‹ Œuvres de TissotChapitre 78 sur 160 · PAR L' ACHETÉ DES HUMEURS · texte numérisé non relu

PAR L' ACHETÉ DES HUMEURS

§ 58. Une humeur âcre qui se porte sur les nerfs est encore une cause trèsfréquente d'épilepsie, soit qu'elle soit produite par quelque évacuation naturelle dérangée , ou par quelque évacuation maladive, devenue habituelle, supprimée trop promptement. Il est trèsfréquent de voir dans les armées des soldais qui deviennent épilepliques uniquement pour avoir arrêté tout-à-coup la transpiration , en se couchant sur un terrain humide après des marches qui les ont échauffés ( I ).

§ 69. La suppression d'une diarrhée ' acre produit aussi le même effet : Un soldat banovrien avait des douleurs piquantes autour des hypochondres , avec un léger gonflement, qui se terminèrent au bout de quelques jours par une diarrhée séreuse; la crainte d'une dysenterie épidémique , qui régnait alors en Ville, fit qu'il l'arrêta d'abord ; les hypochondres se gonflèrent de nouveau, et il sentait une espèce de vapeur qui en ■partait, et qui, montant au cerveau , lui occasionnait quelquefois dix forts accès d'épilepsie tous les jours. L'accès ne l'attaquait jamais à jeun, quoiqu'il éprouvât des malaises et des angoisses , mais ordinairement après avoir mangé. Cette espèce de vapeur le rendait d'abord chancelant, lui donnait des vertiges, et enfin le faisait tomber avec l'idée qu'il était renversé par un spectre (2).

(1) Monro, Account of diseuses most fréquent in the briiish military ho^pilals , p.

(2) Medicin. septentrion. De epUeps,, çap. sxxi, t. 1, p. 20.

§ 60. Une salivation mercurielle arrêtée tout-à-coup par le froid a aussi produit une épilepsie, et l'on n'en sera point surpris en taisant attention à l'àcreté de cette salive, qui enflamme, ulcère, gangrène , et à la sensibilité du genre ner-^ veux dans le même temps.

§ Gl. L'urine même supprimée produit cette maladie; mais alors elle est mortelle en peu d'heures , et ce n'est jamais l'épilepsie qu'on a à traiter. Heurnius en rapporte un exemple : Un militaire, ditil, n'avait point uriné depuis deux jours; quand on me demanda, il avait un tremblement général , un léger délire, et de l'embarras dans la langue ; il tomba bientôt après dans l'épilepsie , et l'accès, qui fut très-violent, très-long, l'emporta le lendemain (1), Cette épilepsie est aisée à comprendre en faisant attention que les ischuriesse terminent presque toutes par un dépôt surle cerveau;ces humeurs urineuses, retenues par la masse du sang, se déposent sur quelques parties, le dépôt se fait peu à peu, l'irritation augmente par degré , enfin il parvient à ce point qui tue. J'ai vu la marche de ce dépôt dé la façon la plus marquée et en même temps la plus cruelle pour le malade.

C'était un vieillard presque octogénaire qui, sujet depuis plusieurs années à plusieurs maux, fut enfin attaqué, en 1765, d'une ischurie qui dura quatorze jours sans aucun accident considérable ; lé quinzième, au matin, le malade se plai-^ gnit d'une douleur à la base de la langue, qui me fit sur-le-champ prévoir ce qui arriverait : la douleur alla en augmentant, et , au bout de quatre ou cinq heures, la langue commença à enfler, et la déglutition à devenir douloureuse.

Dès ce moment, je vis d'heure en heure les progrès du gonflement de la langue, la déglutition devint bientôt impossible, les douleurs étaient atroces, la respiration extrêmement difficile; enfin la langue, engorgée au suprême degré, sortait de la bouche, et, remplissant toute sa capacité, étouffa cruellement le malade.

