DES YEUX
§ 9. Si l'on fait attention que les yeux reçoivent beaucoup de nerfs , et qu'ils en reçoivent d'un grand nombre de paires ditt'érenlcs, on comprendra aisément qu'ils doivent être affectés, et par le consensus général , et par plusieurs consensus particuliers ; aussi plusieurs observateurs, depuis Hijipocrate jusqu'à nous, ont remarqué avi.c raison qu'ils sont la paitie la plus propre à manifester toutes les impressions que reçoit la macliine; c'est pour cela que dans les maladies, quand l'œil est mal fermé, mal tourné ,
(d) Bohn, De remintiat. vidner., p. 89.
(2) Rega,p.55.
(3) Morgagni , Epist. analom. 18, § 4.
Valsaiva, t. n, p. 510.
retiré ou agité, on prévoit des convulsions , puis(|ue toutes ces situations annoncent qu'il y en a déjà dans l'œil. Le scintillement, les fausses couleurs , les fausses apparences , qui toutes annoncent également de faux mouvements dans l'œil, sont au môme titre regardés comme d'un mauvais augure (I j. — Les yeux sont de tous les sens celui dont l'état influe le plus sur le cerveau , puisque le simple travail des yeux peut donner des vertiges, des maux decœur, des faiblesses, des convulsions même, et l'on a vu une très-légère blessure faite avec la pointe d'une épce sous la paupière supérieure , occasionner d'abord une perte de voix , et au bout de ((uelqucs heures une épilepsie mortelle (2), fait qui, dans le système de Vieussens et de M. Meckel , s'explique très-aisément, aussi bien que tous ceux que j'exposerai encore , en se rappelant les nerfs qui se distribuent aux yeux, la composition et la distribution du ganglion lenticulaire, et les différentes connexions du nerf de la cinquième paire avec les nerfs vitaux. Est-ce à ce même principe que l'on peut rapporter un tétanos mortel au bout de vingt heures, donlfut attaqué, vingt joursaprès l'opération de la cataracte trcs-bien laite, un homme septuagénaire, mais fort bien conservé , à qui il n'était survenu aucun accident, qui n'avait commis aucune erreur de régime , qui l'avait même observé très-rigidement, et qui est attaqué du tétanos au milieu du plus parfait bienêtre, sans aucune douleur dans l'œil, sans qu'il soit possible de lui trouver aucune cause? Le fait existe , je ne l'explique point; mais il peut être utile qu'il soit connu, Baglivi avait vu une légère excoriation de la pau|)ière produire un frisson général dans toute la moitié du corps; et M. Senac établit que l'irritation des paupières peut occasionner des convulsions générales. Les yeux ont un consensus très-marqué l'un avec l'autre, et c'est ici un de ces consensus qui ne peuvent avoir leur origine que dans le cerveau ; l'inflammation , la cataracte, la goutte sereine même, dont l'un est affecté, affectent très souvent l'autre, et cela est si démontré, que très-souvent il suffit d'ôter de bonne heure la cataracte de
(1) On peut voir sur cet article, Morgagni, Epistol. anatomicœ, ep. xvui, § 5. Valsaiva, l. u, p. 312.
(2) Sepukhret., t. i, p. 291.
ET DE LEORS MALADIES
l'œil le premier attaqué pour préserver l'autre ; elles mouvements de l'œil perdu suivent, dans plusieurs cas et pendant long-temps , les mouvements de l'œil sain ; à la fin cependant ce consensus se perd ou au moins s'aflaiblit sensiblement chez les personnes qui ont perdu totalement un œil , et qui conservent l'aulre bon.
§ 10. Un autre consensus bien marqué est celui des différentes parties d'un œil entre elles. Le ])rincipa!, le plus ordinaire, le plus frappant (l), c'est le consensus de l'iris avec le nerf optique j la constriction de l'iris est toujours proportionnée au degré de lumière qui frappe la rétine ; à mesure que la lumière aiiiJmente, l'iris se resserre; dans une trèsgrande lumière, la pupille se réduit au plus petit diamètre possible; dans l'obscurité, elle est étonnamment dilatée, et il est bien démontré que c'est par une suite de l'action de la lumière sur le nerf optique, puisque, quand la vue est perdue, la plus grande difl'érence de lumière n'occasionne plus aucun changement dans la dilatation de l'iris (2).
