ARTICLE XI. — DES CAUSES OGCASIONNELLKS
§ 67. Dans la première classe des causes morales, je comprends toutes les passions fortes qui , affectant vivement le genre nerveux , portent le trouble dans le cerveau même et déterminent un accès. On a vu qu'elles opéraient cet etfet, sans qu'il en eiit jamais existé, et qu'elles donnaient au cerveau cette disposition proégumène qu'il n'avait point encore." On comprend par là combien aisément elles doivent rappeler les accès quand la cause a acquis un certain degré de force ; aussi les frayeurs, le chagrin, la colère , sont les causes qui les renouvellent le plus souvent. Une femme , à qui un violent chagrin avait procuré un premier accès , en reprenait un toutes les fois que quelque chose lui faisait de la peine. La frayeur occasionnée par le cri d'un chien donnait toujours un accès à un enfant épileptique; et M. Boerhaave parle d'un autre à qui les servantes avaient fait peur de méchants hommes qu'elles lui avaient peints sans doute fort laids, et qui ne pouvait pas regarder fixement les parois de sa chambre sans avoir un accès d'épilepsie (1). — Il n'est que trop commun d'en voir, même dans les premières années de leur vie, ou plutôt principalement dans les premières années de leur vie , à qui chaque accès de colère donne un accès de convulsion.
J'en ai vu plusieurs, et il n'y a pas bien long- temps qu'on m'a amené un enfant, âgé de huit ans , absolument imbécille qui était né et avait vécu jusqu'à l'âgé de trois ans , avec beaucoup d'inlelli-
(1) De morbis nervorum, p. 805.
gence, mais assez colérique ; à trois ans et quelques mois , une colère violente lui procura un accès d'rpilepsie (I) , et dès ce moment les plus légers dépits le renouvelaient. A six ;ins on s'aperçut que ses facultés baissaient, et depuis lors les aceès étant devenus tous les jours plus fréquents , et se reproduisant sans aucune cause sensible, l'ont jeté dans le triste état dans lequel je l'ai vu , qui heureusement ne durera pas long-temps; il est d'une faiblesse ijui paraît tenir de la paralysie , et dans un véritable marasme. Deux enfants de dix «ns , dont l'un se portait bien , et l'autre était épileptique, prirent querelle en badinant ensemble; l'épileptique en colère mordit l'aulre à la main droite et lui fit une plaie; quatre heures après, ce dernier eut un véritable sccès d'épilepsie , qui était sûrement l effi tde la colère, plutôt que de la blessure (2).
§ 68 . La seconde classe renferme toutes celles qui augmentent la quantité du sang ou son mouvement , ou qui le déterminent à la tête : ainsi , le trop d'aliments ou les aliments trop nourrissants, tels que les viandes succulentes, le gibier, les œufs , les jus , les coulis , les l'crevisses, les truffes, les épices, le vin, le café, les liqueurs , forment un des genres de cetle classe. — Il y a peu de médecins qui n'aient vu des épileptiques qui ne pouvaient boire de vin sans éprouver un accès , et il n'est pas étonnant qu'une boisson dont l'excès peut , comme on l'a vu , produire l'épilepsie chez des individus qui n'y ont jamais été sujets, la renouvelle chez ceux qui en sont déjà attaqués. L'irritation du café sur les nerfs est telle que tous ceux chez qui ils sont aft'ectés en ressentent d'une façon marquée les mauvais effets. — Les effets longs et violents forment un autre genre de ces causes. La chaleur extérieure du soleil , de l'air, des appartements, deslits, des bains, sont la troisième. On a vu plus haut, § 62 , une observation qui prouvait l'influence de ces causes; et dans ce moment, 10 juillet 1769, je viens d'être consulté par un ouvrier en chambre, qui, ayant toujours joui d'une très -bonne
(1) M. de Sauvages vit un enfant à qui le refus d'un aliment dont il avait envie donna sur-le-champ un accès. Nosolog.
métkod.
(2) Coynmerc. litter. Noricum., ann, 1731, p. 29.
santé, fut attaqué, il y a deux mois, après un maniement d'armes de plusieurs heures, sur une place fort chaude, d'un trèsviolent mal de tête , auquel il n'était point sujet; le mal continua toute la nuit, et le lendemain il fut attaqué d'un très -violent accès d'épilepsie. 11 n'en a point eu de ressentiment pendant six semaines ; mais il s'est reproduit il y a trois jours , et l'a attaqué deux fois dans la même nuit, sans qu'il s'en soit aperçu. Il est très - ordinaire de voir des appartements trop chauds produire des accès.
