CHAPITRE XI
DES MÉTASTASES NERVEUSES, DE LA COCTION, ET DES CRISES DAHS LES MAUX DE NERFS.
§ 60. Je ne dois point exposer ici toute la doctrine des crises et des métastases ; mais il est nécessaire d'en dire assez pour faire saisir le rapport qu'il y a entre la marche des maux de nerfs et celle des autres maladies, et pour prouver que l'on retrouve partout les mêmes lois générales. — Les maladies qui ne dépendent que de la trop grande tension, ou du trop grand relâchement des fibres sont rares; dans la plupart il y a un vice dans les liquides, une matière maladive qu'il faut évacuer pour opérer le rétablissement ; mais l'art n'a point imaginé les évacuations ; il a vu celles qu'opérait la nature, et il l'a imitée dans sa marche afin de l'aider quand elle ne se suffit pas à ellemême. — S'il y a trop de sang, la nature produit une hémorrliagie ; s'il y a des matières irritantes dans l'estomac, elle fait vomir; si elles sont dans les intestins, elle donne la diarrhée : l'art saigne, donne un émétique et purge. Mais dans tous les cas il n'est pas aussi facile d'évacuer la matière ; elle n'est pas toujours prête à sortir, et on doit la préparer, souvent même il faut qu'elle subisse de grands changements. La nature opère tous ces changements , et- ces changements s'appellent la coction. Aussi longtemps que la matière n'est pas prête à être évacuée, et qu'elle conserve ses premiers caractères , on l'appelle crue ; quand elle a perdu ses premiers caractères , et qu'elle est prête à être évacuée, on l'appelle cuite. — Les évacuations sont utiles dans les maladies, quand la matière de la maladie est cuite, et quand c'est celte matière que l'on évacue. Si elle est mobile dès le commencement, on peut évacuer d'abord , sinon il faut attendre la coction ; si l'on n'évacue pas la matière qui cause la maladie , on nuit ordinairement plus que t'on ne^
tX DË maladies;
iait de bien. Âinsi, si l'on tire du sang dans les maladies simplement bilieuses, ou si l'on évacue des sérosités dans les maladies inflammatoires, on fait an mal réel. Si les évacuations sont du genre dont elles devraient être, mais ne se font pas par les organes convenables, elles sont beaucoup moins utiles qu'elles ne le seraient sans cela ; ce sont ces évacuations que l'on appelle succédanées. Dans toutes ces circonstances, c'est en observant la nature que les médecins se sont instruits, et cette marche de la nature a été observée dès les premiers temps et principalement sur les maladies aiguës.
On les a bien moins observées sur les maladies chroniques, oîi plusieurs médecins n'ont même jamais soupçonné qu'elles existassent, et il y a quelques raisons qui rendaient celte observation plus difficile. La première, c'est que les mouvements étant moins forts dans les maladies chroniques , leurs différences sont moins marquées; la seconde, qui est la suite de la première, c'est que souvent on n'en observe point le commencement ; la troisième, c'est qu'on les observe beaucoup moins régulièrement, on n'en a pas l'ensemble sous les yeux comme dans les maladies aiguës; la quatrième, c'est que leur marche étant quelquefois ralentie, au point de la croire cessée , on suppose plusieurs maladies là où il n'y en a qu'une; la cinquième, c'est que souvent les temps de la maladie se développent mal , soit à cause du dérangement que peuvent produire un grand nombre de circonstances auxquelles reste exposé le malade qui n'est point confiné dans sa chambre et dans son lit, soustrait, autant qu'il est possible , à toutes les circonstances étrangères à son état; la sixième, c'est l'usage des remèdes mal placés, qui troublent sans cesse la marche de la nature, et la rendent toujours plus obscure; mais elle n'en est pas moins réelle. J'espère la développer et la démontrer dans un autre ouvrage , et j'invite tons les médecins à y faire attention et à s'en occuper, parce qne je suis persuadé qu'il y aura't beaucoup moins de maladies chroniques incurables, si l'on était persuadé qu'elles ont, tout comme les maladies aiguës, leur crudité, leur coction, leur cri^e, en un mot leur marche régulière , mais plus lente , moins sensible , moins forte, plus exposée par là même à être troublée.
