LE MUSC
§ 1G3. Le musc est regardé depuis long-temps comme un grjnd remède dans Jes maux de nerfs ; j'en parle dans le cliapilre général des remèdes. On l'a essayé dans l'épilepsie ; mais je ne connais qu'une ol)servation bien constatée de ses bons effets dans celle maladie : elle est de M. Massa, professeur de médecine à Rome, et elle mérite bien d'être rapportée. Il vit, en 1759, une fille de dix-huit ans , d'un tempérament bilieux, qui, après plusieurs accès de fièvre quotidienne , tomba dans des accès terribles d'épilepsie, qui revenaient tous les jours, tous les remèdes furent inutiles : le bain tiède occasionnait des symptômes d'hydropbobie ; la violence de la maladie était telle , qu'elle luxa le poignet de la main droite , produisit un crachement de sang, et faisait craindre à chaque instant, pendant la durée de l'accès , une apoplexie ou une suffocation mortelle. Il ordonna , le matin avant l'accès , dix grains de musc et un scrupule de nitre antimonié, mis en bol avec l'extrait de camomille, et fit boire pardessus un peu de thé ; l'accès vint un peu plus tard, et fut un peu moins fort. On réitéra la même dose le lendemain matin , l'accès n'est jamais revenu. La sueurn'eut aucune odeur de musc, mais les matières fécales et l'urine la conservèrent pendant quelques jours (l). Les succès de ce remède dans plusieurs cas convulsifs autorisent à croire fortement qu'il serait utile dans quelques épilepsies: il l'a peut-être même été très-souvent, et a opéré un grand nombre de giiérisiins qui restent ignorées, parce que ceux qui font les plus belles cures ne sont pas toujours empressés à les publier. Je ne balance pas à conseiller de l'essayer; je l'essaierai moi-même dès que je trouverai des cas qui paraîtront l'indiquer.
Mais l'on doit être bien attentif à ne pas l'ordonner pendant qu'il y a trop de sang,
(1) Journal étranger juillet 1760, p.
qu'il se porte avec force à la tète, que les premières voies sont sales, qu'il y a des. obstructions, beaucoup du chaleur; il aigrirait le mal au lieu de l'adoucir ; et je traite actuellement une malade qui en a fait la triste expérience. Il agit comme, l'opium ; à une certaine dose , il peut presque le remplacer. Ainsi l'on doit observer , en l'employant, les mêmes précautions qu'on emploie en ordonnant ce remède, qui, étant vanté dans cette maladie par Paracelse, et conseillé par quelques médecins, comme Sennert, Yétié.lius et d'autres, doit être examiné.
l'opium.
§ 1G4. Cet examen est aisé quand' on a lu l'ouvrage de M. Tralles sur cft remède. Cet excellent homme a comparé; les effets de l'opium , qu'il a si bien apprécié , aux différentes indications que présentent les différentes causes de l'épilepsie, et il a démontré de la manière la plus évidente qu'il nuisait dans tous les cas , excepté dans ceux où une forte passion de l'àme produit les accès ou les renouvelle, ou quand elle est l'effet d'une, violente douleur qu'on ne peut pas détruire sur-le-champ, et à laquelle l'opium n'est pas contraire. J'ai vu , il y a plusieurs années, une fille qu'un dépit amoureux jeta dans un des états les plus violents que je me rappelle avoir vus ; quanci on m'appela, il y avait trente-six heures qu'elle vomissait ou faisait des efforts continuels pour vomir, avec des angois^ ses affreuses ; depuis quelques heures, les efforts ayant discontinué à deux re-, prises, elle avait eu des convulsions très-fortes , avec perle de connaissance, ce qui forme l'épilepsie, ou délire, ce qui n'est pas rare dans les convulsions. J'essayai tous les calmants, les lavements, les huileux, le demi-bain, la saignée; tout fut inutile : dix-huit heures après l'avoir vue, elle continuait à être dans le même état. Je ne vis que de grosses doses d'opium qui pussent la soulager : j'en ordonnai trente gouttes de deux heures en deux heures, jusqu'à ce que le mal fût moins violent ; dès la seconde, les accès convulsifà ne revinientplu? ; dès la troisième, les vomissements diminuèrent :
on éloigna les prises ; la sixième les emporta, tout le désordre nerveux cessa ; et l'opium si'ul pouvait le faire cesser ; mais la secousse que la machine avait reçue était si violente , que la malade tomba dans la plus grande f«iiblesse , e(
ÊT DE Leurs maladies.
