‹ Œuvres de TissotChapitre 74 sur 160 · DESCRIPTION DE LA MALADIE · texte numérisé non relu

DESCRIPTION DE LA MALADIE

§ 2. Comme les accès varient, non seulement chez les différents malades , mais souvent même chez le même malade , il est impossible d'en donner une description qui convienne à tous, et il faut se borner à décrire d'abord la marche la plus ordinaire, pour indiquer ensuite les sinerularités les plus remarquables. Cette première partie, l'histoire de la marche ordinaire, est si bien faite par M. Van Swieten (I), que je ne ferai presque que le traduire très - librement , en ajoutant quelques-unes de mes observations propres. — Tous les malades perdent connaissance au moment où ils tombent, et la plupart poussent involontairement un cri violent dont ils ne conservent jamais aucune idée; ils sont en même temps attaqués de convulsions très-variées et très-sing'ulières dans les différentes parties mu^culeuses. Le front et la peau chevelue sont excessivement agités; les cheveux se hérissent ; les sourcils sont en mouvement, quelquefois ils s'abaissent et se rapprochent comme on le voit dons les meuvemenls d'indignation , et alors les yeux sont ordinairement sriillants, fixes, tendus, comme d;ins la colère. J'ai vu ce coup d'oeil si marqué chez une femme pendant plusieurs accès, et si exactement ressemblant au regard d'une personne irritée, que j'oubliais presque que c'était l'eflV't de la convulsion.— L'agitation des paupières n'est pas moindre, et quoiqu'elles soient ordinairement fermées, il est rare qu'elles le soient complètement; on aperçoit presque toujours la parlie inférieure de la cornée transparente, ei la paupière supérieure est dans un tremblement Irès vif et continuel ; souvent on remarque que l'œil recouvert par la paupière est dans un mouvement de rotation très- rapide.

— Les autres muscles du visage ne sont pas moins agités; ceux surtout qui forment les joues se meuvent de façon à produire les grimaces les ])lus singulières; il n'est pas rare devoir ceux des lèvres les

(1) § 1075, t. iir, p. -,0r,.

allonger en forme de bec , et les retirer en les élargissant presque jusques aux oreilles, M. Boerhaave vit une juive chez laquelle ce mouvement était si rapide qu'il occasionnait un vertige à ceux qui le regardaient attentivement ( I). — La mâchoire inférieure peut être ouverte avec tant de force que M. Van Swieten a vu un jeune homme chez qui elle fut luxée. rV'ayant pas été remise d'abord, elle ne put jamais l'être, el cet infortuné, reçu dans un hôi)ital , y mena la vie la plus triste; mais un accident très-ordinaire et le plus effrayant, c'est les convulsions violentes de celte mâchoire, (|ui, saisissant souvent la langue, portée ellemême en avant par ses propres mouvements convulsifs, la broie cruellement, la blesse très souvent, la partage quelquefois presque entièrement, comme Aretée en avait déjà averti, et comme on en voit un exemple dans Turner^2}; l'ampute même totalement. Le sang qui en coule, rougissant l'écume qui sort ordinairement des lèvres, et que j'ai vu, chez deux malades, avoir une odeur cadavéreuse insupporlable , que je ne vois indiquée par aucun observateur, rend le spectacle plus i)éniljlc: et le grincement continuel de dents, qui est quelquefois assez fort pour en faire sauter des fragments avec impétuosité, comme M. Van Swielen en a été témoin lui-même (3) , et comme on le voit dans les Mémoires des Curieux de la nature (i), en agfjrave l'effrayant l)our tous ceux qui, ne pouvant pas se persuader q:ie des m mvemenlssi violents ne soient point sentis par le patient, s'imaginent que ses soufiVances sont proportionnées à son action. — La tête exécute, avec une rupiditc qu'on a peine à comprendre, les moivements les plus extraordinaires : quelquefois c'est une rotation conlinuelle ; dans un autre moment, elle est portée alternativement en avant et en arrière, avec une force ii laquelle rien ne résiste; d'autres fois, elle est fixe dans l'une ou l'autre de ces attitudes, c'est-à-dire le menton fixé sur la poitrine, ou la tête absolument renversée en arrière; ((uelquefois le col est dans l'état de la plus grande raideur, et aussi peu susceptible d'aucune flexion qu'un col de marbre : j'ai vu un jeune homme

(f) Ibid.

Art. ofSurijrnj, lom. i, obs. 54, p.

(5) Ibid.

(/<) I)oc. Il, ann, 7, obs. 110, p. 170,

ET DE tEURS MALADIES.

qui avait de fréquents accès, et pendant loule la durée de ch;iqiie accès la tète élait si fortement tournée du côté gauche que le menton reposait ]iresque sur l'épaule. — Les bras, les mains, les doigts, exécutent avec une grande violence les mouvements de flexion , d'extension, d'abduction, d'adduction, de rotation, de pronalion, desupination, et la clôture du pouce, dont j'ai parlé, estplus ordinaire que bien d'autres mouvements, parce qu'il a des muscles plus forts que les autres doigts.

Les muscles du Ironc , c'est-îi-dire du dos, de la poitrine, du bas-ventre, sont également agités , et l'on voit très-ordinairement la poitrine et les muscles du bas-ventre se mouvoir avec une grande célérité et le tronc soulevé, tourné, courbé , par leurs ditïérenls mouvements; d'autres l'ois tous ceux qui meuvent le tronc se raidissant dans le même instant, le malade se trouve dans un véritable tétanos. Si la convulsion attaque ceux qui fléchissent, on voit naître un emprostolonos , et un opistotonos si ceux qui le renversent sont seuls convulsés. Tous ces mouvements se succèdent quelquefois dans le même accès ; d'autres fois on ne les observe que dans des accès différents. Les muscles des cuisses, des jambes et des pieds sont dans le même cas et éprouvent de fones convulsions. Si l'on n'aperçoit pas ordinairement ceux des doigts des piedschez les adultes qui lesontcouverls, on n'en est pas moins sûr de leur existence, puisqu'on les voit très-forts chez les petits enfants, qui ont ordinairement ces parties nues, et qui oflVent mieux que les adultes quelques parties du spectacle d'un accès, parce qu'on a leur corps tout entier sous les yeux. J'ai vu les doigts des pieds s'écarter les uns des autres si étonnamment qu'ils paraissaient allongés du double. Quelquefois le pied se courbe si prodigieusement , que le bout du gros doigt est porté presque sous le talon (1); et en général l'action des muscles est si variée et si foi te, qu'elle exécute nonseulement les mouvements ks plus bizarres , mais encore ceux qu'on croii'ait les plus impossibles même aux pantorainies les plus exercés, et les exécute avec