L'accès d'une fièvre tierce, ou quarte, que l'on peut regardée comme la plu.s
courte des maladies aiguës présente l'exemple le plus fréquent des trois temps de toutes les maladies régulières et non mortelles : crudité, coction, évacuation. Dans les fièvres véritablement inflammatoires, ces trois temps sont aussi trèsmarqués. Ils le sont encore dans toutes les maladies exanthéma tiques aiguës, et dans toutes les maladies aiguës en général , mais d'autant moins qu'elles sont plus longues et plus dérangées par les remèdes.
§ 61. Dans toutes les maladies, l'évacuation , amenée par la nature pour le soulagement de la maladie, s'appelle crise, et l'on donne aussi souvent ce nom aux efforts qui précèdent cette évacuation , qui sont quelquefois très -violents, et dont le succès décide du sort du malade. La crise dans toutes les maladies tant aiguës que chroniques doit donc : 1" ne se faire qu'après la coction ; 2° emporter les matières maladives ; 3" se faire par les organes les plus convenables ; 4" être complète et laisser le malade entièrement guéri. Ce sont les premiers médecins qui ont le mieux observé tout ce qui a rapport aux crises. — Si la matière qui occasionne une maladie se transporte d'une partie à une autre, on appelle ce transport métastase ; si elle se fait au commencement, pendant que la matière est encore crue, on a une maladie au lieu d'une autre, comme cela arrive quand l'inflammation , après avoir attaqué la gorge , quitte cette partie et va enflammer le poumon; si elle se fait quand la première maladie a fini son cours, quand la matière cuite, au lieu de s'évacuer, va se déposer sur une autre partie , c'est une maladie qui succède à une autre , comme quand un abcès à la gorge va produire une vomique dans le poumon.
C'est encore aux anciens que nous devons tout ce que nous savons de mieux sur la métastase , comme sur la coction et les crises dans les maladies aiguës. — Les métastases ont lieu, quand la résorption de la matière se fait, et que quelques circonstances, telles que la faiblesse du malade, des obstructions ou du spasme dans les couloirs par lesquels elle devrait se faire, ou dans les vaisseaux excrétoires par lesquels elle devrait passer, quelque passion, en empêchent l'évacuation ; ou quand quelque autre circonstance en détermine le dépôt sur quelque organe.
Elles sont d'autant plus fâcheuses qu'elles se font sur une partie plus importante, et naturellement elles se fout toujours suc
DES NERPS
la partie la plus faible. — Il y a des parties qui sont plus faibles de naissance, il y en a qui le sont par une disposition acquise ; la peau l'est parce que l'auteur de la nature l'a ainsi voulu , afin qu'elle fût toujours disposée à recevoir les ma* tières nuisibles au corps ; aussi elle est la partie sur laquelle il se fait le plus de dépôts; et cette vérité a été vue et développée par Galien, avec une netteté, une précision et une force qui rendent ce passage de ses ouvrages très-intéressant (1). Si la métastase se fait d'une partie peu importante sur une plus importante, comme j'ai vu un abcès se porter du bras au cerveau , elle est très fâcheuse ; si elle se fait d'une partie importante sur une qui l'est moins, elle est utile ; quand elle se fait sur la peau, on la regarde comme une espèce de crise.
§ 62. Les métastases ont lieu dans les maladies chroniques comme dans les maladies aiguës ; et tout ce que j'ai dit de la crudité , de la coction , des crises et des métastases , est vrai des maux de nerfs comme des maladies aiguës et des maladies chroniques ; et quoique l'on n'y ait presque fait aucune attention, il suffit de remarquer, pour s'en convaincre, que les fièvres d'abcès ne sont qu'une maladie de nerfs, occasionnée peut-être par un miasme particulier, et que ce sont les fièvres d'accès qui fournissent l'histoire la plus marquée des temps des maladies, des crises et des métastases. — On trouvera dans la suite de cet ouvrage , dans l'histoire particulière des maladies, plusieurs exemples de maux de nerfs guéris par des crises et des traitements dirigés d'après la marche naturelle des maladies; et je ne me propose point d'entrer ici dans de grands détails sur la coction et les crises dans les maladies chronio'ics, ils seront mieux placés dans l'ouvrage dont j'ai déjà parlé. Je me bornerai à quelques remarques générales , qui mettront les médecins sur la voie des observations; mais j'entrerai dans de plus grands détails sur les métastases nerveuses.
