ARTICLE XXIX. — SPÉCIFIQUES DANGEREUX
§ 181. La troisième classe des spécifiques renferme ceux qui sont dangereux ; ils le sont les uns par leur violence, les autres par leur vénénosité. — L'on a été conduit, comme l'a déjà remarqué M.
Van Swielen, à employer les remèdes violents, par l'idée assez naturelle que, pour guérir une maladie aussi grave , il fallait nécessairement opérer un grand changement dans le corps. — Ceux qui surviennent dans le temps de la puberté et qui changent beaucoup l'économie animale , guérissent quelquefois celte maladie. ■— Les changements de pays produisent souvent le même effet. M.
Yan Swieten a vu plusieurs épileptiques qui, ayant passé de Hollande dans les g-randes Indes, avaient été exempts de cette maladie tout le temps qu'ils y avaient demeuré ; quelques-uns en avaient été de nouveau attaqués au retour, d'autres ne l'avaient jamais reprise (3). Et Hippo-
(1) Disquisitio de vilce animalis morbo et medicina, p. 89.
(2) M. Bosch, auteur très-moderne, parait aussi en faire cas. Hist. conslitut. épidémie, verminos. Lugd. Batav,, 1769.
(5) Aphor. 1080, p. 436. Celle observation justifie le conseil de Stoclver, qui éiablit que le spéçitique de l'épiiepsie,
cratc avait déjà conseillé le changement de pays et de genre de vie pour guérir l'épiiepsie ; mais ce remède n'est pas à la portée de tous les malades. Les maladies opèrent aussi quelquefois de ces changements favorables. Jrlippocrate avait remarqué que si la fièvre quarte attaquait un épileplique elle le guérissait; et quoique, comme je l'ai remarqué plus haut, cela ne soit point généralement vrai , cela est arrivé quelquefois. Un homme avait toutes les semaines un accès d'épilepsie pour laquelle il avait inutilement essayé plusieurs remèdes, la fièvre quarte survint qui l'en guérit parfaitement ( I );et une fièvre épidémique, accompagnée de symptômes très-graves, guérit un jeune homme qui était épileplique depuis trois ans, avec plusieurs accès par jour, sans qu'aucun remède l'eîil
soulagé (2).
$ 182. Mais les médecins ne peuvent donner ni la fièvre quarte ni une autre ; privés de ces instruments ils ont voulu opérer une forte révolution par de violents remèdes. Alexandre de Tralles, Paul d'^gine conseillent l'ellébore blanc, qui était pour eux le plus efficace des remèdes. Galien a extrêmement vanté l'ognon de mer ; les modernes ont employé les préparations cuivreuses, antimoniales et mercurielles les plus violentes, et j'ai vu une thèse .soutenue à Montpellier, sous M. Didier, qui en était l'auteur, dans laquelle on affirmait que la poudre d'algarot ou poudre de vie, guérissait l'épiiepsie. Fabrice, médecin de Dantzick, rapporte, dans les Transactions philosophiques, qu'ayant injecté dans les veines d'une femme de trente-cinq ans et d'une fille de vingt, qui étalent cruellement épileptiques, un remède purgatif dissous dans un esprit anli-épileplique, l'une et l'autre vomirent \ iolemmenletbeaucoup, et furent purgées; la première eut un nouvel accès le lendemain, mais ce fut le dernier, et elle se porta bien ; la seconde qui élait encore purgée, le lendemain n'eut plus d'accès, mais elle mourut (3j,
c'est de changer un air humide contre un air sec. Prax. medic, p. 19; ce qui peut être vrai très-souvent, mais pas toujours; il y a des épilepsies jusque dans les lieux les plus secs.
(1) Ibid.
(2) Ibid. Ces deux observations sont citées d'après les Mémoires des curieux de la nature.
(3; Philosoph. transact., 1667.
§ 1 83. Vetis venerîs, qui est une teinture de cuivre , a été recommandé comme anti-épileplique , et l'on trouve, dans une bonne dissertation sur ce métal, une observation qui mérite d'être rapportée. L'auteur fit dissoudre du cuivre dans une solution de sel ammoniac et en tira des cristaux d'un bleu verdâfre , qu'il employa pour une fille épileplique de dix-huit ans qui n'avait point ses règles ; il le lui faisait prendre tous les soirs en allant coucher ; et en commençant par un grain, il montasuccessivementjusqu'à neuf, sans que cela procurât aucune évacuation, jusqu'à ce qu'elle fût parvenue à huit. Cette dose lui donna quelques vomissements ; elle en prit cependant neuf pendant trois jours. Sa santé dérangée se remit fort bien quoique les règles ne reparussent pas; et lesaccès, qui revenaient toutes les quatre semaines, avaient cessé depuis dix quand l'auteur écrivait (1).
M. Van Swielen avait déjà vu quelques bon'» effets dans cette maladie, d'un remède cuivreux préparé avec beaucoup de soin, mais dont il ne connaissait pas la composition , qui ne procurait aucune évacuation sensible, mais qui imprimait dans tous les membres un singulier mouvement de fourmillement qui s'étendait jusqu'au bout des doigts (2).
§ 184. Il n'est pas douteux que des secousses violentes ont quelquefois opéré favorablement ; tout comme l'on a vu un coup dé fusil tiré subitement au pied du lit d'un épileptique , au moment oii il sortait de l'accès, le guérir ; mais il est également sûr : 1" que l'issue en est toujours très-douteuse; 2° qu'elles empirent le raal plus ordinairement qu'elles ne le soulagent ; 3" que souvent les malades sont morts entre les mains des charlatans, dans l'opération de ces remèdes violents; d'oîi il est aisé de conclure qu'on ne devait se les permettre que rarement dans les temps même oii la façon de traiter l'épilepsie la remlait presque incurable , et qu'on ne doit plus les employer aujourd'hui , puisqu'une meilleure méthode a rendu la guérison de cette maladie Irèsfréiiuenle.
