frappé au point de n'oser pas s'en trouver atteint? la vanité de paraître proléger le faible empêche-t-elle de sentir sa propre faiblesse? ou enfin le sentiment de la frayeur subsiste t-il et n'estce que rex])ression que l'on cache?

§ 135. Les effets de la honte se rapprochent de ceux du chagrin , et la honte est le chagrin de s'être mal mis dans l'esprit des autres : on sent qu'elle a une multitude de degrés, depuis la honte du plus léger ridicule jusqu'à celle de l'infamie, dont les effets doivent être d'autant plus fâcheux qu'ils admettent peutêtre moins de consolation que ceux dii remords. — L'effet le plus ordinaire de la honte est de jeler dans la tristesse, dans l'hypochondrie, dans la mélancolie la plus noire; elle peut même rendre fou, et enfin tuer tout-à-coup Le rhéteur Diodore mourut de honte de n'avoir pas pu répondre aux questions de Stilboji. La honte d'avoir échoué aussi maladroitement dans le Pays-Bas humilia si fort le duc d'Anjou qu'il n'osait lever les yeux , et la confusion le jeta dans un égarement d'esprit dans lequel il passa six mois (2). Le marquis d'Ossun, dont la bravoure était connue, honteux de s'être laissé entraîner par la fuite générale à la bataille de Dreux, se jugea indigne de vivre après une telle tache et se laissa mourir de faim; le duc de

(1) Blegny, Zodiac, medic. Gallic, p. 4.

(2) Supplément à l'Histoire de la rivalité de la France et de l'Angleterre,

Nevers mourut de honte du reproche que Henri IV lui fit de n'avoir pas assez approché de l'ennemi. J'ai vu, en 177G, un jeune homme qui, honteux de n'avoir eu aucun prix au collège , perdit la parole , tomba dans une imbécillité trèsforte , une faiblesse si g-rande qu'on ne pouvait pas le laisser marcher sans lui donner le br.is, une agitation continuelle, une insomnie totale et une constipation absolue. Je ne vis dans cet état qu'un spasuie soutenu; je le traitai en conséquence, et l'on trouvera ailleurs l'histoire de sa guérison.

§ 136. La pudeur est cette honte qui a pour objet la décence ; la crainte d'y avoir manqué, celle d'être soupçonné d'y pouvoir manquer, ou même de savoir comment on peut y manquer , donne ce sentiment qui sied si bien, mais qui, poussé trop loin, devient pénible et peut paraître ridicule. Ses effets sont de couvrir tout-à-coup, d'une nuance plus ou moins forte de rougeur, le visage , souvent la gorge, quelquefois même les bras ; les lèvres éprouvent un léger tremblement, les yeux sont fixes et baissés, la voix s'arrête, on balbutie, et l'on éprouve un léçer trouble dans les idées. M. Walther (l) a attribué cette rougeur au spasme des fibres musculaires qui entourent l'ouverture de la veine cave supérieure dans le sinus, et qui, gênant le retour du sang des purties d'où elles le rapportent , fait que tout-à-coup les vaisseaux s'en trouvent plus remplis ; on rougit plus ou moins jirom^itement , la rougeur est plus ou moins forte, plus ou moins longue, se dissipe plus tôt ou plus tard, plus lentement ou plus rapidement, suivant les différents degrrs du spasme , suivant son étendue , sa force , la rapidité avec laquelle il se dissipe. Si les joues rougissent plus que les autres parties, c'est que le tissu cellulaire y clant plus considérable et plus lâche qu'ailleurs, les vaisseaux étant moins soutenus, leur engorgement est beaucoup plus aisé que dans d'autres parties; c'est celte même mollesse du tissu cellulaire qui fait (]ue l'état du visage est suscepli- Lle de tant de variations si promptes à l'égard de la couleur et de l'embonpoint.

§ 137. La timidité est une crainte excessive de paraître ridicule ; elle ralentit

(1) De crubescentibus. Leips., 1739.

Collect, anat. Hall., t, ii.