La même chose se passe dans le cerveau, mais la mort est bien plus douce : les malades tombent ordinairement dans l'assoupissement , et le cas dont parle Heurnius est rare. — C'est à l'àcreté des humeurs qu'on doit attribuer ces épilep-

(t) De morbis qui in stngulîs partib. f». pit. insid. suevemnt, Xeid., 1594, in-4% cap. XXII, p. 234.

sîes qui , sans aucune cause apparente et sans qu'il y ait réellement aucun vice essentiel palpable dans l'organisation, attaquent souvent les sujets cacochymes , chez qui les humeurs sont dans un état ou de crudité, ou de dissolution, ou de pulridité , ou d'acescence. — L'on doit encore rapporter ici les épilepsies qui attaquent souvent les enfants, avant l'éruption, dans les maladies dans lesquelles il doit s'en faire une, comme dans la rougeole , la fièvre miliaire , la fièvre scarlatine, et surtout la petite vérole; le venin qui occasionne la maladie irritant le genre nerveux, au moment où il a acquis tout son développement et n'est pas encore déposé à la peau, produit ces accès d'épilepsie si effrayants pour les parents, et si peu pour le médecin, qui sait qu'ils vont finir au moment où il aura paru 'quelques boutons , et qui ne les craint jamais, quand il est sûr du bon état du sujet, et qu'ils ne dépendent que de la cause que je viens de leur assigner.

§ 62. Mais de toutes les causes de cette classe, c'est-à-dire des humeurs acres retenues , qui produisent l'épilepsie , il n'y en a pas d'aussi fréquentes que la suppression de quehjue écoulement maladif devenu habituel , ou de quelque maladie de la peau repercutée ; tous les observateurs sont si remplis de ces exemples, qu'il serait inutile d'en citer beaucoup. — Une femme de soixante-dix ans était sujette, depuis dix huit ans, à une évacuation périodique, qui paraissait ulcéreuse. Il se formait , tous les trois ou quatre mois, un ulcère sordide sur l'aile du nez, qui jetait pendant trois jours une grande quantité d'une humeur très-âcre; au bout de ce tempslà il se cicatrisait, et la femme se portait parfaitement bien. — Ennuyée de la longueur de ce mal , elle appliqua sur l'ulcère, dans le temps qu'il était en suppuration, par le conseil d'un charlatan, l'onguent de Diapompholix, qui tarit l'écoulement, et, avant les vingt-quatre heures révolues, elle fut attaquée d'une douleur de tète atroce et d'un violent accès d'épilepsie; elle en eut plusieurs autres pendant six mois, et resta pendant tout ce temps-là dans une imbécillité presque totale: elle ne fut guérit que quand on eut établi aux jambes l'écoulement de deux cautères (1). —

(1) Zacut. Lusil., Prax. admir., lib. i, obs. 29.

Un père et un fils, qui avaient la gale, l'ayant fait passer en se frottant sans préparation avec un onguent composé de résine, de stl, de jaune d'oeufs et de sucde limon, le père en fut quitte pourdes mouvements convulsifsdans le bras droit, qui passèrent peu à peu sans rien faire; mais l'enfant tomba dans une véritable épilepsie, qu'il conserva pendant plusieurs années , et dont Trincavelli le guérit (l). J'ai été consulté par un malade, âgé de vingt-sept ans qui , étant tourmenté depuis plusieurs mois par une gale qui avait extrêmement altéré sa santé, la fit passer en se frottant le creux de la main avec cet onguent or.linaire, composé de souffre, d'huile et de jaune d'œufs. Trois semaines après, il eut de grands maux de tête qui détruisirent ses forces, et, huit jours ensuite , un accès d'épilepsie, qui était revenu treize fois, dans l'espace de cinq mois, quand il me consulta. Le mauvais usage établi en Suède, de repercuter la teigne par l'application de l'eau froide, y rend l'épilepsie fréquente (2).

§ G3. L'on pourrait placer parmi les épilepsies produites par l'àcreté , celles dont parle Dovinet , qui rapporte que Silvius vit deux enfants épileptiques , dont la maladie était causée par le trop grand et trop long- usage des poireaux , dont ils avaient presque entièrement vécu : il les guérit par une purgation , et eu leur interdisant l'usage de cet aliment (3). — Je vois dans une thèse soutenue à Wittemberg, qu'en donnant de grosses doses de poivre à un malade, pour le guérir de la fièvre tierce, on le rendit épileptique (4). Et M. Mangolt, professeur à Erlurt, rappelle le cas d'un homme qu'aucun remède ne soulageait ; enfin ses amis ayant remarqué que, quand il prenait beaucoup de sel, ses accès étaient fort augmentés , il s'en déshabitua peu à peu, et cette seule privation le guérit absolument (5J.

