SES FASSIONS
§ 258. Il se présente ici une question encore plus intéressante, et à laquelle je
serantur quam nervorum ipsorum differentiis adscribendus sit- ' Tù.a.w , CoUegium anatomicum, in-fol. Leips,, 1720.
■voudrais bien pouvoir donner une réponse satisfaisante. En tant qu'organes des sensations , les nerfs ne le sont -ils pas aussi des passions? ]N'est-ce pas eux qui les l'ont éprouver à l'àme? West-ce pas par eux que l'âme passionnée réagit sur le corps? — La réponse aux différentes parties de cette question exige des observations qni paraissent d'abord tenir à la métaphysique et à la morale plus qu'à la médecine , et qui au premier coup-d'œil paraîtront déplacées ici, comme j'en ai déjà prévenu dans la préface. Mais l'influence des passions sur l'économie animale est si grande, elles sont une cause si universelle des maux de nerfs , qu'il m'a paru indispensablenient nécessaire d'établir Jes principes qui peuvent répandre quelque jour sur cette matière, sans entrer cependant ici dans les détails des effets que je réserve pour le chapitre des causes morales. — Si je me suis peut-être trop étendu, s'il y a des choses qui ne paraissent pas nécessaires à mon i)lan, c'est qu'il est presque impossible d'isoler absolument quelques parties d'un sujet de celles auxquelles elles sont liées.
§ 259. Pour parvenir à se faire une idée des passions, de leurs espèces , de leurs caractères , de leurs effets , il faut remonter à ce principe simple que j'ai établi pins haut: c'est que quand l'impression du corps externe sur les sens est agréable , nous désirons la garder , et que quand elle est désagréable j nous cherchons à la fuir; or, par une loi invariable que l'auteur de la nature a établie dans la formation de l'homme, quand une sensation ou une idée sont telles que râme aime à les garder, elle est forcée à aimer leur objet; et elle est forcée à avoir de l'aversion pour lui, c'est-à-dire à le craindre et à le fuir, quand l'idée ou la sensation sont telles qu'elle désire de les perdre. — Si l'on demandait qu'estce qui fait qu'une sensation est agréable ou désagréable, on pourrait dire: qu'elle est agréable, quand l'âme juge, par l'état du sensorium, qu'elle met le corps dans un état qui ne peut point nuire à sa conservation; désagréable, (juand elle peut nuire à cette conservation ; et comme l'exercice des fonctions est nécessaire à la conservation et au bon état de l'organe, l'exercice modéré de nos facultés, tant morales que corporelles, es( un besoin; par-là même, quand il est satisfait, nous éprouvons un plaisir. Plus le plaisir de la joitissançe est grand , Çt quand il
est très -grand on l'appelle volupté (l) , plus le désir de la prolonger est vif ; on ne doit cependant encore, à ce qu'il me paraît, appeler ce premier état de l'âme que plaisir. — Réciproquement , plus l'impression aura été désagréable , plus le désir de la voir finir sera vif ; mais ce n'est encore, je crois, que peine. — Si, avec la fin de l'impression, il ne nous en restait que le simple souvenir, il n'y aurait point de pnssion; mais quand un état, qu'on aurait désiré de prolonger, finit , on doit regretter qu'il ait fini , et désirer qu'il se reproduise ; tout comme on doit être bien aise qu'un étal douloureux cesse , et craindre de le voir se reproduire; et c'est ce désir et celte crainte qui sont le germe des passions. — Quoiqu'au moment oii un état finissait, nous ayons désiré ou craint qu'il se reproduisît, si nousne sommes ramenésà cet objet que quand le cours naturel des circonstances nous y ramène, la passion n'existe point encore ; sans quoi nous aurions autant de passions que nous avons éprouvé de sensations, dont nous désirerions ou dont nous craindrions le retour. — M:us si les impressions de plaisir ou de peine que nous avons gardées nous ramènent à l'objet qui nous les a occasionnées , sans que cet objet nous soit rappelé par aucune autre circonstance ; si ce rappel nous occupe dans des temps oîi les circonstances devraient fixer notre attention sur d'autres objets, alors la passion existe, et on voit qu'elle est susceptible d'une infinité de nuances, depuis son preipier degré qni n'est presque rien de plus qu'un souvenir agréable, jusqu''à ce dernier période , rare heureusement, qui, ne nous laissant plus voir qu'un seul objet, et nous rendant par-là même incapable de raisonner juste sur les autres, devient une vraie folie.