NERFS

l'action, elle la gêne, elle la rend gaa-^ ehe, elle émousse réellement les facultés, elle en enchaîne le développement, on ne voit ni on n'entend ; elle peut donner un tremblement général , une extrême faiblesse , une délaillance même , en un mot , elle a tous les inconvénients de la crainte, et il ne faut jias douter qu'elle n'ait une influence réelle sur la santé ; elle conduit à la plus grande mobilité.

§ 1 38. L'orgueil est une espèce de joie produite par le sentiment des avantages que l'on possède , ou que l'on croit posséder , et par lesquels on se croit supérieur aux autres ; il a les effets essentiels de la joie ; il anime l'iiclion, il augmente la force des fibres , et celle de la circulation et celle du fluide nerveux ; il peut même la porter trop loin et jeter dans le délire; on en a vu plus d'Un exemple : mais non content de son propre suH'rage, l'orgueil exige quelquefois les démonstrations des suffrages des autres, et comme il est souvent frustré, ses effets se combinent avec ceux de la colère ou du chagrin , qui , d'oii qu'il vienne , tient toujours à la colère dans l'homme superbe, parce qu'il s'indigne toujours que le malheur ose l'atteindre : c'est cette combinaison qui a souvent eu des elFets si fâcheux; c'est à elle qu'il faut rapporter la mort de ce magistrat qui tomba au pied de son concurrent en le félicitant d'avoir obtenu l'emploi qu'ils sollicitaient tous deux (I); c'est à elle qu'il faut aussi attribuer celle de M. H''**, ce célèbre professeur de lène , qui mourut parce qu'il n'obtint pas le pas sur un de Ses collègues.

§ 13!). La vanité dilTère de l'orgueil ; elle est le désir de paraître supérieur aux autres plutôt que le sentiment de l'être. Le bonheur de l'orgueilleux est beaucoup en lui; le bonheur de l'homme vain dépend beaucoup des autres; parlà même , la vanité est beaucoup plus souvent chagrinée que l'orgueil , mais elle ne l'est pas si dangereusement.

§ 140. Le rire est moins une passion purliculière que l'expression d'une espèce de joie produite par la vue du ridicule qui consiste proprement dans l'association de deux idées qui ne sont pas faites pour aller ensemble.

Ilumaiio capiti cervïccm prctor eqiiinam Jungcre si vctit... i'i:»uin tcneatis aniicip

(1) Epistol. Hallero.

ET DE IËURS MAtADlES;

Si l'on demandait : D'où vient celle vue produit-elle chez nous lu gaîté , et une gaîté si caractérisée que l'impression du ridicule est souvent la seule à laquelle l'affliction la plus profonde , et la douleur la plus aiguë , ne ])euvent pas se soustraire? Je répondrai que je l'ignore, mais que cela dépend vraisemblablement d'une de ces conditions innées dans notre âme qui a dû trouver choquante et plaisante une réunion absurde et être par là même sensible à la crainte du ridicule. — ■ L'irrision, le rire d'irrision maintiennent l'ordre delà société contre les progrès du ridicule , comme le mépris contre les progrès du vice; on n'est pas plus maître de ne pas rire de l'un, que de ne pas se courroucer de l'autre; mais les effets du rire sur le corps ne sont pas aisés à assigner. Dans les autres passions il y a augmentation ou diminution de mouvement, ici il y a non-seulement .nugmentation mais une direction particulière de quelques mouvements :

égayée par le ridicule l'âme met en jeu les organes de la respiration, et , ce qui est singulier, leur donne une action tresrapprochée de celle des pleurs, de façon que les enfanis passent subitement de l'un de ces états à l'autre, et que Ton est quelquefois incertain s'ils pleurent ou s'ils rient (t). — Il faut remarquer que , quoique le rire soit l'expression du sentiment du ridicule, il peut cependant être produit par des causes absolument corporelles; on le produit en chatouillant; il peut aussi naître de toutes les irritations nerveuses , soit qu'elles dépendent des irritations internes maladives qui produisent toute autre convulsion, ou des irritations externes dans les plaies, les fractures , les luxations, soii qu'elles soient l'effet des poisons ; mais

