‹ Œuvres de TissotChapitre 61 sur 160 · DU TRAITEMENT DES PASSIONS · texte numérisé non relu

DU TRAITEMENT DES PASSIONS

§ 108. Quoique les passions entrent dans l'essence de l'homme , leurs excès, dont on a vu plus haut les ravages, peuvent cependant être envisagés comme une maladie ; ils prouvent une sensibilité excessive des nerfs qui sont trop affectés par leurs objets , et qui réagissent trop violemment ; et c'est sur ce principe que Galien a composé un petit ouvrage très-intéressant (l),où il prouve que les mœurs sont une suite de la constitution , et que la façon de penser est altérée par le chaud, par le froid, par les diflerenlsjiays, par les différents aliments, par les différentes boissons , en un mot par la variété des choses non naturelles ; c'est dans cet ouvrage où il fait la fameuse promesse de chasser les vices et donner les vertus par le secours de la médecine (2). 11 comptait apparemment

(1) Quod wiimi mores corporis temperamenta seqmmtur , Charter, t. v, p. 440. II y rappelle la distinction des trois âmes de Platon, la ratiocinatrice,, l'irascible, et la concupiscible ; celle-ci a son siège dans le foie, l'irascible dans le cœur, et la première , dont Platon a prouvé l'immortalité, dans le cerveau, p. 446.

(2) Que ceux qui nient que la différence des aliments rend les uns teojpéranls, les autres dissolus ; les uns chastes, les autres inconiinents ; les uns courageux, les autres poltrons; ceux-ci doux,

224 i>Es

sur des malades bien constants et bien exacts, et l'on ne doit pas espérer d'en trouver souvent de tels ; mais le principe de Galien n'en est pas moins vrai , et l'observation journalière qui prouve que les passions éprouvent chez la même personne les plus grands changements , est une preuve qu'en changeant l'état physique des neris, on pourrait opérer un changement sensible sur les passions, et ces changements s'opèrent réellement tous les jours. — J'ai connu un homme, alors Irès-àgé , très-gai, très-doux , et très-bien portant , qui , s'étant fâché à l'âge de vingt-deux ans , au sortir d'un repas, d'une f^çon dont il fut honteux, et se sentant en génériil très -colère, prit la résolution de ne vivre que de lait, de quelques farineux , de fruits , de pain et d'eau ; il a observé toute sa vie ce régime , et jamais réçime n'a mieux rempli son objet. — La simple constipation aggrave la tristesse et la mauvaise humeur des hypochondres ; et une bile amassée dans les premiers intestins, ou croupissante dans ses couloirs , une humeur de goutte quelque temps avant de se fixer, rendent extrêmement irascibles ; il y a donc des situations du corps dans lesquelles la force des passions varie ; et l'on pourrait établir que quand quelques passions sont portées à un certain point , ce n'est que par une suite d'une disposition maladive du genre nerveux; en cherchant quelle en est la cause , et en y remédiant, on peut donc espérer de diminuer la fougue de ces passions , et d'en prévenir les écarts; c'est ce que promettait Galien. La tractation complète de cette matière, sur laquelle il a donné les vrais principes, qui, depuis lui, a été remaniée par d'autres, et depuis peu par feu M. Le Camus (1) , serait un

ceux-là querelleurs; d'autres modesles, des derniers présomptueux ; que ceux, 3is-je, qui nient celte vérité, viennent vers moi, qu'ils suivent mes conseils pour le manger et pour le boire, je leur promets qu'ils en retireront de grands secours pour la philosophie morale; ils sentiront augmenter les forces de leur âme; ils acquerront plus de mémoire, plus de génie , de prudence, plus de diligence. Jeleurdirai aussi quelles boissons, quels vents, quelle température de l'air, quels pays ils doivent éviter ou choisir, p. /i57.

(1) Médecine de l'Esprit, in-12, 2 vol., 17G9, 2e éd, Cet ouvrage ingénieux, plein

NERFS

ouvrage intéressant, mais elle serait trèsdéplacée ici ; je me borne.-ai à remarquer que tout ce qui peut augmenter la mobilité du genre nerveux, tout ce qui porte de l'âcrclé dans les humeurs , tout ce qui échaulTe , tout ce qui fait beaucoup de sang, tout ce qui porte le sang à la tète, tout ce qui peut former un foyer d'irritation dans quelque organe essentiel , comme le poumon, l'estomac , rend en général plus susceptible d'impressions , et par là même plus porté à toutes les passions. M.iis peu de gens disent : guérissez-moi des passions; ce n'est qu'après des accidents violents , produits par les orages qu'elles excitent, qu'on est souvent obligé de recourir à la mé lecine pour y remédier, surtout après la colère et la frayeur ; et c'est en général des changements fâcheux que les passions produisent sur le corps, ce que j'ai détaillé dans le chapitre neuvième, que l'on doit tirerla règle deleur traitement.

§ 109. La première, la [ilus importante, c'est que, comme alors les neifs sont presque toujours dans un état d'irritation et de disposition au spnsme, on doit éviter avec le plus gi-and soin les remèdes violents, et tout médecin devrait avoir très présente la belle disseï talion de M. Hoffman sur celte matière (l), dans laquelle il établit que les émétiques et les purgatifs après la colère , sont des poisons ; et il le prouve par la raison et par les faits. Un homme de trente-ans s'étant extrêmement emporté , et ayant bu ensuite d'un vin fumeux, le lendemain il se plaignit de douleurs violentes dans la région épigastrique , d'envies continuelles de vomir , et d'une espèce de sentiment , comme si quelque corps voulait monter de l'estomac et sortir par la bouche ; on lui donna du soufre doré d'antimoine qui le fit abondamment vomir ; le second jour, il n'en fut que plus mal : il avait, outre les premiers symptômes, une chaleur brillante à l'estomac, un tremblement, un froid extérieur, il tomba dans le délire, eut des convulsions et mourut : on trouva, dans le cadavre , l'estomiic et le duodénum détruits par l'inflammatioD. Un autre homme, âgé de quarante ans, se plaignit, après s'être violemment fâché, d'angoisse, de dégoût,

d'esprit et bien écrit, contient beaucoup de faits qui ne doivent être ignorés d'aucun médecin.