On a défini les passions, commotions trop fortes ou démesurées; celte définition doit être conservée, mais cependant elle ne présente l'idée que des passions externes, ou des accès de passions, ou des passions très-courles :elle convient parfaitement pourpeindrel'état d'un hommequi aura eu un accès de jalousie, de colère, de
(1) Volupté ne se dit proprement que du senliment du plaisir corporel, c'est-àdire dû aux sens: joie est le mot consacré au sentiment du plaisir moral; mais on verra plus bas que joie peut avoir une autre signification , et que volupté peut se dire de tous les plaisirs très-vifs^
ET DE LEURS MALADIES
' j frayeur, et qui n'en aura peut-être jamais ' \ d'autres ; mais présenle-t-elle d'abord * l'iflce d'un amant passionné, d'un jaloux taljituel, d'un ambitieux, d'un avare? Je ' : puis me tromper, mais il me par^jît ' ! qu'elle laisse quelque chose à désirer, et
■ je crois que l'on pourrait les définir: un ' sentiment si vif pour un objet, qu'il nous " I le rappelle avec plaisir ou avec jieine,
' quand nous devrions être occupés d'un " autre. Cette déiinition renferme les pas-
■ sions agréables et les passions désagréa- ' 1 Lies, ce qu'un amant éprouve en pensant ' i à sa maîtresse et en pensant à son rival;
; elle donne leur caractère commun, elle ' convient à tous leui's degrés ; on pourrait définir séparément les premières, attaclu meni pour un objet qui nous rappelle ^ à lui, et nous en rend le souvenir agréa- '' ble , quand nous devrions être occupés ' d'un autre; et les secondes, aversion
■ pour un objet qui nous rappelle à lui, et nous en rend le souvenir désagréable ,
" quand nous devrions être occupés d'un autre. Ces définitions remient mieux que " la première l'ensemble d'une passion ; on pourrait les réunir, en disant : senliment si vif [lour un objet qu'il nous le '■ rappelle avec plaisir ou avec peine, et quelquefois par une commotion démesurée, etc. — Les aversions en général occupent moins fortement que les afTeclions ; cette règle n'est ce[)endant pas sans exception. J'ai été consulté en 1775 '■ par un ecclésiastique français , dont la santé était détruite , sans qu'il put assigner d'aulre cause à son mal que l'agi- " tation \ive et continuelle dans laquelle ' le tenait une aversion, ou une antipathie très-forte pour une personne dont l'idée ; le poursuivait p irlout, et l'occupait jour i et nuit avec la plus grande peine. Si l'altachement naît tout-à-conp , il est ordinairement très-vif; mais celui qui naît plus lentement peut acquérir tout autant de vivacité , et même , comme dans le premier cas on n'a sans doule pus vu " l'objet sous toutes ses faces, il est possible qu'à mesure qu'on le verra mieux, il se trouve des côtés qui seront peut-être ' un objet d'aversion, ou au moins dimi- 1' nueront l'attachement; au contraire, - quand rattachement est venu grnduelleje ment à mesure que l'on a mieux connu, à- il est à présumer qu'il sera difficile de 11- l'affaiblir, il doit être plus durable (l).
,it 1 ' :
(1) Ou juge aisément que l'homme est le seul habitant de la terre qui soit sus-
II est aisé de conclure de tout ce que
je viens de dire, que l'on a eu raison de réduire toutes les passions à deux classes , attachement et aversion. — Pour mieux éclaircir ces principes, appliquons-les à quelques exemples, et prenons d'abord un objet qui nous offre une des passions les plus faibles , une passion à peine susceptible de ce nom.
L'homme qui a appétit et à qui l'on sert plusieurs mets bien apprêtés, éprouve un plaisir en les savourant ; il sent qu'il a ce plaisir; mais le repas fini, il l'oublie, et il n'y repense que le lendemain, en se mettant à la même table. Jusqu'à présent il n'y a que du plaisir, puisque l'on n'a été rappelé à sou objet que par les circonstances ; mais les occasions des bons mets se répèlent plusieurs fois de suite , le souvenir eu se remeflant à la table est plus vif, plus agréable; quand on a rassasié son appétit , on est fâche qu'il ne suffise plus à d'aiplres mets, on se lève de table avec le regret d'avoir laissé des plats intacts : voila le germe de la passion ; dans quelques jours , elle aura fait des progrès ; on repensera à ce qu'on a laissé et à ce qu'on retrouvera ; on comparera les différents mets que l'on a trouvé les meilleurs ; on saura d'oii ils viennent, comment on peut se les procurer le plus parfaits possibles, quel est leur vrai sol , leur vraie saison ; on préférera ce plaisir à tous les plaisirs ; la vue d'un mets exquis produira une vraie émotion : le plaisir qu'on préfère à tous les plaisirs est bientôt préféré aux affaires ; on passera sa vie à table, on s'occupera de la table, on aura la passion de la friandise ; ce n'est pas une belle passion, mais c'est cependant une passion à laquelle le bonheur et la fortune de bien des familles ont été sacrifiés , et sa marche est celle de toutes les autres. L'aversion contraire fait les mêmes pas ; le mets simple devient indifférent, quand le mets recherché commence à devenir très-agréable; bientôt il est pénible, en-
ceptible de véritable passion, de passion suivie ; l'animal n'a que des désirs et des aversions violentes pour l'objet présent, et ce n'est pas passion dans tout le sens de ce mol, ce n'en est que les accès : il connaît les appétits, mais non pas l'amour. Quelques exemples que l'on peut citer, pour prouver les passions des animaux , sont si rares et ordinairement si embellis, qu'ils ne paraissent pas devoir faire une exception à la règle.
fin insupportable , et l'on n'y pense point sans dégoût.
Les passions dont les autres sens peuvent cire la cause naissent de même ; des tableaux agréables, de la bonne musique, ne sont d'abord qu'un plaisir pour l'œil et l'oreille juste ; bientôt c'est un goût qui est, si l'on veut, un premier degré de la passion, puisqu'il procure une émotion vive , et laisse un souvenir agréable que la plus légère circonstance rappelle promptement et garde longtemps ; dans quelque temps il aura les deux caractères de la passion : occuper fortement et exclure les autres objets.
