‹ Œuvres de TurgotChapitre 42 sur 108 · ARTICLES EXTRAITS DE L'ENCYCLOPEDIE · texte numérisé non relu

ARTICLES EXTRAITS DE L'ENCYCLOPEDIE

1" Un fondateur est un homme qui veut éterniser l’effet de ses volontés : or, quand on lui supposerait toujours les intentions les plus pures, combien n’a-t-on pas de raisons de se délier de ses lumières'? Combien n’est-il pas aisé de faire le mal en voulant faire le bien? Prévoir avec certitude si un établissement produira l’effet qu’on s’en est promis, et n’en aura pas un tout contraire; démêler à travers l’illusion d’un bien prochain et apparent, les maux réels qu’un long enchaînement de causes ignorées amènera à sa suite; connaître les véritables plaies de la société, remonter à leurs causes ; distinguer les remèdes des palliatifs; se défendre enfin des prestiges de la séduction ; porter un regard sévère et tranquille sur un projet, au milieu de cette atmosphère de gloire dont les éloges d’un public aveugle et notre propre enthousiasme nous le montrent environné : ce serait l’effort du plus profond génie, et peut-être les sciences politiques ne sont-elles pas encore assez, avancées de nos jours pour y réussir. Souvent on présente à quelques particuliers des secours contre un mal dont la cause est générale, et quelquefois le remède même qu’on voudrait opposer à l’effet augmente l'influence de la cause *. Nous avons un exemple frappant de lette espèce de maladresse, dans quelques maisons destinées à servir d’asile aux femmes repenties. Il faut faire preuve de débauche pour y entrer. Je sais bien que cette précaution a dû être imaginée pour empêcher que la fondation ne soit détournée à d’autres objets; mais cela seul ne prouve-t-il pas que ce n’était point par de pareils établissements, étrangers aux véritables causes du libertinage, qu’il fallait le combattre? Ce que j’ai dit du libertinage est vrai de la pauvreté. Le pauvre a des droits incontestables sur l’abondance du riche ; l’humanité, la religion, nous font également un devoir de soulager nos semblables dans le malheur : c’est pour accomplir ces devoirs indispensables que tant d’établissements de charité ont été élevés dans le monde chrétien pour soulager des besoins de toute espèce ; que des pauvres sans nombre sont rassemblés dans des hôpitaux, nourris à la porte des couvents par des distributions journalières.

’ Tel est le résultat qu’a produit , par exemple, l’institution des liospices d’A'nfanlt-Troutén. Antérieurement à 181 1 , il n’existait pas d’établissement de ce genre à Mayence, et il ne se présentait par année qu’un ou deux cas d’abandon. On y fonde un hospice, et trois ou quatre mois après sou ouverture, il y avait ru Nid admissions. (K. It.i

FONDATION

Qu'esl-il arrivé? (l'est que, précisément dans les pays où ces ressources gratuites sont les plus abondantes, comme en Espagne et dans quelques parties de l’Italie, la misère est plus commune et plus générale qu’nilleurs. La raison en est bien simple, et mille voyageurs l’ont remarquée. Faire vivre gratuitement un grand nombre d'hommes, c’est soudoyer l’oisiveté et tous les désordres qui en sont la suite; c’est rendre la condition du fainéant préférable à celle de l’homme qui travaille; c’est par conséquent diminuer pour l’Etat la somme du travail et des productions de la terre, dont une partie devient nécessairement inculte : de là, les disettes fréquentes, l'augmentation de la misère, et la dépopulation qui en est la suite : la race des citoyens industrieux est remplacée par une populace vile, composée de mendiants vagabonds et livrés à toutes sortes de crimes. Pour sentir l’abus de ces aumônes mal dirigées, qu’on suppose un Etat si bien administré, qu'il ne s’y trouve aucun pauvre (chose possible sans doute pour un Etat qui a des colonies à peupler), l'établissement d’un secours gratuit pour un certain nombre d'hommes y créerait tout aussitôt des pauvres , c’est-à-dire donnerait à autant d'hommes un intérêt de 1e devenir, en abandonnant leurs occupations; d’où résulterait un vide dans le travail et la richesse de l’Etat, une augmentation du poids des charges publiques sur la tête de l’homme industrieux, et tous les désordres que nous remarquons dans la constitution présente des sociétés. C’est ainsi que les vertus les plus pures peuvent tromper ceux qui se livrent sans précaution à tout ce qu’elles leur inspirent. Mais, si des desseins pieux et respectables démentent les espérances qu’on en avait conçues, que faudra-t-il penser de ces fondations qui n’ont eu de motif et d’objet véritable que la satisfaction d’une vanité frivole, et qui sont sans doute les plus nombreuses? Je ne craindrai point de dire que, si l’on comparait les avantages et les inconvénients de toutes les fondations qui existent aujourd’hui en Europe, il n’v en aurait peut-être pas une qui soutînt l'examen d’une politique éclairée.

2° Mais, de quelque utilité que puisse être une fondation, elle porte dans elle-même un vice irrémédiable et qu’elle tient de sa nature, l'impossibilité d’en maintenir l’exécution. Les fondateurs s’abusent bien grossièrement, s’ils s'imaginent que leur zèle se communiquera de siècle en siècle aux personnes chargées d’en perpétuer les effets. Quand elles en auraient été animées quelque temps, il n’est

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