— L'air gâté par beaucoup de gens réunis dans un endroit fermé, la trop grande variété des objets , entrent dans celte classe : ce sont ces deux raisons, et peutêtre l'impression d'une assemblée religieuse sur des nerfs faibles, qui font que les épileptiques tombent souvent dans les églises, l a chaleur et le bruit les font aussi tomber dans les assemblées nombreuses ; les mêmes raisons et l'odeur des aliments les font tombera table.
La forte contention d'esprit, tout ce qui fixe trop long-temps l'attention , un trop long travail , même des yeux , sont autant de causes qui peuvent faire un quatrième genre de cetle classe , puisqu'elles déterminent une plus grande quantité de sang à la tête; elles nuisent aussi en irritant les nerfs. — Un cinquième genre sera des attitudes qui portent le sang dans celte partie, telles que d'être la tête baissée , de tourner long-temps; «elles qui occasionnent le vertige, comme une situation trop élevée, la vue d'un précipice , les efforts quelconques , qui non - seulement peuvent renouveler les accès, mais qui peut-être même peuvent en produire un premier. L'observation suivante donne au moins fortement lieu de le croire. — 11 y a quelques années qu'on m'amena un jeune homme de dix-huit ans , que je connaissais depuis très - long - temps , qui était sain , robuste, sage, et qui, ayant travaillé trèspéniblement pendant près de dix heures, le jour précédent, à tourner un cabestan avec beaucoup de force, fut attaqué la nuit d'un accès d'épilepsie , qui l'avait laissé dans une si grande faiblesse qu'il ne marchait qu'avec peine. Cette faiblesse ne m'empêcha point de lui prescrire une saignée et les autres remèdes propres à dissiper l'engorgement des vaisseaux du cerveau. Il fut très - bien pendant six mois ; au bout de ce tempslà, il se trouva mal, après avoir travaillé dans la même maison aussi péniblement,
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et il eut deux accès dans la même nuit : les mêmes remèdes le guérirent pour trois mois. Il reprit alors un accès après avoir beiiucoup bu et dansé. La superstition attribua le mal à un malélice, et l'on consulta une vieille femme pour détruire les enchantements d'une autre. J'ignore ce qu'elle employa, mais les accès devinrent si fréquents et si forts , qu'après être tombé dans l'état le plus triste, il fut emporté par un accès au bout de quelques mois. Quelques questions que j'aie faites au père, à la raèi C, au malade , je n'ai jamais pu découvrir d'autres causes que ces efforts , qui déterminèrent trop de sang à la tète ; et M. Morgagni rapporte une observation parfailement analogue : c'est celle d'un portefaix, âgé de quarante ans , qui , après des lr.ivauï excessifs, tomba tout à coup dans des accès d'épilepsie, auxquels il n'avait jamais été sujet ; il mourut en peu de jours, et l'on trouva les vaisseaux du cerveau fort engorgés.
A cette classe de causes qui déterminent le sang au cerveau , il faut joindre celles qui opèrent cet effet en le repoussant des parties externes : c'est ainsi que le froid excessif a produit cette maladie, et que je l'ai vue naître chez une tille de vingt ans , d'ailleurs très - bien portante, pour s'être baigné les jambes dans un ruisseau dont l'eau était très-froide ; elle eut plusieurs accès dans peu de jours avant que je la visse. Ne pouvant accuser aucune autre cause, je me coi^ tentai de lui ordonner une saignée, parce que je trouvai son pouls assez plein , et de lui fiiire exposer les jambes à la vapeur d'un sceau plein d'eau chaude trois fois par jour, jusqu'à ce que les jambes eussent contracté un peu d'enflure : ce remède si simple la guérit parfaitement. Bcnivenius (i) et Wedel (2) citent aussi des épilepsies qui étaient la suite d'un froid excessif, qui nuit de deux façons, en portant trop de sang à la tête, comme je l'ai dcjii dit, et en irritant les nerfs.
§ 69. Dans la troisième classe , celle des causes qui irritent le genre nerveux par leur àcreté, on pourrait comprendre une partie de celles que j'ai comptées dans la seconde parmi les aliments et les boissons ; les poireaux , les aulx , les oignons, sont de cette classe , et l'on peut
(1) De abdiiis morborum caiisis, cap.