§ 63. Le mot coction est un de ceux qui sont devenus une source d'erreurs pour quelques personnes , qui ont borné l'idée de coction au changement d'une matière tenace, visqueuse, dure, en une matière fluide, mobile, coulante. Ce mot
(1) Liber de morbomm caiisis, chap. vi. Chart.« t. viif p. 24.
a une acception bien plus générale, surtout dans les maux de nerfs, dans lesquels j'appelle crudité la réunion de toutes les conditions qui s'opposent à la cessation de la cause; et comme ces conditions peuvent être la trop grande ténuité et la trop grande âciçe4é des humeurs, autant que leur épaississement , la trop grande plénitude des vaisseaux , un foyer de putridité dans quelques parlies, l'obstruction de quelques vaisseaux, la sécheresse de la peau qui met obstacle aux crises, etc., on voit que la coction suppose le changement de toutes ces conditions, que les crises ne peuvent se faire que quand ce changement est opéré, et que , par là même, toutes les évacuations , excepté la saignée , si elles sont nécessaires, ne peuvent s'employer, et les spécifiques se placer qu'après celte coction. Dans un grand nombre de paralysies , les purgatifs, les sudorifiques, les vésicatoires sont nécessaires, et guérissent entièrement ; mais si l'on précipite ces remèdes, si l'on purge avant d'avoir délayé et brisé la viscosité des humeurs , si l'on repurge trop vite , si l'on donne des sudorifiques pendant qu'il reste des embarras dans les premières voies, ou des obstructions dans les viscères, avant que les vaisseaux soient assez désemplis par la saignée ou par la diète, pendant que la peau est encore dure , sèche , sale , obstruée ; si l'on applique les vésicatoires dans les mêmes circonstances, on occasionne immanquablement des accidents affreux , on s'ôle toute ressource, on rend le mal incurable pour avoir voulu faire dans six semaiines, ce qu'il aurait fallu faire dans six mois ou un an. Dans les convulsions, dans l'épilepsie, si l'on veut appliquer la valériane, cet admirable remède qui parait le vrai spécifique des faux mouvements du cerveau, avant que d'avoir désempli les vaisseaux, avant que d'avoir ôté toute tension dans les solides, avant que d'avoir débarrassé les premières voies, avant que d'avoir rendu le sang doux et coulant, avant que d'avoir rendu toutes les sécrétions aisées, avant que d'avoir surtout bien établi l'insensible transpiration, elle fera plus de mal que de bien. La même chose a lieu dans toutes les maladies spasmodiques, et quiconque voudra y faire altention, verra constamment qu'aussi long-lemps que les maladies de nerfs restent dans un état de crudité, les meilleurs spécifiques peuvent faire le plus gi'and mal. Cette observatiou biea
ET DE LEURS MALADIES
saisie et appliquée aux différentes maladies sera, j'espère, de Ja plus grande utilité, et elle servira à faire comprendre tous les risques que l'on court en prenant les spécifiques les plus vantés, sans les préparations convenables, et à prouver combien sont dangereux ceux qui les débitent sans aucune connai<sance , sans aucune attention à la cause, au temps, à l'état de la maladie, et sans aucune autre vue que celle du lucre qu'ils en retirent.
§ 64. On comprend, par ce que j'ai dit des causes de crudité, que quelquefois la coction se fait par les incrassants, quand il faut envelopper une matière trop acre, qui, par l'irritation qu'elle produit , jette tous les organes et tous les couloirs dans le spasme , et se ferme par là même toute issue ; que d'autres fois elle se fait par les incisifs et les stimulants. En marquant plus haut ce qu'on devait faire avant aue de donner la valériane, j'ai donné les moyens de juger si la coction est faite , puisqu'on sera sûr qu'elle l'est quand on trouvera toutes ces conditions réunies; l'égalité, la lenteur et la mollesse du pouls en sont les indices les plus certains. Si l'on fait attention que, même dans les maladies aiguës , le plus grand obstacle aux évacuations sollicitées trop tôt c'est le spasme que les matières crues produisent partout, on jugera aisément combien, dans les maladies nerveuses où le spasme est si facile, il est plus important encore de ne pas négliger la coction. Mais je passe actuellement aux métastases nerveuses, déjà bien connues des anciens , qu'Hippocrate a appelées abcès sur les nerfs , et qu'il a indiquées positivement dans plusieurs endroits; l'aveuglement, ditil, la douleur des hanches, la douleur des testicules , le gonflemt nt des mamelles, guérissent l'épilepsie (l); une tous sèche se guérit par la paralysie de la main droite et de la jambe gauche (2). —
(1) Ep. II , sect, V ; Foës, p. 1046.