ABTICLE X. — QUESTIONS SUR LES CAUSES DE l'épilepsie.

§ G4. Il n'y a point de causes de l'épi-

(1) Schenckius, p. 120.

(2) Cartiieuser, Patliologia, cap. De epilepsia, l. I.

(3) Sclienckius, p. 117.

(4) Bœlimer et Tilius, De exanthematiun diJJ'erent. et origine. Wiltemb., 1766, p. 7.

(5) Mangolt, Programma de epilepsiœ nonnuUis spcciebm. Erford,, 1764.

Eï DE LEC

lepsie qu'on ne puisse ranger sous quelqu'une des classes que j'ai indiquées, et il serait inutile d'en spécifier un plus grand nombre ; mais l'article des causes n'est cependant pas encore épuisé, et il reste plusieurs questions à faire sur cet important objet. — La première qui se présente , c'est , si toutes les épilepsies dépendent de quelqu'une des causes que j'ai assignées ; si l'on pourrait montrer dans tous les cadavres la cause du mal? Je réponds qu'il s'en faut beaucoup.

L'on a souvent ouvert des cadavres de gens épilepliques, dont tous les viscères, et surtout le cerveau, étaient absolument sains ; l'on en trouve plusieurs exemples dans les observateurs ; et j'ai examiné moi-même avec le plus grand soin , en 17C5, le cadavre d'un jeune homme de dix-huit ans , mort en très-peu de jours d'une maladie aiguë , qui n'avait point affecté sa tète , et je ne crois ])as qu'on puisse trouver un cerveau plus sain; il avait cependant des accès très-fréquents et très -forts, et dans le dernier mois avant sa mort il en avait eu neuf. Je donnai la plus grande attention au corps calleux, au plexus-choroïde, aux ventricules, aux parties qui couvrent la glande pinéale et la selle du turc, que je me rappelais avec celles où Wepl'er avait cru que résidait la cause du mal, chez un malade dont il nous a conservé l'histoire (J) ; je trouvai tout également en bon état, et je ne vis rien à quoi l'on pût attribuer, avec la plus légère plausibilité, la cause du mal. Quelle était-elle donc* C'était uniquement celte cause proégumène , cette disposition cpileptique du cerveau, qui est bien sans doute un vice dans son organisation , mais un vice qui échappe à nos sens, que nous n'apercevrons jamais, et qui est mis en action par ces causes accidentel/es dont je parlerai bientôt. Pour bien juger du cerveau d'un épileptique, il ne faut pas qu'il soit mort dans l'accès, parce qu'il produit toujours dans ce viscère un désordre sensible qui empêche de bien juger de son état.

§ 65. Une seconde question , c'est si les vices de conformation que l'on a trouvés dans les cerveaux épileptiques , ou dans les parties d'oii l'accès partait , et que l'on a assignés comme les causes de la maladie, l'étaient réellement toujours? Cela paraît sans conteste pour un grand nombre; et, si l'on se rappelle toutes

(1) Dç morb. caplt., obs, 129, p. 587.

celles que j'ai indiquées , on s'en convaincra aisément. De petits os , ou une tumeur graisseuse dans les sinus , un squirrhe dans le plexus-choroïde, sont aussi certainement les causes idiopathiques du mal des épilepliques chez lesquels on les trouva, que le ganglion que le docteur Short enleva, et après l'extirpation duquel la maladie cessa, l'était de l'épilepsie sympathique à laquelle cette malade était sujette ; et l'on peut en dire autant de plusieurs autres causes; mais on peut aussi le nier de quelques-unes, et peut-être toujours des épanchements de sérosité. M. Morgagni, en rapportant les observations dans lesquelles cette sérosité était la cause apparente , a déjà douté qu'elle fût la cause réelle : il est même à présumer qu'il ne l'a pas cru.