(1) On a demandé pourquoi les animaux ne riaient pas? Willis a répondu parce que les nerfs cardiaques ne communiquent avec le diaphragme que dans l'homme, et non pas dans les animaux ; De cerebr. anatom. , ch. xxvi. Berghen a blâmé jusiement celle raison, et a dil : Si lesaniinaux ne rient point, cela ne dépend pas des nerfs, mais de la position du diaphragme, qui, dans les brûles, n'a pas le jeu aussi aisé que dans l'homme, à cause de la position liorizonlale de leur corps; car, dil-il , l'homme qui marcherait à quatre aurait de la peine à rire. De nervo in(e)-co«£.,§42. Berghen ne s'est pas moins trompé que Willis ; le jeu du diaphragme

dans ces trois derniers cas, c'est un rire bien imparfait, ce sont les traits du rire et non pas le rire même.

Le rire produit d'abord par une idée plaisante devient comme convulsif ; on n'a pas pu l'empêcher , on ne peut pas le faire finir. Le rire continuel de certains fous tient sans doute à une suite d'idées ridicules. — Les eflFels du rire sont ceux de la joie ; ils sont donc en général favorables, et ils produisent d'excellents effets sur le poumon et sur les organes digestifs. Des malaises, des douleurs d'estomac , des coliques qui avaient résisté h tous les remèdes ont été guéris par le rire, qui peut prévenir et même dissiper les obstructions : l'augmentation dans la force de la vitesse de la circulation qui s'étend jusqu'aux plus petits vaisseaux , l'action qu'il imprime à beaucoup de muscles ont encore un excellent effet sur toute la machine animale; on néglige trop ce moyen , et je me suis servi plus d'une fois , avec un succès marqué, du rire excité par le chatouillement, pour des enfants faibles pour qui je craignais la nouure, qui étaient pâles, maigres, languissants ; et j'ose recommander ce secours bien dirigé , comme une ressource infiniment plus efficace , dans bien des cas , quand il y a croupissement d'humeurs dans les viscères , ou manque d'action dans les solides , que tous les remèdes. On les met sur un lit, ou à terre sur un drap, et en badinant on les chatouille aussi long-temps qu'ils paraissent s'en amuser, on finit dès qu'ils paraissent le désirer. Quelquefois dix ou douze jours de cet exercice suffisent pour changer très-sensiblement la physionomie ties enfants, en leur donnant plus de couleur et un air beaucoup plus animé et plus fort (1 ).

n'est pas plus gêné dans l'animal que dans l'homme ; s'il l'est dans l'homme qui marche à quatre, c'est qu'alors il se trouve dans une sitioaliou pour laquelle il n'est pas fait, et cette position même n'empêche pas le rire ; on peut s'en assurer tous les jours en voyant jouer les enfants; ainsi, si les animaux ne rient pas, c'est que le rire ne naît pas dans leurs idées : il naît dans les idées de tout homme sensé, en pensant que de nos jours on a voulu établir que riiomrae a été fait pour ma -cherà quatre, et que l'auteur de ce bizarre paradoxe a été traite comme criminel.

(I) Le rire, dit M. Berlin, en dégorgeant le foie et eu ranimant la cirçulaiion, cou-

158 BEâ

— On a plusieurs exemples d'abcès , de vomiques mêmes dans la poitrine, utilement ouverts par le rire. Erasme dut son rétablissement à celui que lui occasionna la lecture des lettres des hommes obscurs, et qui fit ouvrir une vomique qui le suffoquait. Un jeune bomme blessé à la poitrine était abandonné comme prêt à mourir ; plusieurs jeunes gens qui le veillaient s'amusèrent à barbouiller avec de la mouchure de chandelle le plus jeune qui s'était endormi au pied du lit; le mourant ayant ouvert les yeux fut si frappé de ce spectacle, que , s'étant mis à rire, il sortit par la plaie trois livres de sang épanché, et il fut dégagé. Pechlin , qui tenait ce premier fait du malade (l), rapporte comme témoin, que le rire détermina l'accouchement d'une femme dont on désespérait parce qu'elle perdait les douleurs et les forces ; et l'on trouve, dans les Mélanges des Curieux de la Nature , l'histoire d'une femme qui ne pouvait point avoir de selles qu'elle n'eût beaucoup ri (2). Un singe, qui se coiffa delà Ihiare d'un pape mourant, le fit rire si fortement qu'il en résulta une crise qui le sauva.