L'aversion du mauvais augmente par la jouissance du bon : une ombre trop claire ■ ou trop forte ; une fausse attitude , un membre disproportionné au tout, irritent le vrai connaisseur en peinture ; un faux ton, une mesure prolongée ou précipitée , un son aigre déplaisent d'abord au bon musicien , ils l'irritent , ils lui font mal, enfin ils le courroucent , et dans sa vivacité il brise avec violence l'instrument qui lui a procuré celte douleur. Kous ne sommes encore qu'aux passions dont un seul sens est la cause , et nous observons déjà des effeis trèsforts ; nous voyons déjà la passion égarer la volonté, c'est à- dire lui faire faire tout ce que le désir ou l'aversion du moment exige, sans consulter la raison , pour savoir si ce procédé est conforme à ce qu'exigent les circonstances.
Mais la passion ne voit que son objet pris dans le moment présent et isolé j c'est là son caractère. La raison est le résultat de tous les jugements particuliers sur toutes les circonstances d'un sujet et sur les nôtres ; elle suppose donc l'examen impartial de toutes les idées, et cet examen suppose une attention égale pour toutes ; mais la passion qui n'en voit qu'une , ne combine rien , et la volonté qui veut mal , p^rce (|u'elle veut d'après un faux jugement, agit mal, puisque son action n'est point adaptée au concours des circonstances ; et comme elle veut fortement , ses moyens sont violents, et ses effets ravageants : voila , si je ne me trompe, tout ce qu'il y a de plus essentiel dans la marche générale des passions. Non-seulement la paf>sion égiirc la volonté, en la faisant agir contre la raison , elle égare quelquefois la raison même, parce qu'uniquement occupée de son objet, elle lui prête des couleurs , elle forme des sopbisraes en sa laveur, et la raison séduite la
NERrS
sert , sans se douter qu'elle se trompe.
§ 260. Les plaisirs purement des sens ne sont pas [es seuls dont nous soyons susceptibles : il en est des simples idées comme des sensations , il y en a d'agréables et de di'sagréables ; nous voudrions perpétuer les unes et éviter les autres. Ainsi il y a des passions qui , quoique leurs objets aient été primitivement transmis par les sens , ne se rapportent à aucun sens, et c'est le plus grand nombre ; il n'est pas aisé de les compter toutes ; il est peut-être même difficile de les ranger exactement sous un certain nombre de classes ; cependant on peut dire en général que si nous trouvons chez nous un certain nombre de besoins de l'âme qui satisfaits donnent du plaisir, frustrés donnent de la peine, on pourra rapporter à quelqu'un de ces différents besoins les dili'érentes circonstances qui peuvent influer sur notre plaisir et sur notre peine, sur notre bonheur et sur notre malheur, puisque le bonheur n'est qu'une succession de moments de plaisir , et le malheur une succession de moments de peine (1). Il faut remariiuer ici que si tous les hommes ont le même nombre de sens, et sont par-là même capables des mêmes passions sensuelles quand tous leurs sens sont bien constitués, on ne peut pas dire que toutes les âmes aient les mêmes besoins; ou si elles en naissent capables , ils ne se développent pas également dans toules : ainsi elles ne peuvent p.is toutes avoir les mêmes passions morales : les unes sont susceptibles d'une espèce, les autres d'une autre ; et comme les passions sensuelles se joi-
(1) La tristesse et la gatté sont des ca-« ractères; la joie et le chagrin ne sont proprement, comme on l'a très-bien dit, que des situations de l'âme, ou des réflexions sur le bonheur dont on jouit, ou sur le mallieur que l'on éprouve. Le désir d'une jouissance physique est appétit; celui d'un bien moral , amour. L'espérance ou la crainte sont l'attente probable d'un bien ou d'un mal ; elles sont d'autant plus vives, que le bien ou le mal sont plus désirés ou plus craints, et l'atienie plus probable. On les définit aussi, l'amour ou la haine d'un bien ou d'un mal futurs. Le désespoir est proprement la certitude irrévocable du mal ; mais il se prend aussi pour malheur extrême, parce que, sans doute , dans le malheur extrême, on est toujours persuadé qu'il n'y a aucun soulagement à espérer.
ET DE LEORS MALADIES
* gnenl aux passions niorjles, celte comti binaison rend la marche des passions plus ^> diâicile à observer, et leurs ellels plus ■i compliques.
J- § 261. Après ces observations, je puis li passer aux différenls besoins dont l'âme :i. est susceptible. On a vu que l'exercice ;i des facultés corporelles était un besoin , îl et que , par celte raison , en se livrant à tl cet exercice , on avait un plaisir : il en > est de même de l'esprit, il faut qu'il ait i- de l'action, il lui faut des sensations its nouvelles , et c'est son preuiier besoin ; i:e c'est peut-être le seul qui soit général, et :a c'est pour le satisfaire que sont nés les 'ii divertissements, dont la plupart servent ;ie en même temps à satisfaire le besoin des es facultés du corps et de l'esprit. Si ces itr divertissements suffisent pour procurer 13 à l'âme autjnt d'exercice qu'il lui en faut a- pour ne pas désirer un changement de e, situation, elle s'amuse; si ce manque it, d'action n'est pas suffisant , elle s'ennuie, •i- L'allachement pour l'amusement peut il- augmenter graduellement , comme nous lie avons vu augmenter rattachement pour >i la bonne chère ; il peut devenir passion Je pour les amusements en général , ou ti pour tel amusement en particulier; il y 11) a des gens qui ont une passion effrénée ce pour le pliiisir, sans tenir à aucun amuseûl ment particulier, et il n'y a peut-être li- pas un seul amusement, si futile qu'il iii soit, qui n'ait été la seule passion de plus ae d'une personne. Domilien s'occupait dé- !i- licieusement a tuer des mouches. — L'aid version pour l'ennui peut devenir telle et qu'on lui sacrifie sa vie même , et l'enoi- nui est la seule cause du heimhveh, dont je parlerai ailleurs. Mais un écrivain célèbrea-t-il pu dire avec justesse que nous devions tous les grands hommes à l'ennui ? Je suis fort éloigné de le croire et oe fort étonné qu'on ait pu le penser.