(2) Ep. sect. n; Foësius, 1012. On peut trouver presque tous les autres passages d'Hippocrale relatifs à cette matière, tirés des Coac, des Prorrh., des Aphor., des Epidem., etc., dans Roderic a Castro. Quod ex quibus, lib. ii, c. vr, ex arteriis et venis ad nervos, et ex nervis ad arterias et venas, affectus trnnxferri, c. viii ; Acorpore ad animam, et ab anima ad corpua fit metast'isi; dans Giar.ella, et dans la dissertation de M. Brendel, Dè abeessibus cuili materia et ad nervos.
On a opposé ces nbcèf sur les nerfs ;iiix abcès avec matière ; m;iis celte division présente une idée peu juste , en persuadant que les métastases dans le genre nerveux sont sans matière, ce qui n'est point exact. Il est bien vrai que, comme il y a des maladies spasinodiques qui ne dépendent que d'un faux mouvement spontané dans le cerveau, si ce spasme abandonne les origines de quelques nerfs pour se porter sur d'autres, la maladie cesse dans une partie et se fait sentir dans une autre, et l'on peut mettre ce changement dans la classe des métastases , quoiqu'à la rigutur ce n'en soit pas une, et ce serait alors abcès sans matière; mais les vraies métastases, dans les maux de nerfs comme dans les autres, supposent de la matière, un abcès, en donnant ce nom , dans son sens le plus général chez les anciens, à tout dépôt de matière qui forme une cause de maladie. Dans les maux de nerfs , il est assez peu considérable pour être imperceptible oii au moins pour n'être aperçu qu'avec des recherches très - soigneuses ; souvent même celte matière peut être démontrée à la raison et imperceptible aux sens. Une observation que tous les médecins peuvent avoir occasion de faire et à laquelle M. Camper est le seul qui paraisse avoir fait attention , c'est que chez les personnes sujettes aux convulsions et à qui différentes causes peuvent en occasionner, si quelqu'une de ces causes a agi sur elles et les a dérangées considérablement, elles ne peuvent ordinairement se remettre qu'après avoir eu des convulsions : C'est l'état, dit M. Camper, d'un ciel nébuleux qui ne peut pas s'épurer sans orage. J'ai vu plusieurs fois cet état de malaise, d'angoisse, de douleur, de mobilité, d'inso.iinie, durer plusieurs jours; de légers commencements de convulsions paraissaient et cessaient, et tous les symptômes continuaient jusqu'à ce que les convulsions eussent paru , ou si le malade paraissait se trouver tout-à-fait bien, ce n'était qu'un bien passager. Cet état ressemble à celui d'une personne chez qui il existe une cause de Hèvre ; elle est dans un état de langueur jusqu'à ce que la fièvre ait paru it se soit terminée par une crise. Dans les nerfs, ce dérangement qui a été produit par une frayeur, une vivacité , une sur rise agréable , ne peut pas se rétablir sans une secousse violente qui change cet état, et les femmes qui ont éprouvé soitveat oette si-
tuation dt'sirent les convulsions comme le seul moyen d'être bien. Ce malaise est quelquefois très- cruel dans les fièvres d'accès quand quelque circonstance a empêché l'arrivée de l'accès, Tous ces faits paraissent prouver une matière maladive.