§ 185. Outre cesrémèdts, dont l'opération est violente , il y a une seconde classe de spécifiques dangereux , dont la façon d'agir ou de nuire n'est pas tou-
(1) Balfour Russel, Dissertatio de ciipro. Edimb., 1759.
NERFS
jours connue, mais dont on doit toujours se défier. — L'on peut placer ici la semence de jnsquiame, que Turquet de Mayerne conseille de donner pendant très- long- temps tous les jours , en commençant par six grains , et en montant jusqu'à un scrupule , et qu'il indique comme un remède universel. Mais M.
Scardona remarque avec raison que ce remède est toujours dangereux , qu'il nuit au cerveau , et que s'il suspend les accès pendant quelque temps, ils reviennent ensuite plus atroces (1).
§ t8G. Parmi les observations que M.
Storck a données sur les effets de l'extrait de la même plante dans les convulsions (2), la dixième est celle d'une épileplique que ce remède rétablit. Mais M. Greding vient de publier un nouveau recueil d'observations très - détaillées , par lequel il paraît que de quatorze épileptiques auxquels il l'a ordonné , les plus heureux ont été teux auxquels ce remède n'a point fait de mal ; il a empiré l'état de quelques-uns et paraît avoir hâté la mort de quelques autres ; et l'auteur en conclut qu'on ne peut point le regarder comme un remède utile dans celte maladie (3).
§ 187. Je connais dans le plus grand détail , par un témoin oculaire digne de foi, le cas bien frappant d'une personne épileplique , qui prit d'un charlatan uni remède dont l'effet devait être sûr, et qu'on ne devait payer, à un prix convenu, qu'au bout d'un an, à compter du jour de la première prise , et supposé qu'il ne revînt point d'accès pendant ce temps-là. Il n'en revint point en effet, la somme fut payée; mais peu de jours après le mal revint , et le malade périt dans le premier accès. J'ai aussi été instruit , mais avec moins de détail et de certitude , d'un second cas entièrement semblable; et d'aulres exemples moins funestes, mais analogues, me donnent de justes craintes sur tous ces spécifiqu(!s secrets , que les papiers publics annoncent tous les jours , qui opèrent des miracles , et après un long usage desquels les malades vont cependant si souvent demander de nouveaux secours.
(1 ) Apitor. de morb. cognosc. et curand., lib. I, cap. viii.
(2) Libellus de strnmonîo , hyoséiamo et ucotnto, 17G2.
(3) Ludvig, AdversOria medico-practka, p. 88, etc. Leîps., 1769.
ET DE LEURS MALADIES
§ 188. Stalil parle d'un arcahe dont la base ctiiit la teinture de lune ou d'argent, qui guérit en effet un jeune liom me d'une épilepsie assez invétérée, mais le jeta dans une iièvre lente , accompagnée d'abord d'imbécillité, puis de folie, enfin de manie , qui le tua au bout de trois mois (1). M. de Sauvatres a été le témoin lui-même des funestes effets du foie de loup séclié , pris pendant quelques jours à assez grandes doses , par une vieille épileptique de Montpellier, que ce remède jeta dans une tristesse , une inquiétude , une crainte , un ennui de la vie, pires que la maladie dont on avait voulu la guérir, et qui subsistait toujours (2).
§ 189. Il y a un autre remède plus atroce que celui-là, qui n'a pas toujours inspiré l'horreur qu'il mérite, et qui s'est soutenu pendant bien des siècles : c'est le sang humain. Celse nous apprend déjà que quelques personnes s'étaient guéries de l'épilepsie en buvant le sang chaud d'un gladiateur ; l'atrocilé du mal, ajoute - t ■ il, rend l'atrocilé du remède plus supportable. Aretée se récrie aussi sur la violence d'un mal qui a pu porter à employer un remède aussi terrible, et ajoute qu'il n'a jamais appris qu'il eût été utile. Scribonius Largus veut qu'on le proscrive , et si on l'a conservé, c'est sans doute sur ce même principe qu'il faut absolument produire une révolution •violente dans la machine , et l'effet de celte boisson est bien propre à produire un bouleversement général ; mais ce bouleversement n'est pas toujours heureux. Tulp rapporte deux cas funestes , l'un d'un jeune homme que le désespoir de son mal décida à ce remède désespéré : il le prit d'une main tremblante , le but en détournant les yeux avec une horreur générale et une violence inconcevable; mais bien loin qu'il s'en trouvât mieux , le mal augmenta. Dans un violent accès , il tomba dans le feu et se brûla si fortementla jambe que, la gangrène s'y étant mise, on fut obligé de l'amputer, et un accès terrible le tua le lendemain de l'opération. Une jeune fille qui but dans le même moment du sang du même criminel n'eut pas un sort toutà-fait aussi funeste que ce jeuiie homme, son mal en fut cependant considérable-
(1) Theorîa medica, 1019, ^
(2) Nosolog. melhoà., class. 8, art. 19, n. 7, t, II, p. 257.
ment augmenté (I). Mais c'est trop s'arrêter sur des remèdes de ce genre , dont il était cependant nécessaire de montrer le danger, et je passerais actuellement au traitement de l'accès , si je ne devais pas parler auparavant de quelques secours très-utiles, et qui cependant n'entrent pas dans le traitement ordinaire de l'épilepsie : ce sont les acides, le lait, les bains froids et les cautères.