(1) Ce sont les forles convulsions des jambes, jointes à celte espèce de gémissement qu'on remarque pendant l'accès, qui ont occasionné la comparaison d'Arelée:

Ec-tpâyp.;votffi Taupotci y,oe ly.ekr) vj (fopvj. De Caus. et Sign, acut. morbor., lib. I, Ç. V, p. 2.

une force infiniment supérieure à celle de l'homme sain.

Un si grand travail occasionne nécessairement une sueur abondante ; les malades en sont ordinairement baignés, surtout dans les parties supérieures, la tête, le col, la poitrine. M. de Haen, qui observe avec tant d'exactitude, l'a vue d'une fétidité extraordinaire, et si abondante , que le lit même en était mouillé (ij.-— Les rots , les borborygmes , les vomissements, les évacuations involontaires des excréments, de l'urine, du sperme, prouvent que les muscles intérieurs sont dans le même état de convulsions que les extérieurs. Il y a, il est vrai, des malades chez lesquels aucune de ces évacuations n'a lieu , mais il y en a aussi plusieurs dans lesquels elles sont très -forles; et j'ai averti dans un autre ouvrage que les accès accompagnés d'une évacuation de sperme accablaient beaucoup plus le malade que les autres ; celle des urines est assez fréquente : j'ai vu des enfants chez lesquels elle formait un jet de dix pieds ; c'est même quelquefois par la vessie que la convulsion commence, et l'évacuation involontaire de l'urine forme le premier symptôme, comme cela arriva au premier enfant que Wcpfer vit mourir des effets de la ciguë (2), tt à une femme qui, où qu'elle liit, se trouvait loul-à-coup obligée de rendre son urine et perdait tout de suite connaissance (3). J'ai sous les yeux un malade qui fait des efforts pour vomir pendant la pkis grande partie de l'accès , quoique la cause du mal ne soit point dans l'estomac. L'évacuation des matières fécales est la plus rare ; les rots et Us borborygmes sont très-ordinaires , et il n'est point surprenant qu'il y ait autant de convulsions internes, puisque c'est une observation constante, dont la raison se trouve aisément dans la structure des parties , qu'il faut une irritation bien moins forte pour convulsionner les muscles internes que les externes : aussi les con\ disions des membres sont assez rares, et celles des organes intérieurs sont une des maladies les plus fréquentes. J'ai vu quelquefois de fortes palpitations de cœur; Pechlin en vit d'effrayantes chez une femme (4j, et

(1) Rulio medmdi, pars 5, c. m, § 5.

(2) De Cicut. aqiiat., p. C.

(ô) Sclieukius, Observaliones medic, fol., p, H9.

(4) Ubserv, pli'js. med., liv. ji, obs. 29, p. 285.

270 DES le pouls pendant l'accès est toujours vite ; il serait même presque impossible qu'il ne le fût pas : cette violente action de tous les muscles lui donne la même fréquence que lui donnerait un exercice très-fort; dans les commencements il est petit, et il acquiert de la force à mesure que l'accès avance , souvent il est irrégulier, et quelquefois la difficulté de le tâter exactement le fait paraître tel, lors même qu'il ne l'est pas : je m'en suis assuré plus d'une fois en touchant l'artère temporale. M. Morgagni a fait quelques observations intéressantes sur la lenteur du pouls chez quelques épileptiques hors de l'accès, mais elles m'ont paru mieux placées dans le chapitre du pouls qu'ici. — La gêne qu'éprouve la respiration fait que le sang, ne pouvant pas se porter au poumon , s'arrête dans la veine cave , et par là même toutes les veines restent plus gonflées; on s'aperçoit surtout aux veines jugulaires, aux ranines, aux frontales ; le visage se gonfle, devient rouge, livide, noir, et quelquefois reste ecchymosé après l'accès. J'ai été consulté pour un malade chez qui cette ecchymose était très-forte au front et aux yeux quand les accès étaient forts. Il est surtout très-fréquent que le visage reste parsemé de petites taches rouges, suite du sang extravasé, qui se dissipent quelquefois au bout de quelques heures, mais que j'ai vues d'autres fois durer plusieurs jours. Il peut aussi se faire des épanchements intérieurs : M. Van Swieten a vu rendre le sang par les vomissements et par les selles (t), et l'on en trouvera d'autres exemples plus bas.

§ 3. La durée des accès n'est point fixe: j'en ai vu ne durer que trente-cinq à quarante secondes; d'autres, deux minutes:

quelques-uns, plusieurs heures. Barbette parle d'une fille de vingt ans dont les accès n'étaient pas extrêmement violents, mais ils duraient toujours quatorze heures (2). La durée la plus ordinaire est depuis dix jusqu'à vingt minutes, et ils finissent ordinairement au moment oii la violence du mal paraît parvenue à son dernier période , et où le malade paraît prêta suffoquer; la respiration devient tout-à-coup plus lente et plus aisée, la vitesse du pouls se ralentit, les convulsions diminuent et bientôt cessent tout -h fait ; le malade reprend sa physionomie, il ouvre les yeux et a l'air étonné ; tous

(1) Van Swieten, § 1077, p. 429.