(2) A. G. iV., dec, 11, an. 2, obs. 160.
y placer les aliments qui forment un foyer d'irritation dans l'estomac, ou par leur indigestibililé , ou quelquefois par idiosyncrasie. L'épilepsie qui fut produite pour avoir mangé trop d'anguilles, et guérie après les avoir rendues (1), était d'ingestion ; et c'était par une suite d'idiosyncrasie qu'un autre épileptique ne pouvait jamais manger de lentilles qu'il n'eût un accès (2). J'ai vu un malade sujet aux convulsions qui en était attaqué toutes les fois qu'il prenait du chocolat ou du vin, si son estomac n'était pas dans ce moment en très-bon état.
§ 70. Les remèdes acres , violents , irritants, entrent aussi dans cette classe. Séger rapporte l'observation très-détaillée d'une femme attaquée d'une colique néphrétique , à qui une de ses voisines ordonna une cuillerée d'huile distillée de genièvre ; mais elle ne l'eut pas plutôt avalée qu'elle souffrit horriblement de la tête, eut des vomissements , des faiblesses, et enfin de vrais accès d'épilepsie (3). Et Seliger fut appelé par une jeune fille qui souffrait toujours de violents maux de tête à l'approche de ses règles , et à qui un charlatan conseilla , pour les dissiper , une fomentation de décoction de jusquiame, qui, au bout d'une heure, jeta la malade dans un accès d'épilepsie horrible, pour lequel on le demanda (4). — Les évacuations ordinaires retenues deviennent encore un acre qui irrite et qui, par cette irritation, décide les accès.
§ 71 . On peut aussi ranger dans cette classe toutes les causes qui , faisant une impression trop forte surlessens, irritent assez puissamment le genre nerveux pour occasionner une attaque : des bruits ibrts, imprévus, aigres, produisent souvent cet effet , et l'on trouve dans une très-bonne dissertation d'un M. Buchner l'observation d'un enfant à qui tout objet rouge donnait certainement un accès d'épilepsie (5). Les odeurs forlesles produisent souvent, el c'est par cette raison, comme l'a remarqué M. Boerhaave, qu'on exposait anciennement les esclaves à la vapeur dujayet, pour savoir s'ils n'étaient point sujets à cette maladie. Rondelet
(1) Schencidus, p. 117.
(2) Ibld.
(5) Medicin. septent., lib. i, sect. xiv, cap. X.
(4) Ibid., cap. IX.
(5) J.-P. Buclmer, De racliitid. perfecta. Argent., 1755.
ET DE LEURS MALADIES.'
parle de gens qxii éprouvaient un accès toutes les fois qu'ils sentaient le froid aux oreilles , et le prévenaient en les tamponnant avec du coton (1). M. Cierc parle d'un de ses parents chez qui l'odeur du chanvre produisait le même effet ; et de deui enfants qui éprouvèrent le même accident pour avoir dormi dans un champ de navette en fleurs (2j M. Le "W'acheravait vu unefemmeépileptiqueet attaquée du cancer, qui prévoyait les accès d'épilepsie quelques jours d'avance par une augmentation des douleurs du cancer : ce qui prouve que l'accès était l'effet d'une augmentation d âcreté (3) qui commençait à agir sur l'ulcère, l.a sensibilité aux impressions est quelquefois si grande que les plus légères font un eftet très - considérable ; et Sehubart nous a conservé l'histoire d'un jeune homme de dix-sept ans, dont les convulsions étaient la suite d'une chute qui avait porté sur l'hypochondre droit, et avait produit des vomissements de san^ , chez qui toutes les odeurs agréables et fétides renouvelaient sur - le- champ les accès : une mie de pain fermentée, nonseulement avalée , mais simplement sentie , la plus petite dose de viandes quelconques, le bouillon de viandes, de tous les remèdes , un bain de jambes tiède , produisaient le même effet (4). 11 ne vécut pendant un an que de pain sans levain, de miel, de lait cru et de raisins. Dès qu'il avait avalé un morceau de pain fermenté , il était saisi d'un hoquet qui devenait bientôt convulsion générale.
Pendant tout le temps qu'il observa le régime qu'on vient d'indiquer, il n'eut point d'accès qui dépendissent de l'estomac , raais ils étaient produits par des causes externes.