Quand les convulsions empêchent les paupières de se fermer, l'iris est absolument immobile.
§ il. Le consensus de la cornée avec
(1) On a peine à comprendre comment il est possible qu'elle n'ait été observée que dans le seizi^ïme si(^cle par Achillini.
(2) Les pbysiologislcs ne sont point encore d'accord sur la cause de la dilatation et de la constriction de l'iris, et elle offre des difficultés trûs-réelles ; ils ne conviennent même pas parfaitement de la structure de cette partie. M. Albinus y établissait des fibres musculaires, que Haller n'a jamais pu ni trouver ni admettre; et les fibres musculaires paniissent bien peu propres à en expliquer les fonctions, puisque toutes les libres musculaires se contractent par l'application du stimulus, et qu'au contraire l'iris s'étend. Ne pourrait-on pas comparer la cause de ces mouvements à celte mécanique inconnue et indépendante des muscles, qui fait enfler les corps caverneux, les mamelons, le sein même? Le stimulus de la lumière qui frappe les nerfs optiques est pour l'iris ce que les idées vénériennes ou le sperme abondant ou acre sont pour ces parties; la privation totale de lumière produit l'effet de l'épuisement, delà paralysie, du froid; et l'iris disparaît presque entièrement dans une profonde obscurité.
le nerf optique est aussi très-marqué ; j'ai vu une dame qui éprouva un accident singulier qui ne pouvait dépendre que de celte cause ; il lui sauta assez fortement dans l'œil une graine de genliiine qui en sortit bientôt après ; elle n'en ressentit qu'une très-faible incommodité, niais au bout de (juelques moments, elle s'aperçut qu'elle ne voyait presque plus de cet œil; elle fit chercher un chiiurgien Irès-bon oculiste , qui trouva tout l'iris si rapetissé qu'il était évanoui , on n'en apercevait rien, et la prunelle occupait toute la cornée, on ne voyait qu'un trou noir dans l'œil. Cet état dura vingt-quatre heures; alors la vue se rétablit , et l'iris reprit son étendue naturelle; mais il resta une si grande sensibilité dans les yeux, pendant plusieurs mois, qu'ils larmoyaient très-aisément, et la malade ne pouvait s'appliquer à rien ; au bout d'un an , ils élaient encore très-laibles : c'est alors que je vis la malade pour d'autres maux ; tous les collyres ne l'avaient point soulagée; je lui conseillai de la simple eau Iraîche qui lui fit un bien marqué ; et ce fait rappelle ceux rapporléspar M.Morgagni, dont deux observés par Valsava sont absolument semblables a celui-ci; l'autre, observé par M. Morgagni, en diffère en ce que la lésion ne perlait pas sur la cornée. Un homme étant h la chasse reçut un grain de plomb réfléchi qui n'occasionna que la plus légère blessure à la conjonctive, et lui fit cependant d'abord perdre la vue sans aucune lésion apparente dans l'intérieur de l'œil. Le second fait est celui d'une femme qui, ayant saisi un coq d'Jnde malgré lui , en reçut un coup de patte dans un œil; il sortit tant soit peu de sang de la plaie , et la vue de cet œil fut sur-le-champ perdue. On fit plusieurs remèdes inutiles; le troisième jour, continuant à ne rien voir, elle alla consulter Valsalva, qui, ne trouvant aucune altération dans l'œil, jugea que cet accident tenait uniquement au consensus des nerfs, et qu'il fallait se servir de ce même consensus pour le guérir ; il frolta fortement le nerf supra-orbitaire , audessus du sourcil , très-près de l'endroit oii il sort, et il n'eut pas plutôt fait cette friction que la vue fut entièrement rétablie (l). Le troisième fait est celui d'une dame qui fit une chute en carrosse, et à qui les éclats des glaces occasionnèrent
(1) Valsalva, Dissert, amtotnka, % 2.
