‹ Œuvres de TissotChapitre 89 sur 160 · KAL. LA RACINE DE VALERIANE · texte numérisé non relu

KAL. LA RACINE DE VALERIANE

§ 1 57, Parmi les remèdes auxquels on a donné ce nom , il y en a de véritablement utiles, d'inutiles et de dangereux.

Je m'occuperai d'abord des premiers; j'indiquerai ensuite ceux des deux autres dassfs , pour dépouiller les uns d'une réputation mal acquise , et ôter aux autres une confiance dangereuse. Mais sans rappeler ici ce que j'ai dit des anti spasmodiques, dans le chapitre des remèdes des maux de nerfs , je dirai seulement : 1° que de tous ces remèdes, il n'y en a aucun qui mérite véritablement le nom de spécifique anli-épileplique, parce qu'il n'y en a aucun qui guérisse certainement et constamment la disposition épileptique du cerveau, ni même aussi constamment que le kina guérit les fièvres d'accès , ou le mercure les maux vénériens , et qu'ainsi ils ne sont pas aussi spécifi(iues que ces derniers remèdes; 2° que souvent cependant, s'ils ne réussissent pas , c'est parce qu'on néglige, avant de les employer, de mettre le corps dans l'étal dans lequel il serait à souhaiter qu'il fût avant d'en faire usage; on les regarde comme spécifiques absolus , on veut parla niême qu'ils guéris'sent toutes les épilepsies; on les ordonne indistinctement dans toutes, sans faire attention que toutes les causes ne sont

(1) De Opio, pars 5, ç. i, p. 23,

pas de nature à être vaincues par leur effet, et que , comme ils sont tous de la classe des fortifiants , si on les emploie dans le temps qu'il y a pléthore, tension, sécheresse, disposition a l'inflanimalion, embinasdans les premières voies, piitridilé, obstructions, conslipalion , loin de faire du bien , ils font un mal réel et certain ; on les essaie tous suçcessivement, tous nuisent , et tous auraient été utiles si on avait donné au corps la disposition qu'il devait avoir. Quoiqu'on reg^arde le mercure et le kina comme spécifiques des maux contre lesquels on les emploie, on ne les ordonne pas indistinctement dans toutes les circonstances; on sait qu'il y en a beaucoup dans lesquelles ils nuiraient : on commence par les éloigner, on prépare le corps, on le dispose à n'être affecté qu'utilement par le remède qu'on prescrit alors avec confiance et avec succès. Les anli-épilepliques exigent les mêmes précaulions; mais, qu'il nie soit permis de le dire, de très -grands médecins ne font pas assez d'attention à cette observation. Consulté par une femme qui avait eu auparavant, outre beaucoup d'autres , les conseils de deux des plus grands praticiens de l'Europe, dont l'un lui avait ordonné la valériane, l'autre les feuilles d'oranger, qui sont un remède eiScace, je vis que l'un et l'autre de ces remèdes et tous ceux de la même classe qu'elle avait employés , lui avaient fait un mal réel, parce qu'on n'avait pas fait atlenlion qu'elle avait le sang- inflammatoire, qu'elle était pléthorique, qu'ellcavait très-souvent la fièvre, et que les spécifiques, qui augmentaient ces maux, lui nuisaient sensiblement. Je lui conseillai une préparation de six mois, adaptée à ces circonstances, par les s:iignées , tous les rafraîchissants, les bains ; celle précaution même lui fit beaucoup de bien , et elle a pu prendre la valériane avec le plus grand succès.

§ 158. Celle plante est celle qui mérite la première place sur le catalogue des meilleurs anti-épileptir|ues. Les autres remèdes les plus vantés sont : la racine de pivoine, le guy de chêne, le musc , les feuilles d'oranger, le kina , le castor, le succin , les gommes, surlout l'assa foetida, le c:im[ilire, quelques pl.intes odoriférantes, le fer, ks eaux minérales, et, parmi les remèdes composés, la poudre de gulic/e en France , celle du marquis en Allemagne.