élle fut sî obstinée, dès que les douleurs eurent fini, à ne recevoir aucun secours, qu'elle périt le sixième jour, dans un état de délire ou de faiblesse qui alternaient successivement.
§ 165. L'on a vu plus haut que les passions rappelaient souvent les accès; par là même , quand un épileptique en a éprouve de nature à lui en faire craindre un , il peut lui être utile de prendre un léger anodin , qill ])orte dans les nerfs ce calme que la passion avait troublé.
Je l'ai conseillé quelquefois à une femme chez qui cet effet était assez constant : quinze gouttes de laudanum dans de l'eau de tilleul le prévinrent à diverses reprises ; mais son éloigneraent me Ta fait perdre de vue.
§ IGC. La douleur vive peut aussi i)roduire ré])ilepsie , comme on l'a vu plus haut , et c'est le second cas dans lequel les anodins peuvent être utiles. Il est certain qu'ils auraient convenu à la jeune fille dont parle La Molle, à qui le calcul des reins donnait des accès d'épilepsie, et qu'ils auraient calmé les convulsions qu'un mal de dent, produit par une dent cariée, occasionnait à une jeune fille hystérique dont parle M. Van S'.vieten (l); comme je les ai vus très-souvent utiles dans l'épilepsie des enfants, produite par l'irritation des dents qui percent, et que tous les autres remèdes ne peuvent souvent pas apaiser; et dans des convulsions qui duraient depuis cinq jours, sans une heure entière d'interruption , chez une femme qui avait appliqué sur ses den!s, pour en calmer la douleur, une liqueur secrèle, apparemment très-forte , qui la jeta dans cit état, état q ii , accompagné souvent de perle de connaissance, ne différait point dans ce moment-là d'une véritable épilepsie. Mais, excepté dans ce petit nombre de cas , l'opium est évidemment dangereux dans cette maladie, et la plus légère attention à ses effets le prouvera (2). — Les principales indica-
lions sont de diminuer la pléthore, il l'augmente ; de détourner le sang de la lêle, il l'y porte ; de procurer une grande liberté de ventre, il constipe ; d'adoucir les humeurs, il les rend plus acres. Et si l'on ouvre le cadavre des personnes mortes après une trop grande dose d'opiurn, on y trouve précisément les mêmes circonstances qu'on remarque dans ceus qu'un accès d'épilepsie a lués. !/on voit par là même combien était peu raisonné l'avis d'Aëtius , d'Avicenne f I j , et de quelques autres qui comptaient l'opium parmi les spécifiques de l'épilepsie , et combien est dangereux le conseil deSennert, qui ordonnait immédiatementavant l'accès, quand on pouvait le prévoir, une pilule composée des troisquarts d'opium et d'un quart de camphre (2).
§ 167. Duchesne, plus connu sous le nom dcQuercétan, donnait son ncpenthe, qui n'est qu'un opium aromatisé, comme le spécifique de l'épilepsie ; et Rivière, praticien d'ailleuis très-sage, attribuait aiïssi trop d'cflicacité à ce remède dans cette maladie. La fausse idée oii l'on était alors sur les effets de l'opium , qu'on croyait diamétralement opposés à ce qu'ils sont en clTet, entretenait sans doute cette erreur sur son usage, qui avait cependant aussi à la même époque ses improbatcurs, et Benzoni, dans ses canons pratiquer, le condamnait absolument dans l'épilepsie, les convulsions et les autres maladies de la tête (3). Dès le commencement de ce siècle, ou plutôt dès la fin du dernier siècle, on a commencé à mieux connaître sa façon d'agir ; alors on a peu à peu proscrit son usage du traitement de l'épilepsie ; et l'on verra ici avec jilaisir une observation intéressante de M. Scardona. De grands hommes, dit-il, recommandant forlement l'usage de l'opium au commencement de l'accès {^), je voulus, étant encore jeune, essayer comment il réussirait ; pour cela, je l'ordonnai à une femme épileptique qui avait toujours des
(2) Arisiole, et après lui Averroës, avaient déjà dit qu-i l'épilepsie se produisait, comme le sommeil, par une vapeur, et par là même, dit Heers, obs. 24, les narcotiques et le vin ne conviennent pas; l'explicalion qu'ils donnaient des phénomènes était fausse, niais ils avaient bien raison déjuger que, dans le sommeil comme dans l'épilepsie, il y avait beaucoup de sang à la tête.