§ 66. Après ces remarques sur les métastases nerveuses en général , je passe au% observations mêmes qui les attestent, et qui , se présentant tous les jours dans les maux de nerfs, raéritenl d'occuper une place dans leur histoire. Ellfs sont très-communes dans les fièvres d'accès; et, comme j'en citerai plusieurs exemples en traitant de ces maladies, je me bornerai ici à un très-petit nombre de ce»te espèce. M. Hol'fman a vu une fièvre tierce, mal-s-propos arrêtée, dégénérer en une hystérie atmce ; et une fièvre quotidienne , laisser des spasmes périodiques dans le larynx etle pharynx. Torti, cetexcelleiitobservateur, tomba lui-même dans une surdité périodique, et il vit une au! re personne à qui une de ces fièvres laissa un engourdissement dans les jambes; ces douleurs qui se portent souvent sur ces parties et qui terminent entièrement la fièvre , mais qui sont elles-inênie« très-difficiles à détruire, ne sont qu'une métastase du miasme fébrile qui se porte sur les nerfs de ces parties et qui y farine un dépôt; et l'on a remarqué, ptut-êire avec justes^e , que c'est miasme sur lequel le kina agit spécifiquement, et que c'est sans doute pour cela qu'il guérit les maladies qui sont la suite de ces métastases (1). Morton a vu ce dépôt se faire sur les nerfs de l'estomac, cl le malade tomber tians uu vomissement continuel, qui, au bout de quelques jours, finit par une lipothymie mortelle; et M. Meiliciis, célèbre praticien à Manheim, a vu la fièvre tierce alterner avec des parotides (2).
§ 6G. L'hystérie et l'hypochondrie offrent aussi les exemples les plus fréquents de métastases nerveuses, et quanti ces métastases se font sur la peau, elles deviennent de véritables crises, qui, en délivrant les nerfs du stimulus qui les irritait, leur rendent toute leur tranquillité. J'ai vu une femme qui était d'une si grande mobilité, qu'elle devait vivre seule dans un appartement obscur et
(1) Vogel, De febr. iiiterm. metastas., § 16.
^ (2) Ibid., § il, 12, J6.
isolé , au moins les trois quarts de sa vie, et qui perdait celte extrême sensibilité dès qu'elle avait des ébuUitions ; et j'en connais une autre qui avait le genre nerveux extrêmement délicat et qui était fort sujette à des coliques, mais qui ne sentit ni ses nerfs, ni ses intestins pendant plusieurs années , pendant lesquelles elle fut tourmentée par une éruption habituelle qui avait succédé à une petite vérole mal terminée : on lui conseilla un long usage d'une tisane alcaline et purgative ; l'éruption passa , mais les maux de nerfs et les coliques revinrent. Platerus a vu une paralysie se changer en convul ions (l), et M. Brendel a vu souvent que quand les douleurs de tête hystériques ou hypochondriaques finissaient, il survenait un gonflement dans les veines cutanées des mains et des pieds ; et il cite l'exemple d'un homme sujet à la sciatique qui, quand la douleur le quittait, éprouvait un léger circocelle et des varices dans les métatarses et quelquefois dans les métacarpes (2).
§ G7. M. Malouin rapporte, dans un ouvrage trop peu connu des médecins , un exemple singulier des successions nerveuses. Les maladies épidémiques, dit-il , ont foutes clé catarrheuses en février comme en janvier; e les avaient pour cause la même humeur qui produisait différentes maladies, selon les ilifTérentes parties du corps sur lesquelles elle fluait; c'est ce qui a produit quelques apoplexies suivies de la paralysie d'un côté du coi ps : elle a fait aussi des paralysies qui n'attaquaient que les extrémités et qui n'étaient point précédées d'apoplexies. « Ces paralysies avaient encore « ceci de particulier, c'est que les par- » lies qui eu étaient affectées revenaient » quelquefois dans leur état naturel, » lors(ju'en même temps une autre partie » tombait paralytique (3). -> On trouve aussi dans l'histoire de 1 Académie une
(1) Ob^erv., p. 10.
(2) Ibid., § 13.
(5) Histoire des maladies observées à Paris, Mcm. de l'Acad. royale des sciences, 1747, p. 553. Il serait à souhaiter que l'on liiât toutes les histoires de ces épidémies; il y en a huit des mémoires de l'Académie, dont le recueil n'est pas assez répandu, et qu'on les réimprimât à part avec celles faites à Denainvillers par MM. Duhamel et Mulcaille, et à Québec par M. Gautiar , et publiées aussi par M. Duhamel.