(1) De rnedicina cmetica et purganle post iram veneno, Oper. çmn,, fol., t. vi; p. 29.

ET DE LEURS MALADIES

de nausées, et devint un peu jaune ; on lui ordonna du tartre émétique dans un bouillon ; il vomit , mais sans soulagement ; au contraire , tous les accidents auginenlèreiit, et il mourut le quatrième jour avec les mêmes symptômes que le premier, M. Hofinan ajoute encore d'autres observations qui démontrent les funestes effets de cette pratique, que la raison iniprouve autant que l'expérience. — 11 y a effusion de bile acre, irritation considérable dans tout le genre nerveux, augmentation de vitesse dans le pouls ; c'est donc dans les délayants doux, pris en abondance et légèrement acides, que l'on doit chercher les secours les plus cfhcaces , et une léçèrc limonade est la boisson la plus convenable ; on évacue la bile par quelques lavements. — Quand les effets de la colère ont été assez violents pour faire craindre ces dérang'ements dans le cœur, dont j'ai donné des exemples ailleurs, et que les symptômes, tels que la douleur au cœur , l'essouflement , les palpitations, l'irrégularité du pouls , autorisent à croire que le germe en existe ; après avoir délayé et évacué les premières voies par quelques lavements , il faut faire une saignée , condamner le malade au repos le plus complet et à la diète la plus sévère : il ne doit manger, à la lettre, que ce qu'il faut pour vivre , et ne boire que de l'eau très-fraîche ; on donne par-là au cœur le temps de reprendre ses forces , et l'on prévient les maux affreux qui peuvent résulter de la négligence à cet égard.

Quand la jaunisse est la suite de la colère , les lavements, le petit-lait, le régime végétal, et les bains tièdes, dont j'ai vu plusieurs fois les meilleurs effets, sont les seuls remèdes indiques pendant les premiers jours. Quand l'état de spasme est passé, on peut, dans ce cas et dans presque tous ceux qui sont la suite de la même cause , employer une infusion de tamarin avec un peu de manne etquelqucs sels. — Si de la négligence à employer d'abord les secours que j'ai indiqués il résnilail unefièvre bilieuse, souvent Irèspulride, il faudrait les employer avec la plus grande régularité, et recourir, si les circonstances l'exigent, à tous les secours qu'indiquent ces maladies. — Le chagrin qui produit un serrement dans tous les organes gastriques, et souvent vitaux, craint autant les remèdes acres et irritants que lu colère, et j'ai rapporté ailleurs l'exemple d'un homme à qui la douleur de la mort de sa femme occasiwjna

des angoisses inexprimables : on les attribua à ce que les hémorrhoïdes ne fluaicnl pas; on lui donna des remèdes chauds, qui déterminèrent un élat si violent, que le cœur se fendit.

§ 110. Après la frayeur, les boissons légèr«ment diaphoréliques, comme le Ihéde sureau, de lilleul, de pavot; les bains de jambes tièdes, un peu de liqueur anodine minérale d'Hofman ; et même, si l'agitation et l'effroi duraient trop long-temps, quelques gouttes de laudanum, des frictions , une grande tranquillité, sont les seuls secours utiles. L'eau froide peut faire beaucoup de mal ; et, en général , après toutes les passions qui laissent du spasme ou des convulsions, les toniques nuisent d'abord: il ne faut que des calmants; mais ils peuvent devenir utiles, quand, après le spasme, on tombe dans la faiblesse, le relâchement, la paralysie.' — La tristesse ne supporte que les remèdes les plus doux : les bains tièdes sont un de ceux qui réussissent le mieux, et Galien avait déjà très-bien remarqué que, le chagrin et la colère desséchant, le bain tiède était un des meilleurs remèdes que l'on pût opposera leurs effets (I). Dans les moments d'une affliction vive et profonde, les secours physiques sont sans effet. On exige cependant d'un médecin qu'il en ordonne : dans ce cas, quelques gouttes de liqueur anodine minérale dans de l'eau de tilleul, des bains de jambes, des friclions douces, une grande tranquillité, sont les seuls que l'on doive employer; si la douleur était au point de jeter dans une trop forte agitation et de produire des convulsions, on peut donner du laudanum, et j'ai été obligé de le faire quelquefois.

Avant que de finir cet arlicle, je crois devoir avertir les médecins que souvent ils sont appelés pour des accidents violents d'évanouissements, de vomissements, de convulsions, de fièvres violentes, de délire, d'apoplexie, dont on leur dit que le malade vient d'être attaqué, sans les avertir que c'est la suite d'une passion violente dont les assistants ne vomiraient pas que l'on lût instruit ; si, aprèsavoirinterrogé sur toutes les causes physiques qui ont pu l'occasionner, on n'en trouve point de suffisantes, il faut demander hardiment si rien n'a fâché, chagriné ou affecté vivement le malade.

La réponse, ou du moins la façon dont on

(1) De sanitate luenda, 1, ui, ch. xii, Charl., t. VI, p. il 2.

126 î>BS répondra , fefont d'aborà j iig« avec cerli- 'ade s'il y a fiu une cause morale; et l'on dirigera sa conduite en conséquence.

Page 1