Mais quelque salutaire que puissent être les effets du rire il peut aussi avoir ses dangers; ces secousses réitérées que reçoit l'estomac peuvent devenir pénibles , et il n'y a sans doute personne d'a-ssez malheureux pour n'avoir pas éprouvé plus d'une fois qu'un rire fort et soutenu donne une douleur très-vive au creux de l'estomac ; cette douleur peut aller au point de faire évanouir, et je l'ai éprouvée moi-même ; mais le plus grand danger vient du sang amassé dans le poumon parce que dans le rire il n'y a point d'expiration complète ; la plénitude du poumon produit celle de la tête, et l'on meurt ou étouffé, ou apoplectique, ou dans un évanouissement, suite de l'affaiblissement nerveux. Fabrice de Hilden vil un homme blessé à la main par un coup de feu , dont la plaie allait à merveille, et qui ayant beaucoup ri le quatrième jour eut de si fortes douleurs

vient aux personnes mélancoliques et vaporeuses. Môm. de VAcad., 1763, p. 293.

(1) Liv. m, obs. 28.

(2) Dec. 2, ann. 3. Joubert a donné un traité du rire dans lequel il a réuni beaucoup de faits; mais je n'ai jamais pu le trouver, non plus que SçUelamer, f>s paîUem. animi.

dans tout le bras , que pendant vîngtquatre heures on crut d'un moment à l'autre qu'il allait avoir des convulsions. Le rire excessif a aussi produit un saignemént de nez dangereux , et une autre fois une hémoptisie qui dégénéra en ulcère du poumon. On verra ailleurs des épilepsies produites par le chatouillement, et M. Kloeckof en a vu résulter des ris convulsifs qui occasionnèrent des convulsions mortelles (1). Ces exemples rappellent un genre de mort imaginé par les frères de Moravie, secte d'Anabaptistes, qui , pour ne pas répandre le sang, chatouillaient le coupable jusqu'à la mort (2). Zeuxis ayant représenté une vieille avec un air extrêmement ridicule, ce tableau le fit si fort rire qu'il en mourut; et Chrysippe mourut de même, victime d'une idée qui lui parut ridicule(3). Mais ces effets funestes que j'ai dîi rapporter sont rares; les bons etTets sont journaliers ; et comme la gaîté est le plus doux et le plus utile des sentiments, le rire est le plus doux et le plus utile des mouvements ; et l'on ne s'étonne point que les Hypatiens lui eussent élevé un temple. — On voit, par tout ce que je viens de dire, que les effets des passions trop fortes sont beaucoup plus souvent nuisibles qu'utiles; et que lors même qu'ils sont utiles, ce n'est presque jamais que comme une maladie qui en guérit une autre. — La disposition aux emportements des passions , qu'il ne faut pas confondre avec les passions fortes , est souvent une trop grande mobilité ou générale ou particulière à de certains organes. Les effets maladifs des passions exigent des attentions que je renvoie au chapitre du traitement général. Je passe actuellement à la recherche des causes de la plus grande fréquence des maux de nerfs, article qui se lie naturellement à l'examen des causes de ces maladies , et qui finira ce chapitre.

ARTICLE IV. — DES CAUSES DE LA PtUS GRANDE PRÉQUENCE DES MAUX DE NERFS.

§ 141. J'ai déjà dit dans la préface que les maux de nerfs ont existé de tout

(1) De morbis anhnî, p. 52.