ET DE LEURS MALADIES
très-belle observation de M. de Lasoiie , dans laquelle il donne l'histoire d'une paralysie qui offre plusieurs exemples de métastases et qui doit être lue en entier (l). J'ai vu une femme d'une mobilité extraordinaire dont l'histoire offre plu'sieurs successions de maux , qui font que je la placerai ici plutôt qu'au chapitre de la mol)ililé : de longs chagrins et de fréquentes émotions avaient produit chez elle cette excessive mobilité et une grande altération d;ins la bile; elle ne mauffeait ni ne dormait, et souffrait beaucoup du foie ; les émotions lui occasionnaient toujours des accidents violents; elle perdait tout-à coup la parole, ses yeux se fermaient comme un ressort, elle ne pouvait opérer aucun mouvement, quoiqu'elle entendît tout; à cet état de spasme succédait un état de convulsion, et celui-ci était remplacé par une paralysie de tout le côté droit, même du visage , mais non pas de la langue qui reprenait son mouvement dès que le «pasnie finissait : toute celte scène se passait dans l'espace de sept à huit heures , et était déjà revenue quatre ou cinq fois depuis trois ou quatre ans. Une autre fois, elle eut une paralysie du côté droit qui dura douze jours; elle revint et dura moins : pendant que la paralysie durait, il y avaitsouvettt des convulsions du côté opposé, el les convulsions se terminaient par des rêveries. La cuisse droite est restée faible ; les yeux ont une si grande sensibilité, qu'au bout de quelques pages les lettres paraissent diminuer, elles s'effacent, les lignes disparaissent , et la malade ne voit plus rien. Pendant que j'écris ce chapitre , j'ai été consulté par une dame âgée tout au plus de quarante ans, qui depuis huit ans a été désolée par les vapeurs les plus cruelles, excepté pendant qu'elle a eu des tumeurs a une jambe , oîi il s'en forme un grand nombre, très-petiles d'abord, mais qui grossis^ent successivement au point d'être très à charge à la malade et de l'enipêcher de marcher : dès qu'elles commencent à se former la malade est mieux ; quand elles sont très-fortes , elle est à merveille ; dès que les tumeurs diminuent, elle recommence à se trouver mal. Pison vit une religieuse attaquée pendant plusieurs années de maux hystériques, qui en fut délivrée une prejuière fois par la paralysie du bras et de
(i) Hist. 1742, p. 38.
la jambe gauche , et une fois par la paralysie du seul bras (1). Willis vit un homme dont l'imagination et la mémoire avaient été fort altérées, et qui les recouvra en devenant aveugle, parce, sans doute, dit il, que la matière qui avait d'abord affecté le cerveau fut portée sur les nerfs optiques (2) ; et dans un autre endroit il parle d'un enfant qui avait alternativement des attaques de toux convulsive ou d'épilepsie (3), et d'une personne qui avait aussi alternativement ou de violentes maladies à la tête ou de forts accès d'asthme eonvulsif. Eoile avait vu une toux convulsive dégénérer en perte de mémoire et de raison , et celle ci en paralysie desmainsf4). Riolan vit l'abbé d'Anlrague, après avoir eu des tremblements continuels dans les pieds pendant deux mois , tomber dans une paralysie générale qui le tua (5). J. Reutinger eut d'abord un très-violent mal de tête, ensuite il devint aveugle, après cela il eut une paralysie de la vessie, puis du pied droit, ensuite du gauche, et enfin une apoplexie mortelle (6); il est bien vrai que l'on trouve dans cette observation une progression de la même maladie plutôt que de vraies métastases, mais ces deux états tiennent à la même cause.
§ 68. M. de Sauvages avait vu l'asthme alterner avec la dysurie , et en général l'asthme paraît une des maladies les plus sujeites aux métastases. Long - temps avant lui, Vieussens avait vu madame de Mans attaquée d'un asthme si cruel, que dans la violence des mouvements convulsifs , la malade jetait les hauts cris , tant la palpitation était douloureuse; il lui semblait qu'on lui arrachait le cœur. Les remèdes furent inutiles, et le mal ne cessa que quand il eut paru des dartres farineuses aux oreilles et sur d'autres parties (7). M. Baker parle d'une femme qui, ayant eu plusieurs attaques de maux hystériques pendant plusieurs mois, tomba dans un violent asthme eonvulsif qui ne la quittait que pour de violentes crampes d'estomac (8) , et d'vne autre que la frayeur jeta dans des convulsions qui se
(1) De niorb. a colluv. serosa, sect. ii, p. II, ch. VII, p. 156.
(5) Patholog. cerebr., ch. xii.
(3) De anim. brut., part, i, c. iv, p. ô2i
(4) Baglivi, p. 115.
(5) Aiitropograpli,, 1. ir, c. XXIV,
(6) Sepidchf., t. i, p. 369.