Quand on examine la chose avec quelque attention , cela est absolument improbable, et je suis fortement persuadé que cette eau épanchée est toujours l'effet et non pas la ci 'i-ie de l'accès; mais elle contribue sans doute à produire cet assoupissement et cet affaissement qui en est ordinairement la suite. Wepfer a cru, il est vriii, que la sérosité était une cause fréquente; parce, dit-il, qu'il n'y a que celte humeur qui puisse s'épancher et se résorber si promi)lement. La résorption est facile en eflet , et voilà pourquoi on peut avoir tant d'accès sans danger. Mais quelle est la cause de l'épanchement avant l'accès? Cet épanchement est toujours maladif; il suppose donc une lésion dans les fondions, et une lésion de la même nature que celle qui forme les hydropisies dans les autres parties du corps. De toutes ces lésions , il n'y en a qu'une de passagère : c'est un spasme qui empêche la résorption par les veines absorbantes ; c'est donc la seule qu'on puisse admettre dans ce cas comme cause de l'épanchement. Ainsi, supposer l'épanchement cause de l'accès, c'est supposer une convulsion dans le cerveau comme cause de la convulsion qui va suivre ; c'est supposer un accès avant l'accès ; c'est faire , par là même, la supposition la plus gratuite et la moins soulenable. L'eau épanchée n'est donc point la cause de l'accès ; mais il est à présumer qu'il s'en fait très-souvent un épanchement pendant l'accès, et cela parait assez naturel , si l'on se rappelle ce que j'ai dit sur l'état du cerveau dans ce temps-là, pendant lequel le mouvement est absolument intercepté dans les veines nerveuses, ce qui rend Irès-probà-

ble qu'il cesse peut - être aussi , ou du moins se ralentit considérablement dans les veines lymphatiques , qyi , dans une grande partie du cerveau , sont vraisemblablement continues aux veines nerveuses. Le même spasme, plus long et plus fort, et étendu aux veines sanguines, est sans doute l'une des causes de ces épanchements considérables de sang dont on a vu plus haut des exemples.

Quand l'accès est long et fort, l'épanchement peut être assez considérable pour produire ou la mort ou d'autres accidents auxquels je reviendrai dans la suite. J'ai souvent été porté à croire qu'il était la cause d'un désespoir hypochondriaque dans lequel une femme épileptique, d'ailleurs très-gaie, était toujours plongée pendant les deux ou trois premières heures après l'accès. Ses pleurs et ses sanglots ne tarissaient point , ils étaient absolument involontaires, ce n'était point l'afOiction morale qui y avait part ; quelquefois même la malade n'était pas assez parfaitement rendue à ellemême pour être susceptible de cette affliction. — L'on demandera si je crois qu'un épanchement séreux ne puisse cependant jamais occasionner cette maladie ? Je suis fort éloigné de le croire ; je pense au contraire que, quand, par une cause quelconque , il s'est fait un épanchement de sérosité dans le cerveau, si elle n'est pas repompée , et qu'en croupissant elle vienne à s'altérer et à acquérir de râcreté , elle peut aisément produire des accè< d'épilepsie; je crois même que c'est ce qui les produit dans d'anciennes maladies de la tête , peu de t«mps avant la mort, et c'est dans ces cas ou le cerveau a souvent offert , sans abcès, une sanie putride et corrosive, et un dépérissement avec lequel on est étonné que le malade ait pu vivre si long-temps.

§ 66. Une troisième question, et elle est bien importante, c'est de savoir pourquoi, la cause existant toujours, les accès sont quelquefois si éloignés , ou plutôt ne sont pas dans certains cas continuels; ou, ce qui revient presque au même , pourquoi un accès produit par une tumeur, par exemple , résidante dans le cerveau, cesse et ne continue pas jusqu'à la mort? La réponse est fondée sur la Variabilité presque continuelle de l'état de la machine humaine. La disposition épileptique, ce que j'ai appelé la cause proéguraène , est existante ; il y a outre cela une cause occasionnelle bien carac-

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térisée dans le cerveau même ou ailleurs, cependant le malade n'a point d'accès : d'oii vient cette suspension.' De ce que ces deux causes la proégumène et l'occasionnelle, ont besoin elles-mêmes d'être mises en jeu par un autre ordre de causes, que j'appelle les causes accidentelles. Ces causes sont extrêmement variées : on peut cependant les diviser en quelques classes principales qui renfermeront toutes les autres. Ces classes sont : 1° les morales; 2» celles qui augmentent la quantité ou le mouvement du sang; 3° celles qui irritent le genre nerveux par leur âcreté ; 4° celles qui déterminent plus particulièrement l'irritation sur la cause occasionnelle.

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