(2) Sainte-Foix, Essais «!«• Paris, t. v, p. 54.

(3) Diogène-Laei'ce , t. ii, p, 195. Valère Maxime rapporte le même fait, mais 4e Philémon, 1. ix, ch. xii, § 14.

ET DE LEURS MALADIES

temps; etM. Cheync remart. ne fort bien qu'on les trouve chez les Grecs, les Latins et les Arabes. J'ai ajouté qu'ils étaient réellement devenus plus fréquents, etM. Cheyiie avait déjà fait celte remarque. Cette augmentation , dont on peut fixer les progrès sensibles au commenceuient de ce siècle, a ses causes , et il faut les chercber parmi celles qui produisent les maux de nerfs; je les ai réduites à vingt- quatre causes physiques, rangées sous treize articles, et aux passions : c'est donc parce que ces vingtcinq causes, ou au moins quelques-unes de ces causes , sont devenues plus fréquentes que les maux de nerfs , qui sont leurs effets, se sont multipliés. Je ne les parcourerai point toutes, mais j'indiquerai celles qui me paraissent avoir le plus de part à ce funeste changement : les unes sont sans doute plus fréquentes dans certains pays, les autres dans d'autres. — M. Cheynen'en a compté que trois (1) : l'augmentation du luxe , une vie moins active , plus sédentaire , plus studieuse ; l'accroissement des grandes villes. J'en compte un plus grand nombre.

La première est une dégénération réelle dans les constitutions. Les causes qui altèrent la sanîé d'une génération, qui la rendent sujette aux maux de nerfs, altèrent nécessairement la constitution de la génération suivante : elle naît plus faible , moins vivace ; elle apporte en naissant un sang plus acre , une fibre plus lâche, et par- là même des nerfs plus mobiles. Parmi les causes de cette dégénérafion, il faut donner le premier rang peut-être à la propagation des maux vénériens , dont les influences détruisent la vigueur dans les germes, et portent des atteintes inévitables aux générations futures. Si l'on fait attention qu'elles ont rendu infiniment plus fréquentes les écrouelles et la nouure, on ne sera point surpris qu'elles aient laissé plus de disposition à toutes les maladies chroniques, et singulièrement aux maux de nerfs.

Mais si ces maladies ont été une cause puissante, les remèdes qu'on leur a opposés, et qu'on a dû leur opposer, n'ont peutêtre pas moins nui que les maladies mêmes. La violence avec laquelle on a administréle mercure pendant long- temps tuait souvent et jetait plus souvent dans des maladies de nerfs incurables. J'ai en-

(1) English-m.alady , part, i, chap, \i, p. 49, etc.

core vu des vapeurs, des bypocbondries, des paralysies, des tremblements, qui dépendaient de cette cause. Quand celle méthode cruelle a été presque généralement abandonnée , au lieu de s'en tenir à une méthode simplement mitigée sans être trop affaiblie , méthode qui est sûre et qui guérit tous les cas vénériens curables, on a donné dans une autre extrémité : on a administré le remède avec tant de ménagements qu'il n'opérait plus: il palliait sans guérir; il fallait y revenir. Les malades passaient des années en préparations et en remèdes , toujours inquiets et constamment afl'aiblis par le régime , par les bains , par le mal , par la peine. Toutes ces causes menaient à l'hypochondrie, et l'hypochondrie chez ceux qui ont été affectés du virus vénérien prend un caractère d'incurabilité que j'ai observé très-souvent, et qu'un très-grand nombre de médecins doivent avoir vu sans doute , mais que M. Freind seul a fait remarquer. L'hypochondre qui a eu une fois la plus légère atteinte de maux vénériens ne se croit presque jamais guéri : cette idée le poursuit et peut augmenter l'hypochondrie au point de jeter dans un vrai délire , comme j'en ai un exemple sous les yeux (1). La faiblesse des méthodes trop mitigées a fait éclore cette multitude de remèdes secrets et l'nfailliblcs contre les maux vénériens auxquels des malades , souvent mal guéris ou qui ne croient jamais l'être assez bien, recourent avec une ardeur et une confiance étonnantes, et la majeure partie de ces remèdes étant tous très-âcres , il est impossible d'apprécier tous les maux de neifs qu'ils ont occasionnés. J'en ai vu de très-fàcheux qui n'avaient pas d'autre cause; et d'ailleurs tous ces arcanes inventés par l'avarice, et dont la première, souvent la seule vertu , est de rapporter seulement de l'argent à ceux qui les vendent , n'ayant de mérite que celui que leurs préconiseurs leur donnent, les pa-