(1) Tetrab. 4, serm. i, c. xcvi. Pr'mc.
mcdlc.
(2) Medicia praclic. , lib. i. pars 2; cap. XXXI, t. 1, p. 130.
(3) Je le cite d'après M. Tralles, n'ayant point vu son ouvrage; voyez surtout cet article. M. Tralles (De opio, p. 111, c. I, §8).
(4) L'on formerait malheureusement un gros volume des erreurs dangereuses des grands hommes.
symptômes avant-coureurs de l'accès, surtout un violent mal de tête et un obscurcissement de la vue dès qu'elle se donnait un peu de mouvement ; elle le prit le soir ; le lendemain matin , le mal de lête paraissait plus sourd, mais l'obscurcissement de la vue était augmenté ( I ), et l'accès vint plus tard, il est vrai, qu'à l'ordinaire, mais beaucoup plus violent, et tel, qu'il mit la vie de la malade dans le plus grand danger (2). Après avoir parlé de lu graine de jusquiame , il finit ce paragraphe par déclarerque, quelques éloges qu'on ait donnés aux anodins , il est persuadé qu'on ne doit jamais les employer dans celte maladie (S). Mais celte règle générale, oulre les exceptions que j'ai indiquées plus haut , peut encore en souflfrir dans d'autres cas particuliers qu'on ne peut point assigner à l'avance, mais que la sagacité d'un habile médecin lui fait découvrir : tel est celui que rapporte M. de Haen , et que j'ai promis plus haut.
§168. Cette observation est intéressante par plusieurs endroits, et surtout par cette singularilé remarquable, c'est qu'il a fallu employer le sommeil artificiel pour remédier au mal que produisait le sommeil naturel. « Si quelquefois, » dit l'habile médecin à qui on la doit, » celte maladie, qui prend tant de formes 5> élude tous nos efforts , d'autres fois » elle montre comme en secret, aux obserw valeurs attentifs, les moyens de la gué- M rir. En voici un exemple bien sensible : » un enfant de six ans, très-bien portant, » fut si fort effrayé par un dogue qui lui » sauta dessus, qu'il eut des convulsions » pendant trois jours entiers , et il lui « resta des accès d'épiiepsie qui reve- 3) naient presque îous les jours. Le mal 3) résista à tous les remèdes qu'on cm- » ploya pendant dix ans, ensuite il s'a- » doucit un peu par un remède secret; » mais, augmenté par une nouvelle peur, 3) il ne reçut plus aucun soulagement du 3) même remède; il l'attaquait tous les » jours, et quelquefois plusieurs fois dans
(1) Ces deux cliangemcnls prouvent également une plus grande compression sur le cerveau, produite par l'opium.
(2) Apkorismi de corjnos. et curand.
niorb., lib. I, cap. vin, § 14.
(3) « Si quid senlio, vix, ita, me 'Deus » amet, ac ne vix quideni istius generis » niediçamentis uleudum traderem. »
im.
w le même jour. Enfin , on m'amena le » malade ; je lui ordonnai pendant trois » semaines la valériane , qui parut l'ai- » grir; et, pour l'observer plus atlenli- » vement, je le fis entrer à l'hôpital. On » remarqua qu'il avait des commencen menls d'accès plus de vingt fois par «jour, mais que l'accès n'était complet 11 qu'une ou deux fois. Le castor et les » autres remèdes fétides et spiritueux » furent absolument inutiles, les accès » les plus terribles étaient toujours di- » versifiés; quelquefois tout le corps, d'au- » très fois seulement la moitié , étaient en » convulsion, et l'autre moitié dans un )) état de rigidité totale. Quelquefois c'é- « lait un opistotonos, d'autres fois un » emprostolonos ; une fois les coiivul- » sions étaient très-violenles dans les » jambes, une autre fois si fortes dans les 1) mains, qu'elles les portaient sur le vi- )) sage et la poitrine avec tant de force, » que, si on ne lui avait pas donné des » soins, il se serait violemment meurtri. » 11 avait dans chaque accès une sueur )) très-puante, si abondante, que le lit en » était mouillé, et si tenace, qu'elle col- » lait comme glu. Il y avait souvent un » écoulement abondant d'urine.
