DES OREILLES
§ 15. Les nerfs des oreilles paraissent êire extrêmement sensibles, et les premiers méilecins ont déjà vu que les violentes douleurs d'oreille étaient celles qui affectaient le plus proraplenient le cerceau; si elles sont très-fortes elles amènent le délire, les convulsions et la mort. Baglivi dit positivement que , parleur consensus avec le cerveau, elles peuvent tuer en moins d'un jour ; et l'on a quelques exemples de leur consensus inoins fâcheux, mais plus frappants. Fabrice de Ililden en rapporte un bien singulier arrivé à Lausanne en 1 69G, et il l'attribuait déjà au consensus des nerfs, puisqu'il fait précéder sa description de quelques remarques sur Tanatomie de la septième paire. Une jeune fille de dix ans se mit, en badinant, duns l'oreille gauche une petite boule de verre; différents cliirurgiens employés d'abord pour la tirer n'ayant pas réussi, et leurs efî'orls irritant toujours davantage , la mère désespérée abandonna le soin de la gutrison à la nature, Les douleurs de l'oreille se calmèrent, mais tout ce côlé de la tête lui faisait continuellement mal, et surtout dans les mauvais temps ; il se joignit à cet état un enjiourdissement général, d'abord de tout le bras gauche jusqu'au bout des doigts, ensuite de la cuisse, de la jambe et du pied; ces engourdissements se changèrent en douleurs très-aiguës des mêmes parties ; outre cela, elle avait habituellement une toux sèche; elle éprouvait de temps en temps des convulsions épileptiques, et le bras gauche s'atrophia. La mère était revenue de nouveau à consulter ; mais, comme depuis les premiers temps, l'oreiile ne faisait plus éprouver de douleurs, on ne pensait plus à la première cause, et tous les remèdes étaient inutiles ; enfin, au bout de plus de six ans , elle s'adressa à Fabrice , qui, ignorant aussi ce premier accident, ne réussissait pas mieux que les autres; mais dès qu'il en eut été instruit , il comprit que c'était la cause du mal, et il parvint à sortir le globe de verre; dès ce moment les douleurs de tête et toutes les utres finirent, la nuit fut meilleure, les onvulsions cessèrent , et sans autre re-
engorgemenls dans le cerveau, c'est à ces engorgements, et non pas à la sympailiie de l'œil , qu'il faut rapporter ces paralysies.
mèdc que quelques frictions avec de l'huile de vers le bras atrophié se rétablit et celte jeune personne se porta à merveille. Il en vit aussi une autre à qui un pois dans chaque oreille occasionnait de temps en temps de violentes douleurs dans la lète, les bras et les jambes, ([ui lui ôiaienl tout sommeil, et qui cessèrent dès que l'on eut sorti les pois (I). Le grincement des dents, qui est la suite de certains bruils, et qui peut être assez actif pour les faire tomber, comme on le voit dans les Ephcmérides de C. d. 1. ]N. (2) , prouve le consensus entre l'oreille et les dents; on s'en est servi quelquefois avec succès pour soulager les maux de dents , en faisant des applications d'huiles émoUienles chaudes dans l'oreille ; et les effets de ces bruits chez quelques personnes sur toute la machine, effets si marqués qu'ils vont à leur donner des angoisses, du frisson, de légères convulsions, prouvent le consensus de ces nerfs avec presque tous les aulres. — C'est en observant ia route des nerfs que l'on a imaginé, pour apaiser le mal de dents, de comprnner sur l'anti-tragus , près du mé.it auditif, le rameau de la cinquième paire qui de là se rend aux dents (3).
§ IG. C'est à l'anoslomose des rameaux de la cinquième paire avec le nerf dur, qui régit la corde du tympan, que M. Meckel attribue le consensus bien marqué entre l'ouïe et la langue, sympathie bien avérée, et que Vieussens avait déjà vue, mais qu'il expliquait par une branche du nerf dur qu'il faisait aller à la langue , et qui n'y va pas. — J'ai connu un homme fort sourd, mais fort bon observateur, et encore vivant, qui ne pouvait pas se toucher le canal de l'oreille gauche sans éprouver une douleur assez marquée à la lar.gue. M. Meckel attribue à un vice , ou à la privation de cette corde , le mutisme de ceux qui sont nés sourds , et d'autres physiologistes croient que si quelques personnes rendent mieux que d'autres les sons qu'elles ont entendus, c'est parce qu'il y a chez elles une plus grande sympathie entre l'oreille et la langue. Mais j'avoue que ni l'une ni l'autre de ces conjectures ne me paraissent vraies : les muets ont autant de facilité à remuer la langue que les autres;
(1) Cent. 1, obs. 4 et 5, p. 15.