(7) OEuvres, t. ii, p. 84=
(8) Mçdicat. transact., t. i, p. 449.
terminèrent par une difficulté d'avaler qu'elle porta treize ou quatorze ans sans qu'aucun remède y apportât du changement ; au bout de ce temps , elle eut une attaque d'hémiplégie , mais après quelques heures, le côté hémiplégique fut attaqué de convulsions qui dissipèrent la paralysie , et depuis lors elle avait rarement manqué (deux ans après) d'avoir tous les mois une attaque de paralysie, toujours emportée par un accès de convulsion (1). Viridet a vu une douleur de dents très vive cesser et être suivie d'un mouvement convulsif de la lèvre inférieure , qui fit place à un serrement convulsif de la poitrine ; et une autre personne perdit aussi tout-à-coup une vive douleur de dents, mais quelques moments après elle fut saisie d'un violent étoufTement (2J. Bartholin , Helvig , M. Buchner, rapportent aussi des exemples de métastases nerveuses bien singuliers. Le premier vit un vieillard qui avait la vue très-faible, et qui, tout-àcoup, en suite d'un catarrhe, devint si sourd qu'il n'entendait aucun son et qu'il fallait écrire tout ce qu'on voulait lui faire connaître ; pendant tout le temps qu'il fut sourd , il eut la vue excellente, mais elle redevint mauvaise dès qu'il fut guéri de la surdité (3). Le second a vu une surdité qui existait depuis plus de trente ans se dissiper successivement, mais complètement, pendant que le côté droit se paralysait aussi successivement; la paralysie fut complète quand l'ouïe fut redevenue très-fine (4). On trouve dans les mélang^es de M. Buchner l'exemple d'une femme sexagénaire, sourde depuis long-temps, qui recouvra l'ouïe par une attaque d'apoplexie, jointe à une paralysie du côté droit et à la perte de la voix; mais dès qu'elle fut mieux delà paralysie et qu'elle recouvra la voix, elle redevint sourde ; trois ans après , une seconde attaque d'apoplexie eut les mêmes effets (5). M. Andrée a traité un enfant de huit ans , sujet à des accès d'épilepsie très-fréquents, qui n'en avait point tout le temps qu'il avait une érup-
(1) Ibid.. 449.
(2) Traité du boti chyle, tom. n, p. 387. ,« Les maux de dénis sont quelquefois produits par des spasmes. »
(3) Epixt. medic, cent, iv, ep. iv.
(4) A. C. N., dec. m, ann. 7 el 8, obs.
(5) Tenka histor. Cophoseos, p, 08.
tion à la tête ; et il observa, chez un paralytique qui avait l'entendement, la vue et l'ouïe très-affectés, qu'il se trouva beaucoup mieux, à tous ces égards, quand il survint une douleur au bas des reins avec un peu de difficulté à uriner ; ce qui dépendait évidemment, dit-il, du transport de la matière maladive des nerfs aux vaisseaux urina ires, « ce que j'ai vu » souvent arriver quand les malades al- » taipés de maladies de nerfs commen- « cent à se trouver mieux (1). »
§ G9. M. Hoffman a vu une jeunefille qui, pendant un assez long temps, passa alternativement d'un étiit de douleurs et de spasmes extérieurs à un état de spasmes internes; dès que les uns finissaient, les autres commençaient; pendanttout le temps que les derniers duraient, elle était constamment constipée, et dès qu'ils finissaient, les selles se rétablissaient (2). On comprend combien les purgatifs auraient fait de ravage, ordonnés dans une constipation de celte espèce, et il n'est que trop ordinaire d'en voir ordonner.
J'ai été consulté, il y a quelques années, pour une religieuse, âgée de vingt-cinq ans, attaquée d'une colique qui me parut dépendre d'une humeur acre qui se portait sur les nerfs des intestins : j'indiquai lin traitement fondé sur cette idée, et il l'a rétablie. Au bout de deux ans, après quelques légères douleurs, « elle sentit , » (me marquait-on), descendre comme )) /oui à coup une humeur qui forma un » de'pôtou loupe kysteuse au ge«o«(3);on M l'a ouvert deux fois, et à la seconde ouver- «ture on a enlevé le kyste; le genou est "bien guéri à présent, et la plaie sur le » point d'être fermée ; mais elle sent un «engourdissement et un aflfaiblissement »dans tout son corps, qui ne lui permet » pas de pouvoir se soutenir sur ses pieds, » elle ne peut pas même porter la main » sur sa tête pour planter une épingle à
(1) P. 47 et 129. Ne pourrait-on pas soupçonner que ce n'était pas une mé« tasiase, mais une crise par les urines, et que la douleur el la difficulté d'uriner venaient de l'acreto des urines, chargées de la matière maladive. J'ai rapporté ailleurs un exemple plus caractérisé d'une alternative entre la toux et l'ardeur d'urine.
