‹ Œuvres de TissotChapitre 63 sur 160 · DES TONIQUES · texte numérisé non relu

DES TONIQUES

§ 114. Après avoir parlé des évacuants, je dois parler des toniques, que l'on divise dans la matière médicale en différentes classes , qui ont leurs caractères et leurs effets différents ; mais je n'entrerai point ici dans ces divisions que je suppose connues. — Il n'est pas douteux, puisque les maux de nerfs viennent souvent d'atonie ou de relâchement, que les toniques sont souvent indiqués , et je l'ai déjà dit en parlant du traitement général; mais il ne faut point perdre de vue^ dans leur emploi, les observations suivantes :

1° Lors même qu'ils sont nécessaires, il peut exister, avec l'atonie, une sensibilité si marquée , que si l'on ne choisit pas les plus doux, si l'on ne commence pas par de très-petites doses, si on ne les place pas à des intervalles assez éloignés, ils agiront comme irritants et feront infiniment plus de mal que de bien; c'est cet usage maladroit des toniques qui les a diffamés.

2° Avant que de les employer, on doit examiner attentivement s"il n'y a point quelque circonstance qui en altérerait l'effet et qu'il faut corriger ; c'est ici oii il faut se rappeler tout ce que j'ai dit ailleurs sur la coction dans les mala-

dies chroniques , et surtout dans celles des nerfs.

3° Dans leur choix il faut toujours faire attention aux qualités accessoires qu'ils peuvent avoir et qui peuvent être contre-indiquées par des circonstances particulières de l'état du malade. Le kina, le fer et la cannelle sont trois toniques, dont l'usage n'est pas indifférent dans un grand nombre de cas , et sur le choix desquels les circonstances doivent décider le médecin.

§ 1 15. Le kina, déjà recommandé par Sydenham, l'a été, depuis lui, par presque tous les médecins qui ont traité des vapeurs, et l'on doit sans doute le regarder comme le premier des toniques végétaux, quand on craint d'échauffer et de stimuler trop puissamment; mais si on le donne comme sédatif, lorsque la cause du mal n'est pas un simple relâchement, lorsqu'il y a un stimulus à détruire, le kina, en augmentant l'action, des vaisseaux et des nerfs , sans ôter la cause , ne fait qu'augmenter la réaction et aggraver tous les symptômes, mais c'est uniquement par sa vertu tonique; il ne nuit jamais comme volatil , et il ne l'est point (I). — Dans les cas oii il ne faut que redonner à la fibre sa fermeté, et au sang sa densité, il est admirable, et à moins que l'estomac n'eût une sensibilité extrême, on peut presque toujours répondre du succès. J'ai vu, en ) 759, une jeune femme que cinq fausses couches, en moins de deux ans, des peines, des pertes, et un air peu sain avaient mise dans un état de mobilité excessive : elle avait perdu le sommeil ; elle craignait le grand jour, le bruit, la musique même; une légère frayeur lui donnait des convulsions, et elle avait souvent des accès d'étouffements très-forts, mais son estomac paraissait en très-bon état. Sa pâleur, sa flaccidité, la petitesse de son pouls, la décoloration des règles étaient autant de symptômes qui ne laissaient point de doute sur la cause de son état. Je lui ordonnai le kina , d'abord en infusion, ensuite en substance, et deux mois de l'usage de ce remède lui redonnèrent une santé très - ferme. J'ai su ,

(1) M. Raulin ne le donne qu'après l'usage des émollienis et des adoucrssanls: plus tôt, dit-il, il crispe, p. 304. M. Pome le redoute encore plus; et il est en effet très-nuisible dans les cas qui exigent sa méthode.

DES NEKES

quelques anne'es après , qu'elle avait eu deux enfants, et continuait à se bien porter. M. Rosa guérit par le kina, à la dose de demi -once par jour, une hystérie convulsive qui avait résisté à tous les autres remèdes; la malade avait une aversion marquée pour ce remède et avait constamment refusé d'en prendre; ce ne fut qu'une surdité nerveuse lolale, dont elle fut attaquée tout-à-coup, qui put la déterminer à surmonter cette aversion ; le kina dissipa la surdité et tous les aulres accidents (1 ). Quand l'estomac a une grande sensibilité , il ne supporte pas le kina pur que j'ai souvent dû associer à des mucilagineux, tels que le cassia-lignea (2), le symphitum, l'althea , la réglisse; d'autres fois j'ai employé le lait d'ànesse , et ce mélange a souvent les plus heureux effets ; quelquefois cependant il est impossible d'accoutumer l'estomac au kina, et j'ai dû le faire quitter entièrement à différentes personnes. Yiridet l'associait aux humectants et aux bains : une fille de qualité , dit-il , était travaillée cruellement depuis plusieurs années par un spasme qui commençait toutes les nuits par les mâchoires, et finissait, quelques heures après, par une abondante salivation , et de deux en deux jours il survenait pendant le jour une salivation copieuse :

quoiqu'elle n'eût que la peau et les os , on lui avait donné , pour arrêter cette salivation , une nourriture sèche , dont elle s'était servie sans succès. Elle guérit à l'entrée de l'hiver par les humectants, par les bains et par un opiat dont le kina faisait la partie essentielle (3). La périodicité ~est une circonstance qui détermine très -souvent à ordonner le kina , sans faire aucune attention aux aulres circonstances ; mais c'est un abus qui a produit les plus mauvais effets sans pouvoir faire ouvrir les yeux à ceux qui en étaient les spectateurs. M. Lorry a très-bien vu cette faute et en a averti , et je prouve dans le chapitre où je traite des lièvres d'accès et de la périodicité : 1" qu'elle n'est point un caractère particulier à ces fièvres, qu'on la retrouve dans une multitude de phénomènes de l'économie phy-

(1) Saggio di osservazioni,\enei. , 1766» p. 48.