(2) Dec. m, ann. 1, obs. 72.
(5) Haller, riujs., l, jv, p. 296.
s'ils ne rendent pas des sons articulés, c'est que la parole est une imitation de sons que l'on entend, et n'entendant point ils ne peuvent point en imiter.
D'ailleurs le tympan n'est point l'organe de l'ouïe, et ce ne serait pas par le consensus que naîtrait la parole, mais par celui avec le véritable organe de l'ouïe. S'il y a des personnes qui , après avoir entendu un air , le retiennent plus aisément et le rendent plus exactement que d'autres, c'est qu'elles ont l'on-eille plus musicienne et les organes du chant plus souples indépendamment de tout consensus ; elles saisissent et rendent mieux un air, par la même raison qui fait qu'un peintre, dont l'œil voit mieux et dont la main se prête mieux à ce qu'il voit , rendrait mieux un tableau qu'on lui aurait fait voir, que ne le ferait une personne qui, n'étant pas peintre, verrait moins bien et rendrait moins exactement tous les objets de la peinture. Il n'y a point ici de consensus entre l'œil et la main. La preuve évidente que la facilité et l'agrément du chant ne sont point une suite du consensus avec l'ouïe, c'est qu'il y a une multitude de gens qui ont l'oreille la plus juste et la plus sensible, et qu'ils ne peuvent pas chanter le plus petit air, au lieu que quelquefois l'on trouve des voix Irès flexibles et très douces chez des gens qui n'ont point d'oreille, c'està-dire dont l'oreille ne distingue ni l'égalité des temps et des mesures , ni la justesse des tons, ni l'exactitude des accords.
§ 17. M. Senac a remarqué que le mal d'oreille donnait de la difficulté à avaler, et il l'a attribué au consensus. Cela peut être quelquefois ; mais j'ai vu souvent que celte difficulté d'avaler tenait à une légère phlogose dans quelquesuns des muscles de la déglutition , suite de celle de l'oreille , et il est important de ne pas s'y méprendre. — On a déjà vu, dans l'observation de Fabrice de Hilden , que sa malade avait une toux sèche continuelle , qui était produite par le consensus de l'oreille, puisqu'elle cessa dès que le globe de verre fut sorti ; et ce consensus est généralement connu. EtmuUer dit qu'en se touchant le conduit de l'oreille avec un stylet, on produit une toux sèche; et on a raison de dire, ajoute-t-il , que cette toux naît du consensus entre les nerfs de l'ouïe et ceux qui se distribuent à la Irachée-artère. — J'ai vu et fait voir à M. ïurton , l'un des premiers médecins de Londres et ex-
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cellent observateur, qui se trouvait alors ici , un gentilhomme français qui était venu me consulter pour une surdité totale, dont on ne pouvait pas toucher le canal de l'oreille sans lui occasionner une toux très-forle, qu'il ne pouvait absolument point modérer; et on lit dans les Ephémérides des C. d. L N. qu'on ne put guérir une femme fort incommodée d'une toux opiniâtre, qu'eu corrigeant l'àcreté du cérumen des oreilles, qui en était la cause (1).
§ 18. Pechlin regarde le consensus de l'ouïe avec la poitrine comme trèsordinaire ; mais il en indique un autre bien p'us rare : c'est avec l'estomac, et il en donne un exemple bien marqué : c'est celui d'un officier général qui avait ce canal si sensible, que la plus légère irritation , même celle du doigt, lui occasionnait d'abord des vomissements considérables (2). On trouve ailleurs l'histoire d'un homme que toute musique faisait vomir, et celle de quelques personnes à qui certains instruments donnaient un besoin pressant d'uriner (3). Jecrois devoir dire ici que Baglivi, quelques autres, et M. Rega lui-même , en parlant de la sympathie des oreilles et de la poitrine, ont attribué à ce principe plusieurs faits qui appartiennent aux métastases, et j'ai déjà indiqué et spécifié la différence entre les uns et les autres.