(1) Le passage de M. Freind est très-intéressant. « Insigne quoddani est, affectum liunc fréquenter coniitans, neque in alio quopiam visum : ut ii scilicet qui lue inl'ecii fuerint, ut opiime curati , suspicentiir tamun sese ca non immunes esse, perpetuoque in discrimine versari, etc. » On doit le lire en entier; c'est le dernier article de l'histoire de la vérole, dans l'histoire de la médecine. Opéra omnia, p. 35. Turner est, si je ne me trompe, le seul qui y^ait fait altentipn.

160 Ms Irons des unS sont toujours occupés à déprimer les autres , et le mallieureux qui en a fait usage , inquiété par le mal qu'il en apprend, court ileTun hl'aulre, et perd dans chaque nouvel essai une partie de sa fortune et de sa santé. On voit par ce que je viens de dire que les maux vénériens ont produit des maux de nerfs de quatre f.içons; et je suis convaincu que c'est principalement à cette cause qu'il faut attribuer la faiblesse, la pâleur, la cacochimie , la chétivilé , si l'on veut me passer ce terme , je puis même dire la laideur, de beaucoup d'enfants nés dans les grandes villes , et qui sont les tristes victimes des erreurs sans nombre de leurs parents , et des poisons privilégiés ou non privilégiés dont ils ont fait usage. Mais , soit qu'elle dépende de ces causes ou de quelque autre, la dégénération est réellement bien attestée et bien avérée dans presque tous les pays , et il me paraît qu'il n'y a que 1 opiniâtreté qui puisse la nier; mais ce n'est pas ici le lieu de la poursuivre en détail.

Une seconde classe de causes renferme l'augmentation du luxe , la plus nombreuse population des villes, et l'augmentation des aris sédentaires : ces trois causes, qui sellent, ont concouru singulièrement à altérer la bonne santé dans tous les âges et dans tous les ordres , et à augmenter le nombre des maux de nerfs. • — L'abandon presque total des jeux d'exercice pour les enfants et pour les jeunes gens est, comme je m''en suis déjà plaint, une autre cause que l'on peut ranger dans le même ordre, et qui a fait un mal infini : au lieu du volant, du billard, dn mail, de l'arc, de la paume, on a adopté des distractions casanières tolalement opposées aux besoins de la nature , qui , à cet âge, veut de l'action. Aussi elles ne sont pas des plaisirs réels, elles en usurpent le nom, et sous ce nom elles laissent réellement dévorer tacitement par l'ennui , et privent , sinun de toute action , au moins d'une action suffisante ; et du manque d'action et de l'ennui, il résulte nécessairement des maux de nerfs , de î'iiypochondrie , des convulsions , à un âge oii elles n'existaient pas dans les siècles précédents, que ])ar quelques raisons graves. Les jeux de cartes, devenus presque partout la seule distraction de tous les âges, ne peuvent en rien remplacer aucun de ceux dont ils ont pris la place : ils occupent plus qu'ils n'amusent; ils ai'exercent jioint le corps, ils ne reposent yoint les passions , ils ne donnent géné^

NËRFS

ralcment point de vr.-^ie gaîté ; ainsi, l'on n'a à en espérer aucun bon effet , et ils en ont plusieurs mauvais, puisqu'ils réunissent les désavantages d'une vie sédentaire et occupée, et qu'à l'ordinaire on n'en remporte que de la tristesse , au lieu de cette gaîté qui est la suite des jeux que je regrette.