§ 2G2. Le plaisir d'avoir ses facultés le occupées par un amusement vide de tout ne autre plaisir, ou de tout autre avantage iiii que celui de ne pas s'ennuyer , ne suffit pas à beaucoup de gens qui trouvent chez i"" eux d'autres désirs plus actifs qu'il fai't ' satisfaire. Des trois principaux auxquels on peut, à ce que je crois, rapporter tous 1^ les autres, le premier est par-li même le second besoin de l'âme; c'est la curiosité jj ou le désir d'étendre le nombre de ses idées , principe qui paraît lui être bien naturel, puisqu'élanl faite pour penser , ji c'est-à-dire pour apercevoir, et toutes jQ les choses étanl enchaînées de façon que chaque chose en suit une et en précède
uneaulrc, on ne peut aimer ii apercevoir une chose , sans désirer d'en apercevoir une autre (I); cegoiit renferme plusieurs goûts subordonnés qvii peuvent contribuer ii le satisfaire.
Le troisième besoin de l'âme, c'est le désir d'être le plus heureux possible par toutes les jouissances agréables ; c'est l'amour de soi, et peul-être qu'à la rigueur ce principe renferme tous les autres ; mais je crois cependant qu'on peut l'envisager comme distinct, et il me paraît aussi qu'on peut le diviser en deux espèces : le désir des jouissances réelles et le désir des jouissances d'opinion , c'est-à-dire celui de paraître aux yeux des autres le plus à notre avantage possible. On pourrait laisser à la première le nom d'amour de soi , et à la seconde le nom d'amour-propre : mécontent, il intimide; satisfait, il rend fat. — L'amour de l'ordre est le quatrième besoin de l'âme : divisé en deux parties, l'ordre moral et l'ordre physique, il devient la source d'une multitude de passions qui ont leur source dans les goûts mêmes de l'âme pour les difl'érentes espèces d'ordres ; goût qui en général est sans doute indépendant de son unidn avec le corps, mais que cette union applique à plusieurs cas particuliers. C'est ce goût général pour l'ordre moral ([ui nous attache au bon, à l'honnête, à la vertu, et renferme les plaisirs du cœur (2), ou qui nous fai-
(1) Montesquieu, Essai sur le goût.
(2) On parle tous les jours de l'esprit et du cœur, et l'on en parle comme de deux choses différentes; le sont-elles réellemenl, et quelle est leur différence? Celte question est assez intéressante pour que l'on me permette de m'y arrêter un moment.
La différence qu'on a établie entre l'âme et l'esprit [De l'homme, t. i, p. 162) est un pur jeu de mots : il n'y a chez chaque iiomine qu'un seul principe sentant, et toutes les espi'ïces de sensations appartiennent à ce principe; mais on vient de voir qu'elles sont de différentes classes, qu'elles l'affeclenl différemment, et plus ou moins à proportion de ce qu'elles satisfont ciiez lui des besoins plus ou moins pressants. On sait aussi que chaque affection de l'âme est accompagnée d'une réaction sur le corps , trèssouvent imperceptible, mais qui devient plus forte à mesure que l'impression lient à un principe plus intéressant pour l'individu, et par-là même pour la masse
sant saisir l'ordre dans les idées , nous donne les plaisirs de l'esprit ; ^'est ce même principe qui , nous faisant remarquer la beauté et l'ordre dans tes objets corporels, et dans les arts qui les imitent, nous donne le goût du beau physique ; et comme il n'y a aucun de ces objets qui ne puisse être cause de plaisir, il n'y en a aucun qui ne puisse être objet de passion. Ou a vu des hommes passionnés pour la symétrie, ne s'occuper
que de l'arrangement de ce qui les entoure , y consacrer leur vie et leur fortune ; et le goût des contrastes était la passion de ce Sicilien dont parle M. Brydoiie, cet habileetaiinable voyageur, qui pass jit sa vie et consacrait sa fortune à imaginer et à faire exécuter des monstres factices.
§ 263. Il n'y a pas une de ces classes qui ne nous offre les exemples des passions les plus fortes. iVIais on a eu raison
. d'cbi
des individus, pour l'Ijumanité. La classe des sensations qui tiennent au principe de l'amour de soi et des autres, étant bien plus liée à notre conservaiion , à noire bonbcur et au bonheur commun , l'impression a dû êire plus l'orle, la réaction par-là même sur les nerfs plus considérable, ei les nerfs sur lesquels celle réaction se fait sentir, sont Ips nerfs qui se distribuent au cœur, au diapliragme, à la partie supérieure de l'estomac; en un mot, à ces nerfs que l'on couvre en appliquant la main sur le creux de l'estomac. C'est donc là où l'on doit apercevoir un cliangemeni marqué, touies les fois que l'âme est affeclée par quelque idée qui tient à la sensibilité. La scMisibiliie fera donc senlir son action sur cette partie; elle y opérera même des changements considérables, en agissant sur le mouvement du cœur et sur celui de la respiration : de là les serrements de cœur, l'étouffi^ment , les larmes qui tiennent à un dérangement de la respiration, les évanouissements et des accidents plus considérables ; de là celle idée simple de rapporter ces impressions au cœur, de les appeler plaisirs el peines du cœur, puisque le cœur y est intéressé réellement, quoiqu'il ne le soit que par la réaction de l'âme qui la première a reçu l'impression. Le cœur est donc, en efîet, dans un élat physique dilTerent, suivant les différentes impressions de celle espèce que nous éprouvons ; et comme c'est d'après le résultat de ces impressions que plusieurs de nos déierminations les plus importantes se i-èglent, c'est ce qui a fait nailre le désir de voir dans le cœur, de lire dans le cœur, déplacer fenêtre au cœur. Le souvenir d'avoir faille bien rend le jeu <le ces organes aisé; le souvenir contraire les serre et donne de l'angoisse.