(2) PraxKQS ïiXQdiQK, lib, j, çap. i,

ses membres paraissent accablés , il se sent une lassitude et une faiblesse générales ; quelquefois il reprend la connaissance sur-le-champ, d'autres fois il reste plusieurs heures avant que de revenir parfaitement à lui, et pendant tout ce temps il paraît quelquefois dans un état de malaise ; d'autres fois il s'endort profondément aumomentmêmeoii l'accès cesse, et dort plusieurs heures de suite ; mais , soit qu'il s'endorme ou ne s'endorme pas, il ne conserve également aucune idée de ce qui s'est passé , et aucun souvenir de l'accès. Quelques malades ont d'abord repris leurs forces , d'autres restent languissants et changés pendant quelques jours ; presque tous conservent un peu de tristesse et souvent une sensibilité excessive et de la mauvaise humeur! — J'ai été consulté pour une malade chez laquelle tous les accès , et elle en avait beaucoup, se ressemblaient : ils commençaient par un criaillement d'une minute, des convulsions de sept ou huit, au bout desquelles elle bavait des glaires ; puis un évanouissement de dix à douze, et ensuite un assoupissement ou sommeil de vingtcinq à trente : ainsi le tout durait ordinairement plus de trois quarts d'heure. — Une autre femme, dont je parlerai plus bas, était ordinairement attaquée la nuit, et ne s'apercevait de ses accès que le lendemain par une tristesse accablante et une espèce de frayeur intérieure qui ne l'abandonnait point. — M. Vandelli .

premier médecin du duc de Modène , a vu deux fois, chez son valet , que l'accès laissait une hydrophobie ou une aversion passagère pour l'eau, qui se dissipait bientôt après (I): et cette observation rappelle qu'on trouve dans le journal de médecine l'histoire d'un malade observé par M. Brieu, dont le mal commença par de longs et violents maux de tête, ensuite des accès d'épilepsie , et enfin une véritable hydrophobie qui termina la vie (2).

§ 4. J'ai décrit la marche la plus ordinaire et la plus fâcheuse; mais ce n'est pas la seule , et Sennert a déjà bien vu qu'elle était souvent fort différente. Quelquefois, dit-il, dans une légère épilepsie, les convulsions ne sont point générales, le malade ne tombe point, mais quelques parties seulement entrent en convulsion:

les uns ne font que secouer la tête; d'au-

(1) Sauvages, Nosolog. mêthodiq. clas.

vni, t. ir, p. 235.

(2) Journal de médecine, t. xiv, p. 315, avril 17Ç1.

ET DE LEO

1res, les bras et !es jambes ; il y en a chez qui la convulsion n'est marquée que par la clôture des mains, d'autres tournent, d'autres enfin courent ; mais tous ont ceci de commun, c'est qu'ils perdent absolument le sentiment, et ne conservent aucune idée de ce qu'ils éprouvent (l). Il paraît en e£fet qu'on doit admettre pour caractère de l'épilepsie une perte totale et subite de sentiment, avec quelques mouvements convulsifs, et reconnaître pour accès d'épilepsie tous les accidents qui auront ce double caractère, quelque dissemblables qu'ils puissent être d'ailleurs par la violence et par la durée ; mais quelque violentes et quelque générales que soient les convulsions, si elles ne sont pas accompagnées de perte de connaissance et de sentiment , ce n'est point l'épilepsie (2j.

§ 5. Trincavelli parle d'un enfant qui avait eu pendant quelque temps de légfers accès tous les quinze jours : ils devinrent si fréquents, qu'il en eut jiisques à cent cinquante dans un jour, mais ils n'étaient marqués que par une convulsion de la tête et une petite bulle d'écume au coin de la lèvre (3): et l'on trouve dans Bénivénius l'histoire d'une jeune fille qui ne tombait point, n'écumait point, mais restait debout ou dans telle autre attitude dans laquelle elle se trouvait, et remuait seulement la tête de côté etd'autre avec une grande rapidité sans rien entendrc(4), etaprès l'accès elle ne se souvenait point de ce qui lui élait arrivé. Duret parle , dans ses Commentaires sur la pratique d'Hollier, d'une épilepliqoe qui ne remuait que la tête , et Eraste d'une autre qui n'éprouvait qu'une courte perle de connaissance avec une contraction pres-que insensible des lèvres. Pechlin parle aussi d'une jeune personne dont les accès n'étaient qu'une légère contorsion des yeux, de la tête et de la poitrine , avec privation de sentiment, ce qui durait à peine la dixième partie d'une minute(5), mais ils revenaient plusieurs fois par jour.

(1) Dan. Sennerli, Medecina practica, lib. 1, sect. II, c. XXXI, t. i, p. 728.

(2) Ilollerius, Opéra omnia pracdc. , C. XV ; De epileps., scholium, p. 95.

(â) Coiisil., lib. 1, cons, 25, V. Mercur. compilât., p. 167.

(4) Sennért, Instit. medic, lib. ii, p. 3, sect. I, c. IX.

(5) Observ. phijsxc. medic, t. n, obs.

J'ai vu un enfant de dix ans chez qui les accès ne furent pendant long - temps caractérisés que par une perte instantanée de connaissance et un violent mouvement du bras droit, qui jetait fort loin ce qu'il se trouvait tenir à la main. J'avertis ses parents du danger , ils y firent peu d'attention , le mal conlinua. Deuj ans après , il survint de véritables accès d'épilepsie , très-forts et très-Iréquents ; la convulsion du bras droit était toujours la plus marquée , et souvent entre les grands accès les premiers reparaissaient. J'ai vu une jeune personne chez qui ils n'étaient marqués que par une convulsion instantanée des muscles du visage et du cou , avec la perte cependant de connaissance; chez une autre , un léger crisf produit par la convulsion du larynx , était le seul symptôme convulsif qui accompagnât la perte de connaissance :

l'un et l'autre eurent ensuite des accès très -forts. J'ai été consulté depuis peu par un homme de trente ans , chez qui la perte de connaissance , qui entraîne sur-le-champ une chute brusque , dure six, sept cl même huit heures, sans cris, sans convulsions violentes, mais un trèsfort resserrement de la mâchoire et des poignets. C'est cette espèce sans doule qu'on a appelée cpilepsie apoplectique , et qui est déjà indiquée dans Cœlius Aurelianus (1). fliais M. de Sauvages remarque très-bien qu'on la distingue toujours de cette maladie parle spasme ou de la mâchoire , ou de quelques doigts , ou des muscles du bas-ventre (2j. On la distingue aussi par la respiration , toujours gênée dans l'apoplexie , et libre dans l'épilepsie, quand les muscles de la respiration ne sont pas convulsés; on la distiiigue de la vraie syncope, parce que le coloris , la force et la liberté du pouls subsisicnt. Je vis, il y a plusieurs années, une fille de vingt-huit ans, qui éprouvait depuis trois mois le cinquième accès de cette espèce. Je ne vis d'abord de convulsif que le serrement des mâchoires ; mais en l'excminant bien attentivement , je découvris que la langue était dans une action continuelle. M.