Ce changement en a entraîné un plus funeste encore, c'est que les jeunes gens, oisifs et ennuyés, se sont livrés beaucoup plus tôt à la débauche , qui a eu des suites beaucoup plus funestes , parce qu'ils n'avaient pas la force de la soutenir.— Les suites des trois premières causes énoncées dans cet article sont évidentes ; et en comparant les mœurs d'un pays depuis que le luxe y domine avec ses mœurs antérieures , en comparant l'air champêtre à celui des grandes villes, en comparant les inconvénients des arts sédentaires avec les avantages de la vie agricole ou de la plupart des arts mécaniques, il n'y a personne qui ne sente aisément quelle différence prodigieuse il a dû en résulter pour la santé, et les médecins qui ont vieilli dans de grandes villes, dont ils ont vu la population s'accroître et les mœurs se changer, peuvent attester combien le nombre des maux de nerfs a augmenté pendant un demisiècle d'observations. Ce n'est presque aujourd'hui que chez les gens très - âgés qu'il faut chercher des santés fermes et robustes, des tempéraments intacts et des nerfs inébranlables. J'ai vu un petit canton dans les montagnes de ce pays dont tous les habitants, occupés aux ouvrages de futaillerie , passaient leur vie à aller couper les arbres dans les forêts , dont l'air est généralement sain , à les mettre en œuvre , et à conduire leurs ouvrages sur les différents marchés : c'était l'endroit du pays où l'on trouvait les hommes les plus beaux , les plus forts , les mieux portants. Il s'y établit quelques lapidaires, qui, sans avoir plus de bien, avaient plus d'argent que les futaillers : cet argent séduisit , la lapidomanie gagna , la futaillerie tomba. C'est depuis plus de vingt ans le quartier où il y a le plus de maux de langueur, et ceux qui le connaissent ont remarqué avec étonnement combien la génération actuelle paraît moins forte et moins vigoureuse que les précédentes.

Les passions multipliées forment un troisième ordre de causes , que le luxe et la réunion dans les villes font éclore. Ces deux causes amènent la vanité , !>>

ET DE LEURS MALADIES

cupidité, l'ambition, l'envie, la jalousie, passions dont on a vu tous les (langers , et elles diminuent les liaisons, l'Hniltié , la gailé , qui font tant de bien. Le plus petit événement peut devenir le sujet d'une scission entre différents partis, dont tous les individus éprouveront tous les effets destructifs des passions, et il n'y a aucun médecin observateur qui n'ait vu, dans des cas semblables , des insomnies , des vapeurs , des jaunisses, des fièvres, une multitude de langueurs, qui n'ont d'autres causes que le trouble des passions ; et l'on peut par là même placer parmi les causes de la plus grande fréquence des maux de nei fs, je ne dirai pas l'esprit de société , mais le goût d'asseml>lées, plus répandu qu'il ne l'était autrefois. On commerce beaucoup , on se voit tous les jours, les cercles sont nombreux, les liaisons rares, l'ennui à la porte : il n'y a que la tracasserie qui puisse le chasser, et le méchant, qui le redoute, parce qu'il est mal avec lui - même , et que ses jeux sont de chagriner les autres, se hâte de la présenter ; il s'use lui-même en machinant contre les honnêtes gens ; ceux-ci s'usent eu s'indignant, en s'irritant et en s'occupant à se garantir. Celui qui n'est ni bon ni méchant , ce faible tiède qui croit de bonne foi avoir une volonté , et qui n'a que celle qu'on lui donne; qui, n'ayant point de couleurs propres , porte aujourd'hui celle des bleus et demain celle des verts , instrument du méchant sans le savoir, nuisant au bon sans le vouloir, toujours jouet des uns, bientôt objet du mépris des autres , alternativement persécutant et persécuté , n'est pas plus heureux qu'eux , et toutes les passions destructives sortent de cette même société qui, si un bon esprit y régnait , serait la source du bonheur le plus naturel , le plus t'ait pouû l'homme. — L'amour des sciences , ou plutôt la mode d'un vernis savant, beaucoup plus répandu qu'autrefois , est une quatrième cause de la plus grande fréquence des maux de nerfs, qui sont une suite de l'application de l'esprit et de l'inaction du corps.