Lesidéesqui tiennent à uneautre classe, étant bien moins imporlaiiles et à l'individu el à la généralité des cires, n'occasionnent point autant cctio réaclion sur le corps : elles sont, pour ainsi dire, bornées à l'esprit à qui elles sont agréables
ou désagréables par un principe moins intéressant ; c'est à l'esprit uniquement que l'on a dû les rapporter, puisqu'on ne sent pas leur réaclion, quoique assurémènt elle ne soit pas nulle, et que quelquefois même elle soit très- marquée.
N'est-ce pas, eu effet, à celte réaction involontaire, pour me borner à cet exemple, que l'on doit rapporter le rire que le ridicule fait partir, et qu'aucun effort ne peut arrêter. Après être convenu de ces vérités, après s'cire bien dit, c'est l'àmo ou l'esprii qui sent tout, on pourrait dire que l'œil, l'oreille, l'odorat, le goût, le tact, sont les sens des corps externes; l'esprit, le sens des idées, et le cœur, celui des sentiments moraux. L'esprit voit, connaît, décide; le cœur sent; aime, secourt. Tout ce qui tient à la conservation, au bien-être, à la bonté, est du district du cœur; tout ce qui ne tient qu'au jugement, au goût, à l'imagination, est du ressort de l'esprit : tout comme ou peut être aveugle et avoir l'ouïe très-fine, de même l'esprit peut être très-juste et le cœur irès-dur; et réciproquement le cœur peut être très-sensible et l'esprit irés-ôpais. Ce qui prouve évidemment que cette impression que les choses sensibles font sur le cœur, n'est que la suite de la réaction de l'âme, c'est que des personnes qui ont les nerfs très-fermes sont extrêmement affectées par une impression morale, telle que le récit d'un malheur, celui d'un acte de bonié, d'une preuve de venu, d'un trait de courage, pendant que d'autres qui ont les nerfs très-mobiles n'en sont point touchées. Suivant que les principes de sensuiililé, de curiosité, de sensibilité, dominent dans l'âme, on est plus ou moins affeclé par tel ou tel genre de plaisir, plus ou moins livré à telle ou telle passion ; si celui de curiosité était généralement aussi vif que celui de sensualité, il y aurait eu autant de savants passionnés que de voluptueux ; les premiers auraient aulani de plaisir à découvrir une vériié que les seconds à jouir de tout ce qui Halle le plus leurs sens.
ET DE LEURS MALADIES
d'observer que dans la troisième classe ■ il y a des circonstances où l'on se trompe i du but au moyen. L'aulorilé et les ri-
• chesses ne sont proprement que les i moyens d'avoir des jouissances agréables; I cependant on se passionne pour ces I moyens, sans penser jamais à jouir. On
doit encore remarquer qu'il y a des pasi sions qui ne sont en quelque façon
• qu'accidentelles, c'est-à-dire, qui sont 1 les suites d'une autre passion ; telle est ,
par exemple, la jalousie. Le grand désir ide la possession d'un bien est nécessaire-
i Imeiit accompagné de la crainte de le ! perdre, et tout ce qui parait nous mcnae jcer de ce malheur devient l'objet de
• notre aversion.
!• § 2C4. Il n'y a ([u'une seule passion , •• et la plus laide de toutes , c'est l'envie , •■ que l'on ne sait sous quelle classe rançer. IFaudrait-il admettre un cinquième désir [dans l'àme humaine, celui de l'inluima- '' nité, le désir du malheur des autres : ou 1^ plutôt ne doit-on pas la placer dans la classe des passions qui tiennent ;i l'amour Ij de soi ? Un désir vague et sourd de pos I séder tous les biens, d'être exclusive-
ii ment heureux , croyant par-là l'être da- I, vantage , fait que l'on est affligé quand t- ; quelque autre est riche ou fortuné. — j- Après ces observations sur les passions en >■ général, et leur classification, j'indique- •i rai en peu de mots la marche de deux
des passions les plus fortes, et dont l'ac- ' tion est très-marquée sur l'économie animale : l'amour proprement dit , et l'a- ; mour divin. J'ai déjà rapporté dans d'au- ' i très ouvrages, et on trouvera dans celuici, plusieurs exemples de maux de nerfs |j ; dérivés de ces deux causes. Nous avons vu plus haut la marche des passions qui ,j. ne tiennent qu'aux sens ; l'amour divin ,jt i nous en offre une purement morale ; et i. ; l'amour proprement dit nous présente j1. i ces deux passions réunies : il est passion ne morale et physique; il renferme amour ;;, pris dans le sens général de ce mot , et fi appétit; il tient aux besoins de l'âme et Ji- ; aux désirs voluptueux que lui fait éprou- I ver l'élat du corps ; car , que l'on ne s'y \ trompe point, ces deux principes existeiit certainement toujours dans ce senU- "j' : ment ; ôtez-en le désir physique, vous le ; réiluisez à l'amitié : ou, s'il est trop fort I pour que vous vouliez lui donner ce '^. t jioni , vous en faites quelque chose qui BC r.ipprochera de l'amour divin , une ; espèce d'idolâtrie , un sentiment plutôt jifj ; imaginé que véritablement senti, cet amour platonique si vanté, et vraisem-