{i) Morbor. chronicor., lib. i, cap. iv, p. 2'3l. « Ejus passionis species duœ esse probantur : alla quce somno similis altissima videtur : alia quse diverso raplu corpus afficit. »

(2) Nosolog. metliocL, in-4», tom. i, p. 849. *

DES NERl'i

Morgagni parle d'un malade cliez qui l'accès commençait par un léger tremblement, auquel succédait une raideur générale, sans mouvements, avec perte de connaissance (1).

11 y a des accès bien opposés. On lit dans un recueil d'observalions celle d'un homme dont tout l'accès consistait à être forcé de courir dix pas en arrière, tomber sans connaissanceet se reieversur lechamp très bien(2). Chez un jeune homme dont parle le même Peiroux, l'accès était aussi bizarre : il croyait voir venir au galop , et avec grand bruit , un carrosse dans lequel il y avait un pelit homme en bonnet rouge ; craignant d'èire écrasé par ce carrosse , il tombait raide et sans connaissance , et un instant après il revenait à lui (3J. OEtheus parle d'un autre qui, en commençant l'accès, était obligé de tourner plusieurs fois circulairement (4J. L'on trouve déjà chez un plus ancien observateur l'observation d'une épilepsie qui faisait courir (6). — L'on m'a amené, en septembre 17G9, une étrangère, âgée de quatorze ans, dont la maladie offre quelques singularités remarquables.— Elle avait joui d'une trèsbonne santé jusqu'à l'âge de sept ans ; à celte époque, elle se trouva sur l'eau en partie de plaisir avec d'autres jeunes personnes , au moment d'un orage violent, qui les effraya toutes beaucoup, mais elle fut la seule qui ne vomit pas. Quelques jours après, on remarqua dans les paupières un mouvement qui parut d'abord un tic , mais qu'on reconnut bientôt pour convulsif. On la confia aux soins de deux médecins très-habiles, qui ne purent pas empêcher qu'il ne parût au bout de quatre mois de vrais accès d'épilepsie, qui étaient, très-forls cttrèsfrcquents , et durèrent plusieurs mois.

Pendant une partie de ce temps, la jeune malade avait fréquemment, dans l'intervalle des grands accès, de petits accès très-courts , qui n'étaient marqués que par une perte instantanée de connaissance , qui lui coupait la parole , avec un

(1) De Sedib. et Caush morbor ., liv. i, epist. IX, § IG.

(2) Peiroux, Observât, medichi., p. 90.

(5) Ibid., p. 85. Le lils d'Alsaharavius

voyait venir à lui une femme noire couverte d'un cuir, et tombait quand elle l'approciiait. Sclienckius, p. 112.

(4) Sebenkius, Obs. med,, vol. in-fol, Francof., IC09, p. 110.

(5) Senaert. ibid.

très léger mouvement dans les yeux; souvent , en revenant à elle , elle achevait la phrase au milieu de laquelle elle avait été inlerrompue ; d'autres fois elle l'avait oubliée. Pendant une autre partie de ce même temps, ces accès instantanés ne la i)rcnaient jamais que quand elle marchait : elle était arrêtée sans connaissance pendant quelques secondes, et il y avait toujours un léger mouvement convulsif dans la jambe qui était en avant. Cependant, les grands accès s'éloignaient, mais ses petits étaient fréquents, quand un jour, après en avoir eu plusieurs , la malade alla se baigner dans la rivière avec unelemme de chambre, et depuiscet instautelle resta vingt et un mois sans en avoirni grands ni petits. Les grands reparurent à celte époque , dans le moment du chagrin de la mort imprévue d'un père, et dès lors ils ont continué, et sont assez fréquents dès les premiers froids de l'automne jusqu'aux premiers jours chauds de l'été; mais pendant toute cette dernière saison , la malade n'en éprouve aucun et jouit d'une parfaite sauté , à cela près qu'elle a le genre nerveux trèsmobile , s'attriste souvent et s'efiVuie avec la plus grande facilité : les bains froids, que le succès du premier avait indiqués , lui ont été inutiles dans cette recliule.

Il me paraît inutile de rapporter un plus grand nombre de variétés d'accès épileptiques, l'énuméralion de celles qui ont été observées resterait toujours trèsincomplète , et le nombre de celles qui sont possibles est indéfini. — Je finirai cet article par remarqtier que, cliez plusieurs malades , tous les accès ne sont pas également forts : il y en a qui ont souvent les avant - coureurs de l'accès sans que l'accès suive ; d'autres un commencement momentané d'accès, qui disparaît bien vite. J'ai vu, il n'y a que peu de jours , un garçon tailleur, dont les accès commençaient tous par un petit mouvement involontaire des doigts , comme sjl avait badiné, pendant lequel il ne perdait point connaissance. Ce mouvement revenait très - souvent ( je le vis deux fois dans un quart - d'heure ), sans aucune autre suite : c'était le premier degré de la maladie; le second était l'enraidissement des doigts , qui se serraient avec beaucoup de force, et le malade tombait dans l'insensibilité et l'assoupissement, mais dans un assoupissement agité et inquiet ; souvent encore le mal en restait là , el au bout dé quelques mi-

ÏT DE LEURS MALADIES

miles le malade se rtîvcillait , croyait avoir dormi et se fâchait. Quand il parvenait au troisième degré , les convulsions étaient d'une violence étonnante, et au réveil le malade étaitencorc plus courroucé qu'après le second degré.