(2) Med. rat., t. iv, p. 5, obs. 7.
(3) Ce sont les termes de la dame abbesse de sa maison, dans un endroit où il n'y avait ni médecin ni cliirurgien sur les lumières de qui l'on pCu compter.
ET DE lïtîRS MALADIES,
»son voile; l'engourdissement est plus » considérable du coté droit, qui n'est pas 3> celui de l'opération. » On voit évidemment ici les difTérentes marches de Thumeur de la maladie, mais j'en ai ignoré la suite. Les métastases sont très-fréquentes dans les coliques de Poitou ; l'on en trouve des exemples dans tous les auteurs qui ont donné des observations sur cette maladie ; j'en citerai dans le chapitre où j'en traite, etYirideten rapporte plusieurs qui sont frappants : « J'ai vu en ce lieu, » dit-il, un jeune notaire qui, après de » longs et de grands déplaisirs, fut attaqué » d'une cruelle colique, qui se changeait )) en maux d'estomac et des serrements de » gosierquilesuffoquaient; quelques heui> res après ces maux disparaissaient, et il 3) lui survenait tout-à-coup une douleur » si violente aux reins, que le sang sortait « des veines , laquelle ne se dissipait de » plusieurs jours ; en d'autres heures, la M contraction de l'anneau de la vessie se » faisait tout-à-coup et causait une sup- » pression d'urine. Sa conduite n'étant 3) pas régulière, le spasme ayant saisi le » cœur et le gosier, il mourut subitement, 3) et nous avons vu un jeune homme qui, » étant attaqué de la même maladie, et 3) n'ayant pas pris les remèdes convena- 3) bles, fut suffoqué par un transport de la 3) colique à la poitrine. Ce spasme saisit 3) quelquefois premièrement le cœur, 3) comme je l'ai vu chez une dame qui » mourut par un déplaisir (I). »
§ 70. Je terminerai cet article par une belle observation de feu M. Swenke (2). Un ulcère au rein gauche, la tristesse après la mort de son mari et une couche pénible jetèrent une femme de vingt-cinq ans dans des convulsions violentes, qui revenaient sans ordre, pendant plusieurs heures, tous les jours ; les nuits étaient bonnes. Les convulsions cessèrent après quelques années; mais la mobilité fut si grande que toute lumière, toute odeur, tout bruit, tout goût désagréable, même l'attouchement, les rappelaient, jusqu'à ce que la jambe gauche se dessécha, se contracta, et devint presque impotente; à cet état succéda une douleur atroce du front, revenant périodiquement depuis quatre heures jusqu'à cinq ; quand cette douleur cessa, elle eut des tremblements dans les pieds, qui se dissipèrent, et elle
, {'■2) JEgid. Van Limbourg, De corpore consentiente. ia-i", Leide, 1739.
éprouvait une si grande raideur dans la jambe droite, périodiquement aussi, depuis quatre heures jusqu'à huit, qu'il fallait qu'elle fût debout sur cette jambe; alors la raideur cessait, mais tout bruit imprévu la rappelait. A cet état, succéda la paralysie du bras et de la main, surtout du côté gauche ; puis une forte constriction des deux mains , qui cessait aussi à sept heures, mais qui revenait également au moindre bruit. Le mal se porta aux muscles de la langue et de la mâchoire; la malade ne pouvait ni ouvrir la bouche ni avaler; enfin la dernière scène observée fut un violent tremblement des mains, depuis neuf heures jusqu'à onze. La malade en était là quand on écrivit l'observation. Les fonctions vitales naturelles et animales se faisaient toujours très-bien. — L'examen des causes des métastases appartient à la pathologie générale, et je parlerai du traitement qu'elles exigent dans le chapitre suivant, qui traitera des caractères, du pronostic et du traitement des maux de nerfs eu général.