§ 159. La racine de valériane, déjà employée par Aretée , sous le nom de

çpoy, valeriana phu, et décrite par Dioscorides (I ), n'avait pas toute la réputation qu'elle mérite, quand Fabius Columna , d'une des plus grandes maisons de Naples, qui avait le malheur d'être épileplique, et qui se fit botaniste pour trouver dans les plantes un remède à son mal, rappela l'usage de cette plante. Ils nous apprend dans son ouvrage (2) qu'elle le guérit parfaitement, et que, l'ayant employée pour plusieurs de ses amis, elle les guérit aussi. Mais cette observation importante , renfermée dans un ouvrage de botanique que les médecins praticiens lisent peu, ne fut point aussi répandue qu'il aurait été à souhaiter, et cette racine était très -rarement employée dans le siècle dernier; plusieurs auteurs célèbres ne la nomment pas même parmi les remèdes anti - épileptiqucs. Elle ne resta cependant j)as totalement ignorée : Dominique Panaroli, célèbre médecin de Rome, nous apprend, dans un très-bon recueil d'observations, publié en 1643 , qu'il traitait un pêcheur épileplique, qui avait deux ou trois accès par jour, et à qui, ni la racine de pivoine, ni le crâne humain, ni le pied d'élan , ni les autres spécifi(|ues les plus vantés, ne faisaient aucun bien; ayant lu dans Columna les bons effets de la valériane , il l'ordonna à son malade, qu'il guérit parfaitement, et dans la suite, il l'employa pour d'autres avec la même réussite (3). Cruger l'employa avec succès pour guérir deux épdepsies, produites l'une par la colère,

(1) La valériane que nous employons acluellemenl, est la Valeriana Sylvestris, et malgré quelques douies de M. Hill, M. de llaller juge que c'est la même, employée par les anciens. On doit choisir celle qui croît sur les endroits élevés, elle a beaucoup plus de force ; celle qui croit dans les endroits marécageux est celle qui en a le moins ; celle des bois lient le milieu. La bonne a une odeur forie, pénétrante, tout à la fois agréable et désagréable, et qui , si on en flaire une grosse quantité à la fois, enivre; mais elle ne doit point seniir le musc : celte odeur lui est étrangère et ne lui vient que de l'urine des ciiats, qui en sont excessivement friands, et qui, si l'on n'y prend pas garde, vont manger dans les endroits où elle sèche et la salissent. (Hill, On Valer.)

(2) Phijtobazanos, in-4o. Neapolls, 1592. (ô) Jatrologismorum seu medicin. histo-

riar. pentecostœ qitinque.. Romx , 1643, Penlecost. i, obs. 55, p. 20.

ET DE LEURS MAL\DUiS.

et l'autre par la peur (1) ; et Rosinius Lcnlilius guérit aussi , par son secours, une lille que la suppression des règles avait jetée dans la même maladie (2).

Ges trois médecins sont les seuls dont les observations sur l'usage de ce remède, à cette époque, me soient connues ; mais, au commencement de ce siècle, M. Marchand, de l'Académie des sciences, botanisleet praticien, rappela l'observation de Columna, essaya la valériane sur ses malades, et s'en trouva très-bien : elle les soulagea presque tous en diminuant la violence et abrégeant la durée des accès, et en guérit parfaitementquelquesuns. Le premier à qui M. Marchand l'ordonna, fut un jeune homme de seize ans qui, depuis l'âge de sept ans, avait toutes les semaines un accès qui durait au moins huit minutes, et il fut parfaitement guéri. Un autre jeune homme de vingt ans qui , depuis l'âge de quatorze, avait tous les mois un accès qui durait une demi-heure, fut aussi parfaitement guéri. Mais M. Marchand avertit bien sagement qu'il faut souvent faire précéder des remèdes qui préparent à cet usage, et, dans le premier cas, elle redoulila d'abord les accès, parce qu'il y avait dans les premières voies des embarras qu'il emporta par des purgatifs, après lesquels la valériane eut le succès le plus prompt et le plus heureux; tant il est vrai qu'il n'y a aucun remède qui soit bon en toute circonstance , et que l'inattention à ces circonstances rend tous les jours les meilleurs remèdes nuisibles. Les amis de M. Marchand , qui l'ordonnèrent sur sa parole , s'en trouvèrent très-bien (3). M. Chorael atteste aussi avoir guéri , par son secours , plusieurs épileptiques ; un entre autres, âgé de douze ans, qui tombait, depuis trois ou quuire ans, deux ou trois fois par mois, et auquel les accès avaient procuré un tremblement continuel (4); il ajoute que Sylvius la préférait à la pivoine dans les maladies accompagnées de convulsions, et que M. Toumcfort en avait vu les plus grands effets dans la passion hystérique et dans les accès d'aslhme , sans doute convulsif ; au moins j'ai guéri

(1) Ephemerid. ctir. nat., dec. ir, an. 7.