ARTICLE II. — DES CAUSES DE l'ÉpILEPSIE EN GÉNÉRAL , ET DE LA CAUSE PREDISPO- SANTE EN PARTICDLIER.

§ 6. La cause de cette maladie ne peut exister que dans le cerveau et à l'origine des nerfs , qui paraissent être fortement comprimés ou contractés dans ce moment-là.Cette compression pousse les esprits animaux dans les nerfs moteurs , comme la contraction du cœur chasse le sang dans les artères , et elle empêche l'abord de ceux qui reviennent par les nerfs sentants , tout comme le sang veineux est empêché de se jeter dans le cœur pendant la systole. En comprimant le cerveau , on peut aisément empêcher le sentiment : si l'on exerçait une compression plus forte, on forcerait le mouvement des esprits animaux , et on produirait une épilepsie plus ou moins forte et plus ou moins générale ; c'est peutêtre uniquement de cette façon qu'elle est souvent produite par les épanchements et guérie par le trépan. L'épilcpsie, par rapport au cerveau, est donc une action trop forte des esprits animaux moteurs, et un empêchement total à l'action des esprits animaux sentants ; ou bien il a une action trop furtc et irrégulière dans les artères nerveuses , une suspension d'action dans les veines correspondantes. Une forte convulsion du cerveau, ou au moins de cette partie du cerveau qu'on appelle le scnsorium commune, qui est celle d'oui parlent les nerfs, peut produire cet effet; la plus ou moins grande durée, force et étendue de la convulsion , et la plus ou moins grande aptitude des différents muscles à être convulsés, ce qui dépend de leur plus ou moins grande irritabilité, produisent toutes les variétés de l'accès.

§ 7. Pour produire l'épilepsie , il faut donc nécessairement deux choses : 1° une disposition du cerveau k entrer en contraction plus aisément qu'en santé ; 20 une cause d'irritation qui mette en action cette disposition. — La première de ces conditions , la disposition du cerveau , est ce qu'on appelle cause priidisposanle ou, dans les écoles, proe'^umène; la seconde est la cause déterminante

Tissst.

ou pvocalhaj'tlque. — Peut-être le cerveau de tous les iiom mes est-il susceptible d'acquérir celte disposition , qui , mise ensuite en jpu , produit leparoxisme; mais plie n'existe que chez un assez petit npmbre, et tous ne l'acquièrent pas avec la même facilité. Chci ceux chez qui elle existe , elle est ou héréditaire, dit M.Boerhaave, ou connée, c'est - à - dire acquise dans le ventre de leur mère par une suite de frayeur (1).

§ 8. L'on ne peut pas nier l'hérédité de quelques maladies ; elle n'est que trop constatée pour la goutte , pour les maladies scrofuleuses, quelquefois pour les maux de poitrine ; et j'ai été consulté par le quinzième enfant d'un père mort étique , dont les quatorze aînés étaient morts de cette maladie entre l'âge de quatorze et dix-huit ans. Il est possible que i'énilepsie soit héréditaire; la faiblesse du genre nerveux s'hérité, et cette hérédité ne contribue pas peu à la rendre plus fréquente. On lit, dans uix ouvrage publié comme leçon de M.

Boerhaave, qu'il vit mourir épilepticjues tous les enfants d'un père qui l'était (2j, et Zaculus Lusitanus avait déjà connu un père épileptique , dout huit fils et trois petits-fils le furent cruellement jusqu'à leur mort , et dont il ne sauva un arrière-petit-fils , qui l'était aussi , que par le moyen du cautère. 11 est vrai que cette observation chez un auteur fort épris du merveilleux n'est pas extrêmement concluante (3J; mais quand l'épilepsie serait quelquefois héréditaire , comme il le paraît, il ne faut point croire que ce soit une hérédité inaliénable.

Recblin a déjà remarqué qu'on voyait des femmes cruellement tourmentées par cette maladie, dont les enfants en étaient absolument exempts; et je connais beaucoup d'enfants nés de pères ou de mères qui en sont atteints, qui n'en ont jamais eu aucun ressentiment. J'ai soigné souvent, dans différentes maladies , la fille d'un père attaqué de cette maladie dès long-temps avant son mariage, et qu'elle tua quelques années après , chez qui je n'ai jamais vu même la plus légère convulsion ; mais je n'en suis pas moins persuadé , comme M. Boerhaave , que , par plusieurs raisons , ceut qui ont le malheur d'y être sujets , devraient se faire un devoir de vivre dans le célibat.

(1) Aphor. 1075.

("2) Praxis medica, t. v, p. 50.

(5) Ibid., liv. J; obs. 35.

274 Diîs

§ 9. Par rapport à l'épilepsie connée, admise par M. Boerhaave et par tous ceux qui admettent les influences de l'imagination des femmes enceintes sur leurs enfants, j'avoue que je ne puis point la comprendre, et que je crois en voir trop clairement l'impossibilité pour pouvoir l'admettre. — La communication qu'il y a entre la mère et l'enfant n'est point aussi intime que l'imaginent ceux qui ignorent comment elle se fait j elle est niêrap moins étroite que celle qu'il y a entre la terre et la plante qu'elle nourrit, puisqu'il y a un corps étranger interposé entre la mère et l'enfant. C'est le placenta , ou l'arrière faix , qui tire sa nourriture de la matrice par des vaisseaux qui n'ont aucune communicatioa avec ceux de l'enfant , et celui-ci tire la sienne de l'urrière-faix par de petits vaisseaux qui la pompent exactement comme les racines de la plante. L'on voit par là qu'il n'y a pas plus de liaison entre l'utérus et l'enfant qu'entre l'arrosoir qui fournit l'eau à un vase et l'arbrisseau qui croît dans ce vase. Il n'y a point de vaisseaux ni de nerfs communs ; il n'y a môme aucun nerf dans tout le placenta; il n'y a point par là même de moyen d'action immédiate de la mère sur l'enfant; il n'y a donc point d'influence. L'enfant ne peut souCfrir de la part de sa mère que de trois façons: 1° mécanique.nent , si elle se donne un coup, si elle fait une cliule, si elle est comprimée : alors il est certain qu'il souffrira ce que souffrirait un vase qui serait dans un sac mou, si ce sac recevait des coups ; 2° de la corruption des humeurs de la mère : si elle n'a qu'un sang pauvre et gâté à fournir au placenta, celui-ci n'est plus qu'une mauvaise terre imprégnée de sucs nuisibles incapables de nourrir une belle plante ; ainsi l'enfant ou mourra , ou lan^^uira, apportera une santé faible, chancelante, et une gr.inde disposition à toutes les maladies; a» par la violente contraction de l'utérus. Cet orffane a ses fibres charnues , il est par ià même susceptible de spasmes, il en éprouve souvent ; et si la contraction < st très forte pendant la grossesse, elle peut on détacher le placenta, et c'est une des causes les plus fréquentes des fausses couches, ou, ce qui est plus difficile, comprimer l'enfant au point de l'endoannag< r. peut-être même de le tuer.