deux plaies très-légères dans le voisinage de l'œil , l'une au petit angle, l'antre audessus du sourcil vers le grand angle ; tout le reste du corps n'avait aucun mal, tout l'œil paraissait en très -bon état , et elle perdit cependant si complètement la vue de cet œil, qu'au bout de quarante jours elle apercevait à peine une lueur, quand on approchait un flambeau allumé (1). Quoique dans ce cas l'effet sympathique de l'irritation ait été la perle de la vue, il peut en résulter un eft'et absolument opposé, elle f.iit suivant mérite bien d'être rapporté. Un théologien célèbre, fatigué de travail et ayant envie de se délasser par la musique, motitait , dans cette vue, un instrument à cordes ; il s'en rompit une qui le blessa à l'œil droit; on calma d'abord la douleur par quelques applications , et on prévint par là l'inflammation; mais, s'étant réveillé pendant la nuit, il vit tous les objets aussi distinctement qu'en plein jour, il distinguait les traits les plus fins des tableaux et des tapisseries de sa chambre, et il lisait aisément. Frappé de cet état, il ferma l'œil blessé et cessa de voir ; il ferma au contraire l'œil s;iin et tout devint lumineux. Ayant appelé son domestique pour avoir de la lumière, il ne put la soutenir, et pendant quelques jours il fut obligé de tenir l'œil blessé fermé; mais peu à peu celte sensibilité se perdit, et il revint à son état naturel (2).
§ 12. I,es consensus des yeux avec le nez et du nez avec les yeux , sont marqués parce que l'on remarque qu'une violente lumière fait éternuer,- parce qu'un stimulus dans les narines qui cause une irritation pour éternuer, sans que cependant l'on éternue, donne une démangeaison au grand angle de l'œil ; parcequ'une compression faitcà ce grand
(1) L'effet du consensus est singulièrement marqué dans ces trois observations, et dans celte belle guôrison ; mais Ver.plication qu'en donne Vnisalva n'est pas Vérifiée par les faits. A la place de l'anneau nervin dont Villis se servait pour serrer le nerf optique, et que Valsalva comprit ne pouvoir pas serrer; il en avait établi un niusoulaire, qui serait en eliet plus propre à agir comme une ligature, dit M.Morgagni;mais il a joule qu'il n a jamais pu le trouver, et il est d'accord sur cela avec tous les autres anatomistes.
(2) Kpb.C. N.,dcc. I, ann.l,obs. 77, par Cunimius.
angle arrête l'éternuement commencé :
on a vu une violente migraine presque continuelle pendant un an, et un serrement spasmodique de la paupière, occasionnés par un ver dans le sinus frontal, cesserau moment où il fut sorti (1). La distribution des différents rameaux de la cinquième paire offre à ceux qui veulent se servir de ce moyen des explications aisées de tous ces laits et de plusieurs autres analogues.
§ 13. La position de l'artère centrale, qui est située au milieu du nerf optique, et qui se divise ensuite en un réseau sanguin qui tapisse intérieurement la rétine, produit plusieurs ])hénomènes qui paraissent d'abord dépendre des nerfs, tels que les points volants, les toiles d'araig-nées, les étincelles. — Le battement même de cette artère explique un fait observé quelquefois dans la lièvre ou au moins quand les humeurs sont un peu agitées, c'est que les objets i<araissent plus lumineux à chaque battement de jiouls que dans l'entre deux (1). — Tant que l'on a cru qu'il n'allait point de vaisseaux au cristallin, il était difficile d'expliquer comment une |)assion vive, ou comment une attaque de convulsion pouvait produire tout-à-coup une cataracte; mais, depuis que ces vaisseaux ont été bien démontrés, ce l'ait n'a plus rien de (lillicile (3j.
§14. Les sympathies de l'œil s'étendent même à des parties plus éloignées, et M. Pourfour du Petit cite une observation qui le démontre, c'est celle d'un ofiieier qui, ayant été blessé avec un bâton à la paupière inférieure de l'œil gauche , devint d'abord paralytique du bras droit (4).
(IJ Sallzman , De vernie ex naribus excurso, (t. 5.
(-2) Èggcr, § 2.
(5) M. Diiverney avait déjà injecté l'artère du cristallin dans le siècle passé, t. 1, p. 151; mais ses manuscrits n'ayant pas été publiés, on ignorait cette belle découverte. Kn 17'iO, M. Morgagni ne paraissait point croire l'existence de ces vaisseaux; depuis lors, les œuvres de M. Duverney, M. Albinus et messieurs les médecins d'Edimbourg, n'ont plus laissé de doute.
(4j M. Pourfour du Petit en cite d'autres, dans lesquels il y eut aussi des paralysies des bras et même des jambes, après des lésions des paupières; mais comme ces lésions avaient produit des
EX DE LEURS MALADIES