(2) lijid., dec. 111.

(5) Histoire de l'Académie des sciences^ année 1700.

(4) Abrégé de L'histoire des plantes usuelles, l. 1, p. 71.

Tissot.

cette cruelle maladie par son secours.

M. de Haller a guéri, par son usage, une jeune tille, véritablement épileptique (i). M. Scopoli a guéri une épilepsie de trois ans , produite par la frayeur (l'une des causes les plus lâcheuses , dit M. de Haen}, et dont les accès revenaient plusieurs fois par semaine, en faisant prendre tous les jours deux drachmes de cette plante en poudre, et deux livres de décoction (2j. Le même remède guérit parfaitement l'homme dont j'ai parlé plus haut , qui était constamment attaqué d'un accès d'épilepsie, dans le moment même oii il remplissait les devoirs con-' jugaux, et cela depuis douze ans. Il avait essayé inutilement plusieurs remèdes ; la racine de valériane, prise pendant trois mois en poudre et en infusion, le remit dans un état naturel (3) ; enfin , elle est heureusement devenue le remède de confiance de tous les médecins éclairés (i). Je lui dois les guérisons d'un grand nombre d'épilepsies essentielles, et tout

(1) Historia st'irpium indifjenarum llelvet., t. 1, p. 92.

(2) Haen, Ratio medendi, pars 5, cap, IV, § 2.

(3) De Sauvages, Nosolog. metliodi.'n; class. 9, art, 81, n° 6, t. ii, p. 409.

(4) M. Hill en avait fait un de ses spéciliques, et je ne me rappelle qu'un seul médecin qui paraisse la desapprouver; c'est Andrée (Casrs of epilepsij , p. 262). € C'est, dit-il , un des remèdes qui répu- • gnent le plus à l'estomac, qui est déjà » souvent détruit par des longs maux de 1 nerfs qu'il achève de détruire. > 11 est vrai que c'est un remède nauséabond, et que presque tous les malades le redoutent ; je ne l'emploierais pas comme simple stomachique; mais je n'ai jamais remarqué, et je l'emploie tous les jours depuis dix-huit ans, qu'elle dérangeât réellement l'eslomac, et le goût d'amertume et d'astriciion i|ue la véritable valériane mâchée laisse à la bouche suffit pour prouver qu'elle ne peut pas produire cet effet; elle occasionne , il est vrai, quelquefois dans les commencements, si on la donne à grandes doses, une légère angoisse, mais qu'on prévient par une dose moindre, ou en y .ijou'anl un peu de macis: et il faut faire attention à la remarque de M. Uill, c'est qu'on trouve quelquefois dans les boutiques, parmi la racine de valériane, de la racine de renoncule, qui est vénéneuse, et ce mélange doit sans doute endommager beaucoup l'estomac.

récemment celle du piemicr malade dont j'ai parlé § 13. Je suis persuadé que quand elle ne guérit pas , c'est parce que le mal est incurable, et le vice des nerfs à leur origine plus fort que les remèdes.

§ 1 60. Columna la donnait en poudre; M. Marchand a adopté celte méthode; c'est celle que j'emploie toutes les fois qu'il est possible d'y déterminer le malade, et c'est sans contredit la plus efficace ; l'infusion aqueuse n'est pas sans efficacité, elle a fortement le goût et l'odeur de la plante ; mais quand on ne veut pas employer la poudre même , sa préparation la plus efficace, c'est l'extrait spiritueux, qui est moins désagréable que la poudre et conserve bien mieux le goût , l'odeur et la force de la plante que l'extrait aqueux ; quand il est bien fait, il est presque aussi efficace que la plante même, et il est quehiuefois utile d'avoir les vertus semblables avec un peu moins d'activité, pour des sujets que tout remède actif éprouve, comme il est nécessaire souvent de donner l'extrait de kina à ceux pour qui le kina est trop fort.

Je me suis trop étendu sur cette plante , parce que je suis convaincu que , jusqu'à présent , il n'y a aucun remède qui puisse lui être comparé dans l'épilepsie et dans tous les maux de nerfs qui exigent des remèdes nervins fortifiants; elle pourrait seule tenir lieu de tous les autres, qui sont bien moins efficaces. Je dois Cependant en dire quelque chose ; je ferai auparavant ici une question : ne peut-il pas y avoir des spécifiques plus sûrs que la valériane, et ne pourrait-il pas même y avoir un spécifique infaillible ?