(2) Cette écorce est fort recommandée dans le Polialthea, part, m, p. 191; elle a été trop négligée.

(3) Dei vapeurs, p. 175. t'

sique , et qu'elle est peut-être une dea lois les plus générales de la nature; 2° que dans ces lièvres mêmes, souvent le kina ne convient pas, et que quelquefois elles n'exigent que des anti-spasmodiques.

§ 116. Tous les autres amers ont des vertus communes avec le kina, et par là même leurs effets sont souvent trèsrapprochés , mais quelquefois ils varient; ainsi on ne peut pas indistinctement les employer les uns pour les autres. Le kina est un des moins stimulants, et cette qualité doit lui faire donner la. préférence dans un très-grand nombre de cas; mais s'il y a dans l'estomac des matières glaireuses , s'il y a des principes d'engorgement dans les viscères du bas-ventre, il faut l'exclure. Le trèfle de marais dans ce cas-là est infiniment à préférer , et il est en général trop peu employé. — « J'ai vu, dit M, Yiridet, un » homme dont le sang fut aigri par de » grands déplaisirs, lequel fui attaqué de « vapeurs , de coliques , et enfin d'une )) fièvre continue, qui ne finit que par la « perte du mouvement des deux bras; w quoiqu'il y sentît de grandes douleurs, « il fut parfaitement délivré par l'usage » de l'inlusion de cette plante dont il » avalait cinq ou six verres par jour(l).»

§ 1 17. Dans les cas oii le vice essentiel est dans un estomac chargé d'acides qui irritent, et dont on a vu plus haut que l'irritation pouvait se faire sentir presqu'à toutes les parties , les absorbants deviennent de vrais toniques et sont toujours indispensablemeut nécessaires ; à titre de simples absorbants, les yeux d'écrevisse et la craie peuvent suffire ; mais si l'on veut en même temps fortifier, il est certain que le corail y est plus propre, et M. Sgraeuwen recommande, préférdblement à tous les autres, la pierre calaminaire qui est l'absorbant général de tous les acides et qui fortifie singulièrement (2).

§ 118. Si des amers on passe aux aromates, les plus généralement recommandés sont la cannelle qui , avec plus de vertu tonique et stimulante, a autant de mucilage que les autres toniques. L'angclique recommandée pour la première fois par Joackim Camerarius (3j , que Schenkiusa vantée comme le vrai spécifi-

(1) Traité des vapeurs, p. 173.

(2) De varia vi absorbenthmi , Leid., § 58.

^ {^) En J586,

ET DE LEORS MALADIES

que des vapeurs , et qui réussit en effet assez généralement quand les remèdes de celte classe sont véritablement indiqués; et ils le sont, quand à la faiblesse de la fibre , se joint la lenteur du pouls et en général celle des fonctions : Schenkius la mariait avecbi zédoaire, adoptée aussi ensuite par M. Hofman (1), mais qui est en général trop âcrc , et ne peut que très-rarement convenir dans les maux de nerfs. L'écorce d'orange est un aulre aromate nervin recommandé par ce dernier auleur qui le faisait entrer dans son élixir viscéral; mais quoique l'on puisse la placer parmi les cordiaux les plus agréables , il faut être en garde contre l'irritation qui peut résulter de la quantité d'huile essentielle qu'elle contient, et qui , comme toutes les autres huiles essentielles des écorces de celte classe , adhère aux parois de l'estomac, et y laisse souvent une irritation qui dure trèslong- temps. En général, il faut êire très -attentif à n'ordonner les toniques que quand ils sont évidemment indiqués; et quand ils le sont , on se détermine entre les toniques sans âcreté, entre les amers, et entre les aromatiques, d après les circonstances particulières tirées du tempérament, des symptômes, de l'effet des autres remèdes; mais quafid on est une fois déterminé sur le genre, le choix devient souvent assez indifférent. Entre plusieurs des espèces de ce genre, en vanter quelqu'une trop exclusivement aux autres, est une erreur ; les employer toutes indistinctement est une autre. On doit en général , comme je l'ai dit ailleurs, se choisir, dans chaque genre, un petit nombre des espèces les plus fortes, et se borner à celles-là, à moins de quelque circonstance particulière. Je finirai cet article par une observation importante, c'est que les toniques développent assez promptenient leurs effets; on voit d'abord ce que l'on doit en attendre : s'ils ne soulagent pas au bout de peu de jours , c'est assez ordinairement une preuve qu'il faut changer de méllioJe , et ne point s'opiniàtrer à suivre constamment un même traitement, dont l'abandon est quelquefois le seul moyen de guérir. Il me semble qu'il faut bien de l'araour-propre , et une conviction bien forte de son infaillibilité, pour poursuivre constamment des méthodes dont les effets nous démontrent Vinsuilisance et souvent les dangers.

(1) Demalo hijstcrico ihes. pract., n° 8,

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