Mais on voit qu'aucune de ces façons d'atrir ne res.^cmble à celles qu'admettent les partisriRS de l'opinion que je rejette, et qui a été combattue fort «n détail et

avec une force victorieuse par plusieurs autres médecins (1). — M. Van Swiéteu allègue en faveur des épilepsies connées (2) une observation tirée de Fabrice de Hildcn, mais qui uie paraît éloignée d'être concluante. Une jeune femme trèS' bien portante fut extrêmement effrayée, dans sa première grossesse, par un homme qui tomba épileptique à .ses pieds, et, au bout de quelques mois, elle accoucha d'un enfant qui, peu de temps après sa naissance , fut attaqué d'accès épileptiques qui, se reproduisant malgré tous les remèdes, l'emportèrent avant l'âge d'un an. Si la vue de cet épileptique avait procuré un accès d'épiîepsie à la mère , s'il lui avait occasionné une fausse couche ou d'autres accidents aussi graves , il n'aurait pas été douteux qu'ils dépendissent de la frayeur qu'elle avait eue : une frayeur produit tous les jours cet eflfet chez ceux qui l'éprouvent ; mais qu'elle ait produit l'épilepsie de l'enfant , voilà non-seulementce qu'on n'expliquera pas, mais ce qui ne peut pas être ; et malheureusement il a péri par l'épilepsie tant d'enfants dont les mères étaient très-saines, dont les frères et sœurs n'en ont jamais eu d'attaque , qu'il n'est point nécessaire de recourir à la frayeur de la mère pour expliquer ce fait ; et l'on voit par tout cet article que les épilepsies sont très-rarement héréditaires et connées, mais plus ordinairement acquises après la naissance.

§ 10. La facilité à l'acquérir varie

(t) Dîssertatmi physique sur la force do l'imagination des femmes, traduite de l'an» glais par M. Blondel, in-S". Leyde, 1737. Lettres sur le pouvoir de l'imagination des femmes enceintes, in-12. Paris, 174.5. Ce petit ouvrage, sensé et bien écrit, est sans nom d'auteur; mjiis je vois, dans la France littéraire, qu'on l'attribue à M. Isaac Bellet, médecin de Bordeaux. J.-G. Rœderer, Disserlatio pro quœstione ab Academia Petropnlitana proposita. I/acadéniie de Pôtersbourg avait proposé, en 1756, d'expliquer coninienl l'imagination de la mèie agissait sur l'enlanl; M. Krause , médecin de Leipsick, résolut cette question et eut le prix. M. Rœdeier prouva qu elle roulait sur un fait impossible, et ne l'ut point couronné. M. de Ilaller, qui dans ses premiers ouvrages avait admis le syst(''nie commun et cru aux envies, a fait voir dcj^uis lors qu'elles étaient un» chimère.

^ 1075, t, lu, p. 406.

ET DE LEO

beaucoup , suivant l'usage , le tempérament, le sexe. — Les enfants sont d'autant plus susceptibles de cette maladie qu'ils sont plus jeunes, et c'est dans ce seul sens qu'on pourrait dire qu'elle leur est connée. Les nerfs , à cet âge, sont Irès-mobiles ; la plus légère cause les agite considérablement, et les muscles sont très -irritables : ainsi, l'épilepsie doit naître très-aisément. — L'irritation du méconiuni, qui n'a pas été assez évacué ; celle que produit un peu d'acide dans l'estomac ou dans les intestins, des matières glaireuses qui gênent la respiration, des ligatures trop fortes, une humeur acre qui ne se dépose qu'incomplètement sur la peau, comme l'humeur des croûtes de lait ou de la teigne , ensuite les dents, les vers, etc., jettent ces petites créatures dans des accès d'épilepsie les plus forts et les plus fréquents ; pendant que des causes irritantes bien plus actives ne produisent point le même effet chez les adultes, parce que l'âge, en donnant de la consistance au genre nerveux, diminue cette facilité à se convulscr qui fait le caractère de l'enfance. — M. Van Swiéten a très-bien remarqué qu'un accès de colère , qui ne paraît produire aucune altération sensible chez la nourrice, altère cependant assez son lait pour que l'enfant qu'elle allaite tombe dans de violentes convulsions dès qu'il l'a avalé (1). — Au bout de quelques années , les changements que l'âge seul opère auront affermi les nerfs de l'enfant; ils seront devenus presque inébranlables; et si quelque maladie a affaibli ceux de la nourrice, la même impression qui jettera celle-ci dans des convulsions n'occasionnera peut-être pas même un mouvement de crainte à son nourrisson. Aussi, il ne faut point craindre ])Our la suite les attaques d'épilepsie que les enfants éprouvent les premiers mois, et même la première année de leur vie; la cause prédisposante de l'épilepsie existe bien alors dans leur cerveau ; mais elle est telle, que chaque jour la diminuera, et qu'elle se détruira d'elle-même absolument. Je vois tous les jours un nombre de jeunes gens jouissant d'une bonne santé et n'ayant aucune maladie de nerfs , à qui J'ai vu plusieurs accès d'épilepsie dans les premiers mois de leur vie. Mais si, après la première année , les accès continuent ; s'ils se produisent souvent et