§ 161 . Je réponds à la première partie de la question, que rien ne porte à croire qu'il ne puisse pas exister de remède plus efficace que la valériane. M. de Haller, qui) comme on vient de le voir, en fait grand cas, lui préférerait même le spica cellica, qui a une odeur analogue et plus péhétranté , mais qui, jusqu'à présent , n'est point en usage ()) ; de façon que la valériane est encore le premier des remèdes. 11 est fort à souhaiter qu'elle perde bientôt ce rang. — Par rapport à la seconde partie, peut-il y avoir un spécifique infaillible, tel que Craton désirait si ardemment qu'on le trouvât avant sa

(1) Opuscula pathologice, obs. 74

mort (1)? On peift répondre hardiment que non. Quand un charlatan croit l'avoir trouvé et l'annonce, il peut n'être qu'un ignorant présomptueux ; mais quand il dit l'avoir vérifié, il devient vraisemblable qu'il est imposteur. M. Boerhaave a bien exprimé celte vérité : «L'on » voit, dit-il, après avoir nombre les cau- » ses qui produisent cette maladie , com- » bien est futile l'orgueilleuse promesse )) de ceux qui se vantent d'avoir unspé- Mcifique sûr (2). » M. Van Swieten prouve en détail celte vérité en commentant cet aphorisme, et M. Morg;igni n'est pas moins positif : il dit que la variété des causes prouve la difficulté et la valeur du traitement (3). — Pour qu'un spécique fût immanquable , il faudrait qu'il donnât aux neifs une fermeté, une insensibilité à l'irritation, qui ne se trouve pas dans l'homme le plus fort et le plus robuste, qui ne se trouve pas même dans les animaux , puisqu'ils sont sujets aux convulsions et à l'épilepsie ; une fermeté qui, vraisemblablement, est absolument incompatible avec leurs fonctions, et qui, supposé même qu'elle fût possible, ne pourrait s'acquérir que par des remèdes trop toniques , sans doute, pour n'être pas dangereux en lésant d'autres organes. Le plomb , qui paraît être le plus grand sédatif, est un vrai poison; et hasarder de l'employer pour l'épilepsie, ce serait s'exposer à une mort cruelle ou à des paralysies incurables pires que le mal qu'on voulait guérir. Ainsi , sans m'occuper plus long-temps de ces spécifiques impossibles , je reviens à cens que l'usage a consacrés.

ARTICLE XXVI. — SUITE DES SPÉCIFIQnES : LA PIVOINE, LE GUI, LE MUSC , l'oPIUM, LES FEUILLES d'orANGKR.

§ 162. La racine de pivoine , si fort exaltée , est bien éloignée de mériter

(1) t Utinam anle vitse mesê exitum » veram bujus mali dignationem et ve- » rum remedium quis oslenderel. «(Epist. 137, ad Zwinguerum.)On doit même inférer de ces expressions qu'il attendait la connaissance des remèdes de celles des causes, et ne pensait point à un spécifique universel ; et celte idée est bien conforme à la sagesse, à l'habileté, au grand sens et à la grande pratique de ce médecin,

(2) Aphor. 1085.

(3) Epist. IX, § 26.

ET DE LEPliS MALADIES,

tous les (51oges qu'on lui a donnés. L'odeur seule de la fleur, qui est évidemment virulente, prévient contre toute la plante, que M. de Haller dit lui être suspecte. Celle de la racine fraîche a aussi quelque chose de narcotique et de déplaisant , avec un goût âcre et plutôt acerbe qu'amer; sèche, elle n'a plus aucune odeur. Elle perd aussi son àcreté, et n'a presque plus aucune saveur ; mais elle paraît alors si dépouillée de toute vertu, qu'on ne peut ni en craindre l'usage , ni s'en prometire aucun bon effet marqué , si ce n'est qu'autant qu'on en tirerait une substance farineuse un peu nourrissante ; et on pourrait la comparer à la racine de manioc , qui, dangereuse pendant qu'elle est fraîche, peut, quand elle est sèche, devenir un aliment, mais n'est jamais un remède. Ainsi , on doit absolument l'abandonner , parce qu'il n'y a rien de plus nuisible que de se fier à des remèdes inefficaces.

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