blablement si chimérique ; si vous en retranchez la partie morale , qui tient peut-être aux quatre classes des plaisirs de l'âme, ce n'est plus amour, c'est purement appétit sensuel. Mais quoique l'amour tienne à ces deux principes qui s'y trouvent constamment, ils n'y sont pas toujours également forts ; souvent l'un domine beaucoup sur l'autre : les différences entre les personnes aimées, les caractères , les goûts , les tempéraments des personnes aimantes, mettent à cet égard-là des variétés étonnantes ; les temps , les lieux, les situations augmentent ou diminuent d'un moment à l'autre la force de ces deux principes. IV'estil pas vraisemblable que l'amour dans lequel le principe moral domine est le plus fort, le plus durable, et que celui diins lequel le principe physique l'emporte est le plus violent, mais le plus fragile? I.e premier tient à son objet par bien plus de nœuds que le second, il lui est bien plus diflicile d'en trouver un autre qui le remplace ; on peut plaire par une multitude de moyens , et sans doute la personne qui plairait partout ne pourrait jamais être quittée; toutes les avenues pour un autre attachement seraient fermées. Quand on ne plaît que par quel(|ues-uns de ces moyens , d'autres peuvent plaire par des moyens différents ; ce nouvel intérêt peut devenir le plus fort , et le changement arrive parce qu'on ne pouvait pas l'éviter ; mais comment s'était formée cette passion ? Elle suit la marche que j'ai tracée plus haut en parlant des passions des sens , mais elle agit sur des principes infiniment plus sensibles; elle sera donc infiniment plus forte : suivons-la chez un homme , c'est ordinairement le sexe par lequel elle commence , et la marche est la même pour les deux sexes ; c'est de sa marche dont je m'occupe , elle doit être décrite, son tableau aurait du être peint. On voit une personne pour la première fois; ce qu'on voit d'elle plaît, et procure une sensation agréable , des idées douces; on la retrouve le lendemain ; on est bien aise de la retrouver , parce qu'on se rappelle qu'on a eu du plaisir à la voir; on la voit avec plus d'attention , parce qu'on commence à la regartler avec intérêt; mieux vue, elle fait une impression plus vive; on regrette déjà de la quitter , on s'empresse à la retrouver le troisième jour ; ce n'est peut-être encore cependant que comme on s'empresserait à chercher tout autre
DES NKRFS
plaisir ; niais bientôt tout ce qui avait d'abord plu chez elle pluît davantatje; tout ce que l'on y trouve de nouveau plaît également; et par cette loi de la nature, que j'ai imliquée plus haut, qui veut qu'on aime tout ce qui nous pror cure des sensations llatteuse";, on s'attache à celte fcmuie avec une force qui dépend des choses aimables qu'on trouve chez elle , et de l'aptitude que l'on a à aimer ; si elie réunit fout ce qui peut intéresser, les charmes de Tesprit, les qualités et les agréments du Ciiractère, les grâces (I) de la figure , l'atlachement qu'elle inspire doit être le plus fort possible , et d'autant plus fort que l'homme qu'elle s'attachera sera plus à même de sentir son [)rix à tous ses é^'ards : presque tous senleut celui d'une jolie figure ; celui des autres qualités échappe plus souvent, et c'est peut-être une peine pour bien des femmes de n'èlre aimées que pour une partie de leur valeur.
A mesure que l'attachement augmente , le désir de retrouver ce qu'on aime devient |)lus fort ; il éteint tous les autres, il absorbe toutes les idées : on ne verr.iit plus qu'un objet si la raison ou les circonstances nécessaires, souvent plus fortes que la raison , ne rappelaieiit pas à d'autres; plus ou le voit, plus on est heureux , et l'amour augmente avec le bonheur (2j : on n'a plus qu'un but, c'est de plaire , et plus qu'une occupation , c'est d'y travailler. Cette seule femme est tout pour l'homme qui l'aime ; les
(1) De Piles ne les a-t-il pas fort bien connues en les définissant : » Ce qui plaît et ce qui gagne le cœur sans passer par l'esprit. »
(2) Que l'on n'objecte point les trèsfréquenis exemples contraires; il n'y a sùremtini aucune cxcepiion réelle à la règle; elle est dans les lois de la naiure; mais ces exemples de passions heureuses et cieinies viennent, l" de ce qu'on a confondu le désir avec l'a tacliemcut ; 2° de ce qu'on appelle passion des semblants de passion qui se proposent un but, et cessent de feindre quand ils l'ont aiteini ; de ce qu'à mesure que la connaissance d'un objet devient plus intime, on lui découvre souvent beaucoup de défauts, qui déplaisent et diminuent l'intérêt. On cesse d'être attaché non pas parce qu'on était heureux, mais parce que l'étroite liaison a amené à la parfaite connaissance, et la connaissance au détachement.
soins mêmes que l'on se donne pour parvenir à l'intéresser l eudcnt tous les jours l atfiichemeiit plus fort; l'imagination le fortifie encore, parce qu'elle ne présente jamais l'ohjet aimé que sous les formes les plus agréables ; on s'.ipplaudit de son sentitnent, on en est flatté : c'est un plaisir, et ce plaisir devient un nouveau lien , que chaque jour resserre et que les succès même affermissent. Mais voilà peut -être déjii plus de détails qu'il n'en faudrait sur cet ai liclc, dans un ouvrage dont les p.issions ne sont point l'objet principal. On comprend, par cet exposé de la marche de cette passion , comment elie peut naître tout ii coup avec une espèce de transport ; comment elle peut être assez forte au bout de quelques jours , et dispaïaîlre bientôt après; comment une même femme peut être aimée par différents hommes , qui n'ont d'ailleurs aucun goût commun; enfin, on peut répoudre il une multitude d'autres questions de cette espèce, la plupart très-futiles , presque toulcs souvent agitées , et qui toutes se trouvent nalurellement cclaircies, qu;ind on en a saisi le principe.