pour de légères causes; s'ils paraissent accabler l'enfant ; s'il y a quelque partie qui, dans tous les accès , paraisse plus constamment affectée ; s'il reste dans la physionomie quelque chose d'étonné ; si les facultés ne se développent pas autant qu'on devait l'espérer, alors il est à craindre que le mal ne se perpétue. J'ai vu plusieurs enfants épileptiques, de huit ou dix ans, dont le mal avait exactement suivi cette marche. Aussi , dès que je vois un petit enfant dans ce cas, je donne la plus grande attention à son état ; et, avec quelques remèdes, et surtout beaucoup d'attention de régime, j'en ai préservé un grand nombre du triste avenir qui paraissait les attendre.

§ 1 1 . Le tempérament et le sexe varient aussi beaucoup l'aptitude à l'épilepsie, si l'on veut me passer ce terme ; il y a des personnes fortes, robustes, dont le genre nerveux n'a aucune mobilité et ne s'altère point par les impressions , dont les muscles fermes et denses ne sont presque pas convulsibles , qui ne sont presque pas susceptibles de cette maladie, à moins que quelques causes mécaniques ne fassent une irritation sur leur cerveau même , comme dans les cas oîi une plaie à la tête jette dans des accès d'épilepsie le grenadier le plus intrépide ; ces genslà n'ont que bien peu de disposition à devenir épileptiques , il faut une cause bien forte pour les rendre tels , tandis que d'autres, faibles , délicats , dont la constitution se rapproche de celle de l'enfance , dont les nerfs mobiles prennent aisément de faux mouvements, dont les muscles sont très-irritables , sont jetés dans cette maladie par des causes assez légères. Il est vrai que, quand les premiers en sont attaqués, elle est atroce, et je n'ai point vu de spectacle aussi effrayant en ce genre que celui des accès d'un des hommes les plus robustes que j'aie connu, qui s'était attiré cette maladie à l'âge de trente ans à force de boire des liqueurs ; je fus témoin de deux accès qui se succédèrent dans l'espace d'une heure, et j'aurais craint d'en voir un troisième.

§ 12. La différence du sexe peut rentrer dans celle des tempéraments ; celui des femmes est en général plus faible , plus mobile que celui des hommes, et je me suis assuré par ma propre pratique que le nombre des femmes épileptiques est plus considérable que celui des hommes ; mais cela n'est pas vrai dans les premiers mois de la vie, et je crois qu'à IS.

cet âge , il y a , sur un nombre égal de part et d'autre , autant de petits garçons épileptiques que de filles, parce qu'alors les différences de tempéraments qui caractérisent les deux sexes sont bien moins marquées que dans un âge plus avancé, quand elles ont été augmentées par la différence de l'éducation qui devient très-sensible dès la première année, et qui va chaque année en augmentant; aussi je suis convaincu que la différence entre le nombre des malades épileptiques de l'un et de l'autre sexe se trouve vraie dès l'âge de sept ans.

§ 13. Quoique tous les hommes puissent sans doute devenir épileptiques, s'ils se trouvent exposes à l'action d'une cause assez forte pour donner à leur cerveau cette disposition que j'ai appelée cause prédisposante, il y en a peu, comme je l'ai dit, chez qui elle existe; mais malheureusement, quand elle a été formée, elle se détruit difficilement, et la plus petite cause sufiit pour la mettre en jeu. La personne la mieux organisée aura été exposée souvent, sans en ressentir aucun mauvais effet , à des impressions dont je parlerai dans la suite , et qui ont souvent l'ait naître l'épilepsie chez d'autres ; enfin une nouvelle impression, ou plus forte par elle-même , ou plus forte par rapport à lui, car il est important de faire celte différence , lui donne un premier accès d'épilepsie; dès ce moment, ce cerveau si bien constitué auparavant a acquis celte funeste disposition , et désormais la plus légère cause , les impressions les plus faibles, que le malade n'aurait pas même aperçues auparavant , vont renouveler tous les jours 1 -s accès. M. Yan Swiéten a vu un enf int si fort effrayé par un grand chien qui lui sauta dessus, qu'il prit sur-le-champ un accès d'épilepsie , (jui se renouvelait dans la suile toutes les fois qu'il voyait ou qu'il entendait aboyer un grand chien (1); et le même observateur vit une jeaue fille de dix ans, très-saine et née de parents très-sains, qui ayant été chatouillée vivement sous la plante des p eds par quelques-unes de ses compag les , pendant que d'autres la tenaient pjur qu'elle ne pût pas se soustraire à CJ badimige, prit sur-le-champ une véritable attaque d'épilepsie , qui ic reprodiisait ensuite très-aisément : la simple menace de la chatouiller, la plus légère

(1) § t. >n, p. US,

colère, une peur, un peu Iropde tension d'esprit ramenaient dans le moment un accès (I). M. Robinson, célèbre médecin anglais, avait déjà fait, plus de vingt ans. auparavant, une observation parfaitement semblable ; mais plus fâcheuse , puisque la jeune personne mourut sur-lechamp dans le premier accès (2).

J'ai été consulté, au mois d'octobre 1769, par un maçon qui, voyageant de nuit, il y a quatre ans, dans le temps où tout le peuple de l'Europe s'occupait de la fameuse hyène du Gévaudan, rencontra un gros chien qui courait dans un sentier étroit; il se crut saisi par cetanimal, arriva tremblant chez lui , et eut le lendemain un accès terrible d'épilepsie, qui depuis lors est revenu pluiieuis fois et a toujours commencé par une violente crampe, dans l'une ou l'autre des mains, qui monte jusqu'à la gorge, redescend au cœur, et, quand elle y est, lui ôte la connaissance. Je n'ai point vu d'épilepsie plus fâcheuse que celle d'une dame extrêmement aimable , qui avait joui de la plus parfaite santé jusqu'à l'âge de vingtquatre ans ; effrayée à cette époque par le propos insolent et indécent d'un fou , elle eut, deux heures après, un violent accès d'épilepsie; il en revint trois autres la nuit suivante , et quoiqu'on consultât d'abord de très-bons mtdecins, le mal alla toujours en empirant : elle n'eut plus un seul jour de libre , el elle a traîné pendant plusieurs années la vie du monde la plus triste.