§ 7 2. Les excès des veilles, ceux dans les plaisirs de l'amour, sont encore des espèces de stimulants qui agissent par irritation, et qui, quoique leur action soit différente de celles des médicaments et des aliments acres , peuvent aussi , en quelque façon , être rangés dans cette classe.
§ 73. Toutes les causes, comme je l'ai déjà dit , qui déterminent les accès ap-
(1) Slethod. eurattd. morbor,, lib. i, C. xxxvi, p. 170.
(2) Medicus vert amator, p. 139.
(3) TraiU du cancer des mamelles, p.
(4) Uledicin. septent., c, xi, p. lU,
Tissot,
partiennent à quelqu'une des classes que j'di indiquées; mais elles ne sont p.is toujours assignables , il s'en faut beaucoup ; au contraire , elles échappent presque toujours. J'ai vu les épileptiques les plus attentifs à leur état ne pouvoir jamais assigner les causes accidentelles de l'accès; et l'on n'en sera point surpris, si l'on fait atlention à la prodigieuse variabilité d'état daits le(|uel chaque homme se trouve continuellement, s;ins qu'il s'en aperçoive lui - même. Le plus ou le moins d'aliments ou de boissons , leur qualité, les bonnes ou mauvaises digestions, le plus ou le moins d'acide, ou de toute autre humeur àcre dans l'eslomac, une transpiration plus ou moins régulière , toutes les autres excrétions diminuées ou augmentées , le plus ou moins de chaud aux pieds ou aux mains , un exercice plus ou moins fort, des ligatures plus ou moins serrées , des irrégularités dans le sommeil, les vicissitudes des saisons , les mouvements de l'âme, sont autant de causes qui changent continuellement l'état de la machine , et quelque petits que soient ces changements , ils sutfisentpour produire un accès, quand la disposition épileptique est bien forte.
§ 74. On comprend aisément comment les causes accidentelles qui déterminent l'accès peuvent échapper; mais il est plus difficile de bien comprendre comment la disposition épileptique nait tout-à-coup sans qu'on puisse rendre raison de ce qui la produit , et cela est cependant très-fréquent. Je fus consulté, il y a deux ans, par une femme, âgée de trente-trois ans, qui, depuis quatre ans, n'avait eu ni grossesse , ni maladie , ni affection d'âme , n avait point reçu de coup, n'avait point fait de chute ; dans la situation , le genre de vie, l'habitation , les aliments , les boissons , de laquelle il n'était survenu aucun changement ; dont les règles étaient très-régulières, et qui, après une bonne nuit, fut attaquée tout à coup, à jeun, le malin, dans le lit, d'un accès d'épilepsie violent. Il y avait deux ans qu'ils duraient quand elle vint me consulter, et se reproduisaient très-fréquemment , presque toujours la nuit , sans qu'elle s'en aperçût. Depuis l'époque des accès, elle avaitpris beaucoup d'embonpoint , mais d'un embonpoint mol , et surtout un gros ventre, et dès qu'elle se baissait, tout le sang lui montait à la têie. Quelle est, dans ce cas, la cause qui détermina le premier accès et laissa cette ilisjiositiyn nouveaux, qui revinrenl
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si fréquemment? Dira - t -onqu'h cette c|iof(ne elle a conn(iencéà devenir plé- Ihoi'ique , et que les vaisseaux , comprimés exlt'neurenient par l'emlionpoint , ont délerniiné plus de sang au cerveau ? Mais l'aiigmentalion d'eiiiboniioint n'avait point encore commence. Etait - ce un principe d'obstructions dans le basvenlre? mais rien ne l'annonçait. Etaitce un relâchement des fibres, amené peu à peu, et qui jtréparait l'embonpoint qui suivit ? Etait-ce une diminution dans ia transpiration? I! ne m'est point possible de résoudre celle obscurité, qui se reproduit dans plusieurs autres cas. — J'ai sous les yeux un mémoire à consulter pour une jeune fille de dix neuf ans, que l'accès a pris dans le sommeil , à cinq Leuresdu matin, sans qu'il soit possible non plus d'en assigner la cause , Si ce n'est peut-être un trop grand usage des acides , et surtout du sel , qu'elle aimait beaucoup et dont elle mangeait souvent, sans êire cependant opilée , et sans que cela parût déranger sa santé , qui était assez bonne ; elle n'avait eu ni frayeur ni chagrin : tous ses accès se ressemblaient, je les ai décrits plus haut à la fin du § 3.