Si l'amour proprement dit tient a toutes les cfis=es des passions, l'amour divin est bien sûrement une passion purement ninrale. La plus grande ailmiration pour l'Etre qui a tout arrangé, la plus grande reconnaissance pour l'Etre à qui nous devons tout, ont naturellement dii inspirer le plus grand attachement à tout homme capable de sentir la beauté de l'univers et d'éprouver une juste reconnaissance. Cet attachement doit être extrême chez toute eàme honnête, et il ne peut pas y avoir d'e\ccs dans sou degré; mais il peut êlre chargé d'erreurs dijns seî^ principes et entiainer des suites funestes, si, se persuadant faussement que Dieu ne nous a faits que pour lui, et, ne se regardant que comme' destinés à le chérir, eti tant (ju'il est la source du bien et du bon , on si' livre entièrement à cet amour spéculatif; si, oubliant ([ue la vraie façon de lui témoigoersou respect et son attichement est de faire ce qui peut lui plaire, et que ce qui pl.iît à l'auleur de tout ordre, c'est que chaque être ait une voc iiion utile et la remplisse, on les néglige touies , et on ne s'impose de devoir que celui de contempler Dieu et de le chérir dans une totale inuction (2) ,
(1) C'est ressembler à un amant qui passerait toute sa vie à contempler de
ET DE LEURS MALADIES
on s'en occupe tout entier, heureux uni- , quenient pur lui , tout à lui, cette pus- , sion à laquelle tout rap|ielle, parce que j tous ks his tiennent à l'anneau dont ils . émanent , et que ciiaque jour otïre de , nouveaux sujets d'adtuiralion et de reconnaissance , et augmente par-là même ^ l'atlacLiemenl; celte passion, dis-je,com- . me toutes les autres , détruit les forces , , jette dans le maïasme, dans la paralysie , ^ dans tous les maux de nerfs ; et même si , la médilation est assez vive et assez con- I tinuelle pour ne laisser aucun repos au ; cerveau , elle l'use , elle l'altère , et elle 1 en I rouble assez les fonctions pour jeter dans cette folie dévote dont j'ai déjà parlé i, dans un autre ouvr^ige, et dont je reparlerai en traitant de la folie. Cette pasj sion a la même marche que toutes les auj très ; un premier regard attentif sur les ^ ouvrages de la nature, dont on a dit avec tant de vérité et de force , quils sont les pas de Dieu (1), remplitde plaisir; une seconde vue donne plus de plai- I sir encore; la troisième fait naître l'attachement , et avec une âme plus capa- , Lie d'admirer que de raisonner, un cœur
I sensible et des circonstances qui nous j éloignent des objets qui pourraient dis-
traire notre alteution , on est bientôt j livré à cet enthousiasme divin qui a eu j souvent ses héros , niais qui malheureuj sèment a eu aussi ses mimes, comme l'a- ; Diour ordinaire, mais mimes d'autant plus
II vils que l'objet en est plus grand et plus j sacré. Jouant la dévotion , et de cette
vertu , la première de toutes , qui doit
être celle de tous les gens honnêtes, de j tous les pays , de tous les âges , de tous
les états, de celte vertu, dis-je, ou plutôt j de ce sentiment, faisant une profession ,
prenant le mot et laissant la chose, se j consacrant tout entiers aux petites pratij qiies religieu,>es, ils font trop souvent de j ce masque sacré ce que les valets de pied ^ des princes font quel.jueFois de la livrée ,j de leurs maîtres : ils s'en autorisent pour j se livrer impunément à tous les désor- ,| dres (2).