)) La maladie allait de mal en pis, et il » y avait des signes évidents d'une raré- )) faction que la nature démontra par une » abondante liémorriiagie des narines; » il en avait déjà éprouvé d'autres fois, » et sa mère m'avait averti que les accès » qui les avaient suivies avaient toujours :» été plus fréquents et plus forts ; cepen- >> dant les symptômes paraissant l'indi- » quer, je lui fis faire deux saignées au « pied et je lui donnai des délayants et » des calmants, mais j'eus le chagrin de » voir le mal augmenter : heureusement » un jour enseigne l'autre, et à force » d'observer, je remarquai constamment » que Icsaccèsétaientbeaucoupplusfré- M qnents quand l'enfant était couché et » dormait, ce qui lui arrivait plus fré- » quemment, que quand il était assis ou » éveillé ; cette observation medélermi- » na à le faire tenir sur un siège la plus » grande partie du jour et à l'entretenir « éveillé par différents moyens qui l'af- » feclaient agréablement; par là je ren- » dis peu à peu les accès plus rares, mais » il avait beaucoup de disposition au » sommeil, et enfin je remarquai que » l'accès ne l'attaquait que pendant qu'il » était endormi et jamais quand il était )) éveillé. La cause de cette terrible man ladie Irouvait-elle donc plus de facililé
Er DE LEURS MALADIES.
» à agir sur les nerfs dans l'état du som- » meii que pendant que la veille les te- » naît agites? Ce qu'il y a de certain, » c'est que l'expérience prouvait que plus » nous pouvions tenir le jeune homme » éveillé, plus les accès étaient rares, » et par ce moyen nous pouvions sou- » vent l'en exempter pendant le jour ; M mais enfin, comme il fallait dormir, » nous ne pouvions point éloigner ceux » de nuit. Cette observation me fit naître » une idée ; il n'a point d'accès , dis-je , » pendant la veille, mais il en a quand » il est d^ns le sommeil, qui est toujours B sterloreux ; la cause cachée de ce mal » a donc plus d'action sur les nerfs pcn- » dant ce sommeil s'erloreux que pen- » dant la veille, et ce ronflement même a prouve que le sommeil n'est pas natu- » rel ; ne pourrait on donc pas, conti- » nuai je, rendre les nerfs insensibles » par l'opium; mais d'un aiitre côté, n'y » aurait-il pas de dangers à donner de M l'opium avec cette disposition sterto- » reuse ; ne courrail-on point risque ou » de lui procurer un sommeil éternel, ou « de le rendre imbécille? On n'aura au )) moins rien à craindre en commençant «par donner une Irès pelile dose; je w l'essayai : la première n'augmenta point » le penchant au sommeil, mais elle pa- » rut faire du bien ; j'augmentai la dose » avec prudence, il ne vint plus d'accès ; 3) le sommeil devint très-naturel, et nous )) rendîmes l'enfant à ses parents, agile, » gai et très-bien portant. 11 continua à » jouir d'une bonne santé pendant trois » mois, et mourut au bout de ce temps » de la dysenterie (1 ). »
LES FEUILLES d'oRABCER.
§ 169. Les feuilles d'oranger sont un autre remède qui a acquis de la célébrité depuis quelque temps. Il y a douze à treize ans qu'un charlatan inconnu les porta à la Haye, comme un secret qu'il vantait dans tous les maux de nerfs, et surtout dans l'épilepsie; il les donnait en chocolat, et ce chocolat, dont j'ai bu, n'était pas désagréable, ou en décoction. M. Westerhof et M. Yelse, célèbres praticiens à la Haye, l'essayèrent et lui trouvèrent assez d'efficacité pour en envoyer à M. de Haen, qui l'essaya sur une
(1) Haen, Ratio medencii, pars 5, cap.