On pourrait dire comme Cicéron disait autrefois , à propos de la multiplication des dieux : il est plus aisé de rencontrer un académicien qu'un homme.

Celle multitude de presses qui roulent continuellement , celte multitude d'ouvrages qui en sortent dans tous les pays, et qui se ré|)andent jusque dans les hameaux , supposent une multitude d'hom-

Tissot.

mes qui passent leur vie, sinon à penser et à composer , au moins à feuilleter, à compiler et à écrire (1) , et ce seul genre de vie suffirait pour donner des maux de nerfs. i\Iais les prétentions s'emparent de quiconque écrit : les prétentions frustrées chagrinent , et le chagrin amène tous les maux de nerfs ; le peu de suret s dans une vocation en dégoûte, on ne sait k quoi se vouer, onregrelte un temps perdu , et du regret soutenu il n'y a qu'un pas à l'hypochondrie. Il n'y a pas jjlus de savants , mais il y a plus de gens qui en ont les infirmités , parce qu on se fait auteui' sans rien savoir (2) ; et celte multitude d'auteurs suppose une immensité de lecteurs : beaucoup de gens destinés à des travaux manuels ne s'occupent que de lecture (3), et ce changement délruit leur santé. Peut - être qu'une des causes qui ont le plus nui aux nerfs , c'est la multii)lication prodigieuse des romans depuis cent ans. Dès la bavette jusqu'à la vieillesse la plus avancée , on les lit , les femmes surtout, avec un si grand empressement qu'elles s'irritent si clies sent détournées un moment ; elles ne prennent aucun mouvement dans le jour, et souvent veillent très - tard pour satisfaire cette passion ; et une iille qui , à l'âge de dix ans, lit, quand elle devrait courir, est h vingt ans une femme à vapeurs et non pas une bonne nourrice.

Un beaucoup plus grand usage des eaux chaudes est une cinquième cause très- considérable , qui a eu beaucoup de part à l'augmentation de ce genre de maux. Le thé et le café, introduits , l'un au commencement , l'autre après le milieu du siècle passé , ont fait une époque qui a rendu les maux de nerfs inhniment

(1) Jadis l'Égypte eut moins de sauterelles.

(2) J'ai vu un très-gros manuscrit sur un des objets les plus importants de la politique, par un liomme qui ne savait pas même bien lire, qui ignorait complèleinent roribographe , et qui n'avait aucune notion d'histoire, de morale, de droit.

(5j C'est fureur de lire plutôt que plaisir à lire; on lit ce qu'on comprend le moins pour dire qu'on a lu, ou parce qu'on ne sait que l'aire, et celte lecturemanie a gagné tous les ordres ; j'ai trouvé cliez une couturière le Système de la nature, l'un des livres les plus sérieux, qu'elle prenait peut-être pour un livre de dévotion.

162 DES plus fréquents et qui les entreliemient. 6" Je dois yjouter encore un goût d'assaisonnement beaucoup plus relevé , ce qui use nécessairement les organes et jette à la fin dans la faiblesse , la fièvre lente et tous les maux de nerfs. A ces causes, M. Pome ajoute les deux suivantes , qui malheureusementnesontque trop vraies:

7° les méprises des médecins dans la distinction des maladies nerveuses avec tant d'autres , dont elles empruntent souvent Je caractère. Que d'écarts dans la pratique, que de maux agçravés, défigurés ou méconnus! Il y a même des médecins qui font gloire de les méconnaître. Dans un temps , tout vaporeux invétéré était livré aux antiscorbutiques les plus acres ; les antiscrofuleux prirent la place de ceux - ci : les mercuriels sont à présent les remèdes du jour. 8» Les charlatans , et ce nombre de remèdes empiriques si vantés pour les vapeurs dont on tolère le débit (1).

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