On a une multitude d'observations semblables qui servent à établir, comme une vérité démontrée par les faits, que la peur est la cause la plus ordinaire de celte maladie ; cette cause agit même si fortement, que j'ai vu, en 1752, un maçon âgé de vingt-un ans, fort, robuste, qu'une peur en songe jela dans cette maladie; il rêva qu'un taureau le poursuivait, ce songe le réveilla dans une agitation prodigieuse avec délire, et au bout d'un quart-d'heure il tomba dans une forte attaque d'épilepsie ; je le vis le lendemain mctin, il était encore agité, et en me récitant son état il lui prit un second accès; il en eut, dans la même semaine, deux autres: tous furent précédés et suivis d'un sentiment de frayeur; mais depuis lors il n'en a plus eu. Un

(1) Ibid., § 1074, p. 402.

(2) A New System of the fplecn vapours, etc. Lond,, 1729, p. 148.

ET DE LEUBS MALADIES

exemple encore plus frappant du pouvoir de la peur , c'est celui de celte servante de Leipsick dont parle Lsngius, qui, déliant une courroie noi;ée de trois nœuds, s'imagina, en dénouant le troisième, qu'ils étaient peut-être l'ouvrag-e d'une sorcière, ce qui lit une si forte impression sur elle, quelle tomba bientôt dans un accès d'épilepsie suivi de plusieurs autres, dont Langius la guérit (>). L'impression que fait la vue d'un épileptique €st si forte qu'elle donne souvent cette maladie, et ces observations sontlréquenîes. — Une jeune demoiselle regardait deux domestiques qui se colletaient pour essayer leurs forces , ils tombèrent dans lin réservoir ; la frayeur lui occasionna un accès d'épilepsie que la moindre frayeur renouvelait (2).

§ 14. Des cas semblables sont si fréquents , il est si ordinaire de voir un premier accès, produit d'abord accidentellement , laisser le germe d'une maladie habituelle, qu'il seraitsuperflu d'en citer un plus grand nombre d'exemples ; ceuxlà suffisent pour prouver que, quand l'irritation communiquée aux nerfs a été assez forte pour jeter le cerveau en convulsion , cette première attaque le laisse disposé à rentrer ensuite dans le même état avec facilité; des milliers de faits le démontrent; mais quel est précisément le changement qui s'est fait alors dans le cerveau? en quoi diffère le cerVeau qui a acquis celte disposition de celui qui ne l'a pas? Voilà ce que nous ne saurons sans doute jamais. — Nous comprenons les convulsions des muscles: c'est leur action forte et involontaire, quand les esprits animaux y sont portés par l'action irrégulière du cerveau ; mais nous ne comprenons point la convulsion du cerveau, et les conjectures qu'on peut faire la-dessus me paraissent à moi-même si incertaines , que je crois inutile de les hasarder.

(1) Clir. Joli. Langii, Disputatio de morbo cuduco. J'ai vu une tbèse soutenue à Giesse en 1713, De epilepsia a terrore orta, dans laquelle on trouve le cas d'une paysanne de vingi-deux ans, qui, ayant été effrayée la nuit, en gardant les bêtes, par un jeune homme déguisé d'une façon hideuse, tomba sur-le-champ dans des accès d'épilepsie très-violents.

(2) Peiroux, Observations médicinales, p. 85.

ARTICLE III. — DIVISl6î< DES CAUSES DÉTERMINANTES.

§ 15. Quand une fois la disposition dans le cerveau existe , elle est mise en action par une foule de causes différentes, qui sont ce que j'ai apjielé plus haut causes déterminantes ou procalhartiques; on peut les diviser en morales et en physiques. — Les morales sont les passions fortes ou les chocs que l'âme éjirouve , et les fortes contensions de l'esprit , ou les efforts que l'âme fait dans un travail soutenu, ou dans unelong:ue méditation; efforts dont j'ai fait connaître les influences funestes sur les nerfs dans un autre ouvrage (1) , oii l'on trouvera plusieurs faits liés à la matière que je traite ici, mais que je crois superflu de rappeler tous; je me bornerai à un seul, c'est celui de ce jeune grammairien dont parle Galicn , qui était attaqué d'épilepsie toutes les fois qu'il enseignait avec action ou qu'il méditait profondément (2j ; et j'ai sous les yeux un mémoire à consulter d'un homme de vingt - huit ans , qui a détruit la santé la plus robuste par l'étude et par les débauches ; qui, ayant eu un premier accès d'épilepsie , il y a deux ans, à la suite d'un violent chagrin, est sûr qu'elle se renouvelle toutes les fois qu'il se laisse aller à travailler avec attention après le repas, ou toutes les fois que , entraîné par son goût , il se livre à la versification. — La peur est sans contredit la cause qui produit le plus souvent l'épilepsic et celle qui la renouvelle le plus ordinairement ; mais la colère et le chagrin produisent aussi le même effet. J'ai vu deux femmes que le chagrin de mariages malheureux a conduites à cette maladie; et une autre qui, ayant eu une première attaque après une vivacité dans une couche, il y a quinze ans, en a eu dès lors trois autres , après trois chagrins tvès-vifs : ces trois accès ont été très forts.

§ 16. Les causes physiques tirent leurs divisions de l'endroit oii elles ont leur siège, et c'est cette division qui a donné lieu à celle do l'épilepsic en idiopathique et sympathique. L'idiopathique est celle dont la cause déterminante réside dans le cerveau même; la sympathique est

(1) De la sa7ité des gens de lettres. Lausanne, 1769, § 10, p. 34, etc.

(2) De locis affect., lib. v, cap. vi. Chart., t. vu, p. 492.

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