< loin la maison de sa maîtresse, et, immo- 11 bile dans son coin, ne lui donnerail d'aiit tre marque de Sf>n amour, et n'emploieit rail d'aulre moyen pour lui plaire que de , soupirer profondément , et de dire de
temps en temps : « Qu'elle est belle et
combien je l'aime ! »
ij ! (1) M. de Voltaire, art. Dieu. , j (2) La secle de ce qu'on appelle les dé-
Tout détail ultérieur sur d'autres passions serait déplacé ici, d'autant plus que je serai obligé d'y revenir; mais il me reste à dire quelque chose de leur action sur le corps. — On peut d'abord établir, comme un principe démontré , que tant que l'âme reçoit des sensations et pense, ( lie a quelque action sur la machine , elle y entretient quelque mouvement ; pour s'en convaincre, il n'yaqu'à remarquer, 1° que quelqu'un qui pense long -temps et fortement se fatigue, s'use, s'échauffe:
j'ai connu une femme don lies nerfs étaient très-délicals , qui, quand elle s'occupait quelques heures de suite d'un objet qui l'intéressait , sentait les forces de son corps s'affaiblira mesure qu'elle pensait; 2° que quelqu'un qui donne trop de temps au sommeil tombe dans des maux qu'évite celui qui vit dat)s une totale inaction , mais en jiensanl et sans dormir. — Si une simple idée opère quelque changement sur le corps , il est bien naturel qu'une affection beaucoup plus vive opère plus fortement ; quand l'impression est très-forte , la réaction est immense , et celle réaction paraît absolument involontaire. Essayons, non pas de l'expliquer, mais de nous en faire au moins une idée vague , et qui n'ait rien de choquant. Un homme sensible apprend une nouvelle , ou voit un événement qui lui donne la plus grande colère, toute sa machine en est absoluaient altérée : son pouls bat avec une vitesse et une force qui font sortir le sang par le nez, les yeux, les oreilles, et qui produiront un anévrisme ; ses nerfs entrent en convulsion, et resteront tremblants toute sa vie; sa bile dérangée s'épanche , lui donne la jaunisse, et finit par le jeter dans une fièvre continue. Que s'est- il passé chez cet homme-là? rien de violent dans ses sens. Qu'on lui ait appris l'événeinent à voix ba-.se, qu'il l'ait lu lui - même ou qu'il l'ait vu , c'est la même chose : ce n'est point la partie physique de la sensation (|ui est forle dans ce cas , c'est la perception morale. Qu'en ré^ulle-t-il ?
douleur et irritation contre la cause de sa douleur, mais à un tel degré que l'âme troublée et agissant dans ce trouble sur le sensorium , sans penser à lui imprimer aucune action , sans savoir quelle action elle lui imprime, elle lui en donne
vots , qu'il faut^blen'distinguer de ceux qui ont la vraiedévotion, a les plus grands rapports avec la secle des pharisiens.
une très-forte, et cette action se communiquant à tous les nerfs , l'elfet est prodigieux, souvent mortel (1). Il faut même faire attention que , clans ce cas-ci , en agissant sur tout le sens^rium, il eu résulte des mouverjreiits qui sont bien la suite de l'action de l'àmc, mais qui n'en sont pas moins absolument indépendants d'elle, et dont elle ne tient point les rênes en santé : elle est , dans ce cas - là , comme un artiste préposé à un instrument garni d'une muliiluile de touches difteri'nles, dont il régirait le plus grand nombre, mais dont plusieuri seraient absolument hors de sa porlée; toutes cependant aboutissent à un même cercle, et le mouvement imprimé à ce cercle peut les meitre toutes en jeu. Si l'artiste, dans un moment de folie, sans savoir ce qu'il fait, ébranle avec violence ce cercle, toute la machine est en mouvement; mais les sons qu'elle rend sont affreux , et la plupart de ses parties sont endommagées. J'ai pris l'exemple de l'aversion la plus forte (2) , qui est la passion la plus active; il est aisé d'appliquer ce principe à toutes les autres , et l'on scn tira qu'il est naturel que les passions occasionnées par le plaisir, et qui, comme je l'ai dit, mettent vraisemblablement le corps dans un élat favorable à sa conservation , opèrent des mouvements qui lui sont favorables, et qu'au contraire celles qui sont pénibles produisent des effets défavorables ; quelquefois même leur plus grand danger vient d'une cessation d'action. La vérité de toutes ces assertions sera prouvée dans un autre chapitre par les faits.
§ 265. Il faut faire ici deux remarques : la première, c'est que les passions, même les plus agréables, nuisent, ou quand elles occupent trop continuement, et cela par la raison indiquée dans le paragraphe précédent , ou ijuand leur impression est trop vive et produit un changement que l'organisation ne soutient pas sans être altérée : voilà pourquoi la grande joie tue comme le grand chagrin; la seconde, c'est que de l'origine et de
(1) On a appelé avec raison les passions, la fièvre des esprits. Boerh. , Prœlect,, I. vil, p. 163.
(2) C'est ainsi, je crois, que l'on peut envisager la colère, et c'est à ce titre qu'elle est passion : on pourrait peut-être aussi ne l'envisager, ainsi que le chagrin, que comme effet des passions.
la marche des passions on peut encore conclure que l'époque de leur plus grande force est celle de la vie oii l'âme a acquis toutes les siennes : c'est à l'époque où l'on pense avec le plus d'énergie que l'on se passionne le plus fortement. Si, dans la jeunesse, la passion fait faire plus d'écarts et est plus bruyante, c'est que c'est l'âge du brait et des écarts; mais l'époque oii elle est le plus forte , c'est celle oîi il est le plus difliciie de la déraciner , oii elle trouve le plus de ressources , oii elle emploie le pins de moyens, et ce n'est pas la première jeunesse; il serait même contradictoire que l'âge oii la façon de voir et de juger n'est pas formée, et où. elle clianije par-là même tous les jours, où ce qui nous avait plu un jour doit nous plaire moins quelque temps après, parce que nous le verrons autrement ; il serait contradictoire, disje , que ce fîit l'époque où les passions sont le plus fortes; mais ce doit être l'époque où elles sont le plus multipliées, parce que la nouveauté ajoute alors aux charmes de toutes les imjiressions agréables, et cet attrait se perd à mesure que l'on connaît plus toutes les impressions. Ou peut aussi juger qu'en général les passions doivent être plus fortes chez les hommes que chez les femmes ; mais la multitude des affaires peuvent souvent ou les affaiblir ou leur donner l'air plus faibles , pendant que plus de loisir et moins de ilistraclion chez les femmes font qu'elles se renforcent , ou au moins qu